Antonin Crenn

Tag: Le Héros et les autres

Un récit « silencieux », sur le fil

Après L’épaisseur du trait, on retrouve Le héros et les autres dans L’hebdo des notes bibliographiques, la revue de l’Union nationale Culture et Bibliothèques pour tous.

Je partage ici cette belle recension :

Martin, lycéen, vit dans une petite ville de province, à rebours des autres, principalement ceux de sa classe, excepté Félix. Seul, il arpente la ville et « ses géographies » inlassablement : le cours de la rivière, les ruines du château, le square avec son monument aux morts et son jeune héros de bronze. Parfois, après le lycée, il arrive à entraîner Félix dans de longues promenades, lui fait partager ses lieux, le retrouve au petit pont. Ils échangent peu malgré une relation complice. Puis un jour, Félix n’arrive pas…

Livre de passage dans lequel Martin se confronte au monde, se cherche, s’interroge dans son rapport aux autres. Qui suis-je ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce qu’un héros et qui peut prétendre l’être ? Le héros et les autres est un récit « silencieux », sur le fil, dans lequel Antonin Crenn est au plus près de la fragilité de l’adolescence, cette période dans laquelle tout peut basculer. On sait peu de choses de Martin, rien de concret sur son quotidien, sa famille, et la temporalité même… Le lecteur le suit juste dans un court laps de temps qui préfigure celui de la construction de soi. Un beau récit, sobre et épuré, à contretemps des modes. Un écrivain en devenir.

(M.-T.D. et A.-M.R.)

Le Héros des boîtes aux lettres

Soudain, dans tous les foyers lotois, Le héros et les autres fait son apparition : il s’est faufilé dans les boîtes aux lettres, caché entre les pages de Contact lotois, le magazine du Conseil départemental.

Merci à la librairie Parenthèse à Saint-Céré pour la photo !

Les lieux d’un roman

Sur une carte de Saint-Céré, des pastilles rouges. Entre elles et les images, je tire mon fil rouge (littéralement) : des cartes postales (anciennes ou pas), des photos prises par moi ou par d’autres, des dessins, des extraits de texte, des pages de mon carnet. Ce sont les lieux-clés du Héros et les autres : des lieux réels (à Saint-Céré), des lieux imaginaires (disons plutôt : fantasmés à partir de lieux réels), des souvenirs (des épisodes qui ont eu lieu dans d’autres endroits).

Je veux que l’expo soit foisonnante, qu’elle parte dans tous les sens, qu’on ne sache pas trop comment la regarder. Que l’œil soit accroché par une image, qu’il suive le fil rouge et tombe sur autre chose — une association d’idées. J’ai noté sur des soi-disant cartels le rapport que chaque chose entretient avec le Héros et les autres — parfois, c’est lointain : mais peu importe, car l’expo s’adresse aussi (surtout) à ceux qui ne l’ont pas lu. L’idée, c’est de leur montrer « comment je travaille » — non, disons plutôt : comment mes idées s’articulent autour de lieux, car c’est le thème de ma résidence. Sur le mur d’en face, les bibliothécaires afficheront une grande carte de Luçon et de ses environs : les visiteurs participeront à enrichir l’accrochage, en ajoutant une image, une photo, une pensée, un souvenir. Pour créer une carte sensible du territoire.

Mon expo, c’est « mon atelier ». Et, en vrai, mon « atelier », c’est surtout une bibliothèque. Alors, j’ai choisi quelques livres en rapport avec Le héros et les autres : sur l’adolescence, sur les sentiments très purs et violents qu’on ne connaît pas très bien, sur l’imaginaire attaché aux lieux, sur les lieux ordinaires et magiques à la fois, sur les villes et les villages. Je les propose à qui voudra bien les découvrir, les feuilleter, en parler avec moi.

Remonter le courant (la Vendée est une rivière)

Je fais un peu d’archéologie. Je fouille dans mes papiers. À la médiathèque de Luçon, on prévoit une expo qui s’intitulera « dans l’atelier d’Antonin Crenn », qui durera le temps de ma présence là-bas. J’y montrerai mon travail comme si j’étais quelqu’un d’important. Plus précisément, ce sera autour du Héros et les autres : je vais étaler sur le mur toutes les choses qui ont participé à sa création, autour d’un plan de Saint-Céré. Chaque lieu important du récit sera lié à des images, des petits objets, des bouts de texte. Par association d’idées. Je ne montrerai pas seulement les choses qui m’ont servi concrètement pendant l’écriture (il y en a peu) : en fait, je vais inventer après coup une sorte de constellation. Je montrerai des livres que j’aime. Et aussi — c’est là qu’intervient l’archéologie — des petits bouts de vieux projets écrits ou dessinés quand j’avais l’âge de Martin, et qui contiennent déjà des motifs qui se sont retrouvés dans Le Héros. Et qui vont continuer de se retrouver dans d’autres textes, je vous le garantis.

