Antonin Crenn

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De la tête au pied

À Marina di Campo, premier truc que je fais en descendant du bus : j’avise la fontaine. Je me passe la tête sous l’eau et je dis à J.-E. : « Puisque j’ai des cheveux, ça me permet de stocker de l’eau dedans pour rester au frais ». J’écrivais, hier, que j’aimais cette chaleur, mais je l’aime déjà moins : elle n’est pas tombée pendant la nuit et continue à sévir aujourd’hui. D’habitude, ma tête a le temps de refroidir quand je dors ; là, elle commence à être en surchauffe. Ça tape un peu derrière mon front. Ce n’est pas encore douloureux, mais je me méfie. Je dis à J.-E. : « Si je sens que ça tape trop fort dans mon ciboulot, je te le dis de suite et on ne monte pas jusque là-haut : on s’arrêtera avant que je devienne chiant, promis ». Parce qu’il m’arrive d’être pénible, oui. Là, quand je dis ça, on est au café (je ne sais pas si c’est vérifié scientifiquement, mais j’ai cette croyance que le café est bon pour ce que j’ai) et J.-E. me répond : « Je pourrais te marcher sur le pied, parce que si tu as mal au pied tu ne penseras plus à ta tête ». Ah, c’est pas bête ! Mais, si j’ai mal au pied, on ne grimpera pas ce sentier, non plus. Ça n’arrangera pas notre affaire.

La plage de Marina di Campo : les gens goûtent le soleil sur leur peau, ils s’ébattent dans l’eau (un papa prévient ses petites filles du danger du pesce gambe, le poisson qui mange les jambes : mais en fait, le pesce gambe c’est lui). Vous avez déjà vu, dans la vie normale, des mômes de seize ans qui jouent aux cartes ? Sur une plage, c’est possible. On fait sur une plage la même chose que quand j’étais enfant, et la même chose que quand les vieux d’aujourd’hui étaient enfants avant moi : on est nus ou presque, on goûte les joies simples du corps au soleil, d’avoir une famille ou des amis, de mater les autres corps plus beaux que le sien.

Nous, on décide d’aller un peu plus loin : en direction du Monte Poro, que nous allons gravir (si ma tête va mieux). Un chemin bordé d’oliviers, une bifurcation. Une autre plage, plus sauvage. « Oh ! » On n’hésite pas, on y va.

Il arrive à ce moment ce qui ne devait surtout pas arriver. L’eau est délicieuse, mais les cailloux au sol sont incrustés de coquillages minuscules et tranchants. D’abord, en nageant, c’est la morsure du sel que je sens sur la plante de mon pied. Ensuite, c’est cette ligne parfaite, cinq centimètres rectilignes tracés de rouge : pour le dire franchement, je me dis à ce moment « C’est beau ». Et juste après : « C’est le creux de la plante, celui qui ne touche pas au sol quand on marche » — mais moi j’ai les pieds plats, alors ça ne compte pas : tout mon pied touche par terre quand je marche, y compris cet endroit où la peau est tendre et désormais balafrée.

J.-E. me dit : « Voilà, maintenant tu as mal au pied, tu ne penses plus à ta tête ». Pour l’ascension du Monte Poro, c’est râpé. Mais je suis confiant : demain (disons : après-demain), j’aurai oublié. Qu’est-ce que c’est, au fond, cette blessure ? Rien du tout : une goutte de sang dans la mer Tyrrhénienne.

