Antonin Crenn

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Fier, quand même

« Marrant, tout de même, cette idée d’être fier de quelque chose qu’on n’a pas choisi d’être » : c’est une remarque idiote, évidemment, mais je l’entends parfois et, comme elle est idiote, elle mérite à chaque fois qu’on en cause, et plusieurs fois je l’ai fait (en causer). Et ces jours-ci, j’y réfléchis plus souvent que d’habitude, parce que c’est juin, c’est le « mois des fiertés » et qu’à chaque coin de rue s’affichent des drapeaux, des affiches, des injonctions : « sois fier ». En particulier ici.

Ce que je suis, ce n’est ni mieux ni moins bien que ce que sont les autres. Alors, fier de quoi ? Fier d’avoir choisi, non pas d’être ce que je suis, mais d’être fier de l’être. Une mise en abyme, donc. C’est simple : la fierté comme une arme de défense. Le rempart contre la honte. Quelle honte ? Honte de quoi ? On n’a pas honte d’être comme tout le monde, alors on n’a pas de raison d’en être fier non plus : c’est comme ça, c’est tout, et c’est ça qu’ils ne pigent pas, ceux qui ne pigent pas, parce qu’ils se sentent précisément comme tout le monde, légitimes, à leur place.

Moi, je n’ai jamais eu honte d’aimer les garçons, puisqu’on ne m’a jamais appris que c’était mal. J’ai eu cette chance – contrairement à A., par exemple, ou à cet autre A. aussi, qui ont mon âge et qui, eux, en ont bavé. Mais, j’avais plein d’autres raisons de pas me sentir « comme tout le monde » quand j’étais môme, plein de raisons qui ont pu se cristalliser plus ou moins dans celle-ci, qui les surpassait toutes. Voire : qui les résumait – dans mon esprit, du moins, et peut-être dans celui des autres. Et ce n’est pas évident, au début, de comprendre que « différent » ne veut pas dire « mieux » ou « moins bien » – les deux options contraires étant équivalentes, au fond, car elles aboutissent au même résultat : être en dehors du groupe. De la bande de chouettes copains. De la masse. De la foule. Des hordes d’animaux hostiles. De la majorité des moutons. C’était tentant, alors, de me sentir fier ou honteux de toute chose qui me distinguait de la masse. Fier d’être nul en foot, et de ne pas même avoir envie d’y être bon. Honteux d’être le premier de la classe. Fier de me faire punir quand même, exprès, malgré ça. Fier d’avoir, sur chaque chose, une opinion bien sentie. Honteux de me prendre le ballon dans la gueule quand on me l’envoyait. Fier de recueillir les confidences des amis. Honteux de n’avoir pas de choses aussi croustillantes à leur raconter. Fier d’avoir lu, à quinze ans, plus de livres que la plupart des autres en une vie. Honteux de me montrer nu, ou presque, à la piscine. Fier de connaître ce désir étrange d’écrire, d’être un artiste, plutôt que de vouloir entrer dans telle ou telle école pour laquelle les autres se battaient. Fier ou honteux de tout ça à la fois, et inversement. Ou indifféremment. Ah ! elle était floue, la frontière : il n’y avait pas loin, de « je vaux cent fois mieux que ces idiots » à « si seulement je pouvais leur ressembler »… Il n’y avait pas loin, non, entre le petit con prétentieux et l’insecte ridicule qui se terre dans son trou.

Il y avait ces autres choses dont je n’ai jamais été ni fier, ni honteux – parce qu’elles ne me différenciaient de personne, parce qu’elles allaient de soi : habiter là où j’habitais (dans un lieu qui me semblait le plus neutre du monde) ; avoir les amis que j’avais alors (qui me paraissaient des gens absolument normaux) ; être un garçon (car je n’en ai jamais douté et, surtout, ça n’a jamais été remis en cause par les autres, malgré le foot, malgré tout, par des attaques d’aucune sorte).

Puis, tout le reste, peu à peu, est venu s’ajouter à cette courte liste. Les choses dont j’avais été à la fois fier et honteux, une à une, sont passées de l’autre côté : du côté de ce qui ne pose pas problème. De ce qui est « comme ça », c’est tout.

