Antonin Crenn

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Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

C’est ma tante M. qui, sur Facebook, a réagi à cette histoire de hamster. Elle se souvient de cette autre histoire, que j’avais entendue quand j’étais enfant : l’histoire d’un autre hamster, celui de mon père. Il faut croire que les associations d’idées ne sont pas innocentes : pour elle comme pour moi, ce rongeur a pris la forme d’une madeleine, faisant apparaître le souvenir de la même personne. Voilà : mon père, tout gosse, avait ramené à la maison l’animal de la classe, qu’il fallait garder en pension pour le week-end, et l’animal en question avait profité de son hospitalité pour donner naissance à une portée. L’une des petites choses roses a été adoptée par la famille (les autres, renvoyées à l’école, je suppose) et je crois qu’il est devenu le point de départ d’une dynastie – car je me souviens d’un nom : Vieille Peau (c’était le nom du hamster, ça ne s’oublie pas), et des numéros qui suivaient le nom, dans l’ordre des générations, comme les rois. Il nous avait raconté ça, mon père, quand on était petits.

Cette photo, c’est lui qui l’a prise. Le rongeur, qui est-il ? Vieille Peau II, Vieille Peau III, Vieille Peau IV ? On ne le saura pas. Au dos, il y a ce tampon avec l’adresse : 6, rue Port-Royal. Et le numéro de téléphone : 287-43(?)-29 – avec un 287 pour AVR, c’est-à-dire Avron. La rue du Port-Royal est tout au bout de Montreuil, en bordure du parc Montreau, alors je suppose que cette photo a été prise là, au parc. Mais, je n’en sais rien, en vrai.

Il y a quelques années, j’ai montré ce quartier à J.-E. et on s’est promenés au parc Montreau. J’en avais déjà parcouru les allées, sans doute, une fois ou deux, mais je n’en gardais aucun souvenir. Je le lui ai fait visiter comme si je le connaissais, mais en réalité je le découvrais en même temps que lui. Les barres d’immeubles de la cité Port-Royal, oui, je m’en souvenais vaguement. Les grands-parents ont vécu là jusqu’au bout, donc je suis venu chez eux quelques fois, mais je pense qu’on peut compter ces fois sur les doigts d’une seule main. Comment c’était, dans l’appartement, je n’en sais rien.

Le plus souvent, on voyait les grands-parents à Paris, de la façon dont je vois les gens aujourd’hui : dehors. Il y a plusieurs de mes amis chez qui je n’ai jamais mis les pieds, car nous nous rencontrons au café, ou dans les parcs. Avec eux, c’était pareil. Les week-ends où nous étions chez notre père, c’était petit : alors, plutôt que de rester enfermés dans cette pièce, on sortait, on découvrait Paris. Quelquefois, les grands-parents débarquaient depuis Montreuil : ils nous invitaient au MacDo du carrefour Reuilly-Diderot (je me souviens qu’on a arrêté d’y aller au moment de cette histoire de vache folle, c’était le principe de précaution), puis on allait au cinéma de la Nation. Parfois, on se baladait. On faisait à peu près ce que je fais aujourd’hui, le week-end (sauf que je ne vais plus au MacDo, évidemment : folle ou pas, je ne mange plus de ça). Ces après-midis passés dehors, pendant lesquels on n’allait jamais chez eux ni chez nous ont cristallisé l’idée que je me suis faite ensuite, adolescent, de la vie parisienne, que j’avais hâte de retrouver quand je serais grand : on traînait à Paris, c’était bien. C’est pour ça que je me souviens si bien du square Saint-Éloi et du jardin de Reuilly, mais que du parc Montreau, non.