Le roman et la poésie

Je ne sais pas, parfois, pourquoi on fait la différence entre la poésie et le roman. Moi, je dis que je n’écris pas de poésie (c’est vrai), mais d’autres disent que mes romans ne sont pas de vrais romans (et c’est vrai aussi). J’ai déjà entendu l’expression roman poétique, qui voudrait dire que je ferais de la poésie sans le savoir, à la manière de l’autre avec sa prose. Je pensais à ça, hier, en lisant un roman qui n’en est pas un, dans ce café au coin de la rue des Jardiniers et de la rue de Charenton : je surveillais la sortie de l’école, en face, transformée en centre de loisirs le temps de l’été. Quand R. sort, je lui demande ce qu’il a fait de sa journée (c’est écrit sur la porte, je le sais déjà), puis il me demande ce que j’ai fait, moi. Je lui parle du moment que j’ai passé à la photothèque de Paris historique, l’après-midi, à la recherche (vaine) d’une photo de la rue des Batailles. Je lui explique que, dans les lieux que je connais bien, j’aime bien savoir aussi « ce qu’il y avait avant ». À ce moment-là, on est dans la rue de Wattignies et je me demande ce qu’il perçoit, lui, du haut de ses neuf ans, de l’échelle du temps dans la ville et dans les architectures – je lui dis (en montrant l’immeuble à droite) : il y a cent ans, c’était peut-être pas si différent de ce que c’est maintenant, puis (en lui montrant le côté gauche) : ça, par contre, ça n’existait pas encore. Et il m’explique, lui, que l’appartement où il vit actuellement à Charenton était occupé par un médecin, avant. Il ne sait pas si c’était l’appartement où celui-ci vivait, ou bien le lieu où il travaillait. Ou les deux. Et il imagine alors comment la configuration des lieux permettrait leur usage comme cabinet médical : dans le couloir assez large, il dispose des chaises pour les patients qui attendent leur tour ; au milieu de ce couloir, une porte sépare la partie consultation de la partie habitation ; elle porte un écriteau « privé », mais un patient malpoli veut forcer le passage pour y aller tout de même : il commence à me raconter l’histoire de ce malotru, et la réaction des autres personnages. Je lui dis que c’est exactement ce que je fais, moi, avec mes archives (ce que j’ai l’intention de faire, du moins) : je lis dans un annuaire ou un acte d’état civil le nom et la profession de ceux qui habitaient au 1, rue des Batailles (ces éléments sont attestés, ils sont le point de départ dans le réel, comme le fait que l’appartement de R. ait appartenu à un médecin), mais je ne sais rien d’autre : alors, je l’invente, et ça devient de la fiction. Un roman. Il a bien pigé le truc, R., et il me dit qu’on pourrait faire ça à partir de n’importe quoi. Il a raison. C’est à ce moment qu’on arrive à l’école de la Brèche-aux-Loups (« ils sont chelous, ceux de la Brèche-eu-Loups », dit-il plus tard, pour la rime) où nous attend S., son petit frère.

On prend par la rue des Meuniers : R. me parle du quartier et S. glisse sa main dans la mienne. Juste après la porte de Charenton, sur ce bout d’avenue qui longe le bois face au cimetière Valmy, S. lâche ma main et se met à courir. « Je vais au vent », dit-il. Le vent, je ne connaissais pas : c’est cette grille d’aération du métro. Bien planté sur ses pieds au milieu de la soufflerie, S. se laisse ébouriffer par l’air tiède. Il a ramassé plein de feuilles mortes juste à côté, qui s’envolent en tourbillonnant et montent assez haut pour qu’il ne les voie plus : « jusqu’en haut du ciel ». Il trouve sur l’herbe quelques feuilles encore vertes et, celles-là, ce n’est pas au ciel qu’il les envoie : il les fait s’envoler depuis l’endroit de la grille le plus éloigné du trottoir, et donc plus proche du bois. Elles montent en flèche, presque à la verticale, et viennent se perdre dans les branches. « Je remets les feuilles dans l’arbre », dit-il. Et là, je me dis qu’il a pigé ce que c’était que la poésie, et je me dis même qu’il n’a pas fait ça sans le savoir, comme l’autre avec ses vers ou sa prose : il sait très bien ce qu’il fait, S., et il fait de la poésie si ça lui chante, de la même façon que R. m’a fait un roman une demi-heure plus tôt. Il remet sa petite main (pas très propre) dans la mienne, et R. reprend son rôle de guide : on arrive chez eux, à Charenton. Je remarque que R. disait, plus tôt, « à Charenton » pour dire « à l’école Charenton », c’est-à-dire celle où j’ai été le chercher plus tôt, rue de Charenton à Paris, et qu’il dit maintenant « à Charenton » pour dire « à Charenton-le-Pont », la commune où il habite. Ça, par contre, il ne l’a pas fait exprès. Alors c’est moi qui le dis, et qui conclue ainsi : avec R. et S, hier soir, j’ai été de Charenton à Charenton, en passant par le roman et la poésie.

