Antonin Crenn

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Au hasard sur la carte (la beauté)

On fait comme ça : sur la carte, on choisit deux villages desservis par le bus (une route de corniche pleine de virages, sur laquelle on est bien contents d’être conduits par un spécialiste) et espacés d’une distance qui nous paraît raisonnable. Puis, le but de la journée est de marcher du premier village au deuxième.

On a choisi Marciana parce que c’est de là que part le Cabinovia, ce téléférique qui grimpe jusqu’au point culminant de l’île : le monte Capanne. J.-E. et moi debout dans ce genre de panier jaune qui, vingt minutes durant, nous trimballe sur le flanc de la montagne, et les chevreuils (étaient-ce des chevreuils ?) qui se baladent avec plus d’agilité que nous, sans comparaison possible. Le casse-croûte panoramique, jetant un œil sur la côte toscane d’un côté, sur la Corse de l’autre (le confetti, là, c’est l’île de Monte-Cristo). Voilà pourquoi on a choisi de venir à Marciana.

Ce qu’on ne savait pas, c’était que le village de Marciana était si beau. Tout en escaliers, les couleurs chaudes de la pierre, le point de vue sur le deuxième village — celui qu’on doit rejoindre à pied : Marciana Marina, au fond d’un golfe bleu. Pardon, c’est cliché, mais pourquoi ne pas le dire quand c’est vrai ? C’est beau, très beau.

Le chemin nous fait passer sur l’autre versant de la montagne, offrant d’autres spectacles. On l’a choisi sans raison, ce sentier, ce matin sur la carte, parmi tant d’autres possibles. Ce n’est pas l’Alta Via, c’est juste : un sentier. Si celui-ci pris au hasard est si beau, comment sont les autres ? Souvent, on passe sous bois : l’ombre y est douce et le tapis d’aiguilles de pins l’est aussi, pour mon pied qui va certes mieux (merci), mais que je pose tout de même avec précaution, à chaque pas.

Ce cimetière : on sort du bois, on débouche sur cette route en terrasse ouvrant sur la vallée. Une chapelle et, en face, le cimetière ceint de hauts murs. Réunis dans ce coin sublime, quatre adolescents : deux garçons et deux filles, tous très beaux. À la couleur de leur peau, on comprend qu’ils n’ont jamais su ce qu’était un coup de soleil. Ils ont une vespa et un vélo, c’est suffisant pour s’éloigner du village à quatre, et puis de la musique (vous avez déjà entendu du rap italien ? moi, maintenant, oui). Ils font, ici, la même chose que tous les ados du monde. La même chose que ceux qui, en bas de leur barre d’immeuble, zonent sur le parking, désœuvrés, s’emmerdant parmi les blocs de béton et une pelouse brûlée. Mais, eux, ils le font sur une corniche exposée en plein soleil, à l’ombre d’un morceau d’architecture sacrée, face à la vallée qui dégringole jusqu’à la mer.

Qu’est-ce que cela change, de grandir au milieu de la beauté ? Tout, j’en suis sûr. Alors, on me dira (et on aura raison, sans doute) qu’il n’y a pas de boulot sur l’île, que le quotidien est dur. D’accord. Mais il n’y a pas de boulot non plus à Roubaix, et il n’y a pas ce soleil, la mer, les églises romanes accrochées à la colline. Vous avez vu le dernier film d’Arnaud Desplechin ? Son personnage sait voir de la beauté à Roubaix, mais c’est parce qu’il est un saint, un être surnaturel, capable de déceler la lumière d’humanité au fond des yeux de chacune, de chacun. Même dans le décor le plus laid, le plus sale. Mais tout le monde ne sait pas voir cette lumière. À l’endroit où nous sommes, où ces quatre jeunes gens traînent leur ennui, leur envie de grandir, la beauté est visible à l’œil nu, elle nous saute aux yeux, elle nous enveloppe de tous les côtés. Elle nous dit : tout est beau dans ce paysage, et vous faites partie du paysage : vous êtes beaux, vous aussi.

Nous reprenons la marche, descendant peu à peu vers le golfe. Arrivés à Marciana Marina, il est encore temps de voir les rayons déclinants du soleil frapper les maisons les plus hautes, puis disparaître derrière la montagne. Ce spectacle-là, c’est depuis la mer que je le vois, tout mon corps immergé, car c’est dans la mer que nous attendons le passage du bus pour rentrer à Portoferraio. Et si la mer est belle, c’est tout ce qui compose ce moment qui est beau, encore.

Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

C’est ma tante M. qui, sur Facebook, a réagi à cette histoire de hamster. Elle se souvient de cette autre histoire, que j’avais entendue quand j’étais enfant : l’histoire d’un autre hamster, celui de mon père. Il faut croire que les associations d’idées ne sont pas innocentes : pour elle comme pour moi, ce rongeur a pris la forme d’une madeleine, faisant apparaître le souvenir de la même personne. Voilà : mon père, tout gosse, avait ramené à la maison l’animal de la classe, qu’il fallait garder en pension pour le week-end, et l’animal en question avait profité de son hospitalité pour donner naissance à une portée. L’une des petites choses roses a été adoptée par la famille (les autres, renvoyées à l’école, je suppose) et je crois qu’il est devenu le point de départ d’une dynastie – car je me souviens d’un nom : Vieille Peau (c’était le nom du hamster, ça ne s’oublie pas), et des numéros qui suivaient le nom, dans l’ordre des générations, comme les rois. Il nous avait raconté ça, mon père, quand on était petits.

Cette photo, c’est lui qui l’a prise. Le rongeur, qui est-il ? Vieille Peau II, Vieille Peau III, Vieille Peau IV ? On ne le saura pas. Au dos, il y a ce tampon avec l’adresse : 6, rue Port-Royal. Et le numéro de téléphone : 287-43(?)-29 – avec un 287 pour AVR, c’est-à-dire Avron. La rue du Port-Royal est tout au bout de Montreuil, en bordure du parc Montreau, alors je suppose que cette photo a été prise là, au parc. Mais, je n’en sais rien, en vrai.

Il y a quelques années, j’ai montré ce quartier à J.-E. et on s’est promenés au parc Montreau. J’en avais déjà parcouru les allées, sans doute, une fois ou deux, mais je n’en gardais aucun souvenir. Je le lui ai fait visiter comme si je le connaissais, mais en réalité je le découvrais en même temps que lui. Les barres d’immeubles de la cité Port-Royal, oui, je m’en souvenais vaguement. Les grands-parents ont vécu là jusqu’au bout, donc je suis venu chez eux quelques fois, mais je pense qu’on peut compter ces fois sur les doigts d’une seule main. Comment c’était, dans l’appartement, je n’en sais rien.

Le plus souvent, on voyait les grands-parents à Paris, de la façon dont je vois les gens aujourd’hui : dehors. Il y a plusieurs de mes amis chez qui je n’ai jamais mis les pieds, car nous nous rencontrons au café, ou dans les parcs. Avec eux, c’était pareil. Les week-ends où nous étions chez notre père, c’était petit : alors, plutôt que de rester enfermés dans cette pièce, on sortait, on découvrait Paris. Quelquefois, les grands-parents débarquaient depuis Montreuil : ils nous invitaient au MacDo du carrefour Reuilly-Diderot (je me souviens qu’on a arrêté d’y aller au moment de cette histoire de vache folle, c’était le principe de précaution), puis on allait au cinéma de la Nation. Parfois, on se baladait. On faisait à peu près ce que je fais aujourd’hui, le week-end (sauf que je ne vais plus au MacDo, évidemment : folle ou pas, je ne mange plus de ça). Ces après-midis passés dehors, pendant lesquels on n’allait jamais chez eux ni chez nous ont cristallisé l’idée que je me suis faite ensuite, adolescent, de la vie parisienne, que j’avais hâte de retrouver quand je serais grand : on traînait à Paris, c’était bien. C’est pour ça que je me souviens si bien du square Saint-Éloi et du jardin de Reuilly, mais que du parc Montreau, non.

Éducation sentimentale avec un rongeur

C’est le sous-titre de ce texte que j’ai écrit pour le hors-série no3 du Cafard hérétique : « Puisque l’un d’entre nous doit mourir ». Le point de départ de cette histoire est un dessin de Jacques Cauda (à qui le numéro est consacré), représentant un animal chelou. Il n’est pas très en forme, ce rongeur, et je ne crois pas faire offense à Jacques en l’affirmant :

Les joyeux camarades du Cafard (qui n’engendre pas la mélancolie : on le saura) ont chacun écrit à partir d’un animal de Jacques Cauda : c’était le principe de ce numéro de fête. Moi-même, je l’ai fait une deuxième fois, à propos d’un aigle. Vous verrez ça dans la revue, je déballe pas tout ici.