Le roman et la poésie

Je ne sais pas, parfois, pourquoi on fait la différence entre la poésie et le roman. Moi, je dis que je n’écris pas de poésie (c’est vrai), mais d’autres disent que mes romans ne sont pas de vrais romans (et c’est vrai aussi). J’ai déjà entendu l’expression roman poétique, qui voudrait dire que je ferais de la poésie sans le savoir, à la manière de l’autre avec sa prose. Je pensais à ça, hier, en lisant un roman qui n’en est pas un, dans ce café au coin de la rue des Jardiniers et de la rue de Charenton : je surveillais la sortie de l’école, en face, transformée en centre de loisirs le temps de l’été. Quand R. sort, je lui demande ce qu’il a fait de sa journée (c’est écrit sur la porte, je le sais déjà), puis il me demande ce que j’ai fait, moi. Je lui parle du moment que j’ai passé à la photothèque de Paris historique, l’après-midi, à la recherche (vaine) d’une photo de la rue des Batailles. Je lui explique que, dans les lieux que je connais bien, j’aime bien savoir aussi « ce qu’il y avait avant ». À ce moment-là, on est dans la rue de Wattignies et je me demande ce qu’il perçoit, lui, du haut de ses neuf ans, de l’échelle du temps dans la ville et dans les architectures – je lui dis (en montrant l’immeuble à droite) : il y a cent ans, c’était peut-être pas si différent de ce que c’est maintenant, puis (en lui montrant le côté gauche) : ça, par contre, ça n’existait pas encore. Et il m’explique, lui, que l’appartement où il vit actuellement à Charenton était occupé par un médecin, avant. Il ne sait pas si c’était l’appartement où celui-ci vivait, ou bien le lieu où il travaillait. Ou les deux. Et il imagine alors comment la configuration des lieux permettrait leur usage comme cabinet médical : dans le couloir assez large, il dispose des chaises pour les patients qui attendent leur tour ; au milieu de ce couloir, une porte sépare la partie consultation de la partie habitation ; elle porte un écriteau « privé », mais un patient malpoli veut forcer le passage pour y aller tout de même : il commence à me raconter l’histoire de ce malotru, et la réaction des autres personnages. Je lui dis que c’est exactement ce que je fais, moi, avec mes archives (ce que j’ai l’intention de faire, du moins) : je lis dans un annuaire ou un acte d’état civil le nom et la profession de ceux qui habitaient au 1, rue des Batailles (ces éléments sont attestés, ils sont le point de départ dans le réel, comme le fait que l’appartement de R. ait appartenu à un médecin), mais je ne sais rien d’autre : alors, je l’invente, et ça devient de la fiction. Un roman. Il a bien pigé le truc, R., et il me dit qu’on pourrait faire ça à partir de n’importe quoi. Il a raison. C’est à ce moment qu’on arrive à l’école de la Brèche-aux-Loups (« ils sont chelous, ceux de la Brèche-eu-Loups », dit-il plus tard, pour la rime) où nous attend S., son petit frère.

On prend par la rue des Meuniers : R. me parle du quartier et S. glisse sa main dans la mienne. Juste après la porte de Charenton, sur ce bout d’avenue qui longe le bois face au cimetière Valmy, S. lâche ma main et se met à courir. « Je vais au vent », dit-il. Le vent, je ne connaissais pas : c’est cette grille d’aération du métro. Bien planté sur ses pieds au milieu de la soufflerie, S. se laisse ébouriffer par l’air tiède. Il a ramassé plein de feuilles mortes juste à côté, qui s’envolent en tourbillonnant et montent assez haut pour qu’il ne les voie plus : « jusqu’en haut du ciel ». Il trouve sur l’herbe quelques feuilles encore vertes et, celles-là, ce n’est pas au ciel qu’il les envoie : il les fait s’envoler depuis l’endroit de la grille le plus éloigné du trottoir, et donc plus proche du bois. Elles montent en flèche, presque à la verticale, et viennent se perdre dans les branches. « Je remets les feuilles dans l’arbre », dit-il. Et là, je me dis qu’il a pigé ce que c’était que la poésie, et je me dis même qu’il n’a pas fait ça sans le savoir, comme l’autre avec ses vers ou sa prose : il sait très bien ce qu’il fait, S., et il fait de la poésie si ça lui chante, de la même façon que R. m’a fait un roman une demi-heure plus tôt. Il remet sa petite main (pas très propre) dans la mienne, et R. reprend son rôle de guide : on arrive chez eux, à Charenton. Je remarque que R. disait, plus tôt, « à Charenton » pour dire « à l’école Charenton », c’est-à-dire celle où j’ai été le chercher plus tôt, rue de Charenton à Paris, et qu’il dit maintenant « à Charenton » pour dire « à Charenton-le-Pont », la commune où il habite. Ça, par contre, il ne l’a pas fait exprès. Alors c’est moi qui le dis, et qui conclue ainsi : avec R. et S, hier soir, j’ai été de Charenton à Charenton, en passant par le roman et la poésie.

