Antonin Crenn

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Rien n’est différent, pourtant

Est-ce parce que j’ai déjà, le lundi après-midi, l’œil injecté de sang (comme un petit trou rouge à côté de la pupille), alors que je n’ai travaillé que quelques heures sur l’écran ? Est-ce parce que le Biocoop de la rue Bréguet est fermé et que je suis obligé d’aller au Naturalia de la rue de la Roquette, où les courgettes sont en promo mais moisies (couvertes d’une mousse blanche et poilue) et où la cagette de tomates est un élevage de moucherons ? Est-ce parce que le fascisme progresse partout à la vitesse d’un cheval au galop (comme la marée, dit-on, dans la baie du Mont-Saint-Michel), dans l’indifférence des uns et sous les applaudissements des autres ? Est-ce parce que, ce week-end, un gars nous a demandé son chemin dans la rue (presque cordialement), puis, subitement, nous a traités de « pédales » ? Est-ce parce que les pages que j’ai retravaillées aujourd’hui dans Les présents ne sont pas devenues meilleures, le soir, que ce qu’elles étaient déjà le matin ? Non, ce n’est rien de tout cela. Et, à la fois, c’est tout cela, et tout le reste. Il n’y a pas de raison particulière pour je sois triste, ce soir – pas de raison spécifique à ce jour, qui ne soit pas déjà commune à tous les autres jours. Rien n’est différent. Ça me tombe dessus certains jours et, d’autres, ça glisse. Je ne sais pas pourquoi. Le sentiment que toutes les choses que je pourrais1 faire, si belles et si grandes seraient-elles, ne serviraient qu’à combler le temps et l’espace, à combattre le vide. À m’occuper, quoi, pendant les quelques années ou décennies que je passerai sur terre. C’est une pauvre ambition : pas de quoi sauter au plafond. Mais, si j’ai les yeux humides ce soir, c’est parce que j’y ai mis ces gouttes qui les hydratent (mais qui ne réparent pas les trous, or, moi, c’est l’impression que j’ai : avoir un trou), pas parce que j’ai pleuré – j’en ai envie, pourtant (le mot envie n’est pas du tout approprié, bien sûr, mais on se comprend), mais je ne le fais pas. Je regarde la pluie tomber sur le velux, je regarde des cartes de géographie dans mon atlas, je regarde le poivron revenir dans l’huile d’olive (c’était le seul légume comestible, au magasin). Je me blottis contre J.-E., surtout, et j’attends demain.

1 ici, un lapsus intéressant : j’avais écris d’abord : que je pourris

Les mondes réels

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». Moi, la première fois que j’ai lu Aurélien (dont ceci est le début), j’habitais sur l’île Saint-Louis et j’avais trouvé amusant de faire connaissance avec ce voisin illustre qui n’existait pas, mais qui, d’un coup, pouvait se retrouver dans mon décor à moi, dans mon monde réel. La maison qu’habite Aurélien est sur la pointe de l’île, sur une placette qui s’appelle maintenant place Louis-Aragon – mais, « de mon temps », elle n’avait pas de nom.

Je ne peux pas dire que j’ai relu les cinq cent pages d’Aurélien hier : je les ai seulement parcourues à toute vitesse pour me remettre en tête les noms des personnages. Parce que, depuis, j’ai lu les trois volumes qui se placent avant celui-ci dans le cycle du Monde réel et que j’ai l’intention, maintenant, de lire celui qui vientaprès. Je suis complètement fasciné par ce souffle absolument romanesque (voilà de vrais romans, ça ne fait aucun doute) et leur inscription aussi précise dans l’histoire en train de se faire. Les mécanismes politiques dont parlent ces livres sont totalement contemporains de leur écriture. Le monde réel et la fiction sont tellement imbriqués qu’on ne distingue plus l’un de l’autre – et cette distinction m’intéresse peu, moi : j’aime quand tout est mélangé.

