Antonin Crenn

Tag: Les enfants

En pleine fiction

On était dedans jusqu’au cou : toute la journée, on a navigué en pleine fiction.

Je commence par la fin : hier soir, c’était à Saint-Juire que ça se passait : la restitution publique des ateliers d’écriture. J’étais content comme tout de découvrir les textes terminés par les enfants de Saint-Martin-Lars car, pour certains, je n’en connaissais pas la fin (et il y en a des gratinées, je vous le dis). Ils s’étaient entraînés à lire à voix haute (pas évident, devant tout le monde), alors on s’est laissés porter par leur lecture pour découvrir des lieux réels (les lieux qu’ils ont choisis), basculant, d’un coup, dans la fiction totale (on a bien rigolé quand Wonder Woman achète une maison au village, sans savoir qu’elle aura pour voisins ses collègues super-héros). Après eux, les grands (les participants d’un autre atelier, que j’ai animé à Thiré) se sont prêtés au jeu à leur tour (sous le plafond à la française, devant le portrait de Clemenceau), nous prenant par la main à travers champs et à travers les époques.

Je venais de passer l’après-midi à Thiré, à visiter un domaine complètement fou, qui m’avait déjà plongé dans un monde parallèle. Le jardin et les propriétés de la fondation des Arts florissants William Christie, c’est un parc aristocratique créé de toute pièce autour d’un logis de ferme (une très belle bâtisse, certes, mais pas un château) : des maisons de village, des bâtiments agricoles transformés d’un coup de baguette magique en un décor magique et luxuriant, délicat et — on peut le dire — délirant. C’est une expérience fascinante, la déambulation dans cette œuvre d’art vivante, peuplée de libellules et de papillons. Un homme s’est installé là un jour, en disant : ces champs, ces vieux murs, deviendront mon jardin extraordinaire et les décors de ma musique. Et voilà. Juste un exemple : une pauvre grange, démontée et remontée pierre par pierre, dont la charpente toute neuve est couverte de tuiles anciennes, paraît n’avoir pas changé depuis des siècles ; seul un clocheton inutile, rustique et raffiné à la fois, est l’indice que cette grange n’est pas qu’une grange, mais une œuvre d’art, une fiction.

Voilà, j’avais encore ces images-là dans la tête quand j’écoutais les mômes (et les grandes personnes) lire leurs histoires. Et, autre chose que je n’ai pas dite (mais vous l’aviez deviné, puisque je radote) : tout ça se passait dans la petite mairie de ce village, Saint-Juire, décor de cinéma. Et les mots qui ont été le plus souvent prononcés, c’était sûrement « arbre » (trois textes, au moins, faisaient jouer un rôle capital aux arbres), « mairie » (parce qu’on a rendu hommage au lieu qui nous accueillait) et « médiathèque » (parce que c’est elle qui m’emploie, ne l’oublions pas). À force d’appeler ces mots, on prenait le risque de voir débarquer Arielle Dombasle à tout moment — je m’y croyais, je n’en aurais pas été étonné le moins du monde… au point où j’en étais.

Sages comme des images dans le journal

Là, le but du jeu était : « faire semblant d’être des enfants sages pendant que le photographe de Ouest France est dans la classe ». Ils sont très forts en mime, les gosses de Saint-Martin-Lars !

Voilà, grâce au journal, vous connaissez maintenant les bonnes bouilles des élèves dont je parle sur ce blog, ici et . Vous pourrez les rencontrer en vrai, vous aussi, à Saint-Juire, mardi prochain à 18h30.

Se laisser surprendre

Troisième et dernière séance à Saint-Martin-Lars-pour-les-intimes (Saint-Martin-Lars-en-Sainte-Hermine pour les officiels) : cette fois, je n’ai pas eu besoin de me lever aux aurores, parce que je suis venu en début d’après-midi.