L’autre et le même

Il m’a donné rendez-vous aux Halles : il n’y a qu’avec lui que je me retrouve dans ce genre d’endroit. J’ai décidé d’être ouvert, d’être positif, de ne pas faire ma tête de con : de surmonter mon jugement (à l’emporte-pièce) à propos de cette Canopée. De la trouver intéressante. Et ça a marché : L. m’a fait visiter la bibliothèque et je l’ai trouvée très agréable, j’avoue – et pas seulement parce qu’il y faisait dix degrés de moins qu’à l’extérieur. J’ai découvert que, depuis cette chose architecturale, on a une vue assez chouette.

Alors qu’on remontait la rue Saint-Denis, L. me parle de quelqu’un, et de l’ami de ce quelqu’un. Il est question entre eux d’une amitié absolue, totale, exclusive. Il me dit : « c’est au point qu’on se dit, les voyant ensemble : qu’ils se marient, ce sera plus clair ». Je dis à L. que c’est un genre de relation qui m’intéresse vachement, qui me fascine même, que j’ai fantasmée souvent. Quand j’étais môme, je rêvais de ça : l’ami à-la-vie-à-la-mort. Cette amitié-là, elle ne se partage pas. Moi, je n’ai jamais été seul (sans ami), mais je n’ai jamais eu non plus cet ami unique : j’ai des amis, des vrais, mais ils sont tous différents. Il n’y en a pas un, parmi eux, qui serait mon unique, mon absolu. Dans Passerage des décombres, le narrateur et Titus ont exactement cette relation-là : ils sont tout l’un pour l’autre. Ils sont amis, frères jumeaux, ils seraient amants s’ils en avaient le temps. Le corps de l’un est le corps de l’autre (le grand autre désirable) et, à la fois, le même (l’alter, oui, mais l’alter ego, le soi-même, le miroir, celui dans lequel je me reconnais à coup sûr). J’ai tourné autour de ça, aussi, dans L’épaisseur du trait, ou l’ami idéal est décomposé en plusieurs personnages qui sont, chacun son tour, des reflets successifs d’Alexandre dans le miroir (le frère, le camarade, l’amant, l’ange gardien), entre la reconnaissance de sa propre identité et l’attirance du différent. Un désir mimétique. L’autre et le même.

Je dis à L. que, face à un tel fantasme d’absolu, j’ai du mal à comprendre, alors, ce qu’on appellerait : l’amour. Car, si l’amitié est tout ça à la fois, alors, cet ami-là, j’en ferai mon amant. Je lui dis aussi (comme si je ne m’en apercevais que maintenant), que je prétends « fantasmer » cette relation comme si je ne la connaissais pas, mais qu’en réalité je ne connais qu’elle, et intimement, parce qu’elle est la seule manière que je connais d’être amoureux, et que j’aime J.-E. ainsi depuis toujours. C’est seulement une question de mots. Si je décide d’appeler ce désir et cette confiance « l’autre et le même », eh bien, je peux décider aussi que les mots qui désignent le sentiment, quels qu’ils soient, quand bien même ils seraient d’autres mots, seraient toujours les mêmes. C’est moi qui le décide.

Plus tard, on est à la terrasse de ce café, sur la place de la République. Des jeunes gens très beaux, à demi nus, sont en pleine monstration de leurs talents de skateurs : les torses très jeunes sont luisants, parce que la météo dit qu’il fait trente-huit degrés à l’ombre (où L. et moi nous trouvons) et que, eux, ils sont au soleil. Ça me semble inhumain de faire des trucs pareils, déjà en temps normal, mais alors avec cette chaleur, vraiment. Ils font des allers-retours à la fontaine, parce qu’ils ne sont pas fous. Et L. me fait remarquer qu’il y en a un qui porte un t-shirt et qu’il est moins beau que les autres : « ce n’est pas un hasard », il dit.