Théo, le personnage des Présents, cohabite avec une galerie de portraits plus ou moins fantasmés, une collection d’insurgés et de résistants que l’on retrouve de barricade en barricade, de la République sociale de 1848 au Front populaire. Et, bizarrement, lorsque je parle du présent, je ne fais aucune allusion au contexte politique de mon époque (alors que, dans la vraie vie, j’en parle beaucoup, tous les jours). C’est à peine esquissé, discrètement. Un peu comme dans Le héros et les autres, où je m’étais posé sérieusement la question de faire entrer, ou non, le monde réel dans la bulle du petit monde fantasmé de Martin (ça a donné lieu à ces pages : son ami étranger expulsé dans l’indifférence générale). C’est plus timide encore dans Les présents, il faut lire entre les lignes de la première version pour voir du politique. Ce le sera beaucoup moins dans la nouvelle version que je suis en train d’écrire. Voilà une autre chose dont nous avons parlé avec Guillaume : il est très fort pour me dire « tu tournes autour, mais tu n’en parles pas vraiment, alors que tu en as envie, ça se voit ». Maintenant, je suis décidé : ces fantômes d’insurgés des deux siècles précédents ne vont pas rester seuls : dans le présentaussi, il faut que je quitte un peu la métaphore pour me frotter au monde réel.

J’ai noté tout ça en vrac, dans mon cahier, puis je suis sorti de chez moi très vite parce que nous étions attendus, J.-E. et moi, pour dîner chez nos anciens voisins du quai de Béthune. C. et Y. nous ont reçu comme en famille, parce que C. aime bien rappeler que nous étions tout jeunes quand nous sommes arrivés dans l’immeuble, « Tu étais comme ça » — avec le geste de la main qui suggère que j’étais plus petit qu’aujourd’hui, alors que, en réalité, j’avais déjà dix-neuf ans et déjà ma taille définitive. La première fois que j’ai vu l’île Saint-Louis, je l’avais trouvée franchement belle. Puis, on voit notre immeuble, notre quartier, cette île, changer à vue d’oeil : la plupart des habitants qu’on a connus sont partis, voire : ont été chassés ; ils ont été remplacés par d’épisodiques habitants fortunés qui se contentent d’occuper les lieux quelques semaines par an, et par des touristes qui ne font que passer. L’île est habitée par des fantômes et des courants d’air. La dernière fois que j’ai vu l’île Saint-Louis, je l’ai trouvée franchement triste.

Il est plus de minuit quand nous sortons, un petit air frais (agréable, celui-là) caresse nos têtes un peu échauffées par l’aguardiente. Sur le mur, ce graffiti : « Aurélien + Bérénice ». C’est Le monde réel qui s’invite dans notre monde réel. Ou inversement — parce que la littérature et la vie, c’est la même chose.

Plus long, mais pas trop long

J’essaie de donner du sens aux choses, de les faire échapper à l’anecdote. Il me semble que cette première version des Présents parle bien de ce dont j’avais prévu de parler, avant de l’écrire. Mais, maintenant qu’elle est écrite, c’est le moment de comprendre de quelles autres choses elle parle. Elle dit ceci, certes, mais elle dit aussi et surtout autre chose. Quoi ? Le truc, c’est que je prétends encore une fois me lancer dans une aventure initiatique. Il faut donc que mon personnage apprenne quelque chose, sinon toutes ces pages sont vaines. Elles ne sont que des anecdotes mises bout à bout, et non une quête. Et, forcément, pendant qu’il apprend des trucs à mesure que le récit avance, moi j’en apprends d’autres – et ces trucs-là, je ne pouvais pas les connaître avant de les apprendre. Logique.

