Antonin Crenn

Tag: Le corps

Mes deux tiers de quintal

Les médecins aiment les chiffres. Chacun son truc, hein. Mais moi, je suis toujours étonné de constater que la conversation, dans leur cabinet, est tellement comptable. Ce matin, on m’a dit que je pesais soixante-sept kilos (je l’ai appris) et que j’étais haut d’un mètre quatre-vingt-un (ça, je le savais déjà : c’est écrit sur ma carte d’identité). On a mesuré la pression du sang dans mes veines (deux chiffres que j’ai oubliés), les battements de mon cœur (je n’ai pas retenu sous quelle forme on les exprimait). On m’a dit que je n’entendais pas très bien les aigus, aussi bien (aussi mal) d’une oreille que de l’autre. Mais on n’a pas parlé, à aucun moment, de ce qu’est ma vie – c’est-à-dire de ce qui fait que mon corps est tel qu’il est. Bon. C’était une bonne idée quand même : j’avais répondu à une invitation de la sécu pour faire un bilan complet.

Un bilan « complet », disaient-ils. Et il y avait un questionnaire à remplir, pour tout savoir de moi. Il me demande si je fume et, si oui, combien de cigarettes (mais je réponds non). Il me demande si je bois (je réponds oui) et combien de verres, de quelle boisson, les jours de semaine ; et combien le week-end. Alors, d’accord : je veux bien jouer le jeu. Va pour les chiffres. Mais pourquoi personne ne me demande ce que je mange ? Le proverbe le dit, et Guillaume le rappelle bien : on est ce qu’on mange. C’est-à-dire les aliments et le plastique qui les contient. Concrètement, moi, il y a trente-et-un ans, je pesais quatre kilos. Et, depuis, les soixante-trois kilos supplémentaires que j’ai gagnés, d’où viennent-ils ? Je ne les ai pas fabriqués tout seul, par la magie de la pensée. Ces soixante-trois kilos de molécules, eh bien, je les ai pris sur les tonnes de nourriture que j’ai avalés depuis trente-et-un ans (puisqu’ils aiment les chiffres, en voilà quelques-uns). Cette matière ingurgitée, j’en ai gardé une partie, j’ai jeté l’autre ; j’ai recomposé tout ça et c’est devenu : mon corps. Et le médecin qui étudie mon corps, aujourd’hui, ne me demande pas à partir de quel matériau je l’ai fabriqué, ce corps. Il se fiche de savoir quel genre de matières solides j’absorbe à hauteur de, je ne sais pas, un kilo par jour ; alors qu’il éprouve follement le besoin de savoir si les deux tiers de quintal que pèse mon corps sont intoxiqués par, disons, quelques grammes d’alcool ou de tabac (et il faut leur répondre au verre près, à la cigarette près, ce qu’on consomme) – et je ne nie pas l’importance de ces substances, évidemment, mais je m’étonne de la disproportion entre l’intérêt qu’on leur porte, et l’indifférence totale qu’on oppose aux autres. Ce fameux questionnaire est suffisamment précis pour mettre en relief la différence entre un quidam buvant un verre de vin par jour (y compris les week-ends) et celui qui boit deux bières par jour en semaine (et trois bières plus un apéritif les jours fériés). Mais il ne permet pas de distinguer celui qui avale tout rond un demi-bœuf cru chaque matin, d’un autre qui se nourrit exclusivement de bouillon de pissenlit. Je crois pourtant, moi, que la chose aurait une influence sur leur santé, à l’un et à l’autre. Mais ce n’est qu’une intuition, hein : je ne suis pas médecin.

Il fallait venir à jeun et le rendez-vous était à treize heures, alors j’avais la dalle. Puis, au bout d’un moment, j’ai eu le droit de manger et on m’a donné des trucs. Je me suis méfié des biscuits, parce que je ne savais pas avec quoi ils étaient faits (ils étaient emballés dans un plastique transparent, sans inscription), mais j’ai été rassuré quand j’ai vu la compote issue de l’agriculture biologique. Je me suis dit que la sécu, à défaut de s’intéresser à ce que je mange chez moi, ne m’obligeait pas pour autant à m’empoisonner chez elle. Il y avait toutefois plus de plastique que de pomme, dans ce dessert – toujours du plastique, oui : notre aliment de base.

On m’a donné un coup de marteau sur chaque genou : l’un des deux a bougé plus que l’autre, mais le médecin n’a pas tiqué. Bon. Ça veut dire que ça n’a pas d’importance. On ne saura pas si les réactions de mon corps ont un rapport avec ma préférence pour la ratatouille à l’ail plutôt que pour le canard au sang. Ou bien, si elles sont liées à une carence en glyphosate, ou à un excès de cacao équitable. Ou encore, au fait qu’il y a plus de jus de tomate que de globules de porc qui coule dans mes veines. Tant pis si ça ne les passionne pas. Mais je suis mauvaise langue : mes veines, ils s’y sont tout de même intéressés : ils ont fait un trou dans mon bras pour prélever deux ou trois cartouches de sang, et ils vont leur faire subir des tas d’examens. Ils vont les cuisiner, les torturer pour les faire parler. Puisque je n’ai rien dit, moi, pendant ces deux heures, alors c’est mon sang qui parlera à ma place. Et de cet interrogatoire, ils tireront de beaux tableaux plein de chiffres. Et ça ne me déplaît pas, à moi, les chiffres. De temps en temps. Si on peut caser des mots entre eux. Leur donner du sens. J’ai presque hâte de les recevoir, même, ces chiffres.