Mais revenons à ce rongeur, pas très dans-son-assiette. Moi, il m’a fait penser à un hamster. Parce que le vrai point de départ de cette histoire, il est plus lointain. Il s’appelait Gaston et, pour une raison que j’ignore, on l’appelait aussi Arturo. C’était mon hamster. J’ai vécu une expérience forte avec lui quand j’avais douze ans. Une sorte de pari pascalien ou de dilemme cornélien ou de je-ne-sais-quoi encore, mais un truc vachement philosophique en rapport avec la destinée, avec l’amour et avec la mort. C’est cela, le sujet de ce texte, et ça a encore plus de sens quand on me connaît, ou quand on a connu Gaston. Mais ça, ce n’est pas donné à tout le monde.

Puisque l’un d’entre nous devait mourir (d’autres que nous, avant Gaston et moi, nous avaient précédés), eh bien, c’est lui qui est mort le premier. Je ne le dis pas dans ce texte – mais cela va de soi, puisque c’est moi qui l’ai écrit et que je suis encore assez vivant pour le faire.

Je viens de vérifier : le rongeur est mort en 2001, c’est écrit dans mon journal.

C’était le 4-Juillet à Cloverdale

Cette fusée gonflable qui atterrit pile sur le toit du poulailler. La pagaïe qui se répand dans le poulailler. Les canards qui paniquent aussi. Les pintades qu’on appelle, en anglais, poules de Guinée. Les cochons d’Inde qu’on appelle aussi cochons de Guinée (mais il n’y en a pas, de cochon d’Inde, chez R. et O.) Cette famille qui débarque. Le père qui s’excuse pour la fusée gonflable. Le petit garçon qui a quatre ans aujourd’hui (« He turns four on the Fourth »), jour de la Fête nationale. Les deux petites filles qui sont manifestement jumelles et qu’on a fringuées à l’identique. Nous qui prenons le petit déjeuner dehors, avec cette vue de fou sur la vallée. Les chats qui sont censés ne pas aimer l’eau, n’est-ce pas ? Slate qui est un chat et qui aime bien ça, lui (à moins que ce ne soit pas par goût de l’eau qu’il est entré dans la douche pendant que j’y étais ? – mais alors ?) Les chats qui ne m’ont causé aucune allergie, contre toute attente. S. qui nous conduit à Yorty Creek avant que la chaleur soit insupportable. O. qui nous guide parce qu’il connaît la route, et C. à l’arrière avec moi. Toutes ces familles (combien ? je ne le sais pas, mais c’est énorme) qui ont monté leur barnum sur la plage et qui font griller leurs saucisses. Ce petit coin à l’écart qu’on appelle, oui, qu’on appelle the perfect spot. L’eau qui est tiède, mais quand je dis le mot « tiède » ça n’a pas l’air agréable, parce que « tiède » me fait penser à « fade » – or, cette eau est tiède et délicieuse, absolument délicieuse, je vous assure. Moi qui me trempe là-dedans, qui remonte me sécher en plein cagnard, puis qui me trempe à nouveau. Ce livre que je lis : City of Glass de Paul Auster, qu’on m’a recommandé plusieurs fois (et je comprends pourquoi maintenant que je le lis : à cause de ces parcours dans la ville, à cause du plan, à cause de l’identité ambiguë du personnage, à cause de ses manies). Ce personnage qui arpente sa ville sans fin et sans intention définie et qui, alors qu’il doit désormais la parcourir à la suite de quelqu’un d’autre, dessine l’itinéraire de cette personne sur la carte. Cette carte que j’observe à mesure qu’on me conduit ici et là, pour savoir où je suis. Healdsburg, que j’ai visité hier. Le lac, ce matin. Le coup de soleil que je ne prends pas, contre toute attente. Zadie qui est arrivée entre-temps, depuis San Francisco. Zadie qui a trop chaud, ici, elle n’a pas l’habitude. J. et J. qui l’accompagnent, évidemment. Le maïs juste bouilli, pas grillé, comme on l’aime dans l’Ohio. Les épis rognés par nous qu’on jette ensuite aux poules : la joie suscitée par ce geste dans la communauté à plumes.

