Antonin Crenn

Tag: Le Héros et les autres

Le point commun

Il y a un point commun entre le lauréat du prix Goncourt et moi (non, ce n’est pas le nombre d’exemplaires vendus de nos livres respectifs), et un seul journal a mis le doigt dessus : nous avons tous les deux été rédacteurs dans un service de communication de la mairie de Paris. Évidemment, le journal en question, c’est le journal interne de la mairie de Paris.

Merci Mission Capitale pour cette recension !

En classe avec Martin, Félix et les autres

« Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? » En voilà, une question simple. Mais, moi, je la vois comme extrêmement compliqué : je vois trois questions dans cette question-là. La première, c’est : si je suis écrivain. Je ne le sais pas ; cela dépend des moments ; cela dépend à qui je parle. Cela dépend, surtout, de ce qu’on appelle un écrivain (quelqu’un qui écrit ? quelqu’un qui est publié ?). La deuxième question, c’est : si on devient écrivain. Eh bien, à supposer que je sois écrivain (on peut le supposer, allez, tout est permis), à quelle date et à quelle heure le serais-je devenu, précisément ? Pas évident de le savoir. Et la troisième question, la plus difficile sûrement : pourquoi. Pourquoi j’écris. Pourquoi je suis devenu. Pourquoi je suis. Pourquoi. Je savais que les questions soi-disant naïves des élèves d’Oliver seraient, en fait, drôlement intéressantes. Ils ont de la chance de l’avoir comme professeur. Et moi comme ami. Ce sont les cinquième A et les cinquième B du collège Paul-Valéry de Thiais (première fois que je mettais les pieds à Thiais, ce matin : « rendez-vous sur le quai du RER à 7 h 30 », m’avait dit Olivier). Ils ont lu Le Héros et les autres et, manifestement, ils ont aimé. En tout cas, ils ont pas mal cogité dessus.

« Est-ce que les personnages existent vraiment ? C’est qui, le héros, dans l’histoire ? Pourquoi Martin n’a pas de parents ? Pourquoi il n’y a pas de filles dans le livre ? D’où vient votre inspiration ? En combien de temps avez-vous écrit ce livre ? Est-ce que Martin fait une dépression ? Est-ce que toute l’histoire est dans l’imagination de Martin ? »

Ils sont fortiches, ces jeunes lecteurs. Ils analysent vachement. Et ils ressentent. C’est drôle de constater, avec eux comme avec les lecteurs plus vieux, d’ailleurs, comme chacun peut s’attacher à des détails que l’autre n’a pas vus. Ils ont pourtant lu mon livre en classe et leur professeur a guidé leur réflexion… et malgré ce cadre, ils ont chacun développé une interprétation de l’histoire. Un point de vue. Nous avons beaucoup parlé de cela ensemble : du point de vue. À plusieurs reprises, ils m’ont demandé « pourquoi » Martin faisait ceci ou cela, et « comment » étaient les sentiments de Félix. Je leur ai répondu, le plus sincèrement du monde, que je n’en savais pas plus que ce que j’avais écrit. Que je raconte mon histoire à hauteur de mon personnage, que je vois le monde à travers ses yeux. Aussi, je ne parle que de ce qui l’intéresse, lui, en fonction de ses obsessions, quitte à faire abstraction du reste du monde. Je ne crois pas les avoir frustrés ou perdus, en répondant ainsi : j’ai l’impression (et j’espère) que j’ai réussi à leur montrer ce que peut être le point de vue du personnage qui, parfois, se confond avec celui du narrateur ou de l’auteur (Olivier leur avait pourtant bien expliqué la distinction ; et moi, je mélange tout à nouveau). J’étais heureux de voir qu’ils parlaient de Martin et de Félix comme s’ils étaient réels, parce que c’est exactement ce que je fais moi-même. Je les observe et j’apprends à les connaître, mais je ne comprends pas toujours les motivations profondes de leurs actes, ni le détail de leurs sentiments. Ceci nous a donné envie de poursuivre l’échange sur le point de vue. On a pensé à un truc, avec Olivier, à la récré : on allait fait écrire les élèves. Je brûle d’envie de savoir, moi, quels sentiments Martin leur inspirerait s’il existait (s’il faisait partie de leur classe). Il y a un moment triste au début du livre : Martin quitte cette fête affreuse où il se sent si mal à son aise ; il part, puis il revient ; il est persuadé que personne n’a remarqué son absence. Mais cela, c’est son point de vue. « Quel est votre point de vue, à vous, qui êtes l’un des autres invités de la fête ? » je leur demande. « Avez-vous remarqué son absence ? (mais vous ne l’avez pas dit à Martin : pourquoi ?) Avez-vous eu de la peine pour lui ? Vous êtes-vous moqué de lui ? » Peut-être, dans cette fête, un autre personnage est amoureux de Martin et n’ose pas le lui dire ; et Martin ne sait même pas que cette personne existe. Je suis impatient de lire ce qu’ils auront écrit.