Ce qui reste du voyage

De ce voyage en Italie, je n’ai pas rapporté de spécialités locales. Seulement un demi-paquet de biscuits au chocolat et aux flocons d’avoine, issus de l’agriculture biologique, et une grappe de raisin : c’est ce qui est resté du pique-nique que nous avons fait hier soir dans le train, gardant un œil sur les montagnes et l’autre sur les sandwichs. Et aussi : vingt centilitres d’eau de la fontaine publique de la place Carlo Felice, restés au fond de la gourde. Nous les avons donnés à la plante verte en rentrant à la maison. Je n’ai même pas acheté un seul livre en presque deux semaines. Comment ai-je réussi à m’en empêcher ? J’ai acheté, tout de même, la carte de l’île d’Elbe et les plans de Livourne et de Turin.

Ce que j’ai rapporté, c’est dans la tête, comme disent les gens.

Non. Ce qui reste de ce voyage, c’est mon corps qui le dit le mieux, en vérité. Cette entaille au pied n’était finalement pas si profonde : quelques centimètres de long, mais un ou deux millimètres seulement dans l’épaisseur de la peau. Elle disparaîtra bientôt et c’est presque dommage, car ç’aurait été beau : garder sur la plante du pied une ligne presque invisible, un filet blanc d’une telle finesse que personne d’autre que moi ne saurait le voir, ni ne devinerait qu’il a été dessiné par les coquillages de Marina di Campo.

Ma main droite a dégonflé : pendant trois jours, elle était enflée et douloureuse. Vous la mettiez à côté de la gauche, vous regardiez les deux successivement et vous croyiez qu’elles n’appartenaient pas à la même personne. Ce n’est pas un moustique qui fait des trucs pareils. Je suis sûr que c’est arrivé l’après-midi de notre arrivée à Livourne, dans le parc du Cisternone. Le soir, J.-E. m’a dit : « C’est une morsure d’araignée ». Je ne l’ai pas cru. Mais j’ai fait des recherches, depuis, et je peux maintenant dire qu’il avait raison : j’ai été mordu par cette araignée aux dents vert fluo. Elle habite en Toscane et j’ai tous les symptômes. Son venin ne tue que les insectes, pas les humains – mais il provoque ce genre de réaction cheloue qui vous rend difforme pendant quelques jours. Pas de doute possible.

Hier, on a été attaqués au cimetière monumental de Turin : il n’y avait pas un chat. Aucun autre vivant, que nous, errant dans les allées minérales. Alors, ces saletés de moustiques se sont jetées sur l’aubaine (nos peaux). À un centimètre de la marque laissée par les dents vert fluo de l’araignée florentine, j’ai un bouton : je me rappelle très bien quel moustique me l’a fait. J’étais arrêté devant la tombe de Primo Levi, les bestioles s’abattaient sur nous, mais j’avais envie de rester encore une minute, quand même. Il m’a piqué. Et moi, j’ai espéré qu’il reste assez de venin de ladite ségestrie dans les capillaires de ma main pour que le moustique, suçant mon sang, s’intoxique. Que les toxines du venin digèrent les protéines de son corps malfaisant, de l’intérieur. Bien fait pour lui.

Ce que me dit mon corps, surtout, au retour de ce voyage, c’est que je n’ai jamais été aussi bronzé qu’aujourd’hui. La dernière fois que j’ai vue la dermatologue (elle a un fort accent russe), elle avait écrit sur la feuille de prescription : « phototype 1 : roux ». Je ne suis pas roux, pourtant, mais il est vrai que le soleil me fait le même effet qu’à eux : je crame avant de bronzer. Cette année, pour la première fois, je n’ai pas brûlé. Mon secret ? Allez, je vous le donne. C’est la première année où je n’ai pas été obligé de rester enfermé tous les jours dans un bureau entre 9h30 et 18 heures. Je sors si je veux, je travaille quand je veux. Alors, évidemment, je sors quand il fait beau plutôt que quand il pleut. Pas con, le mec. Une exposition progressive, donc. Et depuis la Vendée, au printemps, les rayons du soleil ont doucement accompli leur œuvre. Cette couleur-là, sur mon cou, je ne l’avais jamais vue. Ailleurs, c’est encore plus étonnant. J’ai même des taches de rousseur qui sont apparues dans des endroits que je ne vous montrerai pas. Mais, un tel résultat, c’est l’aboutissement de nombreux mois d’adaptation. D’adaptation à un autre mode de vie, plus libre. Ça doit être cela qu’on appelle : « être bien dans sa peau ».