D’aimer les garçons aussi, j’ai été fier, brièvement, c’est vrai : quand j’étais malheureux (et ça a été bref, oui) : fier comme d’un stigmate, comme d’une marque fatale offerte par une sorte de providence. Ça confirmait mon destin maudit, mon instinct tourmenté. C’était vachement romanesque. Et puis, très tôt, je n’ai plus eu de raison d’être malheureux et, franchement, j’ai renoncé sans regret à mon intention lointaine de mourir un jour en artiste, de désespoir. Je n’ai pas cessé pour autant d’être fier de ce goût-là qui me définissait, mais fier d’une autre manière, et pour d’autres raisons. Une sorte de devoir que je me suis attribué, un supplément de sens. Le sentiment que cela ne concerne pas que moi, mais tous les autres. Que ce que je suis – ce que les autres perçoivent de moi – engage plus que moi-même. Par exemple : quand je cause de ce sujet, précisément, avec ceux qui ne se sont jamais posé ces questions (ceux qui feignent la naïveté : « mais pourquoi être fier ? », demandent-ils) : je leur montre que je suis fier, quand bien même je ne le suis que très modérément, juste pour qu’ils sentent combien j’ai le droit de l’être, et combien ceux qui voudraient l’être le méritent plus encore. Ou encore : ces moments magiques où j’étais face aux élèves, dans leur classe, pour leur parler de Martin et de Félix, et qu’ils étaient assez malins pour lire entre les lignes et comprendre de quoi ce sentiment était fait : j’ai conscience que je représente, dans ce moment-là, plus que moi-même. Que je suis potentiellement une figure, un ambassadeur. Et alors, pour ces autres que je représente malgré eux, je suis fier.

J’ai eu de la chance, et j’en ai toujours. Je le sais bien. Mais je n’ai pas seulement de la chance. J’ai aussi fait des choses, souvent, pour que ma vie soit comme elle est. Et pour être capable de l’assumer à cent pour cent, aussi bien quand je me regarde dans la glace que quand je parle de moi aux autres, ces fameux autres – qui, eux non plus, ne sont pas « comme tout le monde ». De ça, je suis fier.

Ces fantômes

Ce picotement entre les yeux, derrière, et là où le nez devient le front. C’est ça que je ressens. Je suis dans la rue des Francs-Bourgeois et il fait beau, je me dis que c’est le bon moment pour être ici, dans cette rue, cet endroit qui devient tellement épouvantable quand toutes les boutiques sont ouvertes, quand les touristes-de-masse déferlent. C’est vendredi matin. Il y a des touristes sympathiques, seulement. Pas encore les autres. Il y a des femmes de soixante, soixante-cinq ans, qui se promènent par deux ou trois : elles habitent en banlieue et ne connaissent pas Paris aussi bien qu’on pourrait le croire, elles sont de jeunes-retraitées-en-pleine-forme et font une sortie entre copines. Moi, je pense à ma mère. Qui a été retraitée pendant quelques mois et qui suivait assidûment les cours de l’université libre de Saint-Germain-en-Laye, pour rattraper les études qu’elle n’avait pas faites, mais aussi (je ne saurai pas dire « surtout » : je peux seulement deviner) pour tromper l’ennui, et puis pour le petit café qu’elle prendrait avec sa copine, après, en ville. Ce sont des touristes comme ça, ce matin. C’est pour ça que ça me pique.

Ce picotement, c’est ça que je ressens. Le truc qui pourrait me faire pleurer parce que là, au coin d’une rue, je pense à ça : on aurait pu profiter de ce soleil, ce matin. À l’écart des hordes du week-end, profitant de notre chance : d’être à la retraite, elle, et de faire ce que je veux de mon temps, moi. Je me rappelle qu’une seule fois j’ai déjeuné en terrasse, place du Marché-Sainte-Catherine : c’était avec elle, je ne connaissais pas bien le quartier, je venais de m’installer. Je n’aurais pas idée d’aller là, maintenant.

Ce truc derrière les yeux, dans le front, ça tape un peu. Parce que c’est aussi de la colère : c’est injuste. C’est dégueulasse. Moi, c’est au musée Cognacq-Jay que je vais, et je ne crois pas qu’on y ait été ensemble. C’est un peu kitsch, le musée Cognacq-Jay. Faut aimer les bibelots, les angelots, les grelots. Mais c’est une promenade, c’est joli. Il n’y a personne aujourd’hui, à cette heure-ci. Quasi désert. Seulement moi (et des fantômes).

Ces fantômes, ils vont, ils viennent. Il y a quelques années, j’avais aimé une statue ici, puis elle avait disparu. On m’avait dit qu’elle était descendue dans les réserves, qu’elle reviendrait peut-être un jour. Je l’ai retrouvée lors de ma dernière visite : elle a repris sa place. Mais ce n’est pas elle. Je ne la reconnais pas. Je veux dire : je la reconnais, mais ce n’est pas la même. Je suis sûr qu’elle était vachement plus grande avant, et que, là, c’est un modèle réduit. Une variante. Je dois me baisser pour regarder le personnage dans les yeux. Ça m’embête. De ne pas me souvenir mieux. D’oublier. J’aime pas ça.