Olivier les avait fait plancher sur une autre consigne d’écriture, avant mon arrivée. « Si j’étais écrivain » ou « si j’étais écrivaine, virgule, je, points de suspension ». Trois jeunes filles ont lu leur texte. J’étais épaté. Déjà, parce que c’était très bien écrit. Ensuite, parce qu’elles ont formulé, en un seul paragraphe, mille choses : où elles puiseraient leur désir d’écrire (« l’envie d’exprimer mes émotions »), comment elles organiseraient l’acte décrire (« dans un lieu tranquille, isolé »), l’envie qu’elles auraient de rencontrer leurs lecteurs. Je sais que je suis verni, moi, de rencontrer mes lecteurs : leurs interprétations de l’histoire que j’ai écrite sont autant d’éclairages sur mon travail — comment aurais-je pu savoir, sans cette conversation, qu’autant de lectures différentes de mon livre cohabitaient chez autant de lecteurs ? J’aurais pu croire que le texte était beaucoup plus univoque qu’il ne l’est. Je leur ai même parlé du texte que je suis en train d’écrire en ce moment : leurs réactions sur les quelques mots que j’ai dis à ce propos, eh bien, c’est peut-être bête de le dire, mais ça me fait grandir.

Le moment que je n’osais pas espérer, tant il était beau : le garçon qui, à la fin de la classe, est venu me dire qu’il « ressemblait un peu à Martin » et que c’était pour ça qu’il avait aimé le livre. Qu’a-t-il pu trouver dans Martin pour se reconnaître en lui ? Le sentiment d’être différent ? Un goût de la solitude ? Un certain regard sur le monde ? Merci, mille fois merci à toi, jeune homme, de m’avoir dit ces mots. C’est infiniment précieux.

