Antonin Crenn

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Quatre chiffres, treize lettres

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je savais qu’il vivait dans la région (in the Bay Area) depuis quelque temps. Peut-être même que je le savais déjà, la dernière fois que je suis venu ici ? Je suis certain que nous n’avions pas encore repris contact à ce moment-là, mais je ne me rappelle plus si j’avais déjà entendu parler de lui à nouveau, grâce à mon livre. Je ne me rappelle plus quand j’ai su qu’il l’avait commandé et que, grâce à sa commande et à une indiscrétion, j’ai appris qu’il habitait du côté de San Francisco. C’est seulement quand on s’est revus cet hiver, à Paris (après, quoi ? dix ans), qu’il m’a dit : « Berkeley ». Je lui ai probablement répondu, alors, que je n’avais jamais été de ce côté de la Baie, c’est-à-dire de « l’autre côté » par rapport à San Francisco. J’attendais certainement une bonne raison de m’y rendre. Une occasion qui justifie cette traversée. Qui élimine toute dimension touristique à l’expédition, en lui donnant un supplément de sens – voire même : un sens, tout-court.

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je communique avec B. par mail uniquement : il n’utilise pas les réseaux sociaux. Il y a quatorze ans, quand nous en avions dix-sept, nous échangions parfois des messages par MSN (cela n’existe plus, j’imagine). Je n’avais même pas de téléphone portable. Mais, aujourd’hui, j’en ai un. Alors, dans mon dernier mail, répondant au sien qui me disait que, oui, on pouvait déjeuner ensemble vendredi, je lui ai demandé simplement son numéro de téléphone. Et l’heure à laquelle nous aurions rendez-vous. Il m’a répondu presque aussitôt, c’est-à-dire qu’il a répondu à mon message, mais sans répondre à mes questions : il ne m’a donné aucune heure, ni son numéro. Il m’a seulement écrit son adresse : 2872 College Avenue*. C’est tout.

2872 College Avenue. Quatre chiffres, treize lettres. C’est peu. Et pourtant, c’est beaucoup. Parce que c’est suffisant. C’est la quantité minimale, irréductible, indispensable de chiffres et de lettres. Ces quatre et ces treize, ces dix-sept signes, sont exactement les seuls dont j’ai véritablement besoin pour que notre rencontre ait lieu : tout le reste est superflu. Car, si un seul chiffre est modifié, ou si les lettres sont dans le désordre, je me présenterai à une autre maison que la sienne, qui sera peut-être juste en face – mais je ne le trouverai jamais, lui, car il me serait impossible d’épuiser toutes les combinaisons, de frapper à toutes les portes de la ville jusqu’à atteindre l’adresse véritable. Dans cette manière étrange de répondre à mon message, je reconnais B. : il ne dit pas ces choses que n’importe qui d’autre aurait trouvé naturel de dire ; il dit très peu, en fait ; il dit juste ce qu’il faut. Et je ne peux pas ne pas me rappeler les quelques mots (qui se comptaient sur les doigts des deux mains) qu’il m’a dits, une fois, il y a quatorze ans, à un moment où il n’y avait que lui qui pouvait me les dire. Ce n’étaient pas ceux que j’attendais. Ils n’étaient pas nombreux. Mais ils étaient suffisants et indispensables.

2872 College Avenue. Pas d’heure, pas de téléphone. C’est ainsi que les gens se rencontraient, il y a quelques décennies. Ils allaient sonner chez l’autre à l’horaire qui leur semblait convenable, sans prévenir, parce qu’ils ne pouvaient pas communiquer à distance. L’autre ouvrait la porte, et c’est tout. « 2872 College Avenue ». C’est concis, c’est dense, c’est compact. Ça a la force d’un « BALzac 00-01 » ou d’un « 120, rue de la Gare ». C’est cent ans de littérature et de cinéma qui reviennent par la fenêtre après qu’on les a chassés par la porte. C’est l’antidote à Facebook et à toutes ces messageries, aux téléphones soi-disant intelligents qui ne sont pourtant d’aucun secours quand leur batterie tombe en rade. « 2872 College Avenue », c’est efficace, et c’est tout simple : j’ai suivi l’avenue dans l’ordre, en observant le défilement des numéros sur les maisons. Puis, je suis tombé sur la sienne. J’ai monté les quelques marches et, devant la porte, j’ai vu quatre sonnettes.