Ce que j’aime, c’est L’accident d’Hubert Robert. Je l’aurais appelé, moi, Passerage des décombres. Mais ce n’est que moi. Titus est monté tout en haut de la ruine pour faire le malin, il a cueilli des plantes sauvages, puis il tombe, tout droit dans la tombe qui s’ouvre déjà à ses pieds. Cela fait deux cents ans qu’il tombe, deux cents ans qu’il va bientôt mourir. Il est en sursis : plus vraiment vivant, mais pas encore mort. Déjà parti, mais pas arrivé. Il est bloqué entre les deux. Comme les fantômes, mais à l’envers. Eux sont coincés dans l’autre sens : ils sont déjà morts, mais ils ne sont pas encore partis.

Je quitte le musée avant midi. Ç’aurait été bien, un déjeuner dehors, en terrasse ou au jardin.

Voilà, c’était beau

Dans le train, de retour pour Paris, je regarde les photos que j’ai prises ce matin à l’école de Rosnay. Les enfants ont exposé et lu leurs textes, c’était une belle fête. Ce qu’on ne voit pas sur les images, ce sont les cookies que l’un d’entre eux a faits exprès pour moi, et que j’ai mangés avant que les invités arrivent, pour ne pas faire de jaloux.

Tout était simple, chaleureux. On était contents d’être ensemble, et on le disait. C’était beau. Même le ciel, finalement, n’était pas si gris qu’on le croyait d’abord : un nuage s’est écarté juste quand les enfants allaient commencer à lire : ça tombait bien. Au même moment, les cloches de l’église ont carillonné : c’était drôle, c’était gai, mais ce n’était pas pratique du tout pour la lecture. On a attendu qu’elles cessent, car elles auraient couvert leurs petites voix.

Ils avaient l’air fiers d’eux, alors je l’étais aussi.

Suspendues à la corde avec les textes, j’ai découvert les photos que Nicolas, l’instituteur, a prises pendant les ateliers d’écriture. Je les partage avec vous complaisamment, pardon, parce que je m’y trouve bien. En les regardant, j’ai l’impression que ma présence dans cette classe est naturelle – quel sentiment étrange, pour moi, qui n’avais jamais fait ça avant ! – et c’est précisément cela que j’ai ressenti, sur le moment même : j’étais le bienvenu, à ma place, accueilli. Exactement comme sur ces images.

De cela aussi, je suis fier – voilà, tant pis, je l’ai dit.

Voilà à quoi je pense, dans le train du retour pour Paris. Et j’ai largement le temps d’y penser, d’ailleurs, car un arbre tombé sur la voie à Sablé-sur-Sarthe nous oblige à un détour par Saint-Pierre-des-Corps (je dis « nous », mais je ne suis pour rien dans la conduite du train, hein). Avec tout ça, J.-E. a poireauté presque une heure à Montparnasse, faisant dix fois le tour du quartier. Il m’a attendu, nous nous sommes manqués. Dans le bus qui nous portait jusque chez nous, je lui ai raconté tout ça, et j’ai ouvert mon sac à dos pour lui montrer les cadeaux que j’ai reçu le matin, à Rosnay – je ne vous dirai pas ce que c’est, à vous (c’est trop perso), mais dans l’un d’eux il y avait ce petit mot :

Voilà, c’était beau.

Prendre le bus (je me souviens de Noirmoutier et de Fontenay-sous-Bois)

J’ai acheté quelque chose d’absurde au vide-grenier. Comme si ma valise n’était pas déjà assez lourde, à cause des bouquins. Mais, j’aime les panneaux, les plaques de rue, quand les lettrages sont beaux. Et là, franchement, c’est beau.

Je me souviens de Fontenay-sous-Bois. Juline a habité là quand elle a quitté l’appartement où nous avons grandi. C’était un deux-pièces vieillot dans un immeuble en briques, ça craquait de partout, ç’avait beaucoup de charme. Pour y aller, il fallait prendre le bus 118 (couleur moutarde) à la porte de Vincennes, puis descendre devant le cinéma Kosmos. La vitesse du bus, elle, n’était pas kosmique du tout, il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

J’ai fait une recherche rapide sur le web, qui mériterait d’être fouillée. Il semble que la commune de Fontenay-sous-Bois avait un centre de vacances à Noirmoutier — plus précisément : au Vieil.

