Antonin Crenn

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Ce sera un livre made in Luçon

J’avais fait ce pari, c’était mon projet de résidence : à partir d’un lieu, faire naître une histoire. Révéler celles que le lieu contient déjà. Dans les ateliers d’écriture, j’expliquais même ceci : étant donné un lieu (le point de départ), c’est l’écriture qui va déclencher l’histoire (en rappelant les souvenirs ; en inventant une fiction).

Ç’aurait pu rester un discours théorique, une posture littéraire. Mais, j’aime bien dire (et ressentir) que « la littérature et la vie, c’est la même chose ». Alors, sur moi-même, voilà ce qui s’est passé : étant donné un lieu (Luçon), c’est l’écriture (ce blog) qui a déclenché des histoires. Des rencontres (les lecteurs, parmi lesquels François Bon, que je ne connaissais pas encore et qui s’est dit : « Tiens, ce gars-là se promène dans mon pays natal »), des souvenirs (du côté de François), un peu d’imaginaire (de mon côté, car j’aime bien jouer le rôle, ici, du naïf ravi, du débarqué de Paris découvrant les joies de la campagne).

J’ai réuni les billets parus sur ce blog au printemps, j’ai ajouté des bribes de conversation entre François et moi, entre les pages. François a écrit un texte intitulé « Venelles du temps », parce que les venelles sont ces chemins, ces ruelles étroites qui serpentent entre les maisons. Et qu’il s’agit, par l’écriture, de se faufiler dans les interstices (des lieux et de la mémoire). D’explorer le paysage avec des mots – d’où cette composition de couverture, là : le titre court sur la départementale entre Luçon et Beugné-l’Abbé, celle qui relie les deux maisons où j’ai résidé.

On est en train de peaufiner. Ce sera imprimé bientôt. Imprimé à Luçon, d’ailleurs : ce sera un livre made in Luçon, oui oui (pardon pour l’anglicisme : je ne parle pas encore la langue du Bas-Poitou). On le découvrira en octobre, quand je retournerai là-bas et que François passera quelques jours avec moi.

Où sont les hommes ? (à Bessines)

« Bonjour madame, nous cherchons les petits hommes verts.
— Vous ne les avez pas trouvés ? Aucun ?
— Non. On a déjà fait le tour du village, pourtant. »

W. et moi sommes à Bessines, en Deux-Sèvres. À Bessines, il y a l’homme de Bessines. L’homme de Bessines n’est pas comme l’homme de Luçon (qui est, lui, un ancêtre hominidé vivant aux Philippines) : il s’agit d’une œuvre d’art de Fabrice Hyber — Fabrice Hyber étant, lui, un homme de Luçon, dans le sens où il est né à Luçon (mais en Vendée, pas aux Philippines). Cette œuvre consiste en une série de sculptures de petits hommes verts. On aimerait bien les voir, mais où sont-ils ?

« Il y en a un à l’espace Noisy, sur la rue des Trois-Ponts. Vous le trouverez à coup sûr », dit la femme. Une autre femme intervient : « Juste là, devant l’église, à l’entrée du cimetière, il y en a un aussi ! » Ah, bon. Nous leur disons merci, mesdames, et nous repartons à l’aventure.

Heureusement qu’il fait beau. On pourra dire, au moins, qu’on a fait une belle balade. On retourne à l’église, alors, qui est très belle, avec son chevet à colonnade, ses modillons tous différents. Mais, d’homme de Bessines, point. Aucune trace au sol ne suggère qu’une sculpture a existé ici récemment. Que s’est-il passé, chez cette femme, pour qu’elle ait vu un petit homme vert à cet endroit ? Étrange.

On reprend la voiture, en quête de l’espace Noisy. Quand on l’aura trouvé, on verra l’homme, c’est sûr. Mais ça ressemble à quoi, ce truc ? Bon, on va bien tomber dessus, car voici la rue des Trois-Ponts. Nos yeux guettent l’apparition d’une de ces choses architecturales qui porte le nom, souvent, d’« espace » : une salle polyvalente, un truc dans le genre. Rien. Alors, on s’arrête là, au bord de l’eau. Un enfant pêche. Un autre est perché sur un muret. Une sorte de clairière, où un chapiteau vient d’être démonté : c’est peut-être le fameux espace événementiel, et un petit homme se tiendra là, devant ? Non. Toujours rien. Je dis : « Et maintenant qu’on a quitté le village pour la forêt, trouver un homme vert là-dedans, ça fera ton sur ton, ça va être galère ». Car le décor, à ce moment, est un peu comme ça :

Il faut se rendre à l’évidence : nous sommes bredouilles. Nous avons parcouru toutes les rues, tous les chemins de Bessines. Nous avons parlé à des femmes, rencontré des enfants. Mais, aucun homme. Ni vert, ni d’aucune autre couleur. Et si les seuls hommes de Bessines, c’était nous ?

