Antonin Crenn

Tag: L’Île-d’Elle

« Surprenant de maturité pour certains, surprenant d’inventivité pour d’autres »

Les « écrivains en herbe » de l’Île-d’Elle sont dans la Gazette marandaise de juin – et, du même coup, j’y suis moi aussi, qui dépasse derrière eux sur la photo (parce qu’on met toujours les grands derrière, sur les photos de classe). On voit aussi Grégory, l’instituteur, et Élodie et Stéphanie, les profs du collège.

De la mécanique (et du plaisir de lire, et du plaisir d’écrire)

Pourquoi ça me plaît tellement, ces ateliers d’écriture avec les enfants : parce qu’ils m’étonnent. Parce qu’ils m’apprennent plein de trucs.

Hier, c’était la troisième et dernière séance à l’Île-d’Elle : celle pendant laquelle nous devons absolument boucler toutes les histoires, c’est-à-dire : être certains de comment elles se terminent, du titre qu’elles porteront, de comment elles doivent être écrites. S’il reste quelques détails à peaufiner, bon, ils continueront sans moi… mais je serais trop déçu de ne pas les accompagner jusqu’au bout, dans les choix importants qu’ils doivent faire pendant l’écriture — pendant les choix proprement littéraires.

Ils ont réussi à terminer. Bravo. Et voici ce qu’ils m’ont appris.

Un groupe a écrit une histoire qui respecte scrupuleusement le schéma narratif (que je ne leur ai pas expliqué, mais qu’ils ont peut-être vu en classe, ou alors qu’ils ont suivi intuitivement) : une situation initiale, un élément perturbateur, et tout ça. Et on se laisse prendre, on suit les péripéties avec impatience. Un autre groupe, à l’inverse, a fait quelque chose qui n’a aucun rapport avec ce genre de structure, un texte qui a certes une fin mais pas de chute, une sorte d’évocation poétique : et c’est vachement bien aussi. Un troisième groupe a exploité à fond la notion de point de vue du personnage, en choisissant d’écrire sur un lieu dans lequel il n’y a aucun personnage : du coup, c’est l’arbre qui parle. Un arbre centenaire, qui parle avec la langue qui convient à ce personnage et à cette histoire. Un autre groupe, encore, a joué avec cette idée de point de vue, en racontant deux fois la même histoire, du côté de chacun des deux protagonistes successivement : la difficulté, c’est qu’ils ont réussi à partager les émotions de leurs personnages sans les faire parler, en les décrivant à la troisième personne. Fortiches. Enfin, un groupe a inventé une histoire loufoque, absurde, qui semble n’avoir ni queue ni tête et qui, pourtant, retombe sur ses pattes ; parce qu’ils ont compris que la crédibilité dans la fiction répondait à une logique différente de celle de la vraie vie : on a le droit d’inventer n’importe quoi, à condition que ça ait un sens par rapport à la logique interne du récit.

Je parle technique — pardon, c’est assommant. Je pense très peu technique, moi, quand j’écris. Et je ne leur ai pas parlé technique à eux non plus, en début d’atelier. C’est seulement en approchant de la fin que je prends conscience des ressorts, du squelette, de la mécanique à l’œuvre dans leurs manières de raconter. Alors, à ce moment, je leur parle de ces choses-là, pour qu’ils prennent conscience eux aussi de ce qu’ils ont fait. Qu’ils comprennent que leurs petites histoires, ce n’est pas rien.

Autre chose, que je n’ai pas dite : on s’amuse drôlement, en lisant ces histoires. Vous verrez, si vous avez la possibilité de les voir, une fois qu’elles seront récrites « au propre », illustrées et exposées sur des grands formats, au CDI du collège d’abord, à la médiathèque de l’Île-d’Elle ensuite.

Une dernière chose, encore : un garçon de l’école m’a montré un texte qu’il a écrit chez lui, pour le plaisir. Je l’ai lu. Je l’ai beaucoup aimé.

Tentative d’épuisement d’un lieu nellezais

Il y a beaucoup de choses sur la place de l’Île-d’Elle, par exemple : un arbre qui parle et qui craint d’être abattu, un jeune homme timide n’osant pas déclarer sa flamme, un spécialiste des monuments aux morts tombant nez-à-nez avec une vieille connaissance, un cantonnier qui déteste les mômes (et ceux-ci le lui rendant bien), un vieux Japonais se rappelant son enfance grâce au cerisier en fleurs, et bien d’autres choses encore.

La « place » est l’un des lieux nellezais (j’ai cherché : c’est ainsi qu’on nomme les habitants de l’Île-d’Elle) choisis par les élèves de l’école Jacques-Prévert et du collège du Golfe-des-Pictons.

Dans les autres lieux, oh, ils n’ont pas manqué d’imagination non plus. À la table d’orientation, ils ont vu un homme innocent évadé de prison et se nourrissant du fruit de la pêche pendant sa cavale ; et aussi un être minuscule utilisant l’éolienne comme un manège de fête foraine. Près de l’écluse du Gouffre, ils ont installé un groupe de vagabonds, dont l’un vient de gagner au loto ; au même endroit, un jeune père raconte à son fils les promenades qu’il faisait là quand il était lui-même enfant. Dans la briqueterie, on se donne rendez-vous la nuit pour se faire peur. Et l’ancienne gare, alors ? elle est hantée, évidemment : on s’en doutait dès la semaine dernière.

On a commencé d’écrire aujourd’hui les histoires inventées de ces lieux réels. La collection de tout ça, ce sera beau, ce sera drôle.