Puisque je ne vous cache rien, voilà : juste avant, j’ai déjeuné en excellente compagnie, au restaurant de Saint-Juire. Je n’ai pris qu’un verre de Mareuil, afin d’avoir toute ma tête devant les élèves, mais je me suis régalé avec tout le reste. Une bonne adresse. Tellement bonne, que l’un de mes compagnons de table m’a dit y avoir déjeuné avec Arielle Dombasle (rapport au film de Rohmer, évidemment) : quant à savoir si elle était assise sur le même siège que moi, ah, on ne le saura pas. On laissera libre cours à son imagination. Fin de l’intermède gastronomique et cinématographique.

Je suis venu l’après-midi, donc, pour changer nos habitudes. Surprise ! On prend très vite des habitudes. La preuve : une petite fille de l’autre classe m’a dit : « tout à l’heure, quand on sera dehors, on te verra te promener » — parce que les autres fois, qui étaient des vendredis matins, quand j’avais fini l’atelier d’écriture avec les grands, je faisais un tour au village (au plan d’eau, par exemple, ou au-delà, vers le château) et je tombais sur les petits, guidés par leur instituteur, en pleine visite pédagogique. Une habitude, déjà.

Voilà, les histoires des enfants ont pris forme. Chacun a trouvé — il me semble — l’enjeu de son texte : le défi qu’il devait relever soi-même, qui est différent de celui de la voisine ou du voisin. Pour surprendre le lecteur, en fonction de la promesse qui lui a été faite dans le titre de l’histoire. Quelques défis : raconter deux fois la même histoire avec deux points de vue (celui de l’homme, celui de l’extraterrestre) ; faire croire au lecteur que l’histoire se terminera bien, puis lui montrer le contraire (pardon pour le spoiler, mais je vous le dis : les animaux n’utiliseront pas leurs pouvoirs pour éviter que l’arbre soit abattu) ; écrire le texte à la première personne, pour éviter de désigner et de décrire le personnage, afin que le lecteur comprenne seulement à la fin à qui il avait affaire.

Ils sont vivants, ces enfants : ça saute dans tous les sens (je parle des idées dans leurs têtes, mais pas seulement, je me comprends). Ils me surprennent. Ils s’éparpillent et puis, hop, d’un coup ils ont trouvé ce qu’ils voulaient, et ils écrivent. Ils vont encore m’étonner, je l’espère, lorsqu’ils présenteront leurs créations au public. Ils liront ; ils exposeront leurs textes et leurs dessins ; ils danseront, qui sait ? Tout est possible. Je leur ai dit : étonnez-moi.

Ça se passera le mardi 21 mai, à la mairie de Saint-Juire (et là, eh bien, vous comprenez que ma digression du début n’était pas innocente).

De la mécanique (et du plaisir de lire, et du plaisir d’écrire)

Pourquoi ça me plaît tellement, ces ateliers d’écriture avec les enfants : parce qu’ils m’étonnent. Parce qu’ils m’apprennent plein de trucs.

Hier, c’était la troisième et dernière séance à l’Île-d’Elle : celle pendant laquelle nous devons absolument boucler toutes les histoires, c’est-à-dire : être certains de comment elles se terminent, du titre qu’elles porteront, de comment elles doivent être écrites. S’il reste quelques détails à peaufiner, bon, ils continueront sans moi… mais je serais trop déçu de ne pas les accompagner jusqu’au bout, dans les choix importants qu’ils doivent faire pendant l’écriture — pendant les choix proprement littéraires.

Ils ont réussi à terminer. Bravo. Et voici ce qu’ils m’ont appris.

