Antonin Crenn

Tag: Les yeux

Je le vis, je rougis

Je n’ai pas besoin de le voir dans le miroir pour savoir que mon œil rougit. Est-ce bizarre, de dire (d’écrire) « voir mon œil » ? Je ne sais pas si c’est moi qui regarde mon œil ou mon œil qui me regarde, ou si l’œil se regarde lui-même, sans moi. Sans moi ou sans lui — parce que je n’ai pas besoin de cela, justement : de ce regard ; pour savoir que le blanc se teinte de rouge. Je sens une chaleur qui se diffuse. Je perçois une variation de température : est-ce à dire que l’intérieur de l’œil, dans son état normal, n’est pas chaud ? qu’il baigne dans une eau tiède ? car lorsque l’un des minuscules vaisseaux qui l’irriguent éclate et que le sang se répand, la chaleur augmente. Je suis formel à ce sujet. C’est doux. C’est étrange. J’essaie de dissocier cette sensation (l’effet) du phénomène de plomberie qui en est la cause (un tuyau qui fuit et déverse le liquide qu’il transporte), car la cause est désagréable : je n’ai pas du tout envie de penser au fonctionnement de mon corps, c’est un équilibre trop subtil et donc beaucoup trop fragile — prendre conscience de cet équilibre, c’est savoir qu’il peut se rompre à tout moment. Alors, si je m’abstrais de cette idée que j’ai formée à propos des vaisseaux et du sang, j’éprouve seulement la sensation douce du globe oculaire qui s’échauffe. Douce, oui. Elle pourrait même être agréable. Elle n’engendre ni brûlure, ni fatigue. Elle irradie gentiment. Mais elle est trop étrange pour me donner du plaisir. C’est son étrangeté même qui me déplaît. Le caractère étrange, en soi, ne me déplaît pourtant pas — mais, à propos de mon œil, de l’étrangeté je n’en veux pas. De mon œil, j’attends que le blanc soit blanc et que l’iris soit irisé ; j’attends qu’il voie et qu’il voie bien ; qu’il communique une image à mon cerveau, et surtout aucune autre sorte d’information ; je ne lui demande pas la température qu’il fait, à mon œil, et encore moins s’il fait chaud à l’intérieur de lui. Qu’il se fasse oublier.

Le blanc de l’œil

Les gens font la queue devant la Maison rouge pour visiter l’exposition, la dernière, paraît-il. Je passe devant tout le monde parce que, moi, je viens seulement pour utiliser le photomaton qui est à l’entrée : c’est un photomaton vintage et (la chose assez rare pour être rapportée) il est moins cher que les photomatons modernes, moches comme tout. Alors j’ai fait là, pour un prix modique, les photos que je vais coller sur ma carte SNCF et d’autres du même genre. Ça aura tout de même une autre gueule.

Celui qui a une autre gueule, c’est surtout moi, parce que je ne suis pas comme ça en vrai : à gauche aussi, j’ai un œil. Je vous l’ai même montré la semaine dernière. Sur une autre de la série, j’ai noirci le blanc au feutre pour faire une pupille, mais je ne sais pas si c’est mieux.

Je me rappelle ce vers de Prévert dans la Chanson des escargots qui vont à l’enterrement : « Ça noircit le blanc de l’œil ». Je n’ai jamais très bien su, toutefois, si les escargots avaient des yeux ou pas.

Regarde de tous tes yeux, regarde

« Regarde-moi dans les yeux », dit-il. Je le regarde, je ne fais rien d’autre. « Mieux que ça, encore », répond le paysage. Et l’immeuble de la rue du Chemin-Vert, et le toit d’ardoises et de zinc, et le ciel, comme une image, s’engouffrent dans ma pupille ouverte.

Je ne suis pas flou

Ces photos sont étranges. Peut-être pas pour vous, mais pour moi, oui.

Elles sont étranges, peut-être, parce que je ne souris pas. Habituellement, on fait des photos dans les moments joyeux, et on sourit ; ou bien, si on n’est pas gai, on veut se faire beau et on sourit quand même, parce qu’on est plus beau avec un sourire. Mais là, c’est différent : ce sont des photos d’identité et il ne faut pas avoir l’air gai.

Elles sont étranges, surtout, parce que je ne porte pas de lunettes. Ça aussi, c’est interdit.

Or, dans la vraie vie, je porte tout le temps des lunettes.

Et, les fois où je n’en porte pas, je ne porte pas non plus de vêtements. Par exemple : quand je dors (et alors, mes yeux sont carrément fermés, et c’est encore un autre sujet) ; ou bien, quand je suis sous ma douche, ou à la piscine (le premier cas étant, de loin, plus fréquent que le second) ; ou encore, quand je viens tout juste de me lever et que je prends mon petit déjeuner – et là, je suis certes habillé, mais je ne porte jamais de chemise à carreaux. Je cherche dans ma mémoire, et je suis formel : à chaque fois que je porte une chemise à carreaux, je porte aussi mes lunettes.

Si ces photos ne sont pas si étranges pour vous, elles le sont terriblement pour moi – parce que je ne me vois jamais moi-même dans cet état. Les seuls moments où je suis face à un miroir sans lunettes (tout nu, donc, ou bien en t-shirt-de-petit-déjeuner), je me vois comme je vois tout le reste quand je ne porte pas de lunettes : flou. Or, sur cette photo, je ne suis pas flou.

C’est cela qui me trouble.