Là, j’ai quatorze ans. Je suis remonté un peu trop loin dans ma frise chronologique. On garde de ces trucs. Remontant encore le courant, je tombe sur ce carnet de notes (je suis en CM1) : la maîtresse dit que je pourrais développer davantage mes idées en expression écrite. Comptez sur moi, maîtresse, je vais m’y appliquer.

Je prépare aussi, en ce moment, les ateliers d’écriture que je vais animer avec les jeunes Vendéens. Parmi les élèves que je rencontre en premier, à l’Île-d’Elle, il y aura des CM1 — je les inciterai à bien développer leurs idées en expression écrite, vous allez voir.

L’Île-d’Elle sur la carte de Cassini

J’aimerais bien que l’Île-d’Elle ait été véritablement, à une époque, une île — puis qu’elle se soit retrouvée dans les terres à cause de l’assèchement des marais. C’est probable, mais c’est sûrement plus compliqué que ça. Je creuserai peut-être la question.

L’Île-d’Elle sur ma carte IGN

À l’Île-d’Elle, il y a une écluse qui s’appelle « le Gouffre », et puis une gare abandonnée devenue une maison particulière. Il y a une rivière qui s’appelle la Vendée (vous le saviez, vous, que la Vendée était le nom d’une rivière ?). Et il y a un monument aux morts en forme de bonhomme sur son piédestal. On ne va pas s’ennuyer, c’est sûr.

Je me souviens de Charybde

Je me souviens qu’il y avait du monde chez Charybde le 24 octobre, pour la sortie du Héros et les autres. Je me souviens de mon émotion. Je me souviens d’avoir trouvé que la conversation avec Hugues était riche, comme toujours chez Charybde. Je ne me souvenais pas, par contre, de ce que j’avais dit précisément. Heureusement, il y a les précieuses archives sonores de la librairie : on peut (ré)entendre ma voix et celle d’Hugues, ici et ci-dessous.

J’ai trop parlé

Ils n’aiment pas quand le personnage meurt, eux non plus. Au moins, tout le monde est d’accord là-dessus. Je suis retourné au lycée Gustave-Eiffel de Rueil, hier, pour rencontrer des élèves (ce ne sont pas ceux de l’atelier d’écriture, mais d’autres). Ils ont lu Le héros et les autres et nous avons parlé ensemble du livre. Une jeune fille m’a demandé pourquoi c’était l’un des personnages (et pas l’autre) qui se suicidait — je lui ai répondu que je n’étais pas si certain qu’il se soit suicidé, et surtout, que l’autre aussi s’était suicidé à sa manière, même s’il n’était pas mort. Une autre m’a demandé si Martin était homosexuel (marrant, ce mot : au collège de Thiais, celui qui avait posé la même question avait dit : gay) — je lui ai répondu que je pensais que oui, même s’il était difficile d’en être sûr. En fait, tout était comme ça : j’ai répondu à côté des questions, tout le temps. Et ça ne les a pas frustrés, au contraire ; je crois bien qu’ils ont pigé qu’il était beaucoup question de ça dans le livre : de questions (plutôt que de réponses) et d’interprétations (plutôt que de certitudes).

Peut-on raisonnablement penser que ces jeunes gens de Rueil en 2019 sont meilleurs que ceux qui avaient quinze ans en 2003, dans mon lycée, à six kilomètres de là ? Je ne vois pas pourquoi ils seraient si différents. Mais alors, si ça se trouve, les gens qui étaient dans ma classe en ce temps-là étaient, eux aussi, des êtres doués d’intelligence et de sensibilité ? Je suis obligé de croire que oui — et j’étais complètement passé à côté de cela, à l’époque. Je croyais alors qu’ils n’étaient qu’une masse informe et impénétrable ; ils étaient pourtant des individus munis d’une personnalité. Merci à vous, jeunes gens de Rueil, de me rappeler cela. Vous m’avez eu l’air de chouettes personnes, j’ai aimé répondre à vos questions (j’aurais aimé vous en poser plein, mais nous n’étions pas là pour ça).