Ils ne savent même pas que ça existe

À la terrasse de ce café rue Dupetit-Thouars, quasi en face de mon école (et ça ne me rajeunit pas), on a parlé de Saint-Denis. Je rencontrais M. et J.-E. : le duo avec qui je vais travailler là-bas. Non. Ça ne va pas. Je ne peux pas écrire « je rencontrais J.-E. », parce qu’on n’y comprendra rien : quand je nomme les gens par leur initiale, par exemple « R. », ça peut vouloir dire aussi bien R., qui a huit ans et qui habite Charenton, que R., qui en a quarante-et-quelques de plus et qui vit en Californie. Et ça n’a pas d’importance, pour vous : R. ou R., c’est kif-kif. Mais « J.-E. », ça ne peut vouloir dire que J.-E., et personne d’autre, parce qu’il n’existe qu’un seul J.-E. sur cette terre et que, depuis le temps que je partage sa vie, ça semblerait absurde de dire, comme je viens de le faire : « je l’ai rencontré hier ». Car le J.-E. d’hier, c’en est un autre. Il va donc falloir que je lui trouve d’autres initiales, si je veux reparler de lui plus tard. Sinon ça ne marchera pas. Il y a quelque chose en moi qui crie au scandale, si un autre que le mien s’appelle J.-E. aussi. Je réglerai cette question une autre fois.

J’ai donc rencontré, hier, les deux personnes avec qui je travaillerai à Saint-Denis, pour un projet avec les mômes d’une classe de sixième du collège Elsa-Triolet. On est sur la même longueur d’onde, on dirait, c’est-à-dire tout excités par ce projet. Moi, mon rôle : les faire écrire. Ils vont inventer une histoire, on va faire un bouquin ensemble, ça se passera à Saint-Denis. Quant à M. et au prof (pardon, mais je n’ai pas encore trouvé comment le nommer : ça viendra, promis), ils leur ont concocté un programme qui donnerait presque envie de retourner au collège (en vrai, non, parce que les années collège, c’est l’enfer). Des visites, des spectacles, une mobilisation de tout le monde à chaque instant : ils ont une chance de ouf, ces mômes. Ils ne le savent pas encore. C’est ça qui est drôle : on a parlé d’eux, hier, alors qu’ils ne nous connaissent pas ; ils n’ont même encore jamais mis les pieds dans ce collège, si ça se trouve. Et ils ne savent même pas que j’existe.

Alors, pour la peine, j’ai choisi ça pour illustrer ce billet. Un bout de ce plan – un de mes plans à moi, qui ne sait même pas qu’ils vont exister un jour, ces mômes, parce qu’il date de 1961. Vous voyez, Paul Éluard était déjà là, mais Elsa Triolet – qui fait le coin de Paul Éluard (plutôt : dont la rue-qui-porte-son-nom fait le coin de la rue-qui-porte-celui-de-Paul-Éluard, vous aviez compris) – n’existait pas. Alors, le collège Elsa-Triolet, encore moins. Mais, sur ce plan, il y a encore le Croult. Oui, le Croult. Maintenant, c’est la rue Maurice-Thorez, et la rivière passe en dessous. Faut connaître, quoi, on ne peut pas le deviner. Savent-ils seulement que ça existe, le Croult, les mômes de Saint-Denis ? Je suis sûr que non. Voilà sur quelles bases on part, alors : je ne les connais pas, ils ne me connaissent pas. Ils connaissent Saint-Denis mieux que moi, à leur manière, évidemment, mais je sais des trucs qu’ils ne savent pas. Ils ont un prof super, mais ça non plus ils ne le savent pas encore. Et on a parlé d’eux, hier. Voilà, c’est tout – et c’est déjà un bon départ.