Des lieux, des histoires : la carte du territoire

Pendant les ateliers d’écriture que j’ai animés, j’ai proposé à chacun, à chacune, de choisir un lieu. Et, à partir de ce lieu, d’écrire une histoire. Entre le début et la fin, que s’est-il passé ? J’ai parlé (beaucoup), pour lancer des idées, tendre des perches, indiquer des pistes. Pour décrire le lieu, pour évoquer des émotions, pour créer un personnage. Et chacun, chacune, a écrit son histoire — réelle ou imaginaire — ancrée dans un lieu. Ensuite, j’ai placé ces histoires sur la carte du territoire :

(La carte apparaît en petit sur le blog, ce n’est pas terrible. Le meilleur moyen de la consulter, c’est en plein écran en cliquant ici, et sur un ordinateur plutôt que sur un téléphone).

Il y a encore des timides, qui n’ont pas osé m’envoyer leur texte après que l’atelier s’est terminé. Tant pis pour moi… mais, il n’est pas trop tard ! J’aimerais encore compléter cette carte : j’y ajouterai les textes quand ils arriveront…

Ne surtout pas les démêler (l’intention et l’influence)

J’avais écrit une note d’intention, pour justifier mon envie de faire cette résidence, mon projet d’écrire ce roman. À l’époque, mon personnage s’appelait Martin (comme dans le Héros) — maintenant, il s’appelle Théo — et j’avais écrit ça :

Martin est au bord du canal avec un groupe d’amis. Les amis se baignent dans le canal, comme c’est désormais permis de le faire à Paris (nous sommes bien dans une description réaliste d’aujourd’hui). En marge du groupe, le garçon du septième étage : il se tient éloigné de l’eau, car il ne sait pas nager. La soirée s’étire : on se promène au bord de l’eau, on franchit les ponts, le groupe d’amis se dilate, forme de petites grappes.

Marrant, que j’aie voulu situer cette scène-là au bassin de la Villette (où on se baigne, c’est vrai), alors que toutes les scènes parisiennes sont localisées plutôt autour de la Nation. Mais, j’avais besoin d’eau à ce moment du récit.

Fin avril, pendant cet intermède parisien entre mes deux mois luçonnais, avec J.-E., on est passé dans ce coin-là. Je ne pensais plus à la note d’intention. Devant le pont levant de la rue de Crimée, j’ai aimé observer une nouvelle fois son fonctionnement (j’ai fait cette vidéo, bêtement : une story, comme on dit).

Ici en Vendée, j’ai pensé plusieurs fois à Rohmer, à cause de Saint-Juire. Et figurez-vous que dans notre DVD de l’Arbre, le Maire et la Médiathèque, à la maison, nous avons aussi Fermière à Montfaucon, en guise de bonus sur le thème rural (ce Montfaucon, ce n’est pas celui du Lot, mais celui de l’Aisne). C’est un documentaire. Et figurez-vous, aussi, qu’on peut voir sur Gallica plusieurs documentaires que Rohmer a réalisés pour l’Institut pédagogique national. Un après-midi où il pleuvait sur la plaine de Luçon, je suis resté enfermé, et j’ai vu d’abord celui-ci : Métamorphoses du paysage : l’ère industrielle.

Il est fascinant — la beauté des plans, celle de la langue. À 1 minute 30, nous montrant une pelleteuse sur un chantier urbain, et nous montrant surtout le petit garçon qui observe la pelleteuse, il dit : « L’espèce de fascination qu’elle exerce, la rêverie qu’elle suscite, la beauté propre qu’elle possède, sa poésie même, pourrions-nous dire, sont-elles si différentes de celles dont nous parons notre vieux moulin de toile et de planches ? » Alors, quand J.-E. est venu me voir à Luçon, je lui ai montré ce film, et je suis resté scotché à nouveau.

À la minute 19, on voit le pont levant de la rue de Crimée. Encore lui.

J’ai fini par l’écrire, cette scène prévue dans la note d’intention. Alors que d’autres ont été modifiées (ou ont disparu), celle-ci n’a pas tellement changé : elle était claire dans mon esprit dès le début. J’y ai seulement ajouté ce détail : ce jeu de poulies, cette belle mécanique de la rue de Crimée. Pour le plaisir de me laisser pénétrer par les coïncidences, par les influences.