Fort de ce raisonnement et, surtout, de cette conversation avec Guillaume, qui pose les questions qui tuent, les seules qui méritent d’être posées (« Tu parles de quoi, finalement ? »), je retourne aux Présents : puisque je sais désormais où tout ça nous mène, il s’agit de vérifier que chaque chose composant ce tout ça nous y mène effectivement. Ou bien, si elles ne sont que des anecdotes. Hou, les anecdotes ! Je ne les aime pas. Comme dans la vie : je n’aime pas les moments qui n’ont aucun sens – qui parfois sont, certes, agréables, mais qui ne veulent rien dire. Si la vie n’était qu’un ensemble d’épisodes plus ou moins plaisants, mis bout à bout (enchaînant des digressions comme on enfile des perles : pour passer le temps) sans aucun sens (dans les deux sens du terme : sans signification et sans direction), alors on s’emmerderait. On arrêterait tout immédiatement. Il faut donc le trouver soi-même, le sens de chaque chose et, quand il n’existe pas, l’inventer. Aller quelque part, même sans savoir où, mais ne pas errer pour autant : faire de ce parcours la quête en soi. Je sais très bien que c’est pour cette raison, précisément, que j’écris, et en particulier sur ce blog : pour placer les anecdotes dans une perspective, leur donner un sens (mais, sans les analyser toutefois : je parle d’un sens poétique, je laisse l’analyse à d’autres). Pour les faire échapper à cet ennui mortel qui, chaque jour, menace de me frapper si je ne fais pas gaffe.

J’ai allongé cette scène du début, dans la librairie, celle du passage secret – de manière à lui donner un rôle d’annonce quant à la capacité de Théo à s’inventer des histoires, d’une part, et à la qualité quasi-magique qu’ont certains lieux à cristalliser plusieurs époques en un seul point, d’autre part. Ceci en quelques lignes, espérant n’être pas trop lourd. Mais, alors, cette nouvelle version est plus longue que la précédente. Or, j’étais d’accord pour constater que mon manuscrit était déjà trop long. Je ne vais donc pas sur la bonne voie ; je me console en considérant que, par ailleurs, j’ai coupé des bouts de phrases inutilement sophistiqués, et raccourci des paragraphes de description maniaques qui, elles, ne participaient pas à notre quête (celle de Théo et la mienne). Il me semble qu’il y aura plus de coupes, encore, dans la suite du texte. Mais, si ce n’est pas le cas, est-ce que c’est grave ? Mon roman terminé pourrait parfaitement être plus long que le premier manuscrit trop long, sans être trop long pour autant, s’il est devenu meilleur. On a tous déjà lu des textes brefs mais trop longs, et des trucs passionnants qui faisaient mille pages. Le temps, dans son écoulement incompréhensible, nous joue le même tour : les quatre heures qui refusaient de s’égrener pendant que j’étais assis à mon bureau, jusqu’à l’année dernière, entre 14 et 18 heures, étaient incontestablement trop longues ; tandis que les cinq heures que j’ai passées en terrasse sans me lever de ma chaise, la semaine dernière en compagnie de F., ont parcouru le cadran de 18 à 23 heures sans même que je les sente passer. Ah, si, on s’est tout de même aperçus que les heures filaient quand le soleil a, lui aussi, filé – et c’était beau, la lumière du jour qui faiblissait, et ces lumières jaunes, chaudes, qui emplissaient à leur tour l’air des rues, chaud. Je lui ai parlé un peu des Présents, d’ailleurs, à F., dès la fois où je l’ai rencontré, parce qu’il connaît le village-qui-n’a-pas-de-nom et que j’appelle le village dans mon roman. Bizarrement, Guillaume aussi connaît ce village, que j’ai choisi pour décor d’une façon presque arbitraire. J’aime bien remarquer ce genre de truc : ces détails qui n’ont pas forcément de sens, non, mais qui ont le charme des coïncidences – c’est un autre thème qui traverse Les présents, les coïncidences, et dont je vais devoir me débrouiller.

Un homme a disparu

Un homme a disparu en 1869. On ne sait même pas s’il a disparu en octobre ou en novembre de cette année. Comment est-ce possible, de ne pas savoir quand il a disparu ? Sait-on seulement, au fond, ce que veut dire disparaître et, donc, à quelle date se produit ce phénomène de disparition ? Doit-on prendre en compte la date de la dernière fois où cet homme a été vu ? (Mais alors, la personne qui a vu l’homme devrait pouvoir se rappeler s’il l’a vu en octobre ou en novembre, non ?) Ou bien a-t-on considéré comme plausible que cet homme ait vécu normalement en octobre ou novembre (sans qu’on l’ait vu vivre ainsi), puis qu’on a de bonnes raisons de penser qu’il a quitté la vie normale à ce moment-là, pour vivre désormais à la manière disparue ? Est-ce que cela signifierait, alors, que mener une vie normale (qu’est-ce que ça veut dire ?) sans voir personne, sans en informer personne, n’est pas une chose inquiétante ? mais que mener un autre genre de vie (lequel ? on n’en sait rien) dans un autre endroit, ce serait : disparaître. Ce doute, là, ce « octobre ou novembre », je ne le comprends pas.

