Antonin Crenn

Tag: Les noms

Les places changent de nom, les gens changent de place

Je traverse la place Voltaire plusieurs fois par jour, en particulier pour aller de chez moi à chez moi (c’est-à-dire, du lieu où j’écris ces lignes au lieu où je fais tout le reste). Mais, en réalité, elle ne s’appelle pas « place Voltaire » : c’est « place Léon-Blum » qu’il faut dire, et il y a une statue de Léon Blum en son milieu (c’est logique : le nom et la statue coïncident).

Chez moi, ça donne quasiment sur la place Voltaire (appelons-la comme on veut) et, chez moi, il y a cette carte postale qui représente la même place Voltaire avec une statue de Ledru-Rollin :

Oui, parce qu’à l’époque où elle s’appelait encore « place Voltaire », il y avait une statue de Ledru-Rollin dessus. Mais y avait-il une statue de Voltaire sur la place Ledru-Rollin ? Non. Ç’aurait pourtant été logique (échanger les noms et les statues), mais il n’existe pas de place Ledru-Rollin. Il y a bien une avenue Ledru-Rollin, qui donne sur la place Voltaire, et qui coupe le faubourg Saint-Antoine : sur ce carrefour se trouvait autrefois une statue d’Alphonse Baudin, qui n’existe plus mais qui explique sûrement pourquoi l’hôtel qui fait l’angle avec la rue de Charonne s’appelle « Baudin », alors que la barricade où Alphonse Baudin a été tué en protestant contre le coup d’état de Décembre est située sur le Faubourg, vers Aligre, et que la rue qui porte son nom est à l’autre bout du 11e arrondissement.

Au commencement, il y avait la place du Prince-Eugène et, dessus, une statue du prince Eugène (c’était logique), puis l’Empire est tombé et on a rebaptisé la place « Voltaire » : du coup, on a fondu Eugène et installé Voltaire. C’était toujours logique. Quelques mois plus tard, pendant la Semaine sanglante, les Versaillais ont chassé les Communards de la mairie à coups de canon et, au passage, ils ont abîmé Voltaire. Alors Voltaire est parti se mettre au vert sur la Rive gauche (après réparation) dans le square Monge (qu’on n’appelait pas encore « square Paul-Langevin »).

Et puis un jour, on a remis quelqu’un sur le socle : c’était Ledru-Rollin. Et on a construit un métro sous la place : on l’a appelé « Voltaire ». Et puis, pendant l’Occupation, on a fondu tout le monde : Baudin (celui de Ledru-Rollin), Ledru-Rollin (celui de Voltaire) et Voltaire (celui du square).

Maintenant que la place s’appelle Léon-Blum et que Léon Blum a été installé sur le socle, on y voit plus clair. Il faudrait seulement, pour terminer, qu’on érige un monument à Alphonse Baudin dans la rue Alphone-Baudin. Il existe bien un monument à Baudin, remarquez : son tombeau au Père-Lachaise. Mais il n’est plus dedans depuis qu’on l’a transféré au Panthéon, vous savez, le grand machin avec un dôme, sur la Rive gauche, à côté du square Paul-Langevin — et dans lequel on trouve aussi Paul Langevin, d’ailleurs.

Voilà, en gros, à quoi me fait penser ma carte postale quand je suis chez moi, sur la place-qu’on-appellera-comme-on-voudra.

Les abonnés au téléphone

À une époque (par exemple en 1929), lorsqu’on demandait à l’opératrice du téléphone à parler à Élysée 03-44, on tombait sur Picasso. Ça m’amuse de penser qu’à cette époque (1929, c’est la date de cet Annuaire officiel des abonnés au téléphone de la région de Paris), on pouvait être très célèbre et figurer dans l’annuaire, bêtement. N’importe qui entrait dans un café, demandait la cabine téléphonique et l’annuaire, et passait un coup de fil à une personnalité admirée.

Remarquez, je n’aurais pas spécialement eu envie d’appeler Picasso. C’était pour l’exemple.

À une autre époque (plus récente), j’étais étudiant et je faisais ce truc sur la rue Vilin. J’avais passé des heures à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, à consulter des annuaires : ceux où les abonnés sont classés par rues. Le plaisir était comparable à celui que j’éprouve en me promenant dans un plan, et en particulier dans un plan de Paris.

Le piéton de Paris, Léon-Paul Fargue, est dans mon annuaire lui aussi. Il le dit lui-même dans son livre, qu’il habite ce quartier-là : trouver son adresse n’est pas une nouvelle étonnante. Mais savait-on (savais-je, moi ?) qu’il était joignable par téléphone à Nord 01-38 ? Je le sais, maintenant.

