Antonin Crenn

Tag: Les librairies

« Nous savons ce que nous voulions dire »

« Que fais-tu ici ?
— Je cherche Paludes pour te l’offrir. »

Je suis tombé sur G. dans le rayon littérature de Gibert, par hasard. Alors on est restés ensemble. Je l’ai accompagné au rayon poche pour trouver mon cadeau qui n’était, de toute façon, pas une surprise, parce qu’il m’avait prévenu :

« Je vais t’offrir Paludes.
— Mais pourquoi ?
— Parce que c’est un livre pour les écrivains qui écrivent. »

Et G. sait de quoi il parle, en étant un lui-même. On va boire un verre rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Là, devant ma bière, je lui explique où j’en suis dans Les présents : il me semble que les choses dont j’avais prévu de parler, avant de l’écrire, sont effectivement présentes dans mon manuscrit, mais qu’il y a aussi d’autres choses dedans, en plus, que je vois seulement maintenant – si c’est un roman d’apprentissage, alors mon personnage apprend, et moi aussi à son côté : et c’est cela qui peut devenir le vrai sujet du texte. Non pas les choses que je voulais y mettre (et qui y sont), mais plutôt les choses qui finalement y sont aussi et surtout. Il comprend ça très bien, G.

Et le lendemain, je commence Paludes, et au début de Paludes il y a ceci, qui dit exactement (et en mieux) ce que je viens d’expliquer : « Si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. »

André Gide, Paludes

La toute première phrase contient tellement : « Avant d’expliquer aux autres mon livre, j’attends que d’autres me l’expliquent ». Mais oui. C’est évident, mille fois évident : je n’ai commencé à comprendre ce que j’avais écrit que peu à peu, à chaque étape : quand je l’ai fait lire à J.-E., puis quand j’en ai discuté avec Pascale ou avec Guillaume, puis quand les textes sont devenus des livres, quand des gens les ont lus et en ont parlé avec moi. Je reçois, ce même jour de Paludes, un message d’une lectrice rencontrée à Lourdes il y a deux mois, qui me dit qu’elle garde de cette soirée un souvenir aussi vif que moi. Sait-elle seulement qu’elle a contribué à me faire comprendre ce que j’écrivais ?

Un autre truc que je fais en ce moment dans Les présents : je précise le rôle de chaque personnage, qui s’est construit de manière intuitive, mais que j’ai compris seulement en parlant avec Guillaume. Je ne suis pas en train de dire qu’il m’a expliqué cela lui-même, mais plutôt que parler avec lui m’a fait le comprendre – c’est plus intéressant ainsi. Théo comme une sorte de Perceval qui n’ose pas toucher l’objet de sa quête quand il l’a sous les yeux. Le père, du côté de la fiction. L’ami, du côté du savoir exact. Le gars du bistrot qui est le même que l’ami. Édouard, l’aiguillage. Les deux petites vieilles, qui ouvrent et ferment le cycle. Maintenant que je sais cela, je me sens plus fort.

Je lis Paludes et, le soir, j’en parle à L. aux Souffleurs, où il faut parler fort pour s’entendre. L. a fini d’écrire son roman. Il se sent orphelin, dit-il. Il y a mis ce qu’il devait y mettre, dans son texte, et sûrement plus. Mais, aussi, un peu moins – dit-il. « Nous savons ce que nous voulions dire », certes, et L. voulait peut-être en dire trop ; pendant qu’il écrivait, il a atteint un mur qu’il n’a pas franchi. Probablement parce que son œuf était plein – dans Paludes, le livre qu’on écrit est un œuf : il est plein, on ne peut plus rien y ajouter. Puisqu’il reste encore à L. des choses à dire, alors, il pourra les mettre dans un autre œuf. Et il se sent moins orphelin, d’un coup, parce qu’il a encore beaucoup à écrire. Et des œufs à couver.

Quelque chose qui me dépasse

Quand on descend en ville depuis la gare, le premier grand hôtel qu’on trouve au bord de la route est abandonné depuis belle lurette : une piscine, vide, est le repaire de gigantesques plantes farouches, qui poussent à même le béton. C’est beau.

Mais, ensuite, Lourdes ce n’est plus du tout comme ça. C’est plus sage. C’est même, par moment, franchement toc. La grande basilique plantée au-dessus de la grotte (avec des mosaïques pseudo-byzantines), Guillaume trouve qu’elle aurait sa place dans un jeu vidéo, ou dans le Seigneur des anneaux. On tourne de cent quatre-vingts degrés et, devant ces autres bâtiments, il dit : « on se croirait en banlieue parisienne » (et c’est vrai que ça a un genre des Étoiles d’Ivry ou de Saint-Denis, en moins bien). Mais, en vrai, le monument qui vaut vraiment le coup à Lourdes, c’est la basilique souterraine. À condition d’aimer le brutalisme, bien sûr (et j’aime ça, moi).