Ces cinq lignes (plus les deux autres que j’ai masquées, parce que c’est pas la peine de donner, ici, son nom) sont les seules que j’ai lues au sujet de cet homme. La seule chose que je sais de lui, c’est qu’il a disparu et que, dix-sept ans plus tard, on ne sait toujours pas où il est – au point qu’on finit par le déclarer « absent » pour de bon, c’est-à-dire mort jusqu’à preuve du contraire (genre : le colonel Chabert, qui était absent puis qui ne l’était plus). Je ne l’ai pas vue, la preuve du contraire. Alors, la seule chose que je sais de lui, c’est qu’on ne sait rien.

Je me suis dit : je pourrais essayer d’en savoir plus. En lisant le jugement lui-même, peut-être trouverai-je quelques détails de plus. Je suis allé hier aux Archives de Paris avec cette intention.

J’arrive aux Archives. On m’explique comment ça marche. Pour savoir où chercher le jugement qui m’intéresse, il faut consulter les répertoires alphabétiques et les rôles, afin de savoir quelle chambre a jugé mon affaire. Les répertoires ? Ah, oui, mais pour 1886 ils n’existent pas, les répertoires. Le guide d’aide à la recherche précise même (je copie) : « Pour la période 1882-1896, il est impossible de retrouver la date d’un jugement puisque les répertoires sont en déficit de 1882 à 1896 et les rôles de 1881 à 1889 » (comprendre : les répertoires et les rôles en question ont, au choix : été chouravés par un fétichiste, péri dans un incendie, fini dans l’estomac d’un rongeur).

« Vous allez devoir consulter les jugements de toutes les chambres, alors (il y en a huit). Heureusement, la date, vous l’aviez déjà, vous. Sinon, c’était juste impossible, c’était l’aiguille dans la botte de foin. »

Je consulte donc les huit grimoires, calligraphiés par de soigneux greffiers. C’est long, mais ce n’est pas désagréable à faire (au contraire). En ouvrant le huitième, je me dis : ce sera dans celui-là. Eh bien, non. Chou blanc (marrant : plus haut, j’ai écrit : chourave). Bredouille. On m’explique que ces registres-là sont les jugements sur papier timbrés, mais que d’autres décisions étaient consignés dans un autre registre, celui des jugements avec assistance. Si ça se trouve, le décision que je cherche a été rendue dans ce cadre. Mais, pour l’année qui m’intéresse, le document est manquant. Comprendre : détruit par un incendie ou par les dents d’un rongeur, allez savoir. Disparu, quoi.

Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement, quand il a décidé de quitter la vie normale – car, oui, j’ai décidé qu’il l’avait décidé. En fait, non, je ne l’ai pas décidé encore, c’est plus compliqué que cela. Ce qui m’intéresserait sûrement, c’est de ne pas trancher cette question. De maintenir le flou. Non pas à la manière d’un mystère à élucider, mais comme une chose qui, tout en étant capitale, n’aurait finalement pas d’importance. Je voudrais me projeter dans l’imaginaire des autres (de ceux à qui cet homme manque) et tenter de rendre compte de ce qui se passe dans leur tête : il serait question de l’absence, évidemment, et à la fois de cette sorte d’indifférence face à cette question (est-il parti volontairement ? on ne sait pas). Il a disparu, c’est tout, et c’est déjà beaucoup. C’est assez.