Torpilleur, touché

Je ne sais pas exactement ce que ce serait, « écrire pour les mômes ». L’un de mes livres est soi-disant pour les enfants – c’est Les bandits – mais, à l’origine, le texte, je l’avais écrit comme s’il était pour moi. J’imaginais qu’il serait lu par des enfants de mon âge, disons, de vingt-huit ans. Et finalement, il paraît qu’on peut tout piger quand même, avec vingt ans de moins. Tant mieux. Avec Le héros, c’est un peu pareil : je l’ai écrit comme ça me venait. Puis, il est arrivé plusieurs fois que des jeunes (des gens qui ont, genre, la moitié de mon âge) lisent le livre, et l’aiment. Et c’était beau de le savoir. Mais alors… ça voudrait dire quoi, si un jour je décidais d’écrire consciemment, volontairement, pour les mômes ?… Si j’écrivais un « livre jeunesse », comme on dit, en le faisant exprès ? J’en sais rien du tout. Je réfléchis à ça, en ce moment. Assez souvent, même.

Là, par exemple, j’y réfléchis. Et, en même temps, je pense aussi à la configuration du lieu où je me trouve. Aucun rapport entre les deux, a priori. Mais, ça m’arrive souvent de réfléchir à cette autre chose : c’est quoi, ce lieu où je suis ?

Dans ce quartier, où je réside pour la troisième fois, je viens seulement de remarquer (hier) que les rues portaient des noms de lettres. Dans l’ordre alphabétique. C’est-à-dire que, tandis que les avenues (orientées Nord-Sud) sont simplement numérotées, les rues (perpendiculaires aux avenues) sont, quant à elles, nommés par des lettres. Mais oui ! Tout simplement. H, I, J, K, L, etc. Hugo, Irving, Judah, Kirkham, Lawton, etc. Je n’avais jamais compris ça, avant. Je l’ai vu en tombant sur ce plan ancien, que je vous montre ici (vous les voyez, les petites lettres, aux intersections ?) – un plan qui date probablement du moment où on venait juste de créer ces rues, mais qu’on ne leur avait pas encore donné de vrais noms.

Ça me plaît, ces lettres. Pour plusieurs raisons. D’abord, parce que dans L’épaisseur du trait, les personnages s’appellent (par ordre d’apparition) : A, E, I, O, U, puis I à nouveau (Alexandre, Eugène, Ivan, Otto, Ulisse), mais que je ne l’ai pas fait pour qu’on le remarque. C’est comme ça, c’est tout. Pareil pour les rues du quartier : je n’avais pas pigé cette astuce alphabétique, et ça ne m’empêchait pas de m’y promener.

L’autre raison, c’est parce que j’imagine maintenant jouer à la bataille navale sur le plan. On pourrait dire, par exemple : j’habite à K-12. Ensuite, on dirait : H-8 – Torpilleur, touché. Et puis encore : I-9 ? – Boulangerie Arizmendi, coulée.

Voilà à quoi je pense. Qu’on pourrait s’amuser comme des mômes, dans cette ville d’adultes (les villes sont toujours faites par les adultes, pour les adultes). Et cette réflexion-là, si elle me vient maintenant, formulée dans ces mots-là, c’est parce que je lis de temps en temps des bouquins « pour les jeunes », histoire de voir à quoi ça ressemble – rapport à ce que j’expliquais au début. Et que, ces jours-ci, précisément, je viens de lire L’Arcan, de Thomas Villatte, qui m’a beaucoup plu (et intéressé). Et que dans ce livre, il y a une phrase en particulier, oh, une phrase, oui, juste cette phrase :

Cette phrase-là, je la prends. Juste pour moi. Elle m’a touché, en plein dedans. Touché, oui, mais pas coulé.

Voilà, c’était beau

Dans le train, de retour pour Paris, je regarde les photos que j’ai prises ce matin à l’école de Rosnay. Les enfants ont exposé et lu leurs textes, c’était une belle fête. Ce qu’on ne voit pas sur les images, ce sont les cookies que l’un d’entre eux a faits exprès pour moi, et que j’ai mangés avant que les invités arrivent, pour ne pas faire de jaloux.