2872 College Avenue : c’est bien ici. Je vérifie deux fois. Aucune des quatre sonnettes ne porte un nom. Il ne m’a pas dit laquelle serait la sienne. Derrière la porte vitrée, un gars : je lui fais signe. Il m’explique que B. vit en haut, à gauche. D’ailleurs, sa porte est ouverte quand j’arrive. Il est dans son salon, il me voit, il me dit « Salut », puis : « J’avais oublié que tu venais déjeuner aujourd’hui ». Et moi, je ne suis même pas vexé, ni étonné. Seulement amusé, je crois. Parce que là-dessus non plus il n’a pas changé, B. : je reconnais cette économie de moyens désarmante, qui m’avait troublée à l’époque. Cette manière d’accueillir ma présence avec passivité et bienveillance à la fois. Une presque indifférence qui voulait dire, je crois « bienvenue ». Une manière d’être là, c’est tout. C’est peu, mais c’est beaucoup à la fois : c’est la seule chose véritablement indispensable, la seule condition qui, si elle n’existe pas, rend la rencontre absolument impossible. Il est là, c’est tout, et si j’ai envie d’être là aussi, il reste avec moi, et, donc, on est ensemble. Je crois avoir compris ça, aujourd’hui, parce que les sentiments violents qui m’animaient à l’époque se sont dispersés depuis très longtemps – j’ai presque le double de l’âge que j’avais alors – et qu’une forme d’équilibre tranquille a pris la place de ces angoisses. Aujourd’hui, je pourrais lui dire exactement la même chose (mais lui, il le dit sans parler) : « je suis là : si tu as envie de me voir, tant mieux, sinon, tant pis ». C’est peu, mais c’est déjà beaucoup. Parce qu’ils ne sont pas nombreux, les gens à propos desquels on pense sincèrement « si tu as envie de me voir, tant mieux ». À tous les autres, on ne dirait même pas « 2872 College Avenue », car ces quatre chiffres et treize lettres, par leur économie, sont trop précieuses : elles seraient un cadeau qu’on ne leur offrirait pas, à eux. On leur donnerait, à la place, beaucoup trop de mots : des mots nombreux et sans valeur. On leur expliquerait qu’on est très occupé ; on leur dirait qu’on aurait bien aimé, mais que ce ne sera pas possible.

J’avais rendez-vous à Berkeley avec B. : on a déjeuné ensemble dans le quartier. On a mangé une glace au jardin, à l’ombre. J’ai fait un petit tour avant de reprendre le train. J’ai traversé la Baie à nouveau, et je suis rentré à San Francisco. On se reverra peut-être dans six mois, dans dix ans.

* En vrai, ce n’est pas ça, son adresse : je ne vais quand même pas vous donner la vraie. D’ailleurs, le numéro 2872 sur College Avenue n’existe pas, c’est pas la peine de le chercher.

Comme chacun sait (le Héros Doudeauville)

Voilà des amis qui savent comment me faire plaisir. S. et M. m’ont offert ces deux cartes postales : vous le reconnaissez, c’est mon Héros.

La première photo est prise en hiver. Les arbres sont nus, sauf les pins qui, comme chacun sait, sont dotés d’un feuillage persistant.

Évidemment, à l’arrière-plan, toute ma sympathie va vers ce jeune homme — ce presque enfant — qui pourrait être, s’il avait quatre-vingts ans de moins, le Luca de mon récit. Le garçon farouche venu d’ailleurs.

La seconde photo est prise en été, le square est tout empli d’une ombre dense. Cette fois, je garde ma sympathie pour une certaine Mademoiselle Boutin, 2, rue Doudeauville, Paris 18, chez qui cette carte est arrivée un jour, accompagnée d’un affectueux souvenir.

Le cachet de la poste (qui fait foi) vante la grotte de Presque (la visite vaut le coup : je vous la conseille).

J’ai cherché dans mon annuaire, à tout hasard, le téléphone de Mademoiselle Boutin. Elle n’y est pas. On pourra, à défaut, appeler l’imprimerie du Progrès, en bas de chez elle : ils auront sans doute la bonté de lui passer un message de notre part : comme chacun sait, on ne l’arrête pas (le progrès), alors ce sera une fois de plus la magie de la communication moderne.