Il y a un peu de cette question dans Les présents, mais je ne veux pas la creuser plus profondément. C’est pour cela, sûrement, que je commence à penser à Rue des Batailles : penser maintenant à ce que je mettrai là-dedans, ça peut être un garde-fou contre la tentation de mettre ça, déjà, dans Les présents. J’ai assez à faire avec Les présents, inutile de charger la barque encore plus. Ce que j’écris ici, ce matin, c’est précisément ce que j’ai expliqué à T. hier après-midi en sortant des Archives. Je lui ai expliqué mes projets comme s’ils étaient déjà des projets, alors qu’en réalité je les formulais (je leur donnais forme) en même temps que je lui parlais – je donnais du sens à ces idées confuses, grâce à son écoute et à ses questions, et aux choses qu’il m’a dites sur lui, sur ses projets à lui, sur ses doutes. Je lui ai dit, vers la fin : « Je ne sais pas si je poursuivrai mon enquête parce que, au fond, l’histoire de cet homme m’intéresse peu ; j’ai déjà suffisamment de matière littéraire, et c’est cela seul qui compte ». Il m’a répondu : « Je suis sûr que si, tu vas continuer ».

Évidemment, je vais chercher encore un peu. Et tant pis si je ne trouve rien. Ou tant mieux. Un homme a disparu. Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement. Et si ces traces ont disparu aussi, alors, la seule chose qui restera de lui, c’est sa disparition.

On a vu des ponts (il n’y a pas de hasard)

Une escapade hors de Vendée. Pour quitter le département, on a franchi un pont : le pont du Brault. Après, on est entrés ailleurs, en Charente-Maritime.

Le pont du Brault, je ne l’ai pas vu fonctionner, mais il paraît que c’est un pont à bascule et que, parfois, il reste suspendu : il a du mal à se fermer. Alors, on fait rouler un camion très lourd dessus, et hop, il tombe. Fastoche !

L’idée d’aller en Charente-Maritime, c’était pour voir la Rochelle. Mais, avant d’arriver en ville, on a fait des détours dans la zone portuaire. Il y avait des silos magnifiques et de beaux lettrages. J’ai vu l’inscription « Compagnie du phospho-guano » sur un bâtiment industriel et j’ai pensé au Temple du soleil.

On est arrivés au pied du pont de l’île de Ré. On ne l’a pas emprunté, non. On n’est pas montés dessus — on voulait seulement le voir du dessous. C’est une longue bande de béton, très longue. On dirait qu’elle court d’un seul tenant, moulée sur place, sans aspérité. Plastiquement, ça ne me passionne pas, pour le dire franchement. Je suis content de voir de près, tout de même, ce que j’avais vu de loin, depuis la Faute ou la Tranche-sur-Mer.

En ville, on a observé encore un autre pont : le pont du Gabut. Celui-là est cent fois plus beau, il est du type basculant, comme un pont-levis de château-fort, ou comme le pont du Brault. La dentelure de l’engrenage est splendide : j’ai pensé, bêtement, qu’on pourrait casser des noix entre les roues crantées. Je deviens calé en ponts, depuis quelques jours : je m’étais déjà rencardé sur celui de la rue de Crimée, qui est ce qu’on appelle un pont-levant, et non pas levis, parce qu’il se lève, lui, à l’horizontale.

Tant qu’à faire de la route, on a été voir Rochefort et son éminent pont transbordeur. Ça, c’est carrément plus ma tasse de thé que le pont de l’île de Ré : c’est de la mécanique et de la poésie, mêlées à parts égales. Un panneau touristico-pédagogique nous rappelle que ce n’est pas n’importe quelle scène des Demoiselles qui a été tournée ici, mais la scène d’ouverture. Carrément. Et il nous explique que, pour Jacques Demy, le passage de ce pont symbolise la traversée de la frontière entre le monde réel et celui du rêve, de l’imaginaire. Évidemment.

