Antonin Crenn

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Ça passera très vite

Ces derniers jours ressemblent étrangement à une tournée d’adieux. À l’approche de mon départ pour Luçon, on dirait que les gens qui m’aiment s’inquiètent. S’inquiètent-ils – au choix : de ne plus me voir pendant trois semaines ? ou bien de me savoir là-bas pendant trois semaines ?

Je dis à certains amis : « voyons-nous avant mon départ en exil », leur annonçant la date de mon train pour Luçon. En forme de blague. Mais, en fait, une résidence n’a rien d’un exil. Pour preuve : quand Napoléon a été condamné à l’exil, c’est sur l’île d’Elbe qu’ils l’ont envoyé, pas à Luçon – et moi, j’en reviens tout juste de l’île d’Elbe, où j’étais en vacances.

Jeudi, j’ai vu V. et R. : on a siroté du vin rouge en parlant de bouquins. R. m’a dit qu’elle était contente de savoir que ma résidence « se passait bien », que j’avais « plein de projets ». Puis, j’ai promis (à sa demande) qu’on se verrait rapidement à mon retour. Ça m’a fait plaisir. Vendredi, dans ce salon de thé (où je n’ai pas bu un thé, mais un café en provenance de la brûlerie au coin de la rue), j’ai demandé à G. ce qu’il écrivait en ce moment, car nos discussions me donnent toujours de l’énergie, elles m’ouvrent des perspectives insoupçonnées. En gros : elles chargent mes batteries. Et ça tombe à pic, à quelques jours de mon départ. J’avais envie de le voir, pour ça. Et puis, j’avais envie de lui parler du projet top secret que Guillaume et moi ourdissons dans l’ombre : il a eu l’air de trouver ça marrant. Je ne peux pas en dire trop pour le moment, mais ça a un rapport avec ce que j’écrivais ici et avec le désir de conquérir les cœurs et les corps grâce à la littérature. Rien que ça, oui. Le temps a passé vite, avec G., à tel point que j’ai dû prendre le métro par peur d’arriver en retard à mon rendez-vous, juste après, avec F. au café des Anges. Il se trouve que F. m’a vu à l’œuvre, l’an passé, pendant mon tout premier atelier d’écriture, celui pendant lequel j’ai transpiré en trois heures toute l’eau que je bois, d’habitude, en deux jours. Tellement j’avais le trac. Il m’avait dit, à l’époque, que ça ne s’était pas vu. Depuis, on se suit de près, on se voit de temps en temps. Et moi, vendredi, je lui pose mille questions sur les élèves de son nouveau lycée (parce qu’il est prof), puis, après dîner, je lui montre la caserne de Reuilly : ça a l’air innocent, comme ça, mais pour moi ce n’est pas rien, cette promenade. C’était comme faire un tour de ronde. Donner un dernier coup d’œil aux lieux que j’aime et qui, dans trois semaines, auront déjà changé.

Rentrant de Saint-Denis, lundi, un message de L. qui m’attrape au vol : alors on stationne deux heures, ensemble, avenue de Clichy. J’avais déjà mis L. dans la confidence du projet secret avec Guillaume, et j’essaie de l’enrôler. J’ai bon espoir. Sur cette terrasse de bout de trottoir, on discute le genre de fantasmes dont il est question (ou non) dans les histoires que nous écrivons, et, de fil en aiguille (puisque la littérature et la vie, ce n’est certes pas toujours pareil, mais qu’au minimum ça se touche), on évoque des trucs vachement intimes en rapport avec nos vies à nous. Une conversation comme ça, ça nous laisse largement de quoi cogiter jusqu’à la prochaine, fût-elle envisagée dans plusieurs semaines. Et j’ai regardé l’heure et, à nouveau, j’ai été obligé de prendre le métro pour ne pas louper J., qui m’attendait déjà au café des Anges. Il se trouve que J. est vendéen, mais ce n’est pas du tout de Vendée que nous avons parlé. La Vendée, je vais en souper pendant trois semaines, alors, bon, vous pensez comme on avait d’autres choses à se dire, lui et moi.

Évidemment, j’ai envie d’être à Luçon. Et en même temps, évidemment, je préférerais rester ici. Je connais ce sentiment contradictoire. Je me connais. Ça me fait toujours ça. Même la veille de partir en vacances, je me demande : « À quoi bon ? ». Je me suis dit, bouclant le sac à dos cet été, que l’île d’Elbe était un endroit bien saugrenu pour y séjourner (Napoléon pensait-il la même chose ?) et que ça n’avait aucun sens d’aller là-bas. Et puis, après, que s’est-il passé ? Les vacances ont été belles. C’est-à-dire que les moments vécus étaient beaux ; qu’ils valaient le coup. Qu’ils avaient du sens. Alors à Luçon, bon, je me demanderai quelquefois : « Qu’est-ce que je fous là ? » – et c’est inévitable. Parce que, Luçon ou pas, je me pose toujours cette question où que je sois, quoi qu’il arrive. Je sais par avance que J.-E. me manquera, le soir. La journée, pas forcément. Mais, la nuit, oui, j’aurai envie d’être avec lui. C’est comme ça, je me connais. Et ça fait partie de l’expérience de cette résidence. C’est le jeu.

