Antonin Crenn

Tag: L’absence

Envie (mais de quoi)

Je ne sais pas par quel bout prendre ce moment. Ce que je dois faire, ce que j’ai envie de faire. Évidemment, je suis excité ; bien entendu, je suis inquiet ; mais cela ne dit pas grand-chose. Pourquoi je n’arrive pas à me donner bêtement une tâche à accomplir, et à m’y mettre sans traîner les pieds ? Même un truc stupide, comme remplir un papier administratif ou faire du ménage — puisque le temps est perdu, autant le gagner sur autre chose. Il existe des expressions pour ça, mais je trouve qu’elles ne vont pas avec mon cas. Je ne dis pas « à quoi bon ? » ni « tout me dégoûte » — c’est plus simple et plus compliqué (c’est différent, quoi). Juste, je ne sais pas de quoi j’ai envie, et je suis triste, alors que je ne vois pas de raison de l’être. Je veux dire : il y a des millions de raisons d’être triste en général, mais je n’identifie pas de raison spécifique pour déclencher la tristesse à ce moment particulier.

Je suis excité et inquiet : ça, je pense que ça s’appelle le trac, à cause de la sortie du livre et de la soirée de demain. Le truc qui me chiffonne ces jours-ci, c’est que je n’arrive pas à savoir ce que j’attends de cette sortie et de cet événement. Alors, comment saurai-je, quand cela aura eu lieu, si je dois en être content ? Par exemple, je pourrais espérer, au choix : goûter au plaisir d’être entouré de mes amis, des gens qui m’aiment et qui me sont fidèles (oui, mais alors, pourquoi sortir un livre ? je pourrais aussi bien fêter mon anniversaire) ; ou bien, rencontrer une sorte de succès, grâce auquel des gens que je ne connais pas achèteraient mon livre (mais comment savoir, après, s’ils l’ont lu et aimé ? si cela a eu le moindre sens pour eux ?) ; ou encore, une sorte de reconnaissance critique (c’est bon pour épater la galerie, mais, au fond, cela me dira-t-il si ce que j’écris, c’est de la littérature ?)

Philippe Soupault. En joue !

J’écris un mail à D., qui avait lu L’épaisseur du trait à l’état de manuscrit et m’avait donné confiance en ce texte quand je finissais par croire qu’il ne deviendrait jamais un livre. Il me répond de suite, pour me renouveler la confiance qu’il a en moi, « en tant qu’écrivain ». J’avoue : je l’ai un peu cherché, cet encouragement : je suis heureux qu’il l’ait compris et qu’il l’ait formulé ce matin, parce que ses mots me touchent véritablement. Je sais que j’ai envie de cela, au moins : que quelques personnes dont j’aime l’écriture soient touchés par la mienne.

J’essaie d’avancer sur un truc, mais ça ne prend pas : de ce truc non plus je n’ai pas envie. Pourtant, hier ça marchait plutôt bien. Je me suis promené sur des cartes du Léon, j’ai trouvé le village qui sera « le village » dans Les présents : ah, oui, voilà une autre chose dont j’ai envie : écrire ce texte-là.

Ces derniers jours, quand j’ai annoncé la sortie de mon livre, plusieurs personnes (deux, trois) m’ont parlé de la fierté qu’aurait éprouvée ma mère (de la fierté qui était déjà la sienne, avec le premier livre) ; une autre personne (mon cousin) m’a même parlé de la fierté de mon père (tellement plus lointaine — dans le temps — mais tellement présente dans ce que j’entreprends). Oui, évidemment, je pense tout le temps à cet amour moi aussi ; cela ne me rend pas toujours triste, mais parfois si. Ce qui n’aide pas, aujourd’hui, c’est que je lis un bouquin dans lequel il est souvent question de mourir (et de cette question de savoir si cela à un sens et, si oui, lequel), ainsi qu’un film où l’on meurt à petit feu, où l’on met en scène sa propre fin. C’est d’une grande beauté.

Vient le moment où je ressens cette urgence qui me vient quelquefois : une grande nécessité d’accomplir quelque chose, d’aller vite ; le sentiment de n’avoir pas de temps à perdre. La frustration de ne pas faire ces choses, parce que je ne sais pas de quelles choses il s’agit. L’accablement de passer à côté d’elles, par fatalité. Puis, la conclusion que ces choses n’avaient pas de sens.

Quand je passe la journée à ne parler à personne, je suis brusque, le soir : il me faut m’accoutumer à prendre l’autre en compte — en l’occurrence, J.-E. — sans l’assommer d’un flot de parole — ce que je fais quand même. Je lui dis que je me sens bizarre et, le plus gentiment du monde, il essaie de me rassurer sur ce que sera la soirée de demain (un moment agréable, pour sûr), mais je n’ai aucunement besoin d’être rassuré sur ce point. Ce que j’ai besoin de savoir, c’est si tout cela a un sens. Et je sais d’avance que personne ne le sait : il y en a qui le croient, et c’est déjà bien.

Je n’aime pas quand il manque un mot. Je veux dire : ce que je sens à l’intérieur de la tête, juste derrière le masque, un centimètre à peine sous le nez et les yeux, c’est qu’un truc se ratatine à l’intérieur. Un pincement qui provoque, si je ne fais rien pour m’en empêcher, une envie de pleurer. C’est ce mot qui ne va pas : une envie. Non mais, sérieux, qui a vraiment envie de pleurer ? L’envie, c’est un peu comme le désir, ça signifie plus ou moins qu’on est animé par la croyance d’éprouver un plaisir. Or, je ne crois pas du tout en cette perspective. Je n’ai donc pas envie de pleurer. Je n’en ai pas non plus le besoin. Est-ce alors un réflexe ? une pulsion ? une impulsion ? La seule certitude, c’est que, si je laisse cette sensation me gagner, je pleure.