Alors, je repense à mon pont à moi, celui de la rue de Crimée, dans Les présents. Et je l’analyse à l’aune de ce qui est dit sur ce panneau. Je me dis que, si j’ai introduit ce pont dans ce chapitre (alors qu’il n’y était pas prévu initialement), ça n’est sûrement pas par hasard : ma grande préoccupation, à ce moment, était précisément de resserrer encore les liens entre le vrai et l’imaginé, entre le monde réel et le fantasme. Et de clore une longue parenthèse, inaugurée à la moitié du roman, quand Théo quitte Paris pour se rendre au village. Dans ce chapitre central, écrit au mode conditionnel — je demande pardon, par avance, au lecteur —, il prend le train à Montparnasse, direction la Bretagne. Il parcourt des paysages. Et, soudain, au détour d’une page, je m’attarde sur la description du viaduc de Morlaix.

Le viaduc de Morlaix ! Encore un pont ! Décidément, il n’y a pas de hasard (et ça tombe bien, car ça aussi, c’est le sujet du roman).

Ne surtout pas les démêler (l’intention et l’influence)

J’avais écrit une note d’intention, pour justifier mon envie de faire cette résidence, mon projet d’écrire ce roman. À l’époque, mon personnage s’appelait Martin (comme dans le Héros) — maintenant, il s’appelle Théo — et j’avais écrit ça :

Martin est au bord du canal avec un groupe d’amis. Les amis se baignent dans le canal, comme c’est désormais permis de le faire à Paris (nous sommes bien dans une description réaliste d’aujourd’hui). En marge du groupe, le garçon du septième étage : il se tient éloigné de l’eau, car il ne sait pas nager. La soirée s’étire : on se promène au bord de l’eau, on franchit les ponts, le groupe d’amis se dilate, forme de petites grappes.

Marrant, que j’aie voulu situer cette scène-là au bassin de la Villette (où on se baigne, c’est vrai), alors que toutes les scènes parisiennes sont localisées plutôt autour de la Nation. Mais, j’avais besoin d’eau à ce moment du récit.

Fin avril, pendant cet intermède parisien entre mes deux mois luçonnais, avec J.-E., on est passé dans ce coin-là. Je ne pensais plus à la note d’intention. Devant le pont levant de la rue de Crimée, j’ai aimé observer une nouvelle fois son fonctionnement (j’ai fait cette vidéo, bêtement : une story, comme on dit).

Ici en Vendée, j’ai pensé plusieurs fois à Rohmer, à cause de Saint-Juire. Et figurez-vous que dans notre DVD de l’Arbre, le Maire et la Médiathèque, à la maison, nous avons aussi Fermière à Montfaucon, en guise de bonus sur le thème rural (ce Montfaucon, ce n’est pas celui du Lot, mais celui de l’Aisne). C’est un documentaire. Et figurez-vous, aussi, qu’on peut voir sur Gallica plusieurs documentaires que Rohmer a réalisés pour l’Institut pédagogique national. Un après-midi où il pleuvait sur la plaine de Luçon, je suis resté enfermé, et j’ai vu d’abord celui-ci : Métamorphoses du paysage : l’ère industrielle.

Il est fascinant — la beauté des plans, celle de la langue. À 1 minute 30, nous montrant une pelleteuse sur un chantier urbain, et nous montrant surtout le petit garçon qui observe la pelleteuse, il dit : « L’espèce de fascination qu’elle exerce, la rêverie qu’elle suscite, la beauté propre qu’elle possède, sa poésie même, pourrions-nous dire, sont-elles si différentes de celles dont nous parons notre vieux moulin de toile et de planches ? » Alors, quand J.-E. est venu me voir à Luçon, je lui ai montré ce film, et je suis resté scotché à nouveau.

À la minute 19, on voit le pont levant de la rue de Crimée. Encore lui.

J’ai fini par l’écrire, cette scène prévue dans la note d’intention. Alors que d’autres ont été modifiées (ou ont disparu), celle-ci n’a pas tellement changé : elle était claire dans mon esprit dès le début. J’y ai seulement ajouté ce détail : ce jeu de poulies, cette belle mécanique de la rue de Crimée. Pour le plaisir de me laisser pénétrer par les coïncidences, par les influences.

