Antonin Crenn

Tag: Les enfants

Tentative d’épuisement d’un lieu nellezais

Il y a beaucoup de choses sur la place de l’Île-d’Elle, par exemple : un arbre qui parle et qui craint d’être abattu, un jeune homme timide n’osant pas déclarer sa flamme, un spécialiste des monuments aux morts tombant nez-à-nez avec une vieille connaissance, un cantonnier qui déteste les mômes (et ceux-ci le lui rendant bien), un vieux Japonais se rappelant son enfance grâce au cerisier en fleurs, et bien d’autres choses encore.

La « place » est l’un des lieux nellezais (j’ai cherché : c’est ainsi qu’on nomme les habitants de l’Île-d’Elle) choisis par les élèves de l’école Jacques-Prévert et du collège du Golfe-des-Pictons.

Dans les autres lieux, oh, ils n’ont pas manqué d’imagination non plus. À la table d’orientation, ils ont vu un homme innocent évadé de prison et se nourrissant du fruit de la pêche pendant sa cavale ; et aussi un être minuscule utilisant l’éolienne comme un manège de fête foraine. Près de l’écluse du Gouffre, ils ont installé un groupe de vagabonds, dont l’un vient de gagner au loto ; au même endroit, un jeune père raconte à son fils les promenades qu’il faisait là quand il était lui-même enfant. Dans la briqueterie, on se donne rendez-vous la nuit pour se faire peur. Et l’ancienne gare, alors ? elle est hantée, évidemment : on s’en doutait dès la semaine dernière.

On a commencé d’écrire aujourd’hui les histoires inventées de ces lieux réels. La collection de tout ça, ce sera beau, ce sera drôle.

Neuf ans à Rosnay

J’ai eu l’impression d’arriver à l’école de mes rêves, ce matin — il faut dire qu’il fait très beau aujourd’hui, et que ce détail n’y est pas pour rien. On a grimpé une petite route qui sépare le marais du bocage (les paysages changent, c’est vrai). Au volant : N., l’instituteur. Des vignes, du soleil, on entre au village. Là, tout de suite, c’est l’école de Rosnay. C’est joli comme tout et on voit que l’espace est empli d’une belle atmosphère : les gosses arrivent les uns après les autres, sans traîner les pieds : on dirait même qu’ils sont contents d’être là — la suite des événements m’a confirmé cette intuition. Ils m’accueillent avec chaleur, enthousiasme. Ils me montrent leurs plantations (des petites pousses en godet, arrosées avec amour) et les dessins sur les murs.

Ils m’ont posé des tas de questions sur moi, sur mes livres. J’ai vu que certains étaient épatés quand je leur ai dit que j’étais simplement comme eux : un enfant qui dessine et qui invente des histoires, et qui n’a pas cessé de le faire. Je crois vraiment que ça s’est passé comme ça, je ne raconte pas ça pour faire mon intéressant.

Chaque enfant a choisi un lieu qui lui est cher, situé à Rosnay : il peut s’agir de l’endroit où il vit, ou d’un autre, pourvu qu’il s’y sente bien. Ils vont inventer une histoire à partir de ce lieu. Ils ont hâte. Première étape : ils expliquent leur lieu à un camarade qui ne le connaît pas, et qui le dessine à partir de ce qu’il comprend. Deuxième étape : je les surprends (sans les frustrer, je l’espère) : un troisième enfant découvre le dessin du deuxième, il imagine qu’il parcourt ce lieu, il écrit ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Dans les prochaines séances, chacun reprendra « son » lieu, mais entre temps leur propre récit se sera enrichi du regard que les autres auront porté sur ce lieu. C’est l’idée.

Ils ont quitté l’école contents : non pas seulement contents de la quitter, mais contents d’y avoir passé un bon moment. Et je dis cela sans me donner l’importance que je n’ai pas : je suis sûr qu’ils sont contents comme ça tous les jours. Ça me donne envie d’avoir neuf ans à Rosnay.

Le square

R. et S. sont des enfants, donc ils ne peuvent pas rester tout seuls pendant que leurs parents sont occupés à déménager — plus spécialement, à transférer tous les meubles et les cartons d’un côté à l’autre de la porte de Charenton : à leur nouvelle adresse, R. et S. auront chacun leur chambre. En attendant, c’est moi qui passe la journée avec eux.

On prend un petit déjeuner au café, puis on va au cinéma. On marche un peu en guettant le bus (S., qui a quatre ans, reconnaît vachement bien les numéros, et il sait nous prévenir quand le 64 ou le 26 s’approchent). En attendant la séance, on joue au square d’en face, mais pas longtemps. Le film que j’ai choisi est précisément celui que les copains de R. verront aujourd’hui avec le centre de loisirs : ça tombe bien. Parmi les jolies choses qu’on voit à l’écran, une jeune coccinelle — ou un coccineau, allez savoir — rouge à points noirs tombe amoureuse — ou amoureux — de son semblable ou de son contraire, c’est-à-dire d’une jeune coccinelle ou d’un jeune coccineau à la carapace noire ponctuée de rouge. S. a un peu peur de la mante religieuse : je le comprends.

« Pour déjeuner, vous préférez aller au restaurant ou pique-niquer au square ? — Pique-niquer au square. » Ils n’ont pas des goûts de luxe, ces enfants. On choisit un banc au soleil, entre le kiosque et la statue couverte de mousse de Léon Gambetta. Gambetta pointe du doigt, ce n’est pas poli. Il montre peut-être le soleil de fou qui brille cet après-midi, que nous passons presque entièrement ici, entre le bac à sable et les toboggans. Le quart d’heure qu’on y a passé ce matin n’était qu’un avant-goût. R. me demande si, à mon avis, « les girafes existent ». Je réponds « Non, elles n’existent pas : c’est un coup monté ». Eh ouais, je connais déjà le truc. Les yeux ronds de R. : il est épaté.