L. me dit qu’il approche de la fin de son manuscrit, et je lui demande de quel nom il va le signer. Et cette question, d’un coup, alors que je ne m’y attendais pas, me replonge dans la question de tout à l’heure. Parce que L. utilise un pseudonyme. Et parce que cette conversation au sujet de l’amitié fantasmée ressemble à des conversations que j’ai eues avec T. et avec G., récemment. Et que T. et G. écrivent aussi sous pseudonyme. « L’autre et le même » : on revient donc au même point.

J’explique à L. que, lorsque j’ai évoqué T. puis G. sur ce blog, j’ai été embarrassé de ne pas utiliser leur nom au lieu de leur initiale, car j’aurais aimé glisser un lien pointant vers leurs propres écrits. Mais je n’ai pas su le faire, parce que, dans le cas de T., je m’intéresse autant à ce qu’il fait sous l’un de ses noms que sous l’autre. Et, dans le cas de G., je l’ai connu d’abord pour l’une de ses identités, puis sous l’autre. Alors, les nommer d’une seule manière serait réductrice, et écrire leurs deux noms serait une trahison : si eux ne veulent pas expliciter le lien entre leurs deux identités, ce n’est évidemment pas à moi de le faire. Je dis cela à L. qui, lui, signe sous un nom qui, par ailleurs, n’a aucune existence en dehors du livre : il n’a pas d’identité numérique correspondant à celle-ci. Et moi, je l’ai connu d’abord sous cet autre nom, avant de connaître celui que j’utilise maintenant. Je ne veux pas choisir, je ne veux pas les séparer : pour moi, L. est tout à la fois l’une et l’autre de ses identités : il est l’écrivain que j’aime lire, et l’homme avec qui je partage cette carafe d’eau tiède, sur la place de la République. Ces deux personnages sont différents, certes, mais pas tant que ça. Et je soupçonne le deuxième d’éprouver, pour le premier, une sorte d’attirance qu’il compense par une mise à distance, par précaution, contre la tentation de s’identifier absolument à lui. Une forme de désir, oui. De désir mimétique, donc, pour cet homme qui est en tout point semblable à lui, sauf le nom. Cet homme qui est à la fois l’autre et le même.

Alors, voilà, je n’écrirai pas qui est L., pour ces raisons-là. Et, aussi, parce que cet artifice est une manière de lui inventer une troisième identité, rien que pour moi – celle que je résume par cette initiale – et de lui faire dire des trucs qu’il n’a pas vraiment dits. Parce que ce L. n’est ni l’écrivain au pseudonyme, ni l’homme à la carafe d’eau : il est L., un personnage de ce billet. C’est tout.

Un homme a disparu

Un homme a disparu en 1869. On ne sait même pas s’il a disparu en octobre ou en novembre de cette année. Comment est-ce possible, de ne pas savoir quand il a disparu ? Sait-on seulement, au fond, ce que veut dire disparaître et, donc, à quelle date se produit ce phénomène de disparition ? Doit-on prendre en compte la date de la dernière fois où cet homme a été vu ? (Mais alors, la personne qui a vu l’homme devrait pouvoir se rappeler s’il l’a vu en octobre ou en novembre, non ?) Ou bien a-t-on considéré comme plausible que cet homme ait vécu normalement en octobre ou novembre (sans qu’on l’ait vu vivre ainsi), puis qu’on a de bonnes raisons de penser qu’il a quitté la vie normale à ce moment-là, pour vivre désormais à la manière disparue ? Est-ce que cela signifierait, alors, que mener une vie normale (qu’est-ce que ça veut dire ?) sans voir personne, sans en informer personne, n’est pas une chose inquiétante ? mais que mener un autre genre de vie (lequel ? on n’en sait rien) dans un autre endroit, ce serait : disparaître. Ce doute, là, ce « octobre ou novembre », je ne le comprends pas.