Il est possible que la péniche de Cidrolin, dans les Fleurs bleues, ait confirmé mon envie de canal. J’avais emporté ce livre sans savoir ce qu’il y aurait dedans, et il s’avère d’un grand soutien dans l’écriture de ce chapitre. À cause du bord de l’eau, donc, mais surtout grâce à sa fin qui ne résout rien. La question posée au début (« Est-ce Cidrolin qui rêve du duc d’Auge, ou le duc d’Auge qui rêve de Cidrolin ? ») pourrait ressembler à une énigme, dont le lecteur voudrait à tout prix découvrir le fin mot. Mais, on ne le saura pas vraiment, ce fin mot, car il n’a aucune importance. La beauté du récit n’est pas dans la résolution du problème, mais dans le récit-même de ce flou, de ces passages entre la réalité et le rêve. Oh, comme je voudrais qu’on comprenne, en lisant Les présents, que mon projet est précisément celui-là ! mêler le réel à la fiction, ne surtout pas les démêler.

Ce qui est Renaissance et ce qui ne l’est pas

Je connaissais déjà Fontenay-sous-Bois et Fontenay-aux-Roses, mais les gens d’ici, quand ils disent « Fontenay », c’est pour dire « Fontenay-le-Comte » — et cette ville-là, je ne la connaissais pas.

Je l’ai visitée hier, de la meilleure façon, c’est-à-dire en compagnie de W. (connu sur ce blog comme « l’intrépide W. »), qui la connaît mieux que sa poche. Après qu’on a pique-niqué au bord de la Vendée (pour ne pas oublier que la Vendée est une rivière), il m’a emmené au parc, sur une terrasse d’où on peut embrasser toute la ville d’un coup d’œil et depuis laquelle, peut-être, un Rastignac du Bas-Poitou a lancé un jour son fameux « À nous deux ! »

Fontenay-le-Comte depuis le parc Baron

C’est une belle ville pour ceux qui aiment les vieilles pierres (moi, j’aime ça). Les bords de la rivière, avec les maisons de guingois qui tombent droit dans l’eau (sans quai pour les en séparer) m’ont fait penser à Saint-Céré. Marrant.

Fontenay-le-Comte, quai de la Vendée

Au château de Terre-Neuve, j’ai appris que Georges Simenon a séjourné deux ans dans ces murs. Il louait deux pièces à l’étage, mais, pour écrire, il préférait être en bas. Il a déplacé une table, qu’il a installée dans un endroit propice : en plein milieu de la chapelle, face au jardin. L’anecdote m’a plu, parce que figurez-vous que j’ai fait la même chose, dans l’endroit où je réside : j’ai déplacé un genre de meuble qui était dans l’entrée, pour le coller dans la chambre, contre la fenêtre : ça me fait un bureau avec vue sur le jardin. Tout pareil. Sauf que mon logement n’est pas Renaissance du tout (il est plus rustique, il est labellisé « camping à la ferme »). L’autre différence, c’est que Simenon a écrit huit romans en Vendée, et que je ne garantis pas d’en faire autant pendant ma résidence.

Déjà, si je termine celui que je suis venu écrire, c’est bien. Je suis peut-être en train d’en commencer la fin. J’ai écrit ces jours-ci quelque chose qui ressemble à l’avant-dernier chapitre… Alors, logiquement, je dois attaquer le dernier, à présent. Le dernier chapitre des Présents. L’enjeu de ce chapitre sera de ne rien résoudre du tout, sans finir en queue de poisson. Je voudrais que le lecteur en soit arrivé au même point que mon personnage, c’est-à-dire qu’il finisse par se moquer éperdument de distinguer le vrai du faux, l’histoire réelle du fantasme. J’espère avoir déjà désamorcé, dans la deuxième partie, tout ce qui aurait pu faire croire qu’on menait une enquête, parce qu’il n’est tellement pas question de cela — je ne voudrais pas qu’on voie du suspense où il n’y en a pas.