« Est-ce que Martin est gay ? Est-ce que Martin, c’est vous ? » Ah, oui, évidemment : il y a des petits malins qui savent poser les questions dans le bon ordre. Eh bien, je réponds d’abord à la deuxième question, si vous voulez bien : Martin me ressemble sur pas mal de points… mais pas sur tout. Par exemple, Martin vit dans une petite ville de province et, moi, je n’ai pas grandi en province (est-ce que cela signifie, alors, que les « autres » aspects de la personnalité de Martin sont fidèles à ma vie ?) Mais je ne sais pas, moi, si Martin est gay. Si lui ne le sait pas (et il est très plausible qu’il ne le sache pas), je ne le sais pas non plus. C’est là qu’il me ressemble le plus, Martin (mais je ne suis pas entré dans ce niveau d’intimité avec les élèves : cela je ne le dis que dans cette note, que j’écris après coup) : il observe les autres, il les désire peut-être, mais il n’éprouve pas l’urgence de qualifier par des mots la nature de son élan. Il éprouve des émotions, et c’est déjà beaucoup. Si je m’étais posé la question en des termes si précis, à l’âge qu’ont aujourd’hui les jeunes gens du collège Paul-Valéry, évidemment, j’aurais répondu « oui ». Mais la question, je ne me la posais pas, car la réponse m’importait peu. Il n’y avait aucun enjeu, pour moi, à y répondre. Je n’y ai répondu que lorsque ce désir, qui n’était jusqu’alors qu’un sentiment diffus, a commencé à se diriger vers des personnes précises — « aimer les garçons », je m’en fichais pas mal, mais « aimer ce garçon-là », c’était hyper important d’en avoir conscience, pour voir s’il serait possible que quelque chose advienne entre lui et moi. Voilà, à peu près, où il en est, Martin. Je crois le connaître suffisamment pour répondre à sa place : il n’a pas encore remarqué qu’il aimait Félix. Et puis, juste avant la récré, un autre petit malin a demandé : « Est-ce que Félix existe vraiment ? » et, s’adressant à Oliver : « Est-ce que Félix, c’est vous ? » avec le sourire qui colle bien à la question. Vous imaginez. J’ai rigolé, évidemment. J’ai répondu que je ne connaissais pas encore leur professeur quand nous avions quinze ans (là-dessus, l’élève a dû se demander quel âge nous avons maintenant : peut-être quarante, peut-être vingt ? Nous sommes vieux, c’est entendu ; mais quel âge précisément, ils n’en savent sûrement rien). Et, à part moi, je pense : le garçon dont Félix est (un peu) inspiré, je ne crois même pas qu’il se reconnaîtrait dans l’évocation que je fais de lui, tellement la manière dont je le percevais à l’époque doit être éloignée de l’image qu’il avait de lui-même.

C’était ce matin, c’était à Thiais (Val-de-Marne) et c’était ma première rencontre avec des élèves qui m’avaient lu. C’était beau.

« Tu es parti tôt, l’autre soir ? »

Ça, c’était mon carnet.

Et puis ça, c’est le livre :

Martin court. Il court pour raccourcir les distances. Une chose qui se parcourt vite est nécessairement petite et, si elle est petite, elle est rassurante, parce qu’elle est facile à comprendre. On peut en faire le tour, on peut l’explorer en large et en travers, on peut se blottir à l’intérieur et sentir son enveloppe tout contre soi. Martin court pour raccourcir les distances, mais toutes les distances sont déjà courtes dans cette ville. Il court surtout pour abréger le temps, pour arriver plus tôt chez lui ou n’importe où ailleurs. Surtout pour arriver ailleurs. Il voudrait raccourcir les distances, mais dans cette ville la plus grande distance c’est celle qui existe entre Martin et tous les autres : les gens de la fête. Cet espace-là, Martin l’allonge encore de cent pas, de mille pas, d’une infinité de pas à mesure qu’il court. Il creuse un gouffre entre lui et les autres.

Dans la langue de Martin, on utilise le même mot pour désigner deux concepts qui, dans une autre langue peut-être, seraient nettement différenciés. À l’intérieur d’un groupe solidaire dont Martin ferait partie (un groupe théorique qui serait constitué, par exemple, d’amis — mais Martin a-t-il des amis ?), il parlerait de lui en disant moi et, pour désigner ses amis, ces personnes qui seraient physiquement distinctes de lui mais si proches par leurs qualités, il dirait : les autres. Ce seraient toutes les personnes de son groupe à l’exclusion de lui-même. À l’inverse, dans une autre configuration plus proche de la réalité, où l’on est forcé de constater que la population se divise en deux catégories ennemies et irréconciliables, il existe une barrière entre Martin et le reste du monde. Pourtant, il est obligé de désigner ces êtres contraires, ceux de l’autre côté, par ce même mot, les autres, qui aurait dû servir à qualifier ses semblables. Puisque le monde est ainsi fait — avec une barrière entravers —, Martin aimerait que Félix soit du même côté que lui. Il semble qu’en réalité, cependant, Félix fasse partie du groupe d’en face : l’ensemble homogène, la chouette bande de copains. Et Félix pourrait dire à propos de tous les membres de cette bande qu’ils sont ses autres en tant que ses semblables, tandis qu’au-delà de la barrière, incompatible et inconsolé, attendrait Martin, son autre différent.