Je me souviens de cette nuit qui a précédé mon départ pour Rome, en 2015. C’était une sorte de première « résidence », bricolée maison, c’est-à-dire que j’avais pris quatre semaines de congés pour partir seul, pour vivre seul et écrire. La différence avec une vraie résidence, c’était que personne ne m’attendait là-bas, j’avais inventé le truc moi-même. C’était prévu comme une expérience initiatique : il s’agissait de voir si je serais capable d’écrire sérieusement pendant une période longue ; et de vivre seul. Mon train partait à six heures-et-quelques du matin, et cette nuit-là J.-E. n’était pas avec moi (nous nous étions fait nos adieux la veille). Alors, j’avais si peur de ne pas me réveiller à l’heure (non : en vrai, j’avais seulement peur d’être seul) que j’avais demandé à O. et à L. d’attendre avec moi. De m’aider à passer, sans douleur, à travers ces quelques heures nocturnes. On avait bu des coups dans un bar, puis dans un autre, et on s’était séparés assez tard, me laissant juste le temps nécessaire pour repasser chez moi, prendre une douche et attraper ma valise avant de filer à la gare de Lyon. Juste assez de temps pour accomplir ces tâches pratiques. Et juste assez de temps pour, sous la douche, pleurer une bonne fois pour toutes, afin de n’avoir plus à le faire quand je serais là-bas. De ne plus avoir peur, ni être triste, quand je serais seul.

À Paris, il pleut sur mon velux. J’écris ces lignes en me demandant comment sera la vue depuis ma fenêtre, à Luçon, et si j’aurai pu me débrouiller pour aménager un petit bureau dans ma chambre, à l’étage. En fait : je m’y vois déjà. Dire pour autant que j’ai hâte d’y être, je ne sais pas.

Tout de même : j’ai hâte de revoir ceux qui, au printemps, ont contribué à me faire me sentir « chez moi » à Luçon. Mais, j’ai hâte aussi – je n’arrive pas à savoir si « et surtout » – de me retrouver seul dans cette maison, dans cette maison beaucoup trop grande pour moi, dans cette maison au milieu d’une ville beaucoup plus petite que la mienne. Hâte d’être seul, oui. Et puis, hâte de revoir à Paris ceux que j’aime et qui m’aiment, quand tout ça sera fini, c’est-à-dire : après ces trois toutes petites semaines. Parce que, je le sais déjà : ça passera très vite.

Est-ce une consolation ?

Je crois qu’il existe un personnage dans Astérix qui s’appelle comme ça : Toumehéris (un Égyptien, puisque son nom finit en is). C’est exactement ce qui m’arrive, cet après-midi, alors que je suis avec J.-E. dans un lieu joli, face au square, et qu’il fait beau : tout me hérisse. Je regarde la déco du bistrot (parfaite, pourtant – ou plutôt : trop parfaite), je constate le prix du café (le verre d’eau, il faut le réclamer), j’écoute les conversations des gens attablés à côté de nous, j’observe la dégaine des passants : tout me crispe et m’insupporte. J’aurais dû prévoir que je réagirais ainsi ; je savais que l’idée de s’installer à cette terrasse était mauvaise (je me connais), mais j’ai été naïf : j’ai cru que je saurais faire abstraction. Je me souviens de la rue de Bretagne la première fois que je l’ai vue, en 2005 (j’entrais à l’école Duperré), et les moments passés chez J.-E. quand il y habitait encore, fin 2006. Certaines choses n’ont pas changé, je suppose – mais je ne sais pas lesquelles : ce doit être celles qui ne m’intéressaient pas. Tout ce dont je me souviens, ça n’existe plus. Tout a été détruit. « C’était quoi, déjà, à la place de la boutique La Durée ? Ah, oui, le petit bazar. » Les gens de ce quartier ne se nourrissent donc que de macarons, de glaces, de pâtisseries luxueuses ? S’abreuvent-ils de cocktails compliqués ? De cafés à 2,50 euros sans verre d’eau ? Moi, non, et je détesterais habiter cet endroit, désormais. Et J.-E. me fait remarquer justement que, dans notre rue de la Roquette gangrenée par Airbnb et par les boutiques à la con (genre : chocolaterie Ducasse), un jour, là non plus nous ne serons plus chez nous. « Notre quartier est en voie de ruedebretagnisation galopante », dit-il. Et, de faire ce constat, ça ne me fait pas me sentir vieux (genre : nostalgique). Non, ce que j’éprouve c’est seulement (uniquement, entièrement, pleinement, intensément) de la colère. Qui prend parfois la forme de cette irritation triste que j’éprouve en ce moment ; d’autres fois, d’une révolte pure et simple.

Alors, Que faire ?, comme demandait l’autre. On vit dans un quartier, dans un monde, dans un système dégueulasses, et on n’y peut pas grand-chose. J’admire infiniment ceux qui essaient de jouer un petit rôle là-dedans, de quelque manière que ce soit : « changer le système de l’intérieur », « être le moins pire des éléments de la grande machine », ou encore « infiltrer le mal pour mieux le faire sauter ». J.-E. me rapporte une discussion qui a eu lieu hier avec S. : il s’est investi sans compter pour changer l’organisation de la structure qui l’emploie, afin de la rendre plus humaine – et, finalement, il n’a gagné que ce sentiment terrible, non seulement d’avoir été vain, mais en plus d’avoir été trahi, voire manipulé. C’est ce même S. que j’ai entendu dire, hier, à propos du monde pourri laissé à ses enfants, et des manifestations de samedi : « Même quand on ne cherche pas à renverser le système, mais simplement à exprimer ce qu’on en pense, on se fait taper sur la gueule ».