Ce soir, on voit un mauvais film au cinéma. L’événement est rare — on les choisit mieux, d’habitude. C’est plat et réaliste sans contenir aucune esthétique du plat ni du réalisme. Les dialogues sont convenus sans aucun regard porté sur cette convenance. Un film pour rien : il n’y a pas un gramme de cinéma là-dedans. Dans celui qu’on a vu dimanche, par contre, il y avait mille défauts qui n’existent certes pas dans celui de ce soir, mais, alors, qu’est-ce que c’était beau. J’étais ébloui. Voir des choses comme ça, ça me donne envie d’en faire d’aussi belles.

Ah, tiens, encore une envie, finalement.

Combien de fantômes

J’étais encore dans mes plans, à me promener. Là, c’était dans le Guide commode de la banlieue de Paris dressé par André Lecomte (38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, téléphone Turbigo 89-18). La ville où j’ai grandi a pas mal changé, depuis, en particulier sur les bords de Seine qui m’intéressent tout spécialement. J’aurais bien aimé faire ça, comme métier : être le gars qui dessine les lignes sur le fleuve pour signifier le mouvement lent du courant. Quand ils ont construit l’immeuble où j’ai vécu, dans les années 80, ils en ont profité pour changer le nom de l’impasse qui y mène : cité Zapon, ça faisait sans doute trop lotissement pavillonnaire, ça faisait ouvrier, un peu cheap ; ils ont mis hameau Sisley à la place, qui sonne plus distingué, plus villa des happy few, vous voyez ce que je veux dire ? Quand j’étais petit, il restait encore une occurrence de l’expression « cité Zapon » sur l’armoire électrique du parking, à l’entrée de la résidence.

Je n’ai pas souvent l’idée d’utiliser Google maps. Pourtant, je trouve ça fascinant, comme tout le monde – c’est-à-dire effrayant et excitant à la fois. Je viens de vérifier : ce que j’ai toujours appelé « l’impasse » (autrement dit : la cité ou le hameau) n’a toujours pas été visité par la voiture de Streetview. Vous ne pourrez donc pas vous y promener. Dans les autres rues du quartier, on peut. On n’y rencontre pas un chat : dans ces banlieues-là, on reste chez soi, on ne déambule pas. Ah, si : voilà quelqu’un. Comme c’est bizarre. Dans ma rue. Un garçon roux qui transporte une banane.

J’ai toujours eu un faible pour les garçons roux et je ne cherche pas à savoir pourquoi. « Ils » lui ont flouté sa petite gueule de fantôme. Quelques rues plus loin, je vais voir mon lycée. Par curiosité seulement ; en aucun cas par nostalgie. Un endroit sinistre (un parallélépipède rectangle posé sur une cour de béton : une architecture assez typique de prison scolaire). Devant la grille, ce garçon m’adresse un grand geste amical.

C’est trop tard, mec, c’était il y a quinze ans qu’il fallait me faire coucou, pendant ces trois années de lycée où je n’ai jamais été aussi seul de ma vie. Gros malin. Il arrive après la bataille, celui-là. Et puis, d’abord, ce n’est même pas à moi qu’il fait coucou : c’est à la Google car. Les fantômes parlent aux fantômes.

Un coup de fil de J.-E. : il m’appelle de la gare de Bretenoux, son train est en retard et sa correspondance a sauté. « Ils » vont lui trouver un hôtel à Brive. Tu parles d’une tuile. Je suis triste pour lui – et pour moi, parce que j’aurais voulu dormir avec lui. Mais je me rappelle comme, il y a quelques années, j’étais juste paniqué à l’idée de dormir seul : un coup comme celui-ci devait se prévoir, s’organiser, de manière à me laisser le temps de trouver un copain pour sortir avec moi, pour que je rentre tard à la maison sans avoir vu la nuit tomber, et que je me couche seul, certes, mais fatigué. Ce soir, non, je n’éprouve pas cette angoisse. Je ne suis même pas inquiet. Je suis seulement, disons : chiffonné, parce que j’aurais été mieux avec lui que sans lui.

En rentrant à la maison, en préparant mon dîner, j’ai l’idée d’appeler ma mère. Avant, ç’aurait été typiquement le moment idéal pour se téléphoner : la bonne heure (un début de soirée) et la certitude d’avoir du temps devant nous pour parler. Mais ça, c’était avant. J’ai déjà eu la même pensée cet après-midi : ç’aurait été, aussi, un moment idéal et j’ai quasi fait le geste de prendre mon téléphone. Et je me suis arrêté. Il y a donc eu une époque où des circonstances absolument identiques à celles que je vis en ce moment auraient été idéales pour lui téléphoner, et, depuis, tout a changé. Cette époque, je n’arrive pas à comprendre si elle est tellement loin d’aujourd’hui : en distance ou en temps (je crois que c’est un peu la même chose), elle est tout près de moi. Mais, si c’est une distance qui ne se parcourt plus, est-ce que ça a encore du sens de la mesurer ? Il y a un grand mur au milieu, qui arrête mon geste quand je voudrais prendre mon téléphone. Et c’est cela qui a changé.