Martin n’aime pas les mathématiques. S’il s’adonne ce soir à la théorie des ensembles, c’est parce qu’il préfère farcir sa tête avec des idées abstraites plutôt qu’avec le sang bouillant qui bat derrière ses tempes. Contempler l’intersection des sous-ensembles, c’est un peu comme calculer le débit de la rivière : ça occupe. Pendant que Martin réfléchit, les fluides qui irriguent sa cervelle ont le temps de retrouver une température convenable. Et lundi prochain, Félix demandera à Martin avec sa petite gueule d’ange : « Tu es parti tôt, l’autre soir ? ».

Voilà, c’était un extrait du Héros.

Gustave, le héros, les autres et moi

Le lycée Gustave-Eiffel de Rueil-Malmaison (il paraît que les intimes l’appellent Gustav’) participe au prix littéraire des lycéens de Rueil. En marge de ce prix, Gustav’ propose une « sélection découverte » — et devinez qui ils vont découvrir, les lycéens ? Moi. Et le Héros (et les autres). C’est grâce à Paul-Éric, le professeur documentaliste, que cette rencontre va exister. Vous dire que j’ai hâte, c’est vraiment trop peu dire.

Ce qu’il serait possible de faire disparaître entre nous pour permettre à nouveau cette rencontre impossible

Hier sur Radio Campus Lille, dans l’émission Paludes, Nikola Delescluse a parlé du Héros et les autres. On peut réécouter l’émission sur son blog. Cette photo est de lui :

Il commence par lire quelques pages (l’épisode de la fête). C’est doux, cette sensation, d’entendre mes mots qui ne m’appartiennent plus, dits par la voix d’un autre. Puis il parle du livre. Il dit notamment :

[…] dans ces promenades aventureuses qui l’entraînent près des ruines du château, ou loin, en tout cas, de ses congénères ; destination vers laquelle il va essayer petit à petit d’entraîner son ami Félix, de se convaincre que ce garçon qui parfois lui donne l’impression d’être comme les autres est, quand même, un peu semblable à lui, avec cette sensibilité particulière au monde, ce goût de la solitude, ce goût de la réflexion, de la ratiocination, d’un fonctionnement cérébral qui ne serait jamais laissé en jachère. Et sur ces quelques pages ramassées, Antonin Crenn arrive véritablement à nous faire pénétrer dans cette adolescence toute particulière, très tourmentée, tourmentée parfois vainement (et Martin en a conscience) mais tourmentée malgré tout, avec cette incapacité à dire les choses, à savoir de quoi parler, et avec ce sentiment d’être comme derrière une vitre, une vitre qui sépare le personnage principal, ce fameux héros, des autres.

Plus tard, il parle de René Crevel, que je ne connais pas encore (j’ai envie de le lire bientôt, du coup) :

Il y a chez René Crevel cette sensation, ce sentiment d’être séparé par ce qu’il appelle d’« obscènes membranes ». On retrouve ici, distribué différemment bien évidemment, avec l’écriture d’Antonin Crenn, cette même interrogation sur ce qu’il serait possible de faire disparaître entre nous pour permettre à nouveau cette rencontre impossible. Rencontre impossible qui est au cœur même du Héros et les autres. Rencontre impossible entre Félix et Martin, parce qu’elle est au cœur même des interrogations masculines dans le texte : on a l’impression que le monde de Martin est entièrement constitué de ces garçons dont il observe le corps à la piscine, qui le fascinent et l’attirent et qui, en même temps, lui semblent résister à son approche. […]

À la fin, il dit :

Cette statue […] est à la fois une représentation, presque une configuration, de ce Martin, qui est placé au cœur même de la ville comme l’est la statue de ce jeune homme (qui crie au moment où il semble tué), mais qui en même temps est séparé de cette ville, n’appartient pas véritablement à ce monde, et dont l’alliage de métal fait qu’il est comme insensibilisé, coulé dans un bronze qui lui interdit cette humanité à laquelle aspire Martin. On est véritablement dans un univers de conte, aussi, avec cet espoir fou et incroyable du héros qui aspire à être à la fois lui-même et un autre et, dans cette rencontre de deux dualités, à se découvrir enfin lui-même et à se concrétiser, et à se réunir pour n’être plus qu’une personne.