« C’est quoi, un bon roman ? » Un garçon m’a demandé ça, à la fin. J’ai répondu à côté, évidemment, parce que je ne connais pas la réponse. J’ai dit que les compliments qui m’avaient le plus touché sur mes livres — deux personnes différentes l’ont formulé, l’un à propos de L’épaisseur du trait et l’autre à propos du Héros — c’est quand on m’a dit : « Je n’ai jamais lu quelque chose comme ça ». Ils n’ont pas prétendu que mes livres étaient les meilleurs qu’ils avaient jamais lu ; ces deux lecteurs m’ont dit seulement que, si je ne les avais pas écrits, personne d’autre ne l’aurait fait. Pour moi, c’est la seule bonne raison de continuer.

À la fin, deux garçons sont venus me voir pour me dire qu’ils étaient contents d’avoir lu Le héros et de me rencontrer (l’émotion, là, pour moi, c’est difficile à décrire), parce que « Notre prof elle est bien, hein, mais les livres qu’elle nous fait lire, des fois, c’est quand même ennuyeux. Alors que le vôtre, il est facile à lire, il nous touche, il parle des choses qu’on ressent. Chercher sa place par rapport aux autres, tout ça. »

Je termine par une spéciale dédicace au jeune homme qui, au moment où le prof a demandé si les élèves voulaient marquer une pause entre les deux heures, a été le seul à répondre : non (je ne vous décris pas son sourire, mais il faisait plaisir à voir). Il faut dire que c’est lui qui a pris la parole, plus tard, pour dire que « Si Martin et Félix ne se parlent pas, c’est peut-être parce que d’aller ensemble dans les mêmes lieux, c’est déjà partager une intimité plus grande que ce qu’ils pourraient se dire par la parole ». Ce qu’on partage quand on partage un texte (que j’ai écrit, et qu’ils ont lu), c’est sûrement de cet ordre-là aussi. Alors j’ai trop parlé, hier, sans doute.

Le héros et les fondus

Anne-Lise attire mon attention sur le groupe Facebook des « Fondu·e·s de fondus ». Je ne sais pas ce qu’est un poème fondu, mais c’est expliqué. Voici : « Le poème fondu, qu’est-ce ? On ouvre un livre (n’importe lequel) pages 30 et 31 (chiffres décidés arbitrairement) et on pioche dans les mots de la double-page pour recréer un poème. »

À partir des pages 30 et 31 du Héros et les autres, ces cinq poèmes sont nés :

Grâce soit rendue aux auteurs et autrices de ces poèmes.

Comme chacun sait (le Héros Doudeauville)

Voilà des amis qui savent comment me faire plaisir. S. et M. m’ont offert ces deux cartes postales : vous le reconnaissez, c’est mon Héros.

La première photo est prise en hiver. Les arbres sont nus, sauf les pins qui, comme chacun sait, sont dotés d’un feuillage persistant.

Évidemment, à l’arrière-plan, toute ma sympathie va vers ce jeune homme — ce presque enfant — qui pourrait être, s’il avait quatre-vingts ans de moins, le Luca de mon récit. Le garçon farouche venu d’ailleurs.

La seconde photo est prise en été, le square est tout empli d’une ombre dense. Cette fois, je garde ma sympathie pour une certaine Mademoiselle Boutin, 2, rue Doudeauville, Paris 18, chez qui cette carte est arrivée un jour, accompagnée d’un affectueux souvenir.

Le cachet de la poste (qui fait foi) vante la grotte de Presque (la visite vaut le coup : je vous la conseille).

J’ai cherché dans mon annuaire, à tout hasard, le téléphone de Mademoiselle Boutin. Elle n’y est pas. On pourra, à défaut, appeler l’imprimerie du Progrès, en bas de chez elle : ils auront sans doute la bonté de lui passer un message de notre part : comme chacun sait, on ne l’arrête pas (le progrès), alors ce sera une fois de plus la magie de la communication moderne.

Le point commun

Il y a un point commun entre le lauréat du prix Goncourt et moi (non, ce n’est pas le nombre d’exemplaires vendus de nos livres respectifs), et un seul journal a mis le doigt dessus : nous avons tous les deux été rédacteurs dans un service de communication de la mairie de Paris. Évidemment, le journal en question, c’est le journal interne de la mairie de Paris.

Merci Mission Capitale pour cette recension !