André Gide (avenue des Sycomores, 18 bis) répondait à Auteuil 04-55. Gaston Gallimard (rue Saint-Lazare, 79) à Louvre 48-22. André Breton (rue Fontaine, 42) à Trinité 38-18. Il y a un docteur Destouches dans le 18e (Marcadet 57-82), mais il ne s’appelle pas Louis-Ferdinand. Contre toute attente, Aragon, Cocteau et Colette ne sont pas abonnés au téléphone. Ou alors, ils sont sur « liste rouge » (cela existait-il, à l’époque ?). Je ne trouve pas non plus Henri Calet (avec qui j’aime tant me promener dans Paris) : il n’avait sûrement pas les moyens de s’équiper d’un tel appareil — le téléphone, c’est un truc de riches. L’Hôtel du Nord est introuvable : ni au nom de l’hôtel, ni à celui de Dabit, ni au classement par rues (quai de Jemmapes, 102) : un établissement de pauvre standing pouvait bien s’en passer, il faut croire. Par contre, si je ne trouve pas Proust non plus (qui aurait eu les moyens, lui, de s’abonner), ce n’est pas étonnant : c’est parce qu’il était déjà mort.

Que sont-ils devenus ? Je veux parler des numéros (en ce qui concerne les gens, on le sait déjà). Je suppose qu’ils ont été réattribués — NORd 01-38, autrement dit 607 01-38, est probablement aujourd’hui 01 46 07 01 38 — à des abonnés qui n’ont même pas idée que leur numéro a servi autrefois à converser avec des personnes illustres. Et qui, probablement, s’en fichent pas mal.

Contre l’oubli

C’était en décembre, je découvrais Les Murs de Fresnes, ce livre extraordinaire d’Henri Calet dans lequel, à la Libération, il reportait les inscriptions laissées par les prisonniers sur les murs de leur cellule à la prison de Fresnes. C’est méticuleux et plein d’empathie, parce que c’est Henri Calet, et c’est un récit terrifiant ; et c’est une entreprise tellement belle, parce qu’elle cherche à combattre l’oubli — il y a un autre livre de Calet que je n’ai pas lu, et qui s’intitule Contre l’oubli. Je prends tout de même ce titre à mon compte.

Dans ce livre, on rencontre Jean Vaudal, écrivain et résistant. Tombé tout à fait dans l’oubli. Calet, dont j’aime les « beaux livres », « estime sa personne ». Alors je cherche à le connaître, pour l’estimer à mon tour.

En mars, je lis Le Tableau noir, parce que c’est le premier livre de Jean Vaudal que je trouve. Comme ça, par curiosité. Et je fais connaissance avec une voix qui, aussitôt, me parle comme un ami. Qui me dit des choses que j’éprouve profondément ; qui résonnent avec des sentiments lointains qui, depuis peu, m’habitent à nouveau. Des phrases que j’ai envie, en même temps que je les lis, de les écrire pour les reprendre à mon compte.

Alors que le jeune narrateur vient d’être frappé par la mort de son oncle, qu’il surnomme Grognon et qui est comme son père adoptif, il reçoit une lettre dont l’enveloppe porte son nom. Je lis :

« Je n’avais jamais reçu de lettre et, M. Levavasseur, c’était Grognon. Je gardais l’enveloppe à la main sans oser l’ouvrir, non que je cédasse à l’enfantillage de me croire indiscret, non, mais l’événement lui-même me paraissait atrocement indiscret. Il m’obligeait à ne plus douter de ceci : plus personne au monde ne me donnerait mon véritable nom, plus personne ne m’appelait Fiston. J’étais devenu M. Levavasseur. »

Inutile que je l’explique ici : j’aurais aimé écrire exactement cela. Alors, je l’ai recopié dans mon carnet, dans un café (il pleuvait des cordes, je me rappelle). À la fin du livre — comme si je n’étais pas assez retourné comme ça —, je lis :

J’en reste muet (quand on n’a pas de voix, la lecture et l’écriture peuvent être bien utiles). Je veux connaître l’homme qui a écrit cela.

Je lis ensuite son premier roman : Un démon secret. J’ai aimé ce livre aussi. J’en ai publié un extrait ici, sur ce blog : des phrases que j’aimerais écrire et reprendre à mon compte, à nouveau.

Mais — quelle tristesse ! — l’exemplaire que j’ai en mains est dédicacé par l’auteur, à un certain Georges Aubert (qui est-il ? peut-être lui, ou bien lui ?) qui n’a même pas ouvert le livre : les pages n’étaient pas coupées. Peut-être cet exemplaire était-il l’un de ces services de presse que personne ne lit. Et depuis (quatre-vingt ans sont passés), personne n’a eu ne serait-ce que l’idée de couper les pages de ce livre. J’ai eu de la peine pour l’auteur qu’on a négligé, puis oublié. On écrit des livres, on écrit son nom sur les pages du livre ; on écrit son nom sur les murs. Pas tout à fait en vain, tout de même.

J’ai fait quelques recherches sur lui : on trouve plus d’informations sur sa mort que sur sa vie. En fouillant sur Gallica, sur Google books et ailleurs, j’ai appris qu’il portait un autre nom, à l’état civil, et qu’une rue d’Enghien porte ce nom-là (« boulevard Hippolyte-Pinaud »), plutôt que son nom d’écrivain (au Panthéon, sur le mur des écrivains morts pour la France, c’est pourtant bien « Jean Vaudal » qu’on a inscrit). N’est-ce pas curieux ? J’ai une sorte de passion pour les noms de rues : en voilà un qui n’est pas banal.

J’ai compilé les informations que j’ai trouvées dans une notice, que j’ai publiée ici, pour qu’il soit un peu moins oublié.