C’est un peu bête d’avoir recopié des passages comme ça : le mieux, c’est quand même d’écouter l’émission ! Je l’ai écoutée presque comme s’il s’agissait d’un autre livre que le mien, et elle me donne très envie de le lire, ce livre. Merci Nikola.

Il y a Longtemps

Dans le 19e, il y a Longtemps (la librairie). C’était vendredi soir : merci d’être venus !

Juline a pris ces photos exprès pour que je puisse frimer le lendemain : donc, les voici. Les libraires avaient préparé une vitrine tout en bleu pour le Héros – moi, j’étais en rouge, alors on me voit bien… Merci pour l’accueil, pour les rencontres, pour les verres bus ensemble.

La forme de cette ville

« La forme d’une ville », etc. On le sait. Écrire une histoire, ce peut être, par exemple, décrire la forme de cette ville plutôt que d’une autre. Et écrire cette histoire-ci, qui advient dans ce lieu-là.

La ville du Héros, pour moi, c’était ça.

Trois jours (et les gens)

Ça a commencé vendredi par une promenade avec Pascale G. sous la dalle des Olympiades ; on sait que les voies ferrées qui ne vont nulle part, ça me botte, et c’était l’occasion rêvée de savoir où elles s’arrêtaient, celles qui sortent de ce tunnel de la rue Régnault pour aboutir dans la gare logistique (béton, béton, odeur d’essence, néons blafards) où sont stockés les livres Lunatique. On a pris un paquet de Héros pour Olivier H. (l’ami qui va le faire lire à ses élèves, oh, comme j’ai de la chance), qui passera les prendre au salon dans l’après-midi. Dans une impasse de la rue Nationale, on a vu des poules adultes et, dans un autre enclos, des poules juvéniles qui sont nées d’œufs destinés à l’omelette, sauvés de justesse, comment c’est possible ? On ne le sait pas, mais c’est ce qu’il nous explique, leur sauveur. Une rencontre. Puis c’était le salon, aux Blancs-Manteaux. J’ai vu des têtes connues et j’ai parlé à certaines de ces têtes, des têtes qui datent d’époques et de compartiments de ma vie bien différents entre eux, distincts, et qui se mélangent parfois, comme en ce moment. Ceux qui sont derrière leurs stands, il y en a que je vois chaque année, depuis la fois où j’avais mon stand, moi aussi, avec C.L., en 2013 je crois — puis quand je suis revenu en touriste en 2014 et 2016 (j’étais absent pour cette édition épouvantable de 2015), et l’an passé j’avais fait le malin à signer des Passerage sur le stand Lunatique, alors que pourtant, à ce moment-là, je n’en menais pas large dans ma tête, mais ça m’avait fait du bien cette animation, cet enthousiasme, cette vie qui existe malgré tout. Vers quinze heures Judicaël est venue me voir, elle a bravé le froid, je discutais avec Guillaume et Philippe chez Publie.net, je lui ai montré les livres sur la table qui ressemblent un peu à ce que sera le mien, pour qu’elle imagine l’Épaisseur du trait qui vient dans quelques semaines, ça va arriver tellement vite le 9 janvier. On a été au café, elle m’a offert un objet très précieux en rapport avec le Héros ou plutôt avec le héros, d’autres héros que le mien, c’est beau et c’est un cadeau important, initiatique. Olivier vient chercher les livres pour ses élèves (ses cinquième du collège de Thiais), ensemble on dit bonjour à Renaud et François (à cause d’une histoire de cheval), Pascale est très occupée et me dira, après, qu’elle aurait voulu parler plus avec lui, mais le salon c’est cela aussi : c’est long et ça passe vite. Lætitia est la fille de Simone, que j’ai connue il y a quasi vingt ans quand j’en avais onze et qu’elle était ma prof (une histoire de collège, là aussi, et j’étais, attendez, mais oui, j’étais en cinquième), je suis content de la voir, de lui faire découvrir mon Héros et de parler avec elle de son manuscrit que je viens de lire, mais je suis bien impuissant à lui donner des conseils. Sur le stand, il y a les fidèles du Cafard, Yan, Alexandre. Et là, cette rencontre extraordinaire, au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire qui n’existe pas dans le monde ordinaire : Pierre et Yvan, qui avaient lu Passerage et l’avaient aimé, et Pierre qui m’avait écrit cette lettre ; nous faisons connaissance doucement devant la table Lunatique, et on évoque mon nouveau livre, qui a Saint-Céré pour décor (« ce n’est pas loin de chez vous, du Cantal, vous connaissez peut-être »), et comment qu’ils connaissent ; Pierre est lié par sa famille a des personnes de Saint-Céré très importantes dans la vie de J.