Je me souviens du Vieil. La première fois que nous sommes allés à Noirmoutier avec J.-E., c’était chez C. et Y., nos voisins de l’île (une autre île, à Paris, où nous habitions alors). Y. avait tenu à nous faire visiter les parages, il avait loué une voiture exprès. On avait fait le tour des villages, j’avais pris des photos (à l’époque, je publiais des images sur cet autre blog). C’était en février, il y avait cette brume épaisse qui enveloppait le paysage. Nous étions entrés dans la chapelle du Vieil et, là, je me souviens du tableau La pêche miraculeuse, d’un certain Henri Rousseau qui n’était pas douanier.

Pour venir jusqu’à Noirmoutier, on avait dû prendre un bus à Nantes. Il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

Je n’ai jamais été dans un centre de vacances. L’idée même de partir en « colonie », pour moi, aurait été une punition. J’imaginais pourtant assez bien à quoi cela pouvait ressembler, une colonie de vacances. Ce devait être un peu comme un voyage scolaire, par exemple : des enfants massés dans un car, pendant des plombes, pour aller à la Bourboule et visiter des volcans. Une expédition.

Demain, je ne prendrai pas le bus, mais le train. Heureusement. Tant que la gare de Luçon existe encore. Je changerai à la Roche-sur-Yon et, arrivé à Montparnasse, je me détesterai d’avoir acheté ce panneau qui pèse des tonnes. Je redouterai les escaliers du métro. Alors, je prendrai le bus pour rentrer chez moi : le 91 (couleur moutarde).

Le beau vélo

Au fait, je ne sais plus si je vous ai dit que j’avais un beau vélo ? Il est orange. Comme je vis à la campagne sans voiture, il est mon meilleur ami. J’ai pris cette photo pour la frime.

Avant que vous fassiez du mauvais esprit en disant « hé, on voit la béquille de ton vélo, tu parles d’un aventurier », je préfère le dire moi-même : oui, la béquille est baissée, et la photo est prise avec le déclencheur automatique de mon téléphone qui est, lui, coincé sur une branche (c’est dans la forêt de Barbetorte, pas loin de mon village). Puisque je vous le dis, que c’est de la frime.

On allait au bord de la mer

Je le savais : j’étais déjà venu à la Tranche-sur-Mer. Un nom pareil ne s’oublie pas. J’ai donc cherché, avec Juline, dans nos albums photos, et on a trouvé les preuves.

L’été, pour les vacances, « on allait au bord de la mer, avec ma sœur, ma mère » (et on écoutait cette chanson, précisément, dans la voiture, car notre mère n’avait pas d’autre cassette à mettre dans l’autoradio). Deux fois, nous sommes venus en Vendée.

La première fois devait être en 1999, à vue de nez (il n’y a pas de date sur la photo), et c’était à Saint-Hilaire-de-Riez. Ce nom-là aussi m’avait amusé (« riez ! », dit-il). J’ai presque l’air sportif, sur cette photo : j’aurais une raquette à la main que ça n’étonnerait personne — enfin, si : ça m’étonnerait moi, parce que je n’ai jamais aimé ça, jouer à la balle). Je n’ai aucune idée de quelle est cette chose que je tiens en main : on dirait un gros caillou. Quant au doigt sur l’objectif de l’appareil photo jetable, c’est celui de ma mère, sans doute.

La Tranche-sur-Mer été 2001

Voilà la Tranche-sur-Mer : j’en suis certain. La Tranche n’a pas changé — ce qui a changé, c’est ma tronche. Et encore : si peu ! Sur cette photo-là, une date (imprimée, au dos, par la machine qui développe et qui tire les photos automatiquement) : nous sommes en 2001. Puisque je suis assis, on voit tous les plis, et on constate que je n’avais toujours pas le goût du sport, à l’époque, mais que j’avais celui des crêpes au Nutella et que je ne m’en privais pas (une autre photo de la même série l’atteste, mais je ne vous la montre pas). Je n’avais pas une mauvaise allure, non, mais tout de même, je trouve que je me suis arrangé avec l’âge. Ma grande sœur n’a pas eu besoin de s’arranger beaucoup, elle, parce qu’elle était déjà presque aussi belle qu’aujourd’hui. Bon, elle faisait un peu la gueule, parce qu’elle n’aimait pas les photos, mais on voit bien qu’elle est belle quand même.

Mes souvenirs de ces vacances, honnêtement, sont flous, et se chevauchent. Où nous résidions (au camping ? en appartement ?), je n’en sais rien. Je confonds ces deux étés, et je les mêle à d’autres, passés au bord d’autres mers. Je me rappelle seulement la plage, les baignades. Les crêpes. Nous ne devions pas faire grand-chose d’autre. Et on aimait ça. C’était bien.