Il y a cette autre discussion, très souvent, avec J. : la tentation de quitter tout ça pour construire autre chose, à côté. Un autre mode de vie, dans lequel on ne se trahit pas soi-même, et par lequel on ne blesse personne. Pour elle, c’est un fantasme qui pourrait se réaliser très bientôt : c’est le bon moment, semble-t-il, et ce grand saut fait un peu peur. Est-ce que quitter ce monde-là, c’est se retirer du monde réel ? (Là, c’est moi qui pose la question, ce n’est pas elle). Le personnage d’Astérix, dans la situation qu’elle décrit, serait alors un Ibère (car son nom finirait en on) : Faisonnoscarton y Parton. Mais, moi, je ne ferai pas mes cartons : j’aime trop Paris. Si tout me hérisse, à Paris, c’est parce que tout me rappelle la guerre permanente de tous contre tous, la victoire toujours en marche du capitalisme (car, tant qu’il gagne, il continue d’avancer), les idoles de la consommation au nom desquelles on brûle un peu plus, chaque jour, ce qui reste du monde naturel. Mais, si je vivais à la campagne, je verrais la même chose (je me connais). Je verrais les terres agricoles transformées en centres commerciaux ; les hectolitres de poison déversés dans les champs qui existent encore ; les gens pauvres chassés des villes, devenus des ruraux malgré eux.

J’admire infiniment, disais-je, ceux qui essaient de changer un peu ce monde, à leur échelle. Je ne crois pas me ranger dans cette catégorie. J’essaie toutefois de ne pas peser trop lourd dans la balance, de ne faire de mal à personne. Je fais attention à beaucoup de choses, au point que c’en est souvent fatigant : d’où vient mon argent et comment je le dépense. Je m’assure, tant que possible, qu’il n’a pas servi à faire le mal, au passage (« le mal », oui, j’assume ce mot, car je crois qu’il faut être manichéen quand l’urgence l’impose, quand c’est une question de survie collective d’agir d’une façon plutôt que d’une autre). Je ne fais de mal à personne, et puis j’écris.

L’autre jour, T. me disait qu’il croyait, lui, que les livres pouvaient changer le monde. Au début de notre conversation, je n’étais pas d’accord avec lui ; et puis, à la fin, sans avoir pourtant changé d’avis, je me suis aperçu que nous étions d’accord. C’est-à-dire que les livres (ou les textes écrits et lus, quelle que soit leur forme) ne changent certes pas la configuration pratique et matérielle du monde, mais posent un regard sur lui, et contribuent donc à changer le regard de ceux qui lisent et qui, collectivement, participent au monde. J’ai admiré T. de penser cela si fort. La différence que j’avais avec lui, dans cette discussion, demeurait enfin celle-ci : cette croyance est pour lui une forme d’optimisme tandis que, pour moi, c’était un constat froid. Si la création possède ce pouvoir, tant mieux, mais si elle ne l’a pas, tant pis. Parfois, la littérature nous aide à donner un sens à tout ce merdier, et c’est beau. Parfois, elle fait le constat d’une effarante absurdité, et ça peut être beau aussi. Est-ce une consolation de le savoir ? Non.

Il va et il vient (en douceur)

Il y a un gars sur le toit d’en face. Plus précisément, il n’est pas sur le premier toit face à moi, mais sur le second, si bien que je l’aperçois seulement de manière alternative : il passe le plus clair de son temps sur la moitié de son toit qui est cachée, à mes yeux, par cet autre toit situé entre lui et moi. Et, de temps en temps, il vient sur l’autre partie, celle que je vois distinctement. Il va et il vient. Je crois qu’il travaille surtout dans le coin qui m’est invisible. Il est sans doute couvreur. Ou bien : paysagiste, en train d’aménager un jardin en terrasse ? Quand il vient dans mon champ de vision, c’est pour prendre un outil, puis il repart. J’imagine ça. Mais je n’en sais pas plus, car je ne vois que la moitié supérieure de son corps : impossible de savoir ce qu’il fabrique, plus bas.

J’ai l’idée un peu bête de prendre une image de cette silhouette, la prochaine fois qu’elle passe. Marrant, non ? ce mec sur le toit. Une présence insolite à l’horizon. Tiens, le voilà. Je prends mon téléphone et, maintenant, c’est à travers l’écran que je regarde le gars. Et lui, que fait-il ? Il lève les bras, il fait passer son t-shirt au-dessus de sa tête : il se déshabille. Et voilà : il est nu. Non : à moitié nu, je suppose, mais c’est la seule moitié que j’ai sous les yeux. Je n’avais pas prévu ça. Je ne peux pas garder cette photo, quand même. Ce n’est pas du tout mon histoire.