Tout était simple, chaleureux. On était contents d’être ensemble, et on le disait. C’était beau. Même le ciel, finalement, n’était pas si gris qu’on le croyait d’abord : un nuage s’est écarté juste quand les enfants allaient commencer à lire : ça tombait bien. Au même moment, les cloches de l’église ont carillonné : c’était drôle, c’était gai, mais ce n’était pas pratique du tout pour la lecture. On a attendu qu’elles cessent, car elles auraient couvert leurs petites voix.

Ils avaient l’air fiers d’eux, alors je l’étais aussi.

Suspendues à la corde avec les textes, j’ai découvert les photos que Nicolas, l’instituteur, a prises pendant les ateliers d’écriture. Je les partage avec vous complaisamment, pardon, parce que je m’y trouve bien. En les regardant, j’ai l’impression que ma présence dans cette classe est naturelle – quel sentiment étrange, pour moi, qui n’avais jamais fait ça avant ! – et c’est précisément cela que j’ai ressenti, sur le moment même : j’étais le bienvenu, à ma place, accueilli. Exactement comme sur ces images.

De cela aussi, je suis fier – voilà, tant pis, je l’ai dit.

Voilà à quoi je pense, dans le train du retour pour Paris. Et j’ai largement le temps d’y penser, d’ailleurs, car un arbre tombé sur la voie à Sablé-sur-Sarthe nous oblige à un détour par Saint-Pierre-des-Corps (je dis « nous », mais je ne suis pour rien dans la conduite du train, hein). Avec tout ça, J.-E. a poireauté presque une heure à Montparnasse, faisant dix fois le tour du quartier. Il m’a attendu, nous nous sommes manqués. Dans le bus qui nous portait jusque chez nous, je lui ai raconté tout ça, et j’ai ouvert mon sac à dos pour lui montrer les cadeaux que j’ai reçu le matin, à Rosnay – je ne vous dirai pas ce que c’est, à vous (c’est trop perso), mais dans l’un d’eux il y avait ce petit mot :

Voilà, c’était beau.

Prendre le bus (je me souviens de Noirmoutier et de Fontenay-sous-Bois)

J’ai acheté quelque chose d’absurde au vide-grenier. Comme si ma valise n’était pas déjà assez lourde, à cause des bouquins. Mais, j’aime les panneaux, les plaques de rue, quand les lettrages sont beaux. Et là, franchement, c’est beau.

Je me souviens de Fontenay-sous-Bois. Juline a habité là quand elle a quitté l’appartement où nous avons grandi. C’était un deux-pièces vieillot dans un immeuble en briques, ça craquait de partout, ç’avait beaucoup de charme. Pour y aller, il fallait prendre le bus 118 (couleur moutarde) à la porte de Vincennes, puis descendre devant le cinéma Kosmos. La vitesse du bus, elle, n’était pas kosmique du tout, il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

J’ai fait une recherche rapide sur le web, qui mériterait d’être fouillée. Il semble que la commune de Fontenay-sous-Bois avait un centre de vacances à Noirmoutier — plus précisément : au Vieil.

Je me souviens du Vieil. La première fois que nous sommes allés à Noirmoutier avec J.-E., c’était chez C. et Y., nos voisins de l’île (une autre île, à Paris, où nous habitions alors). Y. avait tenu à nous faire visiter les parages, il avait loué une voiture exprès. On avait fait le tour des villages, j’avais pris des photos (à l’époque, je publiais des images sur cet autre blog). C’était en février, il y avait cette brume épaisse qui enveloppait le paysage. Nous étions entrés dans la chapelle du Vieil et, là, je me souviens du tableau La pêche miraculeuse, d’un certain Henri Rousseau qui n’était pas douanier.

Pour venir jusqu’à Noirmoutier, on avait dû prendre un bus à Nantes. Il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

Je n’ai jamais été dans un centre de vacances. L’idée même de partir en « colonie », pour moi, aurait été une punition. J’imaginais pourtant assez bien à quoi cela pouvait ressembler, une colonie de vacances. Ce devait être un peu comme un voyage scolaire, par exemple : des enfants massés dans un car, pendant des plombes, pour aller à la Bourboule et visiter des volcans. Une expédition.

