Antonin Crenn

Tag: La Vendée

« Surprenant de maturité pour certains, surprenant d’inventivité pour d’autres »

Les « écrivains en herbe » de l’Île-d’Elle sont dans la Gazette marandaise de juin – et, du même coup, j’y suis moi aussi, qui dépasse derrière eux sur la photo (parce qu’on met toujours les grands derrière, sur les photos de classe). On voit aussi Grégory, l’instituteur, et Élodie et Stéphanie, les profs du collège.

C’était même balnéaire

Cela faisait, quoi, six semaines que je n’étais pas descendu sous terre, à cause des cinq passées en Vendée, puis de celle qui vient de s’écouler pendant laquelle je ne me suis déplacé qu’à pied et, une fois, en bus, c’est-à-dire au-dessus du niveau du sol ; mais hier soir, on a pris le métro, J.-E. et moi – pour aller à Charenton. C’était une fête chez J.-M. et C., qui sont les parents de R. et S. et qui viennent d’emménager dans cette banlieue qu’on croirait lointaine, mais où, en réalité, ils habitent à une adresse qui se trouve, finalement, à cent mètres environ de leur adresse précédente, à Paris.

Sous terre, donc, je tombe sur le Puy du Fou. « Ça craint », je pense. J’envoie la photo à W. – rapport à une conversation qu’on avait eue sur les restitutions partisanes de l’histoire, et sur le fait que personne ne sait qui est Ledru-Rollin. On ne va quand même pas faire un son et lumières sur lui pour perpétuer sa mémoire, non ? Je lui écris : « c’est du harcèlement ! » Une demi-heure plus tard, à la fête de Charenton, quelqu’un qui connaît bien la Vendée me demande : « Et tu as visité le Puy du Fou ? » – et moi, j’élude la question, et je réponds que je résidais là-bas pour travailler, quand même, et pas seulement pour me balader. Nonobstant mon bronzage, qui laisse croire le contraire. Parce que je suis bronzé : ce n’est pas seulement moi qui le dis, c’est tout le monde. Je ne peux pas le nier. Je réponds que « j’ai passé pas mal de temps dehors, c’est vrai », et pour compenser j’enchaîne sur tous les trucs que j’ai faits pour mon boulot, et sur le roman que j’écris.

Mais, je ne vais pas le perdre de suite, mon bronzage, car ce weekend à Paris est tout à fait estival. Et je dirais carrément, à cause du genre d’activités auxquelles on s’est adonnés, que c’était même balnéaire. Je vous explique pourquoi.

Au beau milieu de la fête, le soir, on quitte l’appartement pour aller au bois, à deux pas : c’est la foire du Trône et il va y avoir un feu d’artifice. Je ne raffole ni de l’une, ni de l’autre, et pourtant je suis tout content de sortir, de prendre l’air de cette soirée d’été, alors qu’on a trop chaud dedans. Exactement comme dans l’enfance où, au bord de la mer, on piaffait d’aller à la fête foraine, alors que, dans la vie normale, on n’aimait pas ça. Les lumières artificielles, les clignotements et les sons idiots qui nous parviennent à travers les arbres noirs ont véritablement cet air de fête foraine de station balnéaire, totalement absurde, sans aucun lien avec le monde réel. À l’orée du bois, je ne cherche même pas à reconnaître ce décor que je connais pourtant par cœur : car je n’y suis pas chez moi, je suis en vacances à la mer. On apprend que le feu d’artifice est annulé (c’est toujours ça de moins à ajouter à notre bilan carbone) et, comme on a décidé d’être gais, on n’est pas déçus du tout : on s’amuse à ouvrir une bouteille là, devant l’entrée de la foire, sur un chemin qui débouche sur rien, sur un vaste écran noir qui doit être sûrement, de jour, le lac Daumesnil.

On s’est levés tard aujourd’hui et il fait plus chaud qu’hier. On prend des bouquins et on s’installe au jardin de Reuilly : un café à la buvette de la plage (la petite paillote qui ouvre à la belle saison, devant les bassins où la baignade est interdite), puis on s’étale sur la grande pelouse, comme tout le monde. Des gens sont massés sur l’étroite bande d’ombre projetée par la passerelle, ils sont installés à touche-touche : une famille s’en va, on prend leur place. Au-delà de cette zone d’ombre, c’est le domaine de ces garçons magnifiques qui, à demi nus, montrent leur peau au soleil et à toutes les paires d’yeux qui voudront bien profiter du spectacle. Mes yeux à moi en font partie. Un peu plus tard, je quitte la bande ombragée pour passer dans la lumière, moi aussi – non pas que je me sente spécialement, à ce moment, appartenir au même monde que tous ces jolis corps, mais parce que j’ai envie de rôtir un peu, moi aussi. Il y a un gars qui fait des pirouettes sur une main, puis sur l’autre, comme si cela ne demandait aucun effort à ses muscles. Il écoute de la musique en même temps qu’il actionne cette machinerie magique de son corps, et il me semble reconnaître, entre deux airs inconnus, celui du Regard d’Ulysse.