Un groupe a écrit une histoire qui respecte scrupuleusement le schéma narratif (que je ne leur ai pas expliqué, mais qu’ils ont peut-être vu en classe, ou alors qu’ils ont suivi intuitivement) : une situation initiale, un élément perturbateur, et tout ça. Et on se laisse prendre, on suit les péripéties avec impatience. Un autre groupe, à l’inverse, a fait quelque chose qui n’a aucun rapport avec ce genre de structure, un texte qui a certes une fin mais pas de chute, une sorte d’évocation poétique : et c’est vachement bien aussi. Un troisième groupe a exploité à fond la notion de point de vue du personnage, en choisissant d’écrire sur un lieu dans lequel il n’y a aucun personnage : du coup, c’est l’arbre qui parle. Un arbre centenaire, qui parle avec la langue qui convient à ce personnage et à cette histoire. Un autre groupe, encore, a joué avec cette idée de point de vue, en racontant deux fois la même histoire, du côté de chacun des deux protagonistes successivement : la difficulté, c’est qu’ils ont réussi à partager les émotions de leurs personnages sans les faire parler, en les décrivant à la troisième personne. Fortiches. Enfin, un groupe a inventé une histoire loufoque, absurde, qui semble n’avoir ni queue ni tête et qui, pourtant, retombe sur ses pattes ; parce qu’ils ont compris que la crédibilité dans la fiction répondait à une logique différente de celle de la vraie vie : on a le droit d’inventer n’importe quoi, à condition que ça ait un sens par rapport à la logique interne du récit.

Je parle technique — pardon, c’est assommant. Je pense très peu technique, moi, quand j’écris. Et je ne leur ai pas parlé technique à eux non plus, en début d’atelier. C’est seulement en approchant de la fin que je prends conscience des ressorts, du squelette, de la mécanique à l’œuvre dans leurs manières de raconter. Alors, à ce moment, je leur parle de ces choses-là, pour qu’ils prennent conscience eux aussi de ce qu’ils ont fait. Qu’ils comprennent que leurs petites histoires, ce n’est pas rien.

Autre chose, que je n’ai pas dite : on s’amuse drôlement, en lisant ces histoires. Vous verrez, si vous avez la possibilité de les voir, une fois qu’elles seront récrites « au propre », illustrées et exposées sur des grands formats, au CDI du collège d’abord, à la médiathèque de l’Île-d’Elle ensuite.

Une dernière chose, encore : un garçon de l’école m’a montré un texte qu’il a écrit chez lui, pour le plaisir. Je l’ai lu. Je l’ai beaucoup aimé.

Quand on arrive dans les villages

Les villages, c’est assez différent des villes. Par exemple, il n’y a pas d’immeubles, mais des maisons : la plupart des gens n’ont pas de voisins du dessus ou du dessous. Les maisons sont alignées le long d’une rue, qu’on appelle parfois simplement la rue, s’il n’en existe pas d’autre. Entre les maisons s’intercalent d’autres bâtiments : des granges ; ou des espaces non bâtis : des prés. Enfin, la plupart des gens des villages ne vivent pas, en fait, au village, mais dans des écarts, des hameaux, des lieux-dits.

Voilà ce que je me dis en arrivant à Saint-Martin-Lars-en-Sainte-Hermine — une jolie commune dont il faut plus de temps pour prononcer le nom que pour la traverser (on disait ça, quand j’étais petit, à propos de Goudelancourt-lès-Pierrepont où je passais mes vacances). Moi qui suis un voyageur venu d’ailleurs, j’ai observé le lieu ainsi.

Ce matin, à l’école de Saint-Martin (appelons-nous par nos diminutifs, maintenant que nous nous connaissons), j’ai proposé aux enfants de faire précisément cela : après qu’un élève a dessiné le lieu que lui décrivait son camarade, un troisième décrit le lieu tel que représenté par le dessin, comme s’il était un voyageur venu d’ailleurs, c’est-à-dire comme s’il n’avait aucun savoir préalable quant à cet endroit, s’il ne savait pas à quoi sert une maison, ni ce qu’est un cheval. « Quand on arrive dans ce lieu, on voit… » Ils ont joué le jeu, ils ont écrit des choses chouettes.