Ce dessin témoigne du ciel bleu et du soleil : je ne les ai pas inventés. Le bonhomme à lunettes et à rayures, c’est moi. R. et S. se cachent sous les toboggans, ils se confondent dans la foule des mômes du quartier, ils courent, ils font le tour de la serre. J’apprends qu’il s’agit d’une partie de cache-cache « mobile », dans laquelle on peut changer de cachette autant qu’on veut : ça s’appelle le cache-cache ninja. Pour tout dire, j’ai l’impression que les règles en sont un peu floues.

Il a été question de magie

Par trois fois ce week-end, il a été question de magie. D’abord, vendredi soir. On fêtait l’anniversaire de J. : la petite bande était là, qui s’est dispersée peu à peu à mesure que la soirée s’éternisait. Quand les trois heures approchaient, l’enjeu de la discussion est devenu franchement philosophique (disons que le mot a été prononcé au premier degré, ce qui n’arrive pas souvent) : D. a voulu démontrer que sa philosophie était radicalement opposée à la mienne et que, pourtant, nous étions amis, parce qu’il existait une sorte de dénominateur commun entre nos deux conceptions : la croyance en des valeurs communes. Alors, il a fallu que je me définisse en des termes très solennels, du genre : mon éthique est tout à fait athée et ma morale est matérialiste (au sens marxiste) ; je tente d’être rationnel dans mes actes parce que je veux tendre vers un idéal de bien (ce qui n’exclut pas, au contraire, le goût de l’irrationnel dans les sentiments et dans l’art). J’ai dit des trucs un peu comme ça. D., lui, ne croit pas à cette rationalité matérielle : il dit qu’il est mystique. Il croit en ses pensées magiques : s’il souhaite très fort quelque chose, il peut influencer l’avènement de cette chose. Bon. Moi, la magie, ça me laisse froid. Toutefois, il y a un point sur lequel nous sommes d’accord : si D. croit que sa pensée magique a un pouvoir créateur, je considère, moi, que mes actions concrètes sont guidées par ma volonté de tendre vers un idéal — qui, lui, est un pur concept intellectuel (un objet que j’ai donc créé). Au final, d’après D., on peut donc dire que c’est ma pensée (magique ou pas) qui a créé les objets qui peuplent ma vie — les sentiments, d’une part (ce dont je n’ai jamais douté), et les objets matériels, d’autre part, puisque je les ai créés en étant guidé par des concepts qui n’existent que dans ma tête. Notre débat mérite d’être précisé dans un autre contexte (on était fatigués et toutes les bouteilles étaient vides), mais c’était bien de magie qu’il était question, à l’origine.

Ensuite, samedi. Deux enfants des Andes, accompagnés par un tatou et un lama, partent à la recherche d’un fétiche sacré qui leur a été volé. A priori, je m’en fiche pas mal, du fétiche sacré ; pourtant, l’histoire m’a passionné. Parce que les valeurs qui s’incarnent dans cette statuette dorée me sont familières : le respect de la nature, l’harmonie entre les hommes et la nature et entre les hommes entre eux. Alors, d’une certaine manière, ces personnages-là sont animés par des idéaux qui pourraient être les miens : la seule différence c’est que je vais les appeler valeurs ou concepts et qu’ils vont l’appeler Pachamama. Comme le fait D. quand il appelle pensée magique ce que je considère, moi, comme des actions rationnelles. C’est une différence, mais c’est presque un détail. Le film était drôlement bien : on a été le voir avec R. et S., qui sont deux enfants (qui n’étaient pas accompagnés par un tatou et un lama, mais par J.-E. et moi). Pendant la projection, je m’inquiétais de savoir s’ils prenaient plaisir au spectacle : le visage d’un enfant absorbé par les images, scotché à l’écran, pourrait aussi bien ressembler au visage impassible d’un enfant qui se demande ce qu’il fait là et quand va finir ce film bizarre. À la moitié de la séance, R. s’est tourné vers moi et m’a dit : « c’est trop bien » — ouf. J’étais rassuré. Et j’étais heureux. Heureux de partager ce moment avec ces enfants-là. Ça, c’est le genre de magie qui me plaît.

Enfin, en sortant du cinéma, on a rencontré le père Noël au marché Saint-Quentin (le soir, S. dira a ses parents que le père Noël faisait ses courses : en réalité ça ne s’est pas vraiment passé comme ça). Il distribuait des papillotes à des enfants, qui le lui demandaient en faisant semblant d’être timides (R. et S. compris), ainsi que des tickets gagnants à échanger contre des lots (c’est le charcutier avec un bonnet clignotant qui se chargeait de l’échange). Il me semble qu’aucun enfant, même s’il croit au père Noël, ne peut raisonnablement croire que cet individu-là était le père Noël : tout le monde sait bien que c’est un déguisement. Un gars imitant le père Noël qui, lui, existe par ailleurs. Aussi, quel intérêt de se faire photographier avec un type costumé, quand bien même il est sympathique ? C’est plutôt moyen, niveau magie. J’avoue que je n’ai pas vraiment de souvenir de la manière dont j’ai cru à cette fable, à l’époque où j’avais leur âge. Une chose est sûre, en revanche : je me suis prêté au jeu de la photo au moins une fois, et c’est Juline qui m’en a sorti la preuve hier. La photo a été prise il y a bien longtemps (vingt-huit ans ?) et la seule chose magique que je vois là-dedans (non, ce n’est pas mon petit ensemble bleu avec une effigie de marin), c’est que j’étais blond.