Je lis un bouquin qui demande un peu de concentration, qui n’est pas précisément ce qu’on appelle un roman de plage – ce sont Les émigrants, de Sebald – et je suis distrait par tout : les conversations, les enfants qui jouent, les beaux gars, l’ombre qui progresse à mesure que la terre tourne autour du soleil. Comme à la plage. On ne fait donc pas grand-chose : on est bien, on savoure. Comme à la plage. Puis, on commence à s’emmerder (comme à la plage), et on s’en va.

Voilà, c’était beau

Dans le train, de retour pour Paris, je regarde les photos que j’ai prises ce matin à l’école de Rosnay. Les enfants ont exposé et lu leurs textes, c’était une belle fête. Ce qu’on ne voit pas sur les images, ce sont les cookies que l’un d’entre eux a faits exprès pour moi, et que j’ai mangés avant que les invités arrivent, pour ne pas faire de jaloux.

Tout était simple, chaleureux. On était contents d’être ensemble, et on le disait. C’était beau. Même le ciel, finalement, n’était pas si gris qu’on le croyait d’abord : un nuage s’est écarté juste quand les enfants allaient commencer à lire : ça tombait bien. Au même moment, les cloches de l’église ont carillonné : c’était drôle, c’était gai, mais ce n’était pas pratique du tout pour la lecture. On a attendu qu’elles cessent, car elles auraient couvert leurs petites voix.

Ils avaient l’air fiers d’eux, alors je l’étais aussi.

Suspendues à la corde avec les textes, j’ai découvert les photos que Nicolas, l’instituteur, a prises pendant les ateliers d’écriture. Je les partage avec vous complaisamment, pardon, parce que je m’y trouve bien. En les regardant, j’ai l’impression que ma présence dans cette classe est naturelle – quel sentiment étrange, pour moi, qui n’avais jamais fait ça avant ! – et c’est précisément cela que j’ai ressenti, sur le moment même : j’étais le bienvenu, à ma place, accueilli. Exactement comme sur ces images.

De cela aussi, je suis fier – voilà, tant pis, je l’ai dit.

Voilà à quoi je pense, dans le train du retour pour Paris. Et j’ai largement le temps d’y penser, d’ailleurs, car un arbre tombé sur la voie à Sablé-sur-Sarthe nous oblige à un détour par Saint-Pierre-des-Corps (je dis « nous », mais je ne suis pour rien dans la conduite du train, hein). Avec tout ça, J.-E. a poireauté presque une heure à Montparnasse, faisant dix fois le tour du quartier. Il m’a attendu, nous nous sommes manqués. Dans le bus qui nous portait jusque chez nous, je lui ai raconté tout ça, et j’ai ouvert mon sac à dos pour lui montrer les cadeaux que j’ai reçu le matin, à Rosnay – je ne vous dirai pas ce que c’est, à vous (c’est trop perso), mais dans l’un d’eux il y avait ce petit mot :

Voilà, c’était beau.

Prendre le bus (je me souviens de Noirmoutier et de Fontenay-sous-Bois)

J’ai acheté quelque chose d’absurde au vide-grenier. Comme si ma valise n’était pas déjà assez lourde, à cause des bouquins. Mais, j’aime les panneaux, les plaques de rue, quand les lettrages sont beaux. Et là, franchement, c’est beau.

Je me souviens de Fontenay-sous-Bois. Juline a habité là quand elle a quitté l’appartement où nous avons grandi. C’était un deux-pièces vieillot dans un immeuble en briques, ça craquait de partout, ç’avait beaucoup de charme. Pour y aller, il fallait prendre le bus 118 (couleur moutarde) à la porte de Vincennes, puis descendre devant le cinéma Kosmos. La vitesse du bus, elle, n’était pas kosmique du tout, il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

J’ai fait une recherche rapide sur le web, qui mériterait d’être fouillée. Il semble que la commune de Fontenay-sous-Bois avait un centre de vacances à Noirmoutier — plus précisément : au Vieil.

Je me souviens du Vieil. La première fois que nous sommes allés à Noirmoutier avec J.-E., c’était chez C. et Y., nos voisins de l’île (une autre île, à Paris, où nous habitions alors). Y. avait tenu à nous faire visiter les parages, il avait loué une voiture exprès. On avait fait le tour des villages, j’avais pris des photos (à l’époque, je publiais des images sur cet autre blog). C’était en février, il y avait cette brume épaisse qui enveloppait le paysage. Nous étions entrés dans la chapelle du Vieil et, là, je me souviens du tableau La pêche miraculeuse, d’un certain Henri Rousseau qui n’était pas douanier.