Ah, je ne vous ai pas dit : à Saint-Martin, il existe un lieu-dit qui s’appelle les Villages. Le panneau de la photo pointe vers là, naturellement.

Il n’y a pas de grande différence (Rosnay, troisième)

Quand les enfants me demandent « comment je suis devenu écrivain » et que je leur réponds que la question pourrait être, plus justement, « comment je le suis resté », je suis sincère : c’est vraiment ce que je ressens. Il n’y a pas de grande différence entre ce que je fais aujourd’hui et ce que je faisais il y a vingt-cinq ans, quand je dessinais des trucs compliqués que j’expliquais à mes parents, pour leur raconter l’histoire que j’avais en tête. Tous les enfants font pareil. Il y a une différence bien plus grande, par contre, entre moi et cette sorte d’adultes qui, un jour, cessent de dessiner, d’écrire, d’inventer, de créer, de s’exprimer. Avec des adolescents, parfois, on est déjà presque passé de l’autre côté, et il faut souffler sur la flamme pour la raviver. Il y a des gens qui font ça formidablement, entretenir la petite étincelle : des profs qui y croient — et leurs élèves ont de la chance. Je crois que c’est aussi pour ça que le courant est bien passé entre moi et les gosses de l’école de Rosnay (et je dis exprès « les gosses », parce qu’ils ont lu mon autre billet dans lequel je disais « les gosses » et qu’ils ont tiqué : « on est des gosses, nous ? » — eh bien oui, je persiste et je signe : vous êtes des gosses, et même de chouettes gosses !)

Il n’y a pas tant de différence, alors, entre ce qu’ils ont fait pendant l’atelier et ce que je fais, moi. C’était précisément l’expérience que je voulais mener : le point de départ (un lieu), les outils (la description, le dessin), et l’histoire qui se déroule toute seule : c’est ce que j’aime faire, pour moi, et je voulais l’essayer avec eux. Aujourd’hui, ils ont peaufiné leur histoire en corrigeant, en développant le texte écrit la semaine passée, qu’ils avaient tapé et imprimé (un travail de correction sur épreuve, dirais-je, pour jargonner). On a pu entrer dans la finesse, dans l’écriture véritable. Ils se sont trouvés dans une position que je commence à bien connaître : celle de l’auteur poussé dans ses retranchements par l’éditeur.

À l’une, qui passait subitement, dans sa narration, du passé au présent, j’ai dit ce que m’aurait dit Pascale : « soit tu as une excellente raison de le faire, et c’est une bonne idée ; soit tu n’y tiens pas, et on corrige ». Et en fait, c’était bien, cette rupture de ton, de rythme : on l’a gardée — l’important, c’était d’en prendre conscience : de savoir précisément ce qu’on a écrit et quel sens cela prend par rapport à l’intention littéraire.

À un autre, qui s’était lancé dans un voyage initiatique, j’ai dit ce que m’avait dit Guillaume sur L’épaisseur du trait : « tu promets au lecteur qu’il va se passer quelque chose d’important, puis, à la fin du voyage, le personnage rentre chez lui ; mais sais-tu vraiment ce qui s’est passé pour lui entre-temps ? ce qu’il a appris ? » Ce matin, tout était déjà dans le texte (il n’avait pas écrit n’importe quoi sans raison) : le personnage fait l’expérience d’un sentiment et c’est cela qui le grandit. Il suffisait d’en avoir conscience pour que la fin du texte prît tout son sens, en modifiant presque rien.