Il est possible que la péniche de Cidrolin, dans les Fleurs bleues, ait confirmé mon envie de canal. J’avais emporté ce livre sans savoir ce qu’il y aurait dedans, et il s’avère d’un grand soutien dans l’écriture de ce chapitre. À cause du bord de l’eau, donc, mais surtout grâce à sa fin qui ne résout rien. La question posée au début (« Est-ce Cidrolin qui rêve du duc d’Auge, ou le duc d’Auge qui rêve de Cidrolin ? ») pourrait ressembler à une énigme, dont le lecteur voudrait à tout prix découvrir le fin mot. Mais, on ne le saura pas vraiment, ce fin mot, car il n’a aucune importance. La beauté du récit n’est pas dans la résolution du problème, mais dans le récit-même de ce flou, de ces passages entre la réalité et le rêve. Oh, comme je voudrais qu’on comprenne, en lisant Les présents, que mon projet est précisément celui-là ! mêler le réel à la fiction, ne surtout pas les démêler.

La carte, le territoire et moi

On croirait que je présente la météo, sur cette photo : en réalité, je pose devant la carte participative affichée à la médiathèque. Et la photo, c’est dans le Ouest France d’aujourd’hui.

À la médiathèque, une carte remplie d’histoires
Auteur en résidence en Sud Vendée littoral, Antonin Crenn anime des ateliers d’écriture ouverts à tous, dans le but de créer une carte sensible du territoire.

« Les ateliers d’écriture s’inscrivent dans le cadre de mon projet d’une carte du territoire, inventée par les habitants », explique Antonin Crenn. Cette carte est visible à la médiathèque Pierre-Menanteau, à Luçon, et s’est déjà enrichie de différentes photographies. « Le principe des ateliers est que chacun choisisse un lieu du territoire qui lui tient à cœur et de raconter une histoire ».

Un atelier ouvert à tous
Pendant une heure environ, les participants partent de la réalité objective d’un lieu « description, moments liés à ce lieu, sensations… On obtient plein de mots dans tous les sens, une boîte à outils, une boîte de briques, dans laquelle, dans un deuxième temps on va piocher pour créer une histoire ». Les ateliers d’écriture pour les adultes se déroulent dans des lieux qui peuvent être aussi source d’inspiration, ainsi le premier atelier à Luçon s’est déroulé à l’évêché, le deuxième à Thiré pendant le festival de printemps.

« L’impression ressentie, en quelques minutes, en entrant dans le lieu, peut suffire à créer une histoire. Sur le premier atelier, certains ont écrit sur des lieux attendus comme le jardin Dumaine, mais aussi sur des endroits méconnus un chemin, un puits à l’angle de deux rues, détaille l’auteur. Au final on a des histoires qui vont de l’imaginaire au très réaliste. Beaucoup d’histoires sur un temps long, de souvenirs. »

Il n’y a aucun prérequis pour participer aux ateliers « l’important c’est l’envie d’écrire, ne pas partir avec une idée préconçue. Des parents ont promis de venir avec leurs adolescents, j’aime cette idée de mélange de générations. ». Après l’atelier, les participants sont invités à envoyer à Antonin Crenn leurs textes « je voudrais les allier à des photos de la carte sensible du territoire ».

Brest-Luçon-Vintimille

À Saint-Michel-en-l’Herm, il existe une rue de l’Ancienne-Voie-Ferrée. C’est parce qu’il y avait une voie ferrée, autrefois (je vous en ai touché un mot l’autre jour à propos de Lairoux). Elle a disparu en même temps que les trains, je suppose, ou peu après.

Les trains qui circulaient là étaient affrétés par la compagnie des Tramways de la Vendée — ce qui conditionne complètement ma façon de les imaginer, du coup, car les trams que je connais sont des moyens de transport tout à fait urbains. Alors, il m’amuse de les voir circuler ici, à la campagne, entre Saint-Michel et Triaize. Il existe un restaurant de la Gare à Triaize, qui occupe donc probablement l’emplacement, sinon le bâtiment-même, de la gare d’autrefois : je suis passé devant en bus, puisqu’il existe un bus, qui va de Luçon à l’Aiguillon-sur-Mer, qui emprunte quasiment le même parcours que le train disparu. Étonnant, comme le progrès (pardon : le Progrès, avec une majuscule) fait apparaître et disparaître les bonnes idées.

Une autre ligne ferroviaire allait de Luçon aux Sables-d’Olonne : elle passait par la départementale et marquait un arrêt à Beugné-l’Abbé. Ah ! ça me serait bien pratique, aujourd’hui, tiens. Plutôt que de prendre le vélo à chaque fois. L’arrêt suivant s’appelait Luçon-Octroi, à cause de l’octroi, ici :

Puis, la ligne bifurquait, quittant la route, passant entre les maisons pour atteindre la gare SNCF. Par où passait-elle exactement ? Derrière le bâtiment de l’octroi, il y a une impasse herbeuse, ne desservant aucune maison, aucun jardin.