L’Île-d’Elle, première

La voiture traversait une nappe de brouillard, j’aurais été incapable de dire où nous allions. Heureusement, je connaissais le programme : on allait à l’Île-d’Elle et, au volant, c’était G., l’instituteur. Une partie de ses élèves s’est mélangée avec les sixième du collège, qui avaient été préparés par É., la documentaliste, et S., la prof de français : avec la petite troupe, on allait visiter plusieurs lieux dans le village. Moi, j’allais tous les découvrir ; les élèves en connaîtraient déjà certains, mais pas tous.

La « boîte à vocabulaire » préparée par les sixième

Ouf : le brouillard s’est dissipé. Ç’aurait été dommage de n’y rien voir. Quoique… ce voile de mystère aurait bien collé au genre de lieux qu’on a vus ce matin : un peu inquiétants, à l’écart du village, plus ou moins ingrats ou abandonnés. D’abord, le Gouffre : vous le saviez, vous, qu’il existait des ouvrages permettant de faire passer une rivière par-dessus un canal ? C’est précisément ce qui arrive ici grâce à ce fameux « gouffre », et cela depuis trois cent cinquante ans. Le lieu est sonore (le bruit de l’eau, si fort qu’il masque celui de la route). Ensuite, on a vu ce grand bâtiment en forme de brique, construit tout en briques, dans lequel on fabriquait des briques : la briqueterie désaffectée. Première fois que je faisais de l’urbex avec des mômes : j’ai aimé ça. Direct, les histoires de zombies se mettent en route. La troisième étape, elle était sur mesure pour moi : la gare. Évidemment. Convertie en habitation, cette gare, mais une gare tout de même. Je n’étais pas seul à rêver en imaginant attendre un train sur ce quai, à l’époque où ils s’y arrêtaient encore : j’ai bien vu que d’autres aimaient ça aussi, fantasmer des voyages.

L’après-midi, avec l’autre groupe, on a vu le cœur du village : la Place. Elle porte un nom, la place, mais pour eux, c’est « la Place ». Les gosses du primaire la connaissent bien : leur école borde l’un des côtés. Ceux du collège, pour certains, n’étaient jamais venus. En face, il y a un jardin et un monument aux morts — ça me parle, ça aussi, surtout quand deux enfants ont débattu pour savoir si ce soldat était un soldat en particulier, ou alors une allégorie (ils n’ont pas dit « allégorie », mais l’idée était là). Derrière, une médiathèque aménagée dans une ancienne bâtisse : à quoi servait cette maison, avant ? (ils n’en savent rien et moi non plus : imaginons, nous sommes là pour ça). Pour finir : la campagne. À la sortie du village, après le cimetière, une table d’orientation est placée. Elle indique les noms des clochers, des châteaux d’eau qu’on voit tout autour. G. me fait remarquer qu’on aperçoit, au loin, la flèche de la cathédrale de Luçon — celle que je vois de la fenêtre de ma chambre : une présence déjà familière. Les lieux qu’on découvre, les lieux qu’on connaît. Ce qu’on invente dans ces lieux, c’est le programme de la prochaine séance.

Remonter le courant (la Vendée est une rivière)

Je fais un peu d’archéologie. Je fouille dans mes papiers. À la médiathèque de Luçon, on prévoit une expo qui s’intitulera « dans l’atelier d’Antonin Crenn », qui durera le temps de ma présence là-bas. J’y montrerai mon travail comme si j’étais quelqu’un d’important. Plus précisément, ce sera autour du Héros et les autres : je vais étaler sur le mur toutes les choses qui ont participé à sa création, autour d’un plan de Saint-Céré. Chaque lieu important du récit sera lié à des images, des petits objets, des bouts de texte. Par association d’idées. Je ne montrerai pas seulement les choses qui m’ont servi concrètement pendant l’écriture (il y en a peu) : en fait, je vais inventer après coup une sorte de constellation. Je montrerai des livres que j’aime. Et aussi — c’est là qu’intervient l’archéologie — des petits bouts de vieux projets écrits ou dessinés quand j’avais l’âge de Martin, et qui contiennent déjà des motifs qui se sont retrouvés dans Le Héros. Et qui vont continuer de se retrouver dans d’autres textes, je vous le garantis.

Là, j’ai quatorze ans. Je suis remonté un peu trop loin dans ma frise chronologique. On garde de ces trucs. Remontant encore le courant, je tombe sur ce carnet de notes (je suis en CM1) : la maîtresse dit que je pourrais développer davantage mes idées en expression écrite. Comptez sur moi, maîtresse, je vais m’y appliquer.

Je prépare aussi, en ce moment, les ateliers d’écriture que je vais animer avec les jeunes Vendéens. Parmi les élèves que je rencontre en premier, à l’Île-d’Elle, il y aura des CM1 — je les inciterai à bien développer leurs idées en expression écrite, vous allez voir.

L’Île-d’Elle sur la carte de Cassini

J’aimerais bien que l’Île-d’Elle ait été véritablement, à une époque, une île — puis qu’elle se soit retrouvée dans les terres à cause de l’assèchement des marais. C’est probable, mais c’est sûrement plus compliqué que ça. Je creuserai peut-être la question.

L’Île-d’Elle sur ma carte IGN

À l’Île-d’Elle, il y a une écluse qui s’appelle « le Gouffre », et puis une gare abandonnée devenue une maison particulière. Il y a une rivière qui s’appelle la Vendée (vous le saviez, vous, que la Vendée était le nom d’une rivière ?). Et il y a un monument aux morts en forme de bonhomme sur son piédestal. On ne va pas s’ennuyer, c’est sûr.