À un troisième, j’ai failli faire le coup que m’avaient fait ces éditeurs qui, en refusant L’épaisseur du trait, m’avaient frustré : « il est très bien écrit, ton texte, la langue est belle, c’est agréable et poétique, mais on comprend mal le lien entre les deux parties, qui sont très différentes l’une de l’autre ». Je me suis ressaisi à temps, heureusement, parce que son texte est vachement bien et qu’il ne faut pas qu’il croie le contraire. Il fait miroiter au lecteur un récit épique, puis, brusquement, on bascule dans une évocation poétique et hédoniste du paysage. Une seule phrase, à la fin, donne tout son sens au récit : « ils étaient fiers de leur aventure » — oui, parce qu’il s’agit bien d’une aventure quand même, d’une autre aventure : celle des sens, de la découverte du paysage. C’est cette phrase-là qui contient tout l’enjeu littéraire du texte.

Je pourrais parler des autres aussi, bien sûr, parce qu’ils m’ont tous épatés. Mais ce n’est pas le propos de ce billet : je parle ici seulement de moi (pardon), et de ce que je perçois encore mieux sur ma propre écriture en voyant comment ils écrivent, eux.

C’était la dernière séance d’atelier à Rosnay. Je reviendrai dans quelques semaines pour le partage de ces histoires avec le public (c’est important d’aller au bout du projet, jusqu’à la rencontre du lecteur). À ceux qui étaient déjà tristes de me voir partir (moi aussi, je déteste les séparations), j’ai promis qu’on aurait l’occasion de se faire des adieux déchirants, la prochaine fois.

Paysage surprise

Vous le saviez, vous, que Godzilla vivait caché dans un étang de Vendée ?

Ce matin, deuxième séance d’atelier d’écriture à l’école de Rosnay.

Tentative d’épuisement d’un lieu nellezais

Il y a beaucoup de choses sur la place de l’Île-d’Elle, par exemple : un arbre qui parle et qui craint d’être abattu, un jeune homme timide n’osant pas déclarer sa flamme, un spécialiste des monuments aux morts tombant nez-à-nez avec une vieille connaissance, un cantonnier qui déteste les mômes (et ceux-ci le lui rendant bien), un vieux Japonais se rappelant son enfance grâce au cerisier en fleurs, et bien d’autres choses encore.

La « place » est l’un des lieux nellezais (j’ai cherché : c’est ainsi qu’on nomme les habitants de l’Île-d’Elle) choisis par les élèves de l’école Jacques-Prévert et du collège du Golfe-des-Pictons.

Dans les autres lieux, oh, ils n’ont pas manqué d’imagination non plus. À la table d’orientation, ils ont vu un homme innocent évadé de prison et se nourrissant du fruit de la pêche pendant sa cavale ; et aussi un être minuscule utilisant l’éolienne comme un manège de fête foraine. Près de l’écluse du Gouffre, ils ont installé un groupe de vagabonds, dont l’un vient de gagner au loto ; au même endroit, un jeune père raconte à son fils les promenades qu’il faisait là quand il était lui-même enfant. Dans la briqueterie, on se donne rendez-vous la nuit pour se faire peur. Et l’ancienne gare, alors ? elle est hantée, évidemment : on s’en doutait dès la semaine dernière.

On a commencé d’écrire aujourd’hui les histoires inventées de ces lieux réels. La collection de tout ça, ce sera beau, ce sera drôle.

Neuf ans à Rosnay

J’ai eu l’impression d’arriver à l’école de mes rêves, ce matin — il faut dire qu’il fait très beau aujourd’hui, et que ce détail n’y est pas pour rien. On a grimpé une petite route qui sépare le marais du bocage (les paysages changent, c’est vrai). Au volant : N., l’instituteur. Des vignes, du soleil, on entre au village. Là, tout de suite, c’est l’école de Rosnay. C’est joli comme tout et on voit que l’espace est empli d’une belle atmosphère : les gosses arrivent les uns après les autres, sans traîner les pieds : on dirait même qu’ils sont contents d’être là — la suite des événements m’a confirmé cette intuition. Ils m’accueillent avec chaleur, enthousiasme. Ils me montrent leurs plantations (des petites pousses en godet, arrosées avec amour) et les dessins sur les murs.