Si j’en crois la carte, il s’agit précisément d’un tronçon de cette voie ferrée disparue. On pourrait presque dire, alors, qu’on l’a transformée (sur quelques mètres) en coulée verte.

La gare SNCF d’aujourd’hui, la seule gare de Luçon, est traversée par le Bordeaux-Nantes, qui marque l’arrêt à Luçon (ouf !) alors qu’il ne s’arrête plus à l’Île-d’Elle depuis belle lurette (vous vous rappelez, l’ancienne gare de l’Île-d’Elle, à propos de laquelle les élèves ont écrit une histoire de fantômes). Le même topo au Champ-Saint-Père : le train passe à travers en snobant la gare, il ne s’arrête pas. Avant de connaître Luçon, j’avais lu L’enterrement de François Bon, qui est situé au Champ-Saint-Père : le narrateur arrive au village par le train : la même histoire serait impossible, désormais.

Mais, mais, mais, la chose qui m’a fasciné à propos de la gare de Champ-Saint-Père, c’est qu’elle était parcourue (ainsi que celle de Luçon, donc, puisqu’il s’agit de la même ligne), non seulement par le Bordeaux-Nantes, mais aussi par le Vintimille-Nantes. Vous ne rêvez pas ! Ce n’est pas une invention délirante de François Bon : j’ai vérifié, ça a existé, et pour être plus fou encore, j’ai même cru comprendre qu’il s’agissait d’un Vintimille-Brest. Carrément.

Je disais combien il me serait pratique de monter dans le tram de Beugné-l’Abbé pour faire mes courses à Luçon. Oui. Mais combien il serait beau, alors, merveilleux même, de prendre le Vintimille-Brest ! pour moi qui vis à Luçon et qui écris, depuis quelques semaines, les chapitres des Présents dans lesquels mon personnage explore un village breton ; pour moi qui pense déjà à mes futures vacances avec J.-E., en Italie. Ah, ce serait beau.

Plus près du nid

J’ai montré « mes » cigognes (la famille qui vit à côté de chez moi) à l’intrépide W. Celui-ci est aussitôt monté dans l’arbre d’en face, aidé de sa seule main droite (car la gauche tenait l’appareil photo) et il à réussi à saisir cette image merveilleuse : une moitié du couple de cigognes, saisie dans l’intimité du nid — une image émouvante, avec force détails.

En vrai, non, il n’a pas fait ça. Il est resté à côté de moi, les pieds sur le chemin de terre, mais son appareil photo dispose d’un zoom avantageux (ce que mon téléphone n’a pas). Cela ne diminue en rien ses mérites : ce garçon a des tas d’autres qualités. Par exemple, il m’a généreusement permis d’utiliser sa photo ici. Grâce lui en soit rendue.


Qui es-tu, homme de Luçon ?

À quoi ressemble-t-il, l’homme de Luçon ? Est-il comme nous ? Est-il différent ? Et s’il est différent, jusqu’à quel point l’est-il ? On ne sait pas exactement ce qu’il mange, comment il se déplace. Il paraît, seulement, qu’il est un peu plus petit que nous.

À Luçon, on a trouvé dans une grotte des bouts d’os : des doigts de pieds et des dents. Ces morceaux d’homme ne ressemblaient à rien de connu. Alors, de deux choses l’une : soit ces fragments anatomiques appartiennent à un individu de notre espèce, mais bizarrement fichu ; soit ils sont les restes d’un représentant d’une autre espèce. Les scientifiques qui ont planché sur la question ont opté pour la seconde hypothèse. Et cet homme nouveau, ils l’ont appelé : l’homme de Luçon.

C’est G. qui m’en a parlé le premier. Il m’a dit : « ne me dis pas que tu n’es pas au courant : à Luçon, on a découvert une espèce humaine distincte de la nôtre : ce n’est ni homo sapiens, ni homo erectus, c’est entre les deux ». Je ne le savais pas ; ça m’en a bouché un coin.

Alors, je me suis renseigné. J’ai lu des trucs sur le sujet. Par exemple, là, sur mon téléphone, je suis en train de lire l’article que m’a envoyé G., assis à la terrasse du café du Commerce : je prends la pose, en me disant que si ça se trouve, depuis le nombre de semaines que je suis installé dans cette ville, l’homme de Luçon, c’est moi. Je me suis assez bien acclimaté à cette petite place, à ce bistrot.

Tout de même. Attendez. Une dernière chose que je ne vous ai pas dite : la grotte où on a trouvé les osselets se trouve sur l’île de Luçon, aux Philippines. Je le précise, au cas où vous auriez confondu (moi, je me suis laissé prendre).