Mon histoire, en voulant faire cette image, ç’aurait été : un gars se balade sur le toit. Et maintenant, elle devient : un beau gars (car il est beau : je le remarque à présent que le zoom de l’appareil photo pallie ma myopie), un beau gars est nu sur le toit d’en face. On quitte le champ de l’anecdote poético-urbaine pour un autre. Ça devient un fantasme à deux balles. Un scénario érotique cheap, mais efficace. Le fantasme de tout le monde, donc celui de personne : c’est-à-dire que ça marche à tous les coups, mais mollement, sans passion. Si je réfléchis à cette question, par rapport au fantasme, c’est parce que je suis en train d’écrire une nouvelle érotique (oui oui : c’est de la faute de G. qui m’encourage dans cette voie). Je fais ça, assis derrière mon bureau, pendant que ce bonhomme saugrenu va et vient sur le toit d’en face.

Ce que j’ai envie de décrire dans cette nouvelle, ce sont des garçons qui ne plairont pas forcément à tout le monde (je connais même des gens qui n’aiment pas les garçons), mais qui me plaisent à moi. Je voudrais qu’on puisse prendre du plaisir à la lire, pourtant, même si les corps que je décris ne sont pas ceux qu’on aime (ils seront beaux, mais ils ne seront pas stéréotypés comme celui de l’ouvrier viril et bronzé qui s’exhibe devant ma fenêtre). J’aimerais que le lecteur n’éprouve pas forcément de désir lui-même, mais qu’il me fasse assez confiance pour s’identifier au désir de mon narrateur. Ça, ça me ferait vraiment plaisir.

C’est marrant à écrire, en tout cas. Je pense que G. trouvera ça marrant aussi. Je me pose des questions de vocabulaire que je ne me pose pas d’habitude : je voudrais n’être pas ridicule (ridicule, ça rime avec tentacule, n’est-ce pas, G. ?). Si mon fantasme à moi, ce n’est pas le couvreur-paysagiste nu, mais le gars que je décris dans ma nouvelle, alors par quel miracle ça pourrait intéresser quelqu’un d’autre ? J’en sais rien et, au fond, je m’en fous. Un fantasme érotique n’est pas plus risible qu’un autre genre de fantasme. L’épaisseur du trait, ça n’est que du fantasme : soit le lecteur n’y adhère pas et passe son chemin, soit il accepte que je le prenne par la main et on y va ensemble. Quand je démarre mon roman par quatre pages de descriptions maniaques, et que j’explique ensuite qu’on n’évolue pas dans un quartier de Paris, mais sur le plan de ce quartier, c’est un fantasme à moi, et il est autrement plus tordu que mes innocents fantasmes romantiques. Romantiques, oui, parce qu’ils sont ainsi, les fantasmes à l’œuvre dans ma nouvelle : tant pis ou tant mieux, mais je ne sais pas faire autrement. Je voudrais décrire les gestes d’une façon qui ne soit jamais technique, mais plutôt avec les mots qui témoignent de la perception que mon narrateur aura de ces gestes. De ses sensations. Et de son regard qui est, je crois, poétique. Emprunt de douceur. Il ne s’agira pas que de la seule mécanique, non – même si elle a son charme aussi, la mécanique.

C’est toujours comme ça : alors que l’intérieur de ma tête est occupé par un sujet, le monde extérieur se mobilise pour me parler de ce sujet. Alors que pour la première fois, je m’efforce d’enrichir mon vocabulaire pour écrire un récit un peu excitant, soudain, pour la première fois (je passe pourtant des heures chaque jour devant cette fenêtre), un beau corps nu va et vient sous le soleil. Pour vous donner un autre exemple, il m’est également arrivé ceci, le même jour : j’étais en train de faire usage de cet ustensile insolite appelé brossette interdentaire que m’a conseillé ma dentiste, et j’ai eu l’idée, pour la première fois, d’en lire le mode d’emploi. A priori, cela n’a rien à voir avec la recherche esthétique qui occupe mon esprit, n’est-ce pas ? La quête du vocabulaire, d’un côté, et l’hygiène bucco-dentaire, de l’autre. Eh bien, si on croit ça, on se trompe. Parce que, voici ce que j’ai lu :

Tout est là, je crois. Le mouvement mécanique, certes, mais la douceur. Surtout, la douceur ! Et ne pas forcer. Jamais. Cette notice, ce n’est pas rien. C’est presque une philosophie de vie.

Quelquefois, le soir

Quelquefois, le soir, nous sortons. Nous disons : faire un tour de petits vieux — pardon, de personnes-z-âgées, en prononçant la liaison. Ça consiste à marcher dehors tandis que la nuit tombe. Nous faisons le tour du pâté de maisons — ça a quel goût, le pâté de maisons ? C’est doux, les couleurs fondent vers le bleu. C’est le soir qui veut ça. Nous faisons le tour d’un, de deux, de beaucoup de pâtés de maison : quelquefois, nous allons jusqu’à la Nation, ou bien vers la Seine. Nous lavons nos yeux des trop d’heures passées sur l’écran : nous regardons loin. Quelquefois, J.-E. prend ma main dans la sienne, ou l’inverse, et ça revient au même.

Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

C’est ma tante M. qui, sur Facebook, a réagi à cette histoire de hamster. Elle se souvient de cette autre histoire, que j’avais entendue quand j’étais enfant : l’histoire d’un autre hamster, celui de mon père. Il faut croire que les associations d’idées ne sont pas innocentes : pour elle comme pour moi, ce rongeur a pris la forme d’une madeleine, faisant apparaître le souvenir de la même personne. Voilà : mon père, tout gosse, avait ramené à la maison l’animal de la classe, qu’il fallait garder en pension pour le week-end, et l’animal en question avait profité de son hospitalité pour donner naissance à une portée. L’une des petites choses roses a été adoptée par la famille (les autres, renvoyées à l’école, je suppose) et je crois qu’il est devenu le point de départ d’une dynastie – car je me souviens d’un nom : Vieille Peau (c’était le nom du hamster, ça ne s’oublie pas), et des numéros qui suivaient le nom, dans l’ordre des générations, comme les rois. Il nous avait raconté ça, mon père, quand on était petits.

Cette photo, c’est lui qui l’a prise. Le rongeur, qui est-il ? Vieille Peau II, Vieille Peau III, Vieille Peau IV ? On ne le saura pas. Au dos, il y a ce tampon avec l’adresse : 6, rue Port-Royal. Et le numéro de téléphone : 287-43(?)-29 – avec un 287 pour AVR, c’est-à-dire Avron. La rue du Port-Royal est tout au bout de Montreuil, en bordure du parc Montreau, alors je suppose que cette photo a été prise là, au parc. Mais, je n’en sais rien, en vrai.

Il y a quelques années, j’ai montré ce quartier à J.-E. et on s’est promenés au parc Montreau. J’en avais déjà parcouru les allées, sans doute, une fois ou deux, mais je n’en gardais aucun souvenir. Je le lui ai fait visiter comme si je le connaissais, mais en réalité je le découvrais en même temps que lui. Les barres d’immeubles de la cité Port-Royal, oui, je m’en souvenais vaguement. Les grands-parents ont vécu là jusqu’au bout, donc je suis venu chez eux quelques fois, mais je pense qu’on peut compter ces fois sur les doigts d’une seule main. Comment c’était, dans l’appartement, je n’en sais rien.

Le plus souvent, on voyait les grands-parents à Paris, de la façon dont je vois les gens aujourd’hui : dehors. Il y a plusieurs de mes amis chez qui je n’ai jamais mis les pieds, car nous nous rencontrons au café, ou dans les parcs. Avec eux, c’était pareil. Les week-ends où nous étions chez notre père, c’était petit : alors, plutôt que de rester enfermés dans cette pièce, on sortait, on découvrait Paris. Quelquefois, les grands-parents débarquaient depuis Montreuil : ils nous invitaient au MacDo du carrefour Reuilly-Diderot (je me souviens qu’on a arrêté d’y aller au moment de cette histoire de vache folle, c’était le principe de précaution), puis on allait au cinéma de la Nation. Parfois, on se baladait. On faisait à peu près ce que je fais aujourd’hui, le week-end (sauf que je ne vais plus au MacDo, évidemment : folle ou pas, je ne mange plus de ça). Ces après-midis passés dehors, pendant lesquels on n’allait jamais chez eux ni chez nous ont cristallisé l’idée que je me suis faite ensuite, adolescent, de la vie parisienne, que j’avais hâte de retrouver quand je serais grand : on traînait à Paris, c’était bien. C’est pour ça que je me souviens si bien du square Saint-Éloi et du jardin de Reuilly, mais que du parc Montreau, non.

Le roman et la poésie

Je ne sais pas, parfois, pourquoi on fait la différence entre la poésie et le roman. Moi, je dis que je n’écris pas de poésie (c’est vrai), mais d’autres disent que mes romans ne sont pas de vrais romans (et c’est vrai aussi). J’ai déjà entendu l’expression roman poétique, qui voudrait dire que je ferais de la poésie sans le savoir, à la manière de l’autre avec sa prose. Je pensais à ça, hier, en lisant un roman qui n’en est pas un, dans ce café au coin de la rue des Jardiniers et de la rue de Charenton : je surveillais la sortie de l’école, en face, transformée en centre de loisirs le temps de l’été. Quand R. sort, je lui demande ce qu’il a fait de sa journée (c’est écrit sur la porte, je le sais déjà), puis il me demande ce que j’ai fait, moi. Je lui parle du moment que j’ai passé à la photothèque de Paris historique, l’après-midi, à la recherche (vaine) d’une photo de la rue des Batailles. Je lui explique que, dans les lieux que je connais bien, j’aime bien savoir aussi « ce qu’il y avait avant ». À ce moment-là, on est dans la rue de Wattignies et je me demande ce qu’il perçoit, lui, du haut de ses neuf ans, de l’échelle du temps dans la ville et dans les architectures – je lui dis (en montrant l’immeuble à droite) : il y a cent ans, c’était peut-être pas si différent de ce que c’est maintenant, puis (en lui montrant le côté gauche) : ça, par contre, ça n’existait pas encore. Et il m’explique, lui, que l’appartement où il vit actuellement à Charenton était occupé par un médecin, avant. Il ne sait pas si c’était l’appartement où celui-ci vivait, ou bien le lieu où il travaillait. Ou les deux. Et il imagine alors comment la configuration des lieux permettrait leur usage comme cabinet médical : dans le couloir assez large, il dispose des chaises pour les patients qui attendent leur tour ; au milieu de ce couloir, une porte sépare la partie consultation de la partie habitation ; elle porte un écriteau « privé », mais un patient malpoli veut forcer le passage pour y aller tout de même : il commence à me raconter l’histoire de ce malotru, et la réaction des autres personnages. Je lui dis que c’est exactement ce que je fais, moi, avec mes archives (ce que j’ai l’intention de faire, du moins) : je lis dans un annuaire ou un acte d’état civil le nom et la profession de ceux qui habitaient au 1, rue des Batailles (ces éléments sont attestés, ils sont le point de départ dans le réel, comme le fait que l’appartement de R. ait appartenu à un médecin), mais je ne sais rien d’autre : alors, je l’invente, et ça devient de la fiction. Un roman. Il a bien pigé le truc, R., et il me dit qu’on pourrait faire ça à partir de n’importe quoi. Il a raison. C’est à ce moment qu’on arrive à l’école de la Brèche-aux-Loups (« ils sont chelous, ceux de la Brèche-eu-Loups », dit-il plus tard, pour la rime) où nous attend S., son petit frère.