Les pizzas qui cuisent au feu de bois, dans ce four que R. a fabriqué lui-même. Les poules, les canards et les pintades qui poussent des cris chelous, il faut bien le dire. Zadie qui aimerait bien avoir de la pizza, mais qui aimerait sûrement encore mieux choper un de ces volatiles. Le vin qu’on boit frais et qui ne vient pas d’ici, alors que la vallée est connue pour ses vignobles. Le vin qu’on a ouvert hier soir, « pour voir » : une canette métallique unidose (la contenance d’un verre, en gros) assortie d’une paille en plastique (ça ressemble à une blague ou à un cauchemar, mais c’est vrai, c’est l’Amérique). Ce vin pétillant qui s’appelait Sofia, comme Sofia Coppola, parce qu’il est produit par la famille. La famille Coppola qui a son domaine à côté d’ici. Ici – cet ici qui s’éloigne déjà, parce que je dis « au revoir » à S., et « au revoir et merci » (oui, merci) à R. et à O., merci pour tout. C. à qui je ne dis rien, parce qu’elle dort. J. et J. qui me ramènent à San Francisco. Zadie qui est chez elle, sur le siège arrière, mais qui accepte de me faire de la place (on s’entend bien, Zadie et moi). Le soleil qui décline et la lumière sublime qui lèche le paysage : les ombres qui s’allongent sur les collines sèches, dorées. La brume qui nous engloutit tout à coup alors qu’on approche de la Baie. La brume qui envahit tout notre champ de vision. La brume qui ne permet même pas de voir les haubans rouges du Golden Gate Bridge alors que nous roulons précisément dessus, traversant le détroit. La brume qui emplit tout l’espace disponible, s’insinuant entre les arbres, bouchant chaque ouverture sur l’océan. Les dix degrés qu’on a perdus, au moins. Le sentiment de « rentrer à la maison ». Zadie qui panique, ce soir, en entendant le bruit des feux d’artifice : son petit corps qui tremble, sa langue qui goutte sur le tapis. Sa peur qu’elle n’exprime pas du tout comme le faisaient les volailles, ce matin, quand le missile en plastoc leur est tombé dessus. Son ouïe qui est sûrement bien différente de la mienne : que perçoivent-elles au juste, ses oreilles de chienne, des bruits du dehors ? Ces bruits qui s’espacent, peu à peu, à mesure que les festivités s’effilochent dans la brume. Le 4-Juillet qui s’achève. La nuit qui est là, dense, mêlée aux millions de particules d’eau suspendues dans l’air. Moi qui note tout ça en vrac avant d’aller au lit.

Tequila (et ses croquettes)

Elle me dit que le bus arrive à moins cinq. Le chien aboie. Elle lui dit que ce n’est pas la peine d’aboyer, parce que je suis sympa. Il aboie quand même. Elle me dit : il voudrait que tu le caresses. En vrai, elle parle anglais, donc elle ne me tutoie pas, mais je crois que si, elle me tutoie quand même. Je le comprends comme ça. Mais il aboie, le chien, il continue, il est excité comme tout. Elle me dit : il ne mord pas. Je lui caresse la tête et il cesse d’aboyer. Ah, oui. Elle a donc raison. Elle lui dit : le bus arrive bientôt. Lui dire ça, au chien, ça suppose qu’il est impatient de prendre le bus. Elle soulève un coin de la couverture : en dessous, il y a ce truc rond en plastique avec les croquettes dedans. Il fourre sa truffe dedans, le chien, direct. Je dis : il sait où elles sont cachées. Elle dit : il a renversé les autres par terre. Je regarde par terre : il y a des croquettes partout. Il aboie à nouveau. Elle m’explique quelque chose de compliqué, genre : il n’a pas aboyé depuis quinze jours (pourquoi n’aurait-il pas aboyé depuis quinze jours ?), elle sort de l’hôpital (c’est peut-être pour ça qu’il n’a pas aboyé : ils sont restés séparés quinze jours ?). Il s’appelle Tequila, mais il n’est pas mexicain. Elle s’appelle Margarita, mais elle n’est pas mexicaine non plus. Là, je crois avoir compris un truc, mais si c’est vraiment ça que j’ai compris, oh, alors c’est bizarre comme histoire. Elle aurait dit quelque chose comme : son père (sa mère) ne parlant pas espagnol, bossant dans un bar, préparant des cocktails, des Margarita ? La Margarita est un cocktail. Elle porterait le nom d’un cocktail. Oh. À base de Tequila. Et Tequila, c’est le nom du chien. Je ne suis pas sûr d’avoir compris ça. Elle dit : le bus passe à moins cinq. Tequila s’empiffre de croquettes. La langue de Tequila est rose. Son collier aussi. Sa couverture aussi. Tous les vêtements de Margarita aussi. Margarita porte un serre-tête surmonté d’oreilles de chat en peluche. Elle fume un cigarillo. Elle dit : le bus passe à moins cinq. Je prends une photo de Tequila en douce, pendant que j’ai mon téléphone en main : je regarde si j’ai reçu un message de R.