Pour venir jusqu’à Noirmoutier, on avait dû prendre un bus à Nantes. Il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

Je n’ai jamais été dans un centre de vacances. L’idée même de partir en « colonie », pour moi, aurait été une punition. J’imaginais pourtant assez bien à quoi cela pouvait ressembler, une colonie de vacances. Ce devait être un peu comme un voyage scolaire, par exemple : des enfants massés dans un car, pendant des plombes, pour aller à la Bourboule et visiter des volcans. Une expédition.

Demain, je ne prendrai pas le bus, mais le train. Heureusement. Tant que la gare de Luçon existe encore. Je changerai à la Roche-sur-Yon et, arrivé à Montparnasse, je me détesterai d’avoir acheté ce panneau qui pèse des tonnes. Je redouterai les escaliers du métro. Alors, je prendrai le bus pour rentrer chez moi : le 91 (couleur moutarde).

Où sont les hommes ? (à Bessines)

« Bonjour madame, nous cherchons les petits hommes verts.
— Vous ne les avez pas trouvés ? Aucun ?
— Non. On a déjà fait le tour du village, pourtant. »

W. et moi sommes à Bessines, en Deux-Sèvres. À Bessines, il y a l’homme de Bessines. L’homme de Bessines n’est pas comme l’homme de Luçon (qui est, lui, un ancêtre hominidé vivant aux Philippines) : il s’agit d’une œuvre d’art de Fabrice Hyber — Fabrice Hyber étant, lui, un homme de Luçon, dans le sens où il est né à Luçon (mais en Vendée, pas aux Philippines). Cette œuvre consiste en une série de sculptures de petits hommes verts. On aimerait bien les voir, mais où sont-ils ?

« Il y en a un à l’espace Noisy, sur la rue des Trois-Ponts. Vous le trouverez à coup sûr », dit la femme. Une autre femme intervient : « Juste là, devant l’église, à l’entrée du cimetière, il y en a un aussi ! » Ah, bon. Nous leur disons merci, mesdames, et nous repartons à l’aventure.

Heureusement qu’il fait beau. On pourra dire, au moins, qu’on a fait une belle balade. On retourne à l’église, alors, qui est très belle, avec son chevet à colonnade, ses modillons tous différents. Mais, d’homme de Bessines, point. Aucune trace au sol ne suggère qu’une sculpture a existé ici récemment. Que s’est-il passé, chez cette femme, pour qu’elle ait vu un petit homme vert à cet endroit ? Étrange.

On reprend la voiture, en quête de l’espace Noisy. Quand on l’aura trouvé, on verra l’homme, c’est sûr. Mais ça ressemble à quoi, ce truc ? Bon, on va bien tomber dessus, car voici la rue des Trois-Ponts. Nos yeux guettent l’apparition d’une de ces choses architecturales qui porte le nom, souvent, d’« espace » : une salle polyvalente, un truc dans le genre. Rien. Alors, on s’arrête là, au bord de l’eau. Un enfant pêche. Un autre est perché sur un muret. Une sorte de clairière, où un chapiteau vient d’être démonté : c’est peut-être le fameux espace événementiel, et un petit homme se tiendra là, devant ? Non. Toujours rien. Je dis : « Et maintenant qu’on a quitté le village pour la forêt, trouver un homme vert là-dedans, ça fera ton sur ton, ça va être galère ». Car le décor, à ce moment, est un peu comme ça :

Il faut se rendre à l’évidence : nous sommes bredouilles. Nous avons parcouru toutes les rues, tous les chemins de Bessines. Nous avons parlé à des femmes, rencontré des enfants. Mais, aucun homme. Ni vert, ni d’aucune autre couleur. Et si les seuls hommes de Bessines, c’était nous ?

En pleine fiction

On était dedans jusqu’au cou : toute la journée, on a navigué en pleine fiction.

Je commence par la fin : hier soir, c’était à Saint-Juire que ça se passait : la restitution publique des ateliers d’écriture. J’étais content comme tout de découvrir les textes terminés par les enfants de Saint-Martin-Lars car, pour certains, je n’en connaissais pas la fin (et il y en a des gratinées, je vous le dis). Ils s’étaient entraînés à lire à voix haute (pas évident, devant tout le monde), alors on s’est laissés porter par leur lecture pour découvrir des lieux réels (les lieux qu’ils ont choisis), basculant, d’un coup, dans la fiction totale (on a bien rigolé quand Wonder Woman achète une maison au village, sans savoir qu’elle aura pour voisins ses collègues super-héros). Après eux, les grands (les participants d’un autre atelier, que j’ai animé à Thiré) se sont prêtés au jeu à leur tour