Ces cinq lignes (plus les deux autres que j’ai masquées, parce que c’est pas la peine de donner, ici, son nom) sont les seules que j’ai lues au sujet de cet homme. La seule chose que je sais de lui, c’est qu’il a disparu et que, dix-sept ans plus tard, on ne sait toujours pas où il est – au point qu’on finit par le déclarer « absent » pour de bon, c’est-à-dire mort jusqu’à preuve du contraire (genre : le colonel Chabert, qui était absent puis qui ne l’était plus). Je ne l’ai pas vue, la preuve du contraire. Alors, la seule chose que je sais de lui, c’est qu’on ne sait rien.

Je me suis dit : je pourrais essayer d’en savoir plus. En lisant le jugement lui-même, peut-être trouverai-je quelques détails de plus. Je suis allé hier aux Archives de Paris avec cette intention.

J’arrive aux Archives. On m’explique comment ça marche. Pour savoir où chercher le jugement qui m’intéresse, il faut consulter les répertoires alphabétiques et les rôles, afin de savoir quelle chambre a jugé mon affaire. Les répertoires ? Ah, oui, mais pour 1886 ils n’existent pas, les répertoires. Le guide d’aide à la recherche précise même (je copie) : « Pour la période 1882-1896, il est impossible de retrouver la date d’un jugement puisque les répertoires sont en déficit de 1882 à 1896 et les rôles de 1881 à 1889 » (comprendre : les répertoires et les rôles en question ont, au choix : été chouravés par un fétichiste, péri dans un incendie, fini dans l’estomac d’un rongeur).

« Vous allez devoir consulter les jugements de toutes les chambres, alors (il y en a huit). Heureusement, la date, vous l’aviez déjà, vous. Sinon, c’était juste impossible, c’était l’aiguille dans la botte de foin. »

Je consulte donc les huit grimoires, calligraphiés par de soigneux greffiers. C’est long, mais ce n’est pas désagréable à faire (au contraire). En ouvrant le huitième, je me dis : ce sera dans celui-là. Eh bien, non. Chou blanc (marrant : plus haut, j’ai écrit : chourave). Bredouille. On m’explique que ces registres-là sont les jugements sur papier timbrés, mais que d’autres décisions étaient consignés dans un autre registre, celui des jugements avec assistance. Si ça se trouve, le décision que je cherche a été rendue dans ce cadre. Mais, pour l’année qui m’intéresse, le document est manquant. Comprendre : détruit par un incendie ou par les dents d’un rongeur, allez savoir. Disparu, quoi.

Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement, quand il a décidé de quitter la vie normale – car, oui, j’ai décidé qu’il l’avait décidé. En fait, non, je ne l’ai pas décidé encore, c’est plus compliqué que cela. Ce qui m’intéresserait sûrement, c’est de ne pas trancher cette question. De maintenir le flou. Non pas à la manière d’un mystère à élucider, mais comme une chose qui, tout en étant capitale, n’aurait finalement pas d’importance. Je voudrais me projeter dans l’imaginaire des autres (de ceux à qui cet homme manque) et tenter de rendre compte de ce qui se passe dans leur tête : il serait question de l’absence, évidemment, et à la fois de cette sorte d’indifférence face à cette question (est-il parti volontairement ? on ne sait pas). Il a disparu, c’est tout, et c’est déjà beaucoup. C’est assez.

Il y a un peu de cette question dans Les présents, mais je ne veux pas la creuser plus profondément. C’est pour cela, sûrement, que je commence à penser à Rue des Batailles : penser maintenant à ce que je mettrai là-dedans, ça peut être un garde-fou contre la tentation de mettre ça, déjà, dans Les présents. J’ai assez à faire avec Les présents, inutile de charger la barque encore plus. Ce que j’écris ici, ce matin, c’est précisément ce que j’ai expliqué à T. hier après-midi en sortant des Archives. Je lui ai expliqué mes projets comme s’ils étaient déjà des projets, alors qu’en réalité je les formulais (je leur donnais forme) en même temps que je lui parlais – je donnais du sens à ces idées confuses, grâce à son écoute et à ses questions, et aux choses qu’il m’a dites sur lui, sur ses projets à lui, sur ses doutes. Je lui ai dit, vers la fin : « Je ne sais pas si je poursuivrai mon enquête parce que, au fond, l’histoire de cet homme m’intéresse peu ; j’ai déjà suffisamment de matière littéraire, et c’est cela seul qui compte ». Il m’a répondu : « Je suis sûr que si, tu vas continuer ».