En classe avec Martin, Félix et les autres

« Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? » En voilà, une question simple. Mais, moi, je la vois comme extrêmement compliqué : je vois trois questions dans cette question-là. La première, c’est : si je suis écrivain. Je ne le sais pas ; cela dépend des moments ; cela dépend à qui je parle. Cela dépend, surtout, de ce qu’on appelle un écrivain (quelqu’un qui écrit ? quelqu’un qui est publié ?). La deuxième question, c’est : si on devient écrivain. Eh bien, à supposer que je sois écrivain (on peut le supposer, allez, tout est permis), à quelle date et à quelle heure le serais-je devenu, précisément ? Pas évident de le savoir. Et la troisième question, la plus difficile sûrement : pourquoi. Pourquoi j’écris. Pourquoi je suis devenu. Pourquoi je suis. Pourquoi. Je savais que les questions soi-disant naïves des élèves d’Oliver seraient, en fait, drôlement intéressantes. Ils ont de la chance de l’avoir comme professeur. Et moi comme ami. Ce sont les cinquième A et les cinquième B du collège Paul-Valéry de Thiais (première fois que je mettais les pieds à Thiais, ce matin : « rendez-vous sur le quai du RER à 7 h 30 », m’avait dit Olivier). Ils ont lu Le Héros et les autres et, manifestement, ils ont aimé. En tout cas, ils ont pas mal cogité dessus.

« Est-ce que les personnages existent vraiment ? C’est qui, le héros, dans l’histoire ? Pourquoi Martin n’a pas de parents ? Pourquoi il n’y a pas de filles dans le livre ? D’où vient votre inspiration ? En combien de temps avez-vous écrit ce livre ? Est-ce que Martin fait une dépression ? Est-ce que toute l’histoire est dans l’imagination de Martin ? »

Ils sont fortiches, ces jeunes lecteurs. Ils analysent vachement. Et ils ressentent. C’est drôle de constater, avec eux comme avec les lecteurs plus vieux, d’ailleurs, comme chacun peut s’attacher à des détails que l’autre n’a pas vus. Ils ont pourtant lu mon livre en classe et leur professeur a guidé leur réflexion… et malgré ce cadre, ils ont chacun développé une interprétation de l’histoire. Un point de vue. Nous avons beaucoup parlé de cela ensemble : du point de vue. À plusieurs reprises, ils m’ont demandé « pourquoi » Martin faisait ceci ou cela, et « comment » étaient les sentiments de Félix. Je leur ai répondu, le plus sincèrement du monde, que je n’en savais pas plus que ce que j’avais écrit. Que je raconte mon histoire à hauteur de mon personnage, que je vois le monde à travers ses yeux. Aussi, je ne parle que de ce qui l’intéresse, lui, en fonction de ses obsessions, quitte à faire abstraction du reste du monde. Je ne crois pas les avoir frustrés ou perdus, en répondant ainsi : j’ai l’impression (et j’espère) que j’ai réussi à leur montrer ce que peut être le point de vue du personnage qui, parfois, se confond avec celui du narrateur ou de l’auteur (Olivier leur avait pourtant bien expliqué la distinction ; et moi, je mélange tout à nouveau). J’étais heureux de voir qu’ils parlaient de Martin et de Félix comme s’ils étaient réels, parce que c’est exactement ce que je fais moi-même. Je les observe et j’apprends à les connaître, mais je ne comprends pas toujours les motivations profondes de leurs actes, ni le détail de leurs sentiments. Ceci nous a donné envie de poursuivre l’échange sur le point de vue. On a pensé à un truc, avec Olivier, à la récré : on allait fait écrire les élèves. Je brûle d’envie de savoir, moi, quels sentiments Martin leur inspirerait s’il existait (s’il faisait partie de leur classe). Il y a un moment triste au début du livre : Martin quitte cette fête affreuse où il se sent si mal à son aise ; il part, puis il revient ; il est persuadé que personne n’a remarqué son absence. Mais cela, c’est son point de vue. « Quel est votre point de vue, à vous, qui êtes l’un des autres invités de la fête ? » je leur demande. « Avez-vous remarqué son absence ? (mais vous ne l’avez pas dit à Martin : pourquoi ?) Avez-vous eu de la peine pour lui ? Vous êtes-vous moqué de lui ? » Peut-être, dans cette fête, un autre personnage est amoureux de Martin et n’ose pas le lui dire ; et Martin ne sait même pas que cette personne existe. Je suis impatient de lire ce qu’ils auront écrit.