Elle dit : le bus arrive. Je dis : je n’attends pas le bus, en fait, j’attends un ami qui vient me chercher pour aller à Cloverdale. J’attends R. qui est un peu en retard. C’est pas grave. Elle dit : ravie de te connaître. Elle demande au chauffeur du bus de baisser la rampe, pour y faire rouler le charriot sur lequel trône Tequila. Le bus part. R. arrive, je monte dans sa voiture. J’ai quitté San Francisco en bateau, j’ai traversé la baie vers le nord. J’ai pris un bus, puis un train, et j’ai causé avec Margarita au terminus de ce train. Je passe trois jours à Cloverdale, comté de Sonoma, Californie.

Il faut bien se nourrir

Un truc de ouf, vraiment. Je sais pas comment le dire autrement. Il aura fallu que je vienne jusqu’ici, en Californie, pour savoir finalement ce que c’est qu’un héron. A priori, on se dit que les hérons, on connaît ça par cœur. Il y en a partout : au parc de Bercy par exemple, ou dans les marais de Luçon. C’est banal, un héron. Pas exotique pour un sou, contrairement à ces gaufres à poche dont je causais hier. Et pourtant.

Ce matin, on était au parc avec les voisines : rendez-vous à huit heures (oui oui, à huit heures, un dimanche) pour déguster un scone de chez Arizmendi en sirotant un litron de café, servi dans son gobelet réglementaire en carton soi-disant compostable. Le parc, c’est l’étape qui vient juste après le café : la promenade (il fait toujours aussi beau, aujourd’hui). Et après le parc, ce sera le farmer’s market de la 9e avenue, où on achètera de fabuleux légumes California grown, vendus au prix du diamant.

On était au parc, donc, avec Zadie et les voisines. Et on a vu un héron sur la pelouse. Immobile. J. me dit alors : « C’est un excellent chasseur » – et je crois d’abord qu’il plaisante, rapport à l’événement d’hier (Zadie débusquant les rongeurs souterrains). Mais, il a raison, et c’est moi qui me goure, moi qui croyait que cet élégant volatile se nourrissait d’insectes ou de limaces : voilà le héron qui, soudain, donne un coup de bec dans une motte de terre ! Il en extirpe un malheureux animal – était-ce une taupe ? une gaufre à poche ? – qui se débat comme un diable, pris en étau dans le bec redoutable du héron.

J’ai pris une photo. Ne regardez pas, c’est trop pénible : la pauvre bestiole bouge encore, j’ai pité pour elle (parce que je pense inévitablement à Krtek, qui ne peut inspirer que la sympathie). Et le héron l’avale, tout rond. On voit alors Krtek (ou, si ce n’est lui, c’est donc son frère), descendre lentement dans le gosier de son prédateur au long bec, emmanché d’un long cou. Et là, inévitablement, c’est au boa que je pense, celui du Petit Prince, le boa digérant un éléphant. J’ai fait un film (ne le regardez pas non plus, c’est trop moche) : on pourrait l’intituler : Héron digérant une gaufre.

Bon. C’est la vie, n’est-ce pas. Il faut bien se nourrir. Les hérons mangent des gaufres (sans sucre) et nous, bêtement, on mange des légumes à cinq dollars la livre. Que voulez-vous. Il faut bien se nourrir.

L’exotisme, quand même

J’ai découvert plusieurs choses exotiques aujourd’hui.

La première, c’est qu’on a déjeuné dans un shopping mall qui était, ma foi, agréable – et je sais combien cette remarque peut sembler étonnante, surtout quand on me connaît, mais franchement l’endroit était chouette. C’était en plein air : une rue bordée de magasins qui ressemblent à des maisons. J’ai trouvé ça cent fois moins kitsch que, disons, Bercy village par exemple. On est aux États-Unis, après tout, donc c’est normal de voir ces petits temples de la consommation, bien plus normal qu’à Paris ; et celui-ci était chouette, pas prétentieux du tout. Surtout que le ciel était bleu, qu’on a déjeuné dehors, au soleil. Voilà, je le dis une fois pour toutes : j’ai pris du plaisir dans un centre commercial.