Évidemment, je vais chercher encore un peu. Et tant pis si je ne trouve rien. Ou tant mieux. Un homme a disparu. Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement. Et si ces traces ont disparu aussi, alors, la seule chose qui restera de lui, c’est sa disparition.

Noms de lieux : les plans

On dit parfois (par exemple, quand on est parisien et qu’on est paumé au fin fond de la campagne) : « je suis dans le trou du cul du monde ». Certains le disent, en tout cas. Eh bien ils ont tort. Parce qu’en fait, le Trou du Cul n’est pas à la campagne, mais à quinze minutes de Paris par la ligne 13 : à Saint-Denis. Plus précisément : le lieu-dit Trou-du-Cul est à l’emplacement (approximatif) de l’IUT et du CROUS de Saint-Denis. Maintenant, vous savez. Je ne sais pas si je pourrai montrer ça aux élèves du collège Elsa-Triolet avec qui je travaillerai l’année prochaine – c’est intéressant, pourtant, l’histoire des noms de lieux. Ça leur plaira.

Ce n’est pas du tout ça que je cherchais, en fait, au centre de documentation du pavillon de l’Arsenal. J’ai digressé, je suis tombé sur Saint-Denis. Ce que j’aurais voulu, ils ne l’avaient pas : des photos de la rue des Batailles. Leur photothèque est géniale (moi, je m’y plais), mais on n’y trouve que des photos du vingtième siècle (c’est déjà pas mal).

J’ai de bonnes raisons de m’intéresser à la rue des Batailles – et en particulier à l’immeuble du numéro 1 – mais je ne vous les dis pas : ces raisons sont encore confuses et je ne crois pas que ça m’aiderait de vous en parler. Au pavillon de l’Arsenal, j’ai trouvé ce plan-là dans un bouquin (Petit Atlas pittoresque des 48 quartiers de la ville de Paris, par A.-M. Perrot, en 1834).

Ça peut paraître curieux que je m’intéresse à une rue du 16e arrondissement, qui a disparu à la fin du Second Empire quand on a tracé l’avenue d’Iéna en plein dedans, parce que c’est un quartier que je fréquente très peu et que je connais mal. Pour le connaître mieux, je me suis fait une collection de plans magnifiques, photographiés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Ce que je voudrais, maintenant, c’est tout savoir sur cette maison-là, au numéro 1 :

Alors, si par hasard (on peut rêver) vous savez quoi que ce soit sur cet immeuble (une photo, oh oui, une photo !) ou sur les gens qui l’ont habité avant qu’il soit démoli (en gros, vers 1865), dites-le-moi. Vous serez gentils.

Noms de lieux : la ville, le paysage

Les lignes ne disent presque rien du paysage, sur le plan. Je veux dire : la forme des lignes telles qu’elles sont tracées sur le papier. À Paris, à l’inverse, lorsque les lignes sont droites et lorsque les carrefours sont à peu près orthogonaux, on peut être certain que le quartier est, dans la vraie vie, plat. Et que le niveau du sol est, dans ce quartier, plan. Dans le Marais, par exemple, ou bien dans la plaine de Grenelle, ou encore aux Batignolles. Et, à d’autres endroits, les rues se courbent : elles contournent les obstacles : ce sont des collines, c’est Belleville ou Montmartre. Mais ici, dans cette ville états-unienne planifiée au cordeau, les rues sont toujours droites et les angles toujours à quatre-vingt-dix degrés. Quelle que soit la pente, quel que soit le relief. Si la rue doit grimper la côte à 17 %, eh bien, elle la grimpe. Sans état d’âme. Alors, la géométrie ne nous dit pas grand-chose sur le paysage, non.