-E., et ces liens forts, un peu magiques (les liens de l’histoire en commun) font que J.-E. sera très ému ce soir de cette rencontre, et Pierre aussi, et du même coup, moi aussi ; et que nous tombons d’accord, tous, sans qu’il soit utile de l’affirmer, qu’il vient de se passer quelque chose d’important ici. Au dîner avec Pascale ce vendredi, on démêle les fils de tout ce qui vient d’arriver, et on se sépare dans le froid, la nuit humide (Pascale perd sa voix, la mienne se voile un peu), tout le monde s’est refroidi dans les courants d’air à force de s’échauffer à parler, à s’agiter sous la halle. Samedi Philippe présente son jeune grand-père, je rencontre Lou, je papote avec Pascale P., j’ai toujours plaisir à parler avec Patrick que je ne vois, finalement, que dans les salons alors qu’on pourrait se voir ailleurs, je suis content que R. ait envie de lire le Héros et l’achète, je rencontre Nikola que je connais seulement parce que je suis, parfois, ses chroniques, et il dit qu’il a aimé le Héros, n’est-ce pas encore un moment agréable ? Il y a Cyrille, un ami véritable, qui passe par là avec son instrument de musique sur le dos : j’aimerais prendre plus de temps pour parler avec lui, ce sera très bientôt, nous nous le promettons. Camille était mon collègue il y a plusieurs années, il vient rendre visite à un copain auteur, il me le présente, et je lui présente J.-E. : voilà ce que je voulais dire quand je disais que des gens qui viennent de lieux et d’époques qui ne se connectent pas ensemble finissent parfois par s’introduire dans le même espace-temps, ça paraît la chose la plus naturelle du monde au moment où ça arrive mais, en vrai, je sens bien après coup que c’est fatigant dans ma tête (qui chauffe doucement, un peu fiévreuse, à cause du refroidissement, de la saison). C’est là-dessus que débarque É., quand nous sommes déjà ce groupe de quatre-là, conversation bizarre et froide, je suis troublé, et Y. intervient à son tour qui simplifie tout et nous ramène au Héros. Le soir J.-E. et moi dînons avec Marie et, avec elle, il est question à un moment de retrouvailles à organiser, peut-être, avec la bande de Varsovie, dont nous faisons partie tous les deux, la bande qui a existé il y a dix ans (oui, dix ans, et voilà, à nouveau, que nous ne rajeunissons pas). Dimanche on épuise le stock de Passerage, je signe un Bandits pour une dame gentille et curieuse, et un autre pour Madeline qui me soutient avec enthousiasme et fidélité. J’aime beaucoup Fabien et Sandra qui sont fidèles, eux aussi, d’une autre manière, à Lunatique ; et qui ont cette énergie pour faire vivre cette petite communauté. Fabien a une histoire avec le Lot, quelque chose de fort (pour lui aussi, décidément). Sandra est la première à avoir fait lire Passerage à des jeunes lecteurs : ses enfants — et ce qu’ils avaient dit après leur lecture avait ouvert des portes immenses pour moi, une vision de cette possibilité que mon texte existe dans l’imaginaire, dans la sensibilité des autres, et des jeunes gens en particulier. Quand Juline et Seb viennent me trouver avec leur amie M. (que je vois pour la première fois alors que je la connais, à travers ce que Juline me dit, depuis dix ans peut-être, oui, à nouveau dix ans), on quitte la halle pour de bon, on va au café avec J.-E.. Je porte le foulard de ma mère autour du cou parce que je crains de tomber malade avec ce froid idiot, je ne le porte même pas pour penser à elle plus spécialement parce que, de toute façon, je pense à elle tout le temps. Et j’ai pris froid, c’est sûr. Au cinéma où il fait chaud, je porte peu d’attention au film ; par moments j’ai envie de pleurer, mais je ne crois pas que le film m’émeuve tant que ça, ni que je sois triste, c’est juste une émotion, je ne sais pas laquelle. On dîne d’un reste de légumes que j’avais préparés il y a trois jours, un repas qui m’a beaucoup coûté (une entaille dans le pouce profonde comme ça, à cause d’une courge récalcitrante) et, au lit, j’ai juste envie de me blottir contre J.-E. comme si j’étais, je ne sais pas, un de ces rongeurs à fourrure qui hiberne, qui oublie où il a enterré ses noisettes et ne les retrouvera pas quand il partira les chercher au printemps.