On prend par la rue des Meuniers : R. me parle du quartier et S. glisse sa main dans la mienne. Juste après la porte de Charenton, sur ce bout d’avenue qui longe le bois face au cimetière Valmy, S. lâche ma main et se met à courir. « Je vais au vent », dit-il. Le vent, je ne connaissais pas : c’est cette grille d’aération du métro. Bien planté sur ses pieds au milieu de la soufflerie, S. se laisse ébouriffer par l’air tiède. Il a ramassé plein de feuilles mortes juste à côté, qui s’envolent en tourbillonnant et montent assez haut pour qu’il ne les voie plus : « jusqu’en haut du ciel ». Il trouve sur l’herbe quelques feuilles encore vertes et, celles-là, ce n’est pas au ciel qu’il les envoie : il les fait s’envoler depuis l’endroit de la grille le plus éloigné du trottoir, et donc plus proche du bois. Elles montent en flèche, presque à la verticale, et viennent se perdre dans les branches. « Je remets les feuilles dans l’arbre », dit-il. Et là, je me dis qu’il a pigé ce que c’était que la poésie, et je me dis même qu’il n’a pas fait ça sans le savoir, comme l’autre avec ses vers ou sa prose : il sait très bien ce qu’il fait, S., et il fait de la poésie si ça lui chante, de la même façon que R. m’a fait un roman une demi-heure plus tôt. Il remet sa petite main (pas très propre) dans la mienne, et R. reprend son rôle de guide : on arrive chez eux, à Charenton. Je remarque que R. disait, plus tôt, « à Charenton » pour dire « à l’école Charenton », c’est-à-dire celle où j’ai été le chercher plus tôt, rue de Charenton à Paris, et qu’il dit maintenant « à Charenton » pour dire « à Charenton-le-Pont », la commune où il habite. Ça, par contre, il ne l’a pas fait exprès. Alors c’est moi qui le dis, et qui conclue ainsi : avec R. et S, hier soir, j’ai été de Charenton à Charenton, en passant par le roman et la poésie.

L’autre et le même

Il m’a donné rendez-vous aux Halles : il n’y a qu’avec lui que je me retrouve dans ce genre d’endroit. J’ai décidé d’être ouvert, d’être positif, de ne pas faire ma tête de con : de surmonter mon jugement (à l’emporte-pièce) à propos de cette Canopée. De la trouver intéressante. Et ça a marché : L. m’a fait visiter la bibliothèque et je l’ai trouvée très agréable, j’avoue – et pas seulement parce qu’il y faisait dix degrés de moins qu’à l’extérieur. J’ai découvert que, depuis cette chose architecturale, on a une vue assez chouette.

Alors qu’on remontait la rue Saint-Denis, L. me parle de quelqu’un, et de l’ami de ce quelqu’un. Il est question entre eux d’une amitié absolue, totale, exclusive. Il me dit : « c’est au point qu’on se dit, les voyant ensemble : qu’ils se marient, ce sera plus clair ». Je dis à L. que c’est un genre de relation qui m’intéresse vachement, qui me fascine même, que j’ai fantasmée souvent. Quand j’étais môme, je rêvais de ça : l’ami à-la-vie-à-la-mort. Cette amitié-là, elle ne se partage pas. Moi, je n’ai jamais été seul (sans ami), mais je n’ai jamais eu non plus cet ami unique : j’ai des amis, des vrais, mais ils sont tous différents. Il n’y en a pas un, parmi eux, qui serait mon unique, mon absolu. Dans Passerage des décombres, le narrateur et Titus ont exactement cette relation-là : ils sont tout l’un pour l’autre. Ils sont amis, frères jumeaux, ils seraient amants s’ils en avaient le temps. Le corps de l’un est le corps de l’autre (le grand autre désirable) et, à la fois, le même (l’alter, oui, mais l’alter ego, le soi-même, le miroir, celui dans lequel je me reconnais à coup sûr). J’ai tourné autour de ça, aussi, dans L’épaisseur du trait, ou l’ami idéal est décomposé en plusieurs personnages qui sont, chacun son tour, des reflets successifs d’Alexandre dans le miroir (le frère, le camarade, l’amant, l’ange gardien), entre la reconnaissance de sa propre identité et l’attirance du différent. Un désir mimétique. L’autre et le même.