L’autre truc exotique est plus excitant encore. C’est le matin. On se promène dans le Golden Gate Park avec Zadie quand, tout à coup, celle-ci se fige devant une motte de terre. Elle prend la pose : oh, le bel instinct chasseur ! Où a-t-elle appris ça ? (ça se transmet depuis la nuit des temps, il paraît). Elle a repéré la bestiole qui vit là-dessous, dans une galerie. « A mole », me dit J., « or maybe a gopher ». Ah bon ? Mais qu’est-ce que c’est, a gopher ? Je ne connais qu’un mot, en français, pour dire taupe. Et voilà que J. me donne deux mots anglais. Et la petite bête qui sort de son trou, qui dévisage Zadie droit dans les yeux (le regard qu’elle lui lance, là, c’est quelque chose) et qui redescend aussi sec dans sa galerie – quel nom porte-t-elle, cette petite bête ?

Figurez-vous que c’est une gaufre à poche, que j’ai vue ce matin (et à qui Zadie a eu la bonté de laisser la vie sauve). C’est comme ça qu’on dit en français. Oui, une gaufre. Comme les gaufres de Liège, mais sans le sucre glace, et avec une poche pour stocker les victuailles, comme les hamsters. Je ne connaissais pas ça. Vous non plus, sûrement. Et notre lacune de vocabulaire n’est pas la seule responsable de cette ignorance, c’est surtout parce que ces trucs-là, on n’en trouve pas chez nous : ce sont des animaux typiquement américains. Oui, oui. Et donc : tout à fait exotiques pour moi (et pour vous).

Voilà à quoi je pense, ce soir, en cherchant son nom sur Wikipédia – depuis le jardin, à l’ombre des sequoias, où je me rappelle avoir vu des colibris il y a deux ans. Je disais hier que j’aimais être « chez moi », et que je ne cherchais pas l’exotisme. Mais il y en a quand même, forcément, tout autour de moi.

Un faible pour Lairoux

J’ai un faible pour Lairoux. Je n’ai pas dit « pour les roux » (encore que ce serait vrai aussi, car j’aime bien les garçons roux — je ne sais pas pourquoi —, mais ce n’est pas le sujet, ici). J’ai vu pas mal d’endroits chouettes dans les parages, mais j’avoue : Lairoux, ça me botte spécialement.

Déjà, que je vous dise : pour y aller depuis Luçon, on traverse Beugné-l’Abbé et Chasnais (on pique-nique au bord d’un plan d’eau, à la sortie de Chasnais, après les enclos des poules et des oies), puis on approche de Lairoux guidés par des panneaux Michelin de toute beauté. On aurait pris le tram, si on avait pu, mais il n’existe plus depuis belle lurette (regardez la gueule de la gare sur la photo, en dessous, et vous aurez compris) ; on a donc pris nos pieds et on n’a pas eu à s’en plaindre, car la route est jolie comme tout.

Ce que j’aime à Lairoux : le cheval pie (c’est J.-E. qui connaît les mots pour qualifier les robes des chevaux), à qui j’ai donné de l’herbe, parce que je suis un Parisien qui s’émerveille de chaque animal ; les poules (il y en a partout, mais à Lairoux encore plus qu’ailleurs) ; les maisons faites de vraies belles pierres, pas trop abîmées par les aménagements standards qu’on voit trop souvent sur les maisons de catalogue ; un vrai village, quoi.

Ce que j’aime par-dessus tout, à Lairoux, c’est évidemment le communal : les aigrettes, les cormorans, les échasses, les cygnes, les ibis et les cigognes (je sais reconnaître tout ça, maintenant), qu’on observe aux jumelles à l’observatoire, ou à l’œil nu depuis la route. Car, voilà : ce que j’aime à Lairoux, c’est cette route qui longe le communal, comme une route de bord de mer, comme une promenade de corniche, comme la Riviera du marais. Je ne l’ai pas prise en photo, je ne vous la montre pas, car l’image serait décevante : il faut la parcourir pour la comprendre. Les maisons (les belles maisons) sont bien alignées sur le bord de la route et, en face, en léger contrebas, le marais s’étend, presque infini, peuplé de ces animaux fantastiques. Ils vivent ici sans nous voir, et, nous, nous suivons la route. C’est à cause de cette route-là que j’ai un faible pour Lairoux.