Mais les noms des lieux, oui. Ils nous parlent du paysage. Et ça, ça me plaît. On dit Cole Valley, par exemple, ou Noe Valley, pour parler des quartiers de Cole Street ou de Noe Street. Simplement parce que ces rues sont situées dans des creux, dans des vallées. D’autres quartiers, au contraire, s’appellent Bernal Heights ou Pacific Heights, parce qu’ils sont placés en hauteur. Il y a aussi Russian Hill ou Nob Hill qui, sans surprise, sont des collines. Et ce parc, là, le Buena Vista Park ? C’est facile : depuis ce point s’ouvre un panorama, une buena vista, parce qu’il est sur une colline, lui aussi. Et le quartier où habitent J. et J., qu’on appelle le Sunset, devinez où il est ? Fastoche : il est du côté du coucher de soleil, plein ouest.

Voilà. On n’est jamais loin, dans cette ville, du paysage originel, de celui qui était là avant. C’est tout du moins mon impression. Hier, j’ai gravi une butte, une quasi-montagne : le mont Sutro. C’est en plein milieu de la ville, et je suis sûr que ça n’a pas changé d’allure depuis l’époque où la ville n’existait pas. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’on n’a jamais touché à rien, et que ces arbres, immenses, ont toujours été là. Que c’est une sorte de forêt primaire. Un paysage intact.

Et même le fameux Golden Gate, le détroit sur lequel est jeté le fameux pont rouge, son nom signifie : « porte Dorée ». Littéralement. Comme la porte Dorée de Paris. Mais, celle de Paris est une porte ménagée dans une construction humaine : une ouverture dans les fortifications (au temps où elle s’appelait : porte de Picpus), puis un accès au boulevard périphérique. La porte Dorée de San Francisco, quant à elle, est une porte ouverte sur la baie. L’endroit où la terre s’écarte pour laisser passer l’eau. Un événement purement géologique et maritime. Un morceau de paysage.

Ces fantômes

Ce picotement entre les yeux, derrière, et là où le nez devient le front. C’est ça que je ressens. Je suis dans la rue des Francs-Bourgeois et il fait beau, je me dis que c’est le bon moment pour être ici, dans cette rue, cet endroit qui devient tellement épouvantable quand toutes les boutiques sont ouvertes, quand les touristes-de-masse déferlent. C’est vendredi matin. Il y a des touristes sympathiques, seulement. Pas encore les autres. Il y a des femmes de soixante, soixante-cinq ans, qui se promènent par deux ou trois : elles habitent en banlieue et ne connaissent pas Paris aussi bien qu’on pourrait le croire, elles sont de jeunes-retraitées-en-pleine-forme et font une sortie entre copines. Moi, je pense à ma mère. Qui a été retraitée pendant quelques mois et qui suivait assidûment les cours de l’université libre de Saint-Germain-en-Laye, pour rattraper les études qu’elle n’avait pas faites, mais aussi (je ne saurai pas dire « surtout » : je peux seulement deviner) pour tromper l’ennui, et puis pour le petit café qu’elle prendrait avec sa copine, après, en ville. Ce sont des touristes comme ça, ce matin. C’est pour ça que ça me pique.

Ce picotement, c’est ça que je ressens. Le truc qui pourrait me faire pleurer parce que là, au coin d’une rue, je pense à ça : on aurait pu profiter de ce soleil, ce matin. À l’écart des hordes du week-end, profitant de notre chance : d’être à la retraite, elle, et de faire ce que je veux de mon temps, moi. Je me rappelle qu’une seule fois j’ai déjeuné en terrasse, place du Marché-Sainte-Catherine : c’était avec elle, je ne connaissais pas bien le quartier, je venais de m’installer. Je n’aurais pas idée d’aller là, maintenant.