Je dis à L. que, face à un tel fantasme d’absolu, j’ai du mal à comprendre, alors, ce qu’on appellerait : l’amour. Car, si l’amitié est tout ça à la fois, alors, cet ami-là, j’en ferai mon amant. Je lui dis aussi (comme si je ne m’en apercevais que maintenant), que je prétends « fantasmer » cette relation comme si je ne la connaissais pas, mais qu’en réalité je ne connais qu’elle, et intimement, parce qu’elle est la seule manière que je connais d’être amoureux, et que j’aime J.-E. ainsi depuis toujours. C’est seulement une question de mots. Si je décide d’appeler ce désir et cette confiance « l’autre et le même », eh bien, je peux décider aussi que les mots qui désignent le sentiment, quels qu’ils soient, quand bien même ils seraient d’autres mots, seraient toujours les mêmes. C’est moi qui le décide.

Plus tard, on est à la terrasse de ce café, sur la place de la République. Des jeunes gens très beaux, à demi nus, sont en pleine monstration de leurs talents de skateurs : les torses très jeunes sont luisants, parce que la météo dit qu’il fait trente-huit degrés à l’ombre (où L. et moi nous trouvons) et que, eux, ils sont au soleil. Ça me semble inhumain de faire des trucs pareils, déjà en temps normal, mais alors avec cette chaleur, vraiment. Ils font des allers-retours à la fontaine, parce qu’ils ne sont pas fous. Et L. me fait remarquer qu’il y en a un qui porte un t-shirt et qu’il est moins beau que les autres : « ce n’est pas un hasard », il dit.

L. me dit qu’il approche de la fin de son manuscrit, et je lui demande de quel nom il va le signer. Et cette question, d’un coup, alors que je ne m’y attendais pas, me replonge dans la question de tout à l’heure. Parce que L. utilise un pseudonyme. Et parce que cette conversation au sujet de l’amitié fantasmée ressemble à des conversations que j’ai eues avec T. et avec G., récemment. Et que T. et G. écrivent aussi sous pseudonyme. « L’autre et le même » : on revient donc au même point.

J’explique à L. que, lorsque j’ai évoqué T. puis G. sur ce blog, j’ai été embarrassé de ne pas utiliser leur nom au lieu de leur initiale, car j’aurais aimé glisser un lien pointant vers leurs propres écrits. Mais je n’ai pas su le faire, parce que, dans le cas de T., je m’intéresse autant à ce qu’il fait sous l’un de ses noms que sous l’autre. Et, dans le cas de G., je l’ai connu d’abord pour l’une de ses identités, puis sous l’autre. Alors, les nommer d’une seule manière serait réductrice, et écrire leurs deux noms serait une trahison : si eux ne veulent pas expliciter le lien entre leurs deux identités, ce n’est évidemment pas à moi de le faire. Je dis cela à L. qui, lui, signe sous un nom qui, par ailleurs, n’a aucune existence en dehors du livre : il n’a pas d’identité numérique correspondant à celle-ci. Et moi, je l’ai connu d’abord sous cet autre nom, avant de connaître celui que j’utilise maintenant. Je ne veux pas choisir, je ne veux pas les séparer : pour moi, L. est tout à la fois l’une et l’autre de ses identités : il est l’écrivain que j’aime lire, et l’homme avec qui je partage cette carafe d’eau tiède, sur la place de la République. Ces deux personnages sont différents, certes, mais pas tant que ça. Et je soupçonne le deuxième d’éprouver, pour le premier, une sorte d’attirance qu’il compense par une mise à distance, par précaution, contre la tentation de s’identifier absolument à lui. Une forme de désir, oui. De désir mimétique, donc, pour cet homme qui est en tout point semblable à lui, sauf le nom. Cet homme qui est à la fois l’autre et le même.

Alors, voilà, je n’écrirai pas qui est L., pour ces raisons-là. Et, aussi, parce que cet artifice est une manière de lui inventer une troisième identité, rien que pour moi – celle que je résume par cette initiale – et de lui faire dire des trucs qu’il n’a pas vraiment dits. Parce que ce L. n’est ni l’écrivain au pseudonyme, ni l’homme à la carafe d’eau : il est L., un personnage de ce billet. C’est tout.

Un homme a disparu

Un homme a disparu en 1869. On ne sait même pas s’il a disparu en octobre ou en novembre de cette année. Comment est-ce possible, de ne pas savoir quand il a disparu ? Sait-on seulement, au fond, ce que veut dire disparaître et, donc, à quelle date se produit ce phénomène de disparition ? Doit-on prendre en compte la date de la dernière fois où cet homme a été vu ? (Mais alors, la personne qui a vu l’homme devrait pouvoir se rappeler s’il l’a vu en octobre ou en novembre, non ?) Ou bien a-t-on considéré comme plausible que cet homme ait vécu normalement en octobre ou novembre (sans qu’on l’ait vu vivre ainsi), puis qu’on a de bonnes raisons de penser qu’il a quitté la vie normale à ce moment-là, pour vivre désormais à la manière disparue ? Est-ce que cela signifierait, alors, que mener une vie normale (qu’est-ce que ça veut dire ?) sans voir personne, sans en informer personne, n’est pas une chose inquiétante ? mais que mener un autre genre de vie (lequel ? on n’en sait rien) dans un autre endroit, ce serait : disparaître. Ce doute, là, ce « octobre ou novembre », je ne le comprends pas.