Ils m’ont posé des tas de questions sur moi, sur mes livres. J’ai vu que certains étaient épatés quand je leur ai dit que j’étais simplement comme eux : un enfant qui dessine et qui invente des histoires, et qui n’a pas cessé de le faire. Je crois vraiment que ça s’est passé comme ça, je ne raconte pas ça pour faire mon intéressant.

Chaque enfant a choisi un lieu qui lui est cher, situé à Rosnay : il peut s’agir de l’endroit où il vit, ou d’un autre, pourvu qu’il s’y sente bien. Ils vont inventer une histoire à partir de ce lieu. Ils ont hâte. Première étape : ils expliquent leur lieu à un camarade qui ne le connaît pas, et qui le dessine à partir de ce qu’il comprend. Deuxième étape : je les surprends (sans les frustrer, je l’espère) : un troisième enfant découvre le dessin du deuxième, il imagine qu’il parcourt ce lieu, il écrit ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Dans les prochaines séances, chacun reprendra « son » lieu, mais entre temps leur propre récit se sera enrichi du regard que les autres auront porté sur ce lieu. C’est l’idée.

Ils ont quitté l’école contents : non pas seulement contents de la quitter, mais contents d’y avoir passé un bon moment. Et je dis cela sans me donner l’importance que je n’ai pas : je suis sûr qu’ils sont contents comme ça tous les jours. Ça me donne envie d’avoir neuf ans à Rosnay.

Le square

R. et S. sont des enfants, donc ils ne peuvent pas rester tout seuls pendant que leurs parents sont occupés à déménager — plus spécialement, à transférer tous les meubles et les cartons d’un côté à l’autre de la porte de Charenton : à leur nouvelle adresse, R. et S. auront chacun leur chambre. En attendant, c’est moi qui passe la journée avec eux.

On prend un petit déjeuner au café, puis on va au cinéma. On marche un peu en guettant le bus (S., qui a quatre ans, reconnaît vachement bien les numéros, et il sait nous prévenir quand le 64 ou le 26 s’approchent). En attendant la séance, on joue au square d’en face, mais pas longtemps. Le film que j’ai choisi est précisément celui que les copains de R. verront aujourd’hui avec le centre de loisirs : ça tombe bien. Parmi les jolies choses qu’on voit à l’écran, une jeune coccinelle — ou un coccineau, allez savoir — rouge à points noirs tombe amoureuse — ou amoureux — de son semblable ou de son contraire, c’est-à-dire d’une jeune coccinelle ou d’un jeune coccineau à la carapace noire ponctuée de rouge. S. a un peu peur de la mante religieuse : je le comprends.

« Pour déjeuner, vous préférez aller au restaurant ou pique-niquer au square ? — Pique-niquer au square. » Ils n’ont pas des goûts de luxe, ces enfants. On choisit un banc au soleil, entre le kiosque et la statue couverte de mousse de Léon Gambetta. Gambetta pointe du doigt, ce n’est pas poli. Il montre peut-être le soleil de fou qui brille cet après-midi, que nous passons presque entièrement ici, entre le bac à sable et les toboggans. Le quart d’heure qu’on y a passé ce matin n’était qu’un avant-goût. R. me demande si, à mon avis, « les girafes existent ». Je réponds « Non, elles n’existent pas : c’est un coup monté ». Eh ouais, je connais déjà le truc. Les yeux ronds de R. : il est épaté.

Ce dessin témoigne du ciel bleu et du soleil : je ne les ai pas inventés. Le bonhomme à lunettes et à rayures, c’est moi. R. et S. se cachent sous les toboggans, ils se confondent dans la foule des mômes du quartier, ils courent, ils font le tour de la serre. J’apprends qu’il s’agit d’une partie de cache-cache « mobile », dans laquelle on peut changer de cachette autant qu’on veut : ça s’appelle le cache-cache ninja. Pour tout dire, j’ai l’impression que les règles en sont un peu floues.