Samedi chez Parenthèse

Merci, Cécile et Philippe, pour votre accueil ! et pour toutes les rencontres qui ont eu lieu cet après-midi à la librairie, autour de mon Héros, du Passerage et des Bandits… dans ce décor de Saint-Céré que j’aime tant.

Le héros inconnu et le télégraphiste méconnu

Il y a cette statue, dans le square de Saint-Céré, que j’avais photographiée en 2012. Je m’amusais alors à faire des images, souvent en noir et blanc, et à les assortir de citations du Littré pour les publier sur mon blog. Il est encore en ligne, mon blog de photos : on s’apercevra si on le visite que les vues de Saint-Céré et de ses environs sont nombreuses et que, pour la photo du soldat, j’avais choisi cette citation : « Et qu’est-ce qu’un héros ? — Mon enfant, c’est le brave. » Depuis, ça m’avait trotté dans la tête, cette histoire de héros.

Ce monument aux morts a été commandée par la mairie de Saint-Céré en 1921 et inauguré le 23 juillet 1922. Il paraît que c’est le plus cher du département (c’est écrit sur ce site) et, si on me demande mon avis, je dirais que ça en valait la peine. Le sculpteur est napolitain : Giovanni Pinotti Cipriani.

La chose amusante, c’est qu’il est l’auteur d’un autre monument dans la même commune (j’ai en pris une photo ici, mais vous ne verrez pas bien les détails car elle est à contre-jour) : un monsieur est perché sur une colonne ; le chapiteau de la colonne est constitué de jeunes femmes portant un combiné de téléphone à l’oreille. Le monsieur, c’est Charles Bourseul, « dont l’œuvre appartient au monde et le souvenir à Saint-Céré ». Il était télégraphiste et, à ses heures perdues, il a inventé le téléphone. Mais comme personne n’a trouvé que son idée était intéressante, il est resté au bureau de poste de Saint-Céré, à poursuivre tranquillement sa petite carrière, pendant que d’autres inventaient le téléphone à leur tour (et devenaient célèbres).

Pourquoi ce sculpteur napolitain (méconnu, lui aussi, n’ayons pas peur de le dire) a-t-il réalisé deux commandes publiques à Saint-Céré ? L’histoire ne le dit pas — heureusement qu’elle ne dit pas tout.

(Le dessin est de Gotlib, tiré de la Rubrique-à-Brac).