Ces cinq lignes (plus les deux autres que j’ai masquées, parce que c’est pas la peine de donner, ici, son nom) sont les seules que j’ai lues au sujet de cet homme. La seule chose que je sais de lui, c’est qu’il a disparu et que, dix-sept ans plus tard, on ne sait toujours pas où il est – au point qu’on finit par le déclarer « absent » pour de bon, c’est-à-dire mort jusqu’à preuve du contraire (genre : le colonel Chabert, qui était absent puis qui ne l’était plus). Je ne l’ai pas vue, la preuve du contraire. Alors, la seule chose que je sais de lui, c’est qu’on ne sait rien.

Je me suis dit : je pourrais essayer d’en savoir plus. En lisant le jugement lui-même, peut-être trouverai-je quelques détails de plus. Je suis allé hier aux Archives de Paris avec cette intention.

J’arrive aux Archives. On m’explique comment ça marche. Pour savoir où chercher le jugement qui m’intéresse, il faut consulter les répertoires alphabétiques et les rôles, afin de savoir quelle chambre a jugé mon affaire. Les répertoires ? Ah, oui, mais pour 1886 ils n’existent pas, les répertoires. Le guide d’aide à la recherche précise même (je copie) : « Pour la période 1882-1896, il est impossible de retrouver la date d’un jugement puisque les répertoires sont en déficit de 1882 à 1896 et les rôles de 1881 à 1889 » (comprendre : les répertoires et les rôles en question ont, au choix : été chouravés par un fétichiste, péri dans un incendie, fini dans l’estomac d’un rongeur).

« Vous allez devoir consulter les jugements de toutes les chambres, alors (il y en a huit). Heureusement, la date, vous l’aviez déjà, vous. Sinon, c’était juste impossible, c’était l’aiguille dans la botte de foin. »

Je consulte donc les huit grimoires, calligraphiés par de soigneux greffiers. C’est long, mais ce n’est pas désagréable à faire (au contraire). En ouvrant le huitième, je me dis : ce sera dans celui-là. Eh bien, non. Chou blanc (marrant : plus haut, j’ai écrit : chourave). Bredouille. On m’explique que ces registres-là sont les jugements sur papier timbrés, mais que d’autres décisions étaient consignés dans un autre registre, celui des jugements avec assistance. Si ça se trouve, le décision que je cherche a été rendue dans ce cadre. Mais, pour l’année qui m’intéresse, le document est manquant. Comprendre : détruit par un incendie ou par les dents d’un rongeur, allez savoir. Disparu, quoi.

Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement, quand il a décidé de quitter la vie normale – car, oui, j’ai décidé qu’il l’avait décidé. En fait, non, je ne l’ai pas décidé encore, c’est plus compliqué que cela. Ce qui m’intéresserait sûrement, c’est de ne pas trancher cette question. De maintenir le flou. Non pas à la manière d’un mystère à élucider, mais comme une chose qui, tout en étant capitale, n’aurait finalement pas d’importance. Je voudrais me projeter dans l’imaginaire des autres (de ceux à qui cet homme manque) et tenter de rendre compte de ce qui se passe dans leur tête : il serait question de l’absence, évidemment, et à la fois de cette sorte d’indifférence face à cette question (est-il parti volontairement ? on ne sait pas). Il a disparu, c’est tout, et c’est déjà beaucoup. C’est assez.

Il y a un peu de cette question dans Les présents, mais je ne veux pas la creuser plus profondément. C’est pour cela, sûrement, que je commence à penser à Rue des Batailles : penser maintenant à ce que je mettrai là-dedans, ça peut être un garde-fou contre la tentation de mettre ça, déjà, dans Les présents. J’ai assez à faire avec Les présents, inutile de charger la barque encore plus. Ce que j’écris ici, ce matin, c’est précisément ce que j’ai expliqué à T. hier après-midi en sortant des Archives. Je lui ai expliqué mes projets comme s’ils étaient déjà des projets, alors qu’en réalité je les formulais (je leur donnais forme) en même temps que je lui parlais – je donnais du sens à ces idées confuses, grâce à son écoute et à ses questions, et aux choses qu’il m’a dites sur lui, sur ses projets à lui, sur ses doutes. Je lui ai dit, vers la fin : « Je ne sais pas si je poursuivrai mon enquête parce que, au fond, l’histoire de cet homme m’intéresse peu ; j’ai déjà suffisamment de matière littéraire, et c’est cela seul qui compte ». Il m’a répondu : « Je suis sûr que si, tu vas continuer ».

Évidemment, je vais chercher encore un peu. Et tant pis si je ne trouve rien. Ou tant mieux. Un homme a disparu. Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement. Et si ces traces ont disparu aussi, alors, la seule chose qui restera de lui, c’est sa disparition.