Impressionnant, de trouver cette chose immense, enfouie au bord de la rivière. On n’est pas loin du surnaturel.

Tout autour de la ville, c’est la montagne. Je dis au patron de l’hôtel combien j’aime la vue depuis ma fenêtre et, pour la lui décrire (lui rappelant laquelle est ma chambre, et vers où elle est orientée), je lui dis que je vois la montagne au loin et, devant, le cimetière. Alors, il croit que je me moque — comment lui expliquer que ça ne me déplaît pas, à moi, le cimetière (sans passer pour un tordu) ? Le mieux est de changer de sujet. Le truc incroyable, c’est qu’il a lu les livres de Guillaume, même ceux qu’il a écrits il y a dix ans. On ne tombe pas tous les jours dans un hôtel pareil.

Mais, la chose vraiment impressionnante, surnaturelle, incroyable, elle arrive le soir. À la librairie Le Square. Les lecteurs, les lectrices sont là, invités par Julie et Stéphane. On parle de nos livres. Avec intérêt, avec enthousiasme. Une dame nous dit, à Guillaume en même temps qu’à moi, combien elle a été émue par nos livres. À moi, elle dit comme L’épaisseur du trait a été une lecture importante pour elle. Et moi, qui ai tellement l’impression, dans ce livre, de n’avoir parlé que de mes sentiments, que des petits choses qui tournent dans ma petite tête, je trouve magique de rencontrer cette femme qui s’est sentie concernée par mes mots, mes phrases. Elle a parlé de « douceur », de « délicatesse ». Souvent, je fais le malin, quand j’écris sur le blog, mais là, ce soir, je vous le dis sincèrement, les yeux dans les yeux. Je suis tout nu, j’arrête de frimer. Je ne fais pas le modeste, je vous le dis comme je le ressens : à la librairie, tout à l’heure, j’étais très ému. J’ai eu envie d’y croire, et de faire confiance à cette dame : parce que ce qu’elle m’a dit, finalement, c’est que j’ai réussi à écrire quelque chose qui me dépasse, qui est un peu plus grand que moi. De la littérature, quoi. Et c’est beau d’entendre ça.

De la chance

Je me suis levé à cinq heures et, déjà, le ciel pâlissait : c’est parce que c’est l’été. Le plus souvent, on n’a pas l’occasion de le savoir, que le soleil se lève si tôt. Dans la rue de la Roquette, des gens finissent tranquillement leur nuit (l’un dit, en sortant d’un bar : « j’ai envie de rentrer chez moi en trottinette », mais sera-t-il en état de le faire ? Non).

À Montparnasse, je prends le train pour Lourdes, avec Guillaume. Nous sommes invités ce soir à la librairie Le Square pour parler de nos livres et rencontrer des gens qui s’intéressent à ce qu’on écrit. Pour participer à ce petit miracle qui se produit à chaque fois qu’un livre trouve son lecteur.

J’ai de la chance. Peut-être que je le mérite, aussi ; mais d’autres le méritent aussi et n’ont pas cette chance. Alors, j’ai de la chance.

Dans le documentaire que j’ai vu sur Lourdes avec J.-E. la semaine dernière, une femme qui venait là en pèlerinage disait qu’elle n’attendait pas le miracle. Elle disait : « pourquoi ça tomberait sur moi, alors qu’on est des millions à venir ici ? Une chance sur des millions… c’est comme de gagner au loto ».

Hier soir avec J.-E., J. et S., dans ce restaurant de la Nation, face aux colonnes du Trône, la serveuse qui se marre a chaque fois qu’on lui adresse la parole (on commande trois burgers végétariens et une salade : elle éclate de rire : on ne saura jamais pourquoi). Elle nous dit qu’elle voudrait gagner à l’Euromillions pour changer de vie, arrêter ce travail. Je lui propose de jouer les numéros de notre addition, l’idée lui plait, elle les note scrupuleusement. J.-E. lui dit « on revient demain soir pour votre pot de départ », elle nous promet du champagne si elle gagne. Elle se marre.

Je n’y serai pas, « demain soir », puisque c’est ce soir  — et que je serai à Lourdes. Je ne saurai donc pas si elle a eu de la chance. Précisément parce que c’est moi qui en ai, ce soir, d’être à la librairie pour parler de mes livres.

Je me souviens de Charybde

Je me souviens qu’il y avait du monde chez Charybde le 24 octobre, pour la sortie du Héros et les autres. Je me souviens de mon émotion. Je me souviens d’avoir trouvé que la conversation avec Hugues était riche, comme toujours chez Charybde. Je ne me souvenais pas, par contre, de ce que j’avais dit précisément. Heureusement, il y a les précieuses archives sonores de la librairie : on peut (ré)entendre ma voix et celle d’Hugues, ici et ci-dessous.