Olivier les avait fait plancher sur une autre consigne d’écriture, avant mon arrivée. « Si j’étais écrivain » ou « si j’étais écrivaine, virgule, je, points de suspension ». Trois jeunes filles ont lu leur texte. J’étais épaté. Déjà, parce que c’était très bien écrit. Ensuite, parce qu’elles ont formulé, en un seul paragraphe, mille choses : où elles puiseraient leur désir d’écrire (« l’envie d’exprimer mes émotions »), comment elles organiseraient l’acte décrire (« dans un lieu tranquille, isolé »), l’envie qu’elles auraient de rencontrer leurs lecteurs. Je sais que je suis verni, moi, de rencontrer mes lecteurs : leurs interprétations de l’histoire que j’ai écrite sont autant d’éclairages sur mon travail — comment aurais-je pu savoir, sans cette conversation, qu’autant de lectures différentes de mon livre cohabitaient chez autant de lecteurs ? J’aurais pu croire que le texte était beaucoup plus univoque qu’il ne l’est. Je leur ai même parlé du texte que je suis en train d’écrire en ce moment : leurs réactions sur les quelques mots que j’ai dis à ce propos, eh bien, c’est peut-être bête de le dire, mais ça me fait grandir.

Le moment que je n’osais pas espérer, tant il était beau : le garçon qui, à la fin de la classe, est venu me dire qu’il « ressemblait un peu à Martin » et que c’était pour ça qu’il avait aimé le livre. Qu’a-t-il pu trouver dans Martin pour se reconnaître en lui ? Le sentiment d’être différent ? Un goût de la solitude ? Un certain regard sur le monde ? Merci, mille fois merci à toi, jeune homme, de m’avoir dit ces mots. C’est infiniment précieux.

« Est-ce que Martin est gay ? Est-ce que Martin, c’est vous ? » Ah, oui, évidemment : il y a des petits malins qui savent poser les questions dans le bon ordre. Eh bien, je réponds d’abord à la deuxième question, si vous voulez bien : Martin me ressemble sur pas mal de points… mais pas sur tout. Par exemple, Martin vit dans une petite ville de province et, moi, je n’ai pas grandi en province (est-ce que cela signifie, alors, que les « autres » aspects de la personnalité de Martin sont fidèles à ma vie ?) Mais je ne sais pas, moi, si Martin est gay. Si lui ne le sait pas (et il est très plausible qu’il ne le sache pas), je ne le sais pas non plus. C’est là qu’il me ressemble le plus, Martin (mais je ne suis pas entré dans ce niveau d’intimité avec les élèves : cela je ne le dis que dans cette note, que j’écris après coup) : il observe les autres, il les désire peut-être, mais il n’éprouve pas l’urgence de qualifier par des mots la nature de son élan. Il éprouve des émotions, et c’est déjà beaucoup. Si je m’étais posé la question en des termes si précis, à l’âge qu’ont aujourd’hui les jeunes gens du collège Paul-Valéry, évidemment, j’aurais répondu « oui ». Mais la question, je ne me la posais pas, car la réponse m’importait peu. Il n’y avait aucun enjeu, pour moi, à y répondre. Je n’y ai répondu que lorsque ce désir, qui n’était jusqu’alors qu’un sentiment diffus, a commencé à se diriger vers des personnes précises — « aimer les garçons », je m’en fichais pas mal, mais « aimer ce garçon-là », c’était hyper important d’en avoir conscience, pour voir s’il serait possible que quelque chose advienne entre lui et moi. Voilà, à peu près, où il en est, Martin. Je crois le connaître suffisamment pour répondre à sa place : il n’a pas encore remarqué qu’il aimait Félix. Et puis, juste avant la récré, un autre petit malin a demandé : « Est-ce que Félix existe vraiment ? » et, s’adressant à Oliver : « Est-ce que Félix, c’est vous ? » avec le sourire qui colle bien à la question. Vous imaginez. J’ai rigolé, évidemment. J’ai répondu que je ne connaissais pas encore leur professeur quand nous avions quinze ans (là-dessus, l’élève a dû se demander quel âge nous avons maintenant : peut-être quarante, peut-être vingt ? Nous sommes vieux, c’est entendu ; mais quel âge précisément, ils n’en savent sûrement rien). Et, à part moi, je pense : le garçon dont Félix est (un peu) inspiré, je ne crois même pas qu’il se reconnaîtrait dans l’évocation que je fais de lui, tellement la manière dont je le percevais à l’époque doit être éloignée de l’image qu’il avait de lui-même.

C’était ce matin, c’était à Thiais (Val-de-Marne) et c’était ma première rencontre avec des élèves qui m’avaient lu. C’était beau.