Ce truc derrière les yeux, dans le front, ça tape un peu. Parce que c’est aussi de la colère : c’est injuste. C’est dégueulasse. Moi, c’est au musée Cognacq-Jay que je vais, et je ne crois pas qu’on y ait été ensemble. C’est un peu kitsch, le musée Cognacq-Jay. Faut aimer les bibelots, les angelots, les grelots. Mais c’est une promenade, c’est joli. Il n’y a personne aujourd’hui, à cette heure-ci. Quasi désert. Seulement moi (et des fantômes).

Ces fantômes, ils vont, ils viennent. Il y a quelques années, j’avais aimé une statue ici, puis elle avait disparu. On m’avait dit qu’elle était descendue dans les réserves, qu’elle reviendrait peut-être un jour. Je l’ai retrouvée lors de ma dernière visite : elle a repris sa place. Mais ce n’est pas elle. Je ne la reconnais pas. Je veux dire : je la reconnais, mais ce n’est pas la même. Je suis sûr qu’elle était vachement plus grande avant, et que, là, c’est un modèle réduit. Une variante. Je dois me baisser pour regarder le personnage dans les yeux. Ça m’embête. De ne pas me souvenir mieux. D’oublier. J’aime pas ça.

Ce que j’aime, c’est L’accident d’Hubert Robert. Je l’aurais appelé, moi, Passerage des décombres. Mais ce n’est que moi. Titus est monté tout en haut de la ruine pour faire le malin, il a cueilli des plantes sauvages, puis il tombe, tout droit dans la tombe qui s’ouvre déjà à ses pieds. Cela fait deux cents ans qu’il tombe, deux cents ans qu’il va bientôt mourir. Il est en sursis : plus vraiment vivant, mais pas encore mort. Déjà parti, mais pas arrivé. Il est bloqué entre les deux. Comme les fantômes, mais à l’envers. Eux sont coincés dans l’autre sens : ils sont déjà morts, mais ils ne sont pas encore partis.

Je quitte le musée avant midi. Ç’aurait été bien, un déjeuner dehors, en terrasse ou au jardin.

De la chance

Je me suis levé à cinq heures et, déjà, le ciel pâlissait : c’est parce que c’est l’été. Le plus souvent, on n’a pas l’occasion de le savoir, que le soleil se lève si tôt. Dans la rue de la Roquette, des gens finissent tranquillement leur nuit (l’un dit, en sortant d’un bar : « j’ai envie de rentrer chez moi en trottinette », mais sera-t-il en état de le faire ? Non).

À Montparnasse, je prends le train pour Lourdes, avec Guillaume. Nous sommes invités ce soir à la librairie Le Square pour parler de nos livres et rencontrer des gens qui s’intéressent à ce qu’on écrit. Pour participer à ce petit miracle qui se produit à chaque fois qu’un livre trouve son lecteur.

J’ai de la chance. Peut-être que je le mérite, aussi ; mais d’autres le méritent aussi et n’ont pas cette chance. Alors, j’ai de la chance.

Dans le documentaire que j’ai vu sur Lourdes avec J.-E. la semaine dernière, une femme qui venait là en pèlerinage disait qu’elle n’attendait pas le miracle. Elle disait : « pourquoi ça tomberait sur moi, alors qu’on est des millions à venir ici ? Une chance sur des millions… c’est comme de gagner au loto ».

Hier soir avec J.-E., J. et S., dans ce restaurant de la Nation, face aux colonnes du Trône, la serveuse qui se marre a chaque fois qu’on lui adresse la parole (on commande trois burgers végétariens et une salade : elle éclate de rire : on ne saura jamais pourquoi). Elle nous dit qu’elle voudrait gagner à l’Euromillions pour changer de vie, arrêter ce travail. Je lui propose de jouer les numéros de notre addition, l’idée lui plait, elle les note scrupuleusement. J.-E. lui dit « on revient demain soir pour votre pot de départ », elle nous promet du champagne si elle gagne. Elle se marre.

Je n’y serai pas, « demain soir », puisque c’est ce soir  — et que je serai à Lourdes. Je ne saurai donc pas si elle a eu de la chance. Précisément parce que c’est moi qui en ai, ce soir, d’être à la librairie pour parler de mes livres.