Demain, je ne prendrai pas le bus, mais le train. Heureusement. Tant que la gare de Luçon existe encore. Je changerai à la Roche-sur-Yon et, arrivé à Montparnasse, je me détesterai d’avoir acheté ce panneau qui pèse des tonnes. Je redouterai les escaliers du métro. Alors, je prendrai le bus pour rentrer chez moi : le 91 (couleur moutarde).

En pleine fiction

On était dedans jusqu’au cou : toute la journée, on a navigué en pleine fiction.

Je commence par la fin : hier soir, c’était à Saint-Juire que ça se passait : la restitution publique des ateliers d’écriture. J’étais content comme tout de découvrir les textes terminés par les enfants de Saint-Martin-Lars car, pour certains, je n’en connaissais pas la fin (et il y en a des gratinées, je vous le dis). Ils s’étaient entraînés à lire à voix haute (pas évident, devant tout le monde), alors on s’est laissés porter par leur lecture pour découvrir des lieux réels (les lieux qu’ils ont choisis), basculant, d’un coup, dans la fiction totale (on a bien rigolé quand Wonder Woman achète une maison au village, sans savoir qu’elle aura pour voisins ses collègues super-héros). Après eux, les grands (les participants d’un autre atelier, que j’ai animé à Thiré) se sont prêtés au jeu à leur tour (sous le plafond à la française, devant le portrait de Clemenceau), nous prenant par la main à travers champs et à travers les époques.

Je venais de passer l’après-midi à Thiré, à visiter un domaine complètement fou, qui m’avait déjà plongé dans un monde parallèle. Le jardin et les propriétés de la fondation des Arts florissants William Christie, c’est un parc aristocratique créé de toute pièce autour d’un logis de ferme (une très belle bâtisse, certes, mais pas un château) : des maisons de village, des bâtiments agricoles transformés d’un coup de baguette magique en un décor magique et luxuriant, délicat et — on peut le dire — délirant. C’est une expérience fascinante, la déambulation dans cette œuvre d’art vivante, peuplée de libellules et de papillons. Un homme s’est installé là un jour, en disant : ces champs, ces vieux murs, deviendront mon jardin extraordinaire et les décors de ma musique. Et voilà. Juste un exemple : une pauvre grange, démontée et remontée pierre par pierre, dont la charpente toute neuve est couverte de tuiles anciennes, paraît n’avoir pas changé depuis des siècles ; seul un clocheton inutile, rustique et raffiné à la fois, est l’indice que cette grange n’est pas qu’une grange, mais une œuvre d’art, une fiction.

Voilà, j’avais encore ces images-là dans la tête quand j’écoutais les mômes (et les grandes personnes) lire leurs histoires. Et, autre chose que je n’ai pas dite (mais vous l’aviez deviné, puisque je radote) : tout ça se passait dans la petite mairie de ce village, Saint-Juire, décor de cinéma. Et les mots qui ont été le plus souvent prononcés, c’était sûrement « arbre » (trois textes, au moins, faisaient jouer un rôle capital aux arbres), « mairie » (parce qu’on a rendu hommage au lieu qui nous accueillait) et « médiathèque » (parce que c’est elle qui m’emploie, ne l’oublions pas). À force d’appeler ces mots, on prenait le risque de voir débarquer Arielle Dombasle à tout moment — je m’y croyais, je n’en aurais pas été étonné le moins du monde… au point où j’en étais.

Sages comme des images dans le journal

Là, le but du jeu était : « faire semblant d’être des enfants sages pendant que le photographe de Ouest France est dans la classe ». Ils sont très forts en mime, les gosses de Saint-Martin-Lars !

Voilà, grâce au journal, vous connaissez maintenant les bonnes bouilles des élèves dont je parle sur ce blog, ici et . Vous pourrez les rencontrer en vrai, vous aussi, à Saint-Juire, mardi prochain à 18h30.