C’était hier soir aux Mots à la bouche

J’avais le trac, et puis j’ai vu arriver quelques têtes connues (les amis fidèles), moins connues (« les amis de mes amis… », n’est-ce pas ?), pas connues du tout (oh ! faire des rencontres !). D’un coup, ça allait mieux. Il faut dire que l’accueil des libraires est royal : Sébastien et Nicolas ont lu mes livres et les ont aimés (que demander de plus ?). Il y avait du monde un peu partout entre les tables et les bouquins, c’était dense comme doivent l’être les moments chaleureux. On a parlé de L’épaisseur du trait. Beaucoup de mots ont été prononcés : j’ai aimé quand on a dit « plaisir », et aussi « délicatesse ». Il y a des gens que j’ai à peine vus. Ça passe vite et pourtant il y a tellement d’émotions mélangées (comment fait-on entrer tout ça dans un moment si court et dans un espace si petit ?).

Les photos sont de Juline, de Vincent, de Guillaume. C’était hier soir aux Mots à la bouche, à Paris.

C’est jeudi au 6, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie

Jeudi à 19 heures, on vous présente L’épaisseur du trait, on papote un peu de mes livres (et d’autre chose si vous voulez), on boit un verre ensemble : c’est la librairie Les Mots à la Bouche qui m’accueille (merci !).

Vous viendrez ?

La librairie est au 6, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie à Paris 4. C’est là (je vous montre sur le plan). À peu de chose près (genre, quatre millimètres), on tombait juste dans la pliure. Ouf ! On l’a échappé belle.

Il est paru

Ça y est. L’épaisseur du trait. Il est disponible en librairie, il va être lu. Drôle de sentiment. Alors que je continue de me demander si ça valait le coup de me donner du mal pour que cette pauvre chose devienne un livre (en alternance avec des moments où, au contraire, je me demande si c’est bien moi qui ai écrit ces mots-là qui, je l’avoue, me plaisent quand je les lis), des lecteurs vont maintenant s’en emparer (je l’espère) et éprouver d’autres émotions encore (pourvu, oui, qu’ils éprouvent quelque chose plutôt que rien…). La première critique est parue jeudi sur le blog de La Viduité. Elle me laisse croire que ce que j’ai écrit vaut le coup. Ça fait du bien de le lire (ici). J’en cite trois passages :

« Au creux d’une langue limpide, d’une patine presque intemporelle, Antonin Crenn écrit un roman léger, profond comme les interstices ouverts par cette lente découverte d’un espace à soi qui nous est conté. […]

Un des charmes tenaces de ce bref roman est sa feinte et gracieuse naïveté. J’allais dire que l’auteur nous plonge dans la peau de cet Alexandre, lycéen de 19 ans, en rupture et enfermé dans son irréalité. Mais, et c’est-là sans doute que L’épaisseur du trait se révèle profondément contemporain, il faudrait mieux parler de l’étonnante aisance de Crenn à nous en faire miroiter les images constitutives. En premier lieu, le décor. Un quartier réellement habité. À l’arpenter, sur plan, avec l’auteur, il nous semble soudain intimement le connaître, en voir surtout chacun des reflets et autres transparences vitrées comme si en tout instant elles renvoyaient « une réflexion un peu voilée, assombrie, maladroitement altérée par le double vitrage qui mélangeait deux images identiques, légèrement décalées. » Une question de lumière, celle du mois d’avril urbain, celle d’un éblouissement léger, passager, derrière une vitre quand on ose, et pour cause, pas sortir. […]

Fuite impromptue aux allures de basculement, L’épaisseur du trait sait nous surprendre, se dépayser pour trouver sens et hauteur de cette appréhension spatiale. Au risque de paraître un peu idiot, il m’a fallut taper cette phrase pour comprendre le vrai vide exhibé par ce roman : le temps, humaine panique, s’en absente radicalement. »

Dans l’ordre, je reprends. D’abord, il y a moi tout seul. Puis, il y a moi qui essaie de comprendre ce que j’ai écrit (pour en parler, le faire sortir de moi). Puis, l’éditeur qui m’a aidé à y voir plus clair. Et maintenant, ce sont les lecteurs qui vont y voir autre chose encore. Tout sera un peu différent à chaque fois, et tout sera vrai à la fois.

Venez, jeudi 17 janvier, aux Mots à la bouche (6, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie à Paris 4e) à 19 heures. Je présenterai le livre avec Guillaume, on parlera un peu, on boira à la santé de tous.

Vous pouvez aussi commander le livre chez votre libraire ou sur le site de publie.net.

Il y a Longtemps

Dans le 19e, il y a Longtemps (la librairie). C’était vendredi soir : merci d’être venus !

Juline a pris ces photos exprès pour que je puisse frimer le lendemain : donc, les voici. Les libraires avaient préparé une vitrine tout en bleu pour le Héros – moi, j’étais en rouge, alors on me voit bien… Merci pour l’accueil, pour les rencontres, pour les verres bus ensemble.