Je me souviens (sans nostalgie)

Je suis heureux d’avoir été sollicité par Velimir Mladenović pour cet entretien dans Quinzaines — anciennement La Nouvelle Quinzaine littéraire —, parce que j’ai pu dire des choses qui me tenaient à cœur.

On ne trouve pas Quinzaines à Luçon, je l’ai donc acheté à Paris, à la maison de la presse de la rue Jacques-Hillairet. Je me souviens de cette maison de la presse pour l’avoir fréquentée il y a plus de vingt ans : je ne crois pas y être entré à nouveau, depuis. Une fois (j’avais huit ans environ), mon père m’a acheté, ici précisément, un album de BD : si je me rappelle bien (et je me rappelle très bien ce genre de trucs), il s’agissait du Cosmoschtroumpf. J’y ai repensé tout à l’heure, forcément.

Oups ! il paraît que j’ai dit, dans l’entretien : « Je n’ai aucune nostalgie de l’adolescence » : c’est même le titre de la page. Bon. Je ne me dédis pas. D’abord, j’avais huit ans dans ce souvenir : je n’étais donc pas encore adolescent. Ensuite, je me suis souvenu du Cosmoschtroumpf sans regret ni tristesse — sans nostalgie, je l’assure. C’est seulement une madeleine, une innocente madeleine. Une madeleine de Schtroumpf.

Je suis arrivé

Comme c’est étrange. J’ai déployé tant d’énergie pour en arriver là : postuler aux appels à projets (définir un projet, donc), y croire, en avoir envie. Et puis j’étais si content d’être choisi, d’entendre au téléphone l’enthousiasme des organisatrices, de préparer mon expo à Luçon et mes ateliers d’écriture avec les mômes des alentours… Mais, une résidence, c’est un peu plus que ça : c’est aussi « habiter » là-bas — et ce matin, franchement, de devoir quitter J.-E. pour aller m’installer dans cet endroit, un truc dans ma tête refusait de penser que c’était une bonne idée. On n’est pas souvent séparés longtemps. Ou plutôt, pour être exact : quand on est séparés longtemps, je ne me retrouve jamais seul pour autant (« cela fait partie de l’expérience de cette résidence, rappelle-toi », me dis-je intérieurement ; et c’est tout à fait vrai).

J’arrive à Luçon en fin d’après-midi. A. et C., que je ne connaissais que par téléphone, m’attendent sur le quai de la gare avec le sourire. En plus, il fait beau. Je hisse ma valise de mille tonnes dans le coffre de la voiture (je sais bien que j’ai emporté trop de livres, mais ça me rassure), on descend la rue de la Gare (à gauche, le restaurant de la Gare, à droite, l’hôtel des Voyageurs), puis c’est la place de la Cathédrale et, déjà, c’est chez moi — oui, oui, « chez moi ». La maison donne sur un joli jardin : de ma chambre, je vois la flèche de ladite cathédrale. A. et C. s’en vont. Je range toutes mes affaires et j’appelle J.-E. Je lui dis que le lieu est parfait, qu’il est beaucoup trop grand, mais qu’il est agréable et confortable et joli et pratique et tout et tout. Puis, A. et C. débarquent à nouveau, avec plein d’autres gens, notamment S., que j’avais également eue au téléphone. Ce sont toutes celles et ceux avec qui je travaillerai dans les prochaines semaines : l’équipe de la médiathèque quasiment au complet. Ils ont cuisiné exprès : des quiches, des tartes, des gâteaux. Il y a des fromages terribles et des bons apéritifs. On parle de tas de trucs, c’est gai. Enfin, il fait nuit : ils partent d’un coup, me laissant de quoi manger (et bien manger) pour des jours. Je suis tout seul « chez moi », voilà.

Je crois que je me sens bien. Mes livres sont alignés contre le mur de la chambre. Sur la grande table de la salle à manger, j’écris ce billet rapide. Avant, — et cela me semble une autre époque, alors que, pourtant, j’en ai conservé tous les réflexes — avant, j’aurais déjà envoyé un message à ma mère (non, je lui aurai même téléphoné) pour lui dire : Je suis bien arrivé. Mais c’était avant. Encore avant, quand j’étais petit et qu’on n’avait pas les téléphones qu’on a maintenant, ma mère se serait connectée sur le Minitel et aurait consulté la page de mon école pour vérifier que la classe verte était bien arrivée. Je m’en souviens : elle m’avait dit que ça se passait comme ça.

Ce soir, j’écris seulement ce billet, qui sera lu par celles et ceux qui voudront bien s’y intéresser : voilà, je suis arrivé à Luçon aujourd’hui. J’y suis chez moi pour un mois.