J’ai réfléchi là-dessus, à la terrasse du seul café ouvert le dimanche à Fontenay-le-Comte (je vous donne le tuyau de suite pour vous épargner de vaines errances : c’est celui à côté des Halles). Je me suis fait cuire doucement la peau en gribouillant dans mon cahier. J’avoue : je n’ai pas seulement écrit, j’ai aussi lu quelques pages de Queneau, pour rire (« Sais-tu seulement cexé, la vérité ? »). Et pour attendre le car du retour. Puis, je suis rentré. Et j’ai écrit ce billet sur mon petit bureau Henri-II, face à la fenêtre, avec vue sur l’accueil du camping.

Brest-Luçon-Vintimille

À Saint-Michel-en-l’Herm, il existe une rue de l’Ancienne-Voie-Ferrée. C’est parce qu’il y avait une voie ferrée, autrefois (je vous en ai touché un mot l’autre jour à propos de Lairoux). Elle a disparu en même temps que les trains, je suppose, ou peu après.

Les trains qui circulaient là étaient affrétés par la compagnie des Tramways de la Vendée — ce qui conditionne complètement ma façon de les imaginer, du coup, car les trams que je connais sont des moyens de transport tout à fait urbains. Alors, il m’amuse de les voir circuler ici, à la campagne, entre Saint-Michel et Triaize. Il existe un restaurant de la Gare à Triaize, qui occupe donc probablement l’emplacement, sinon le bâtiment-même, de la gare d’autrefois : je suis passé devant en bus, puisqu’il existe un bus, qui va de Luçon à l’Aiguillon-sur-Mer, qui emprunte quasiment le même parcours que le train disparu. Étonnant, comme le progrès (pardon : le Progrès, avec une majuscule) fait apparaître et disparaître les bonnes idées.

Une autre ligne ferroviaire allait de Luçon aux Sables-d’Olonne : elle passait par la départementale et marquait un arrêt à Beugné-l’Abbé. Ah ! ça me serait bien pratique, aujourd’hui, tiens. Plutôt que de prendre le vélo à chaque fois. L’arrêt suivant s’appelait Luçon-Octroi, à cause de l’octroi, ici :

Puis, la ligne bifurquait, quittant la route, passant entre les maisons pour atteindre la gare SNCF. Par où passait-elle exactement ? Derrière le bâtiment de l’octroi, il y a une impasse herbeuse, ne desservant aucune maison, aucun jardin.

Si j’en crois la carte, il s’agit précisément d’un tronçon de cette voie ferrée disparue. On pourrait presque dire, alors, qu’on l’a transformée (sur quelques mètres) en coulée verte.

La gare SNCF d’aujourd’hui, la seule gare de Luçon, est traversée par le Bordeaux-Nantes, qui marque l’arrêt à Luçon (ouf !) alors qu’il ne s’arrête plus à l’Île-d’Elle depuis belle lurette (vous vous rappelez, l’ancienne gare de l’Île-d’Elle, à propos de laquelle les élèves ont écrit une histoire de fantômes). Le même topo au Champ-Saint-Père : le train passe à travers en snobant la gare, il ne s’arrête pas. Avant de connaître Luçon, j’avais lu L’enterrement de François Bon, qui est situé au Champ-Saint-Père : le narrateur arrive au village par le train : la même histoire serait impossible, désormais.

Mais, mais, mais, la chose qui m’a fasciné à propos de la gare de Champ-Saint-Père, c’est qu’elle était parcourue (ainsi que celle de Luçon, donc, puisqu’il s’agit de la même ligne), non seulement par le Bordeaux-Nantes, mais aussi par le Vintimille-Nantes. Vous ne rêvez pas ! Ce n’est pas une invention délirante de François Bon : j’ai vérifié, ça a existé, et pour être plus fou encore, j’ai même cru comprendre qu’il s’agissait d’un Vintimille-Brest. Carrément.

Je disais combien il me serait pratique de monter dans le tram de Beugné-l’Abbé pour faire mes courses à Luçon. Oui. Mais combien il serait beau, alors, merveilleux même, de prendre le Vintimille-Brest ! pour moi qui vis à Luçon et qui écris, depuis quelques semaines, les chapitres des Présents dans lesquels mon personnage explore un village breton ; pour moi qui pense déjà à mes futures vacances avec J.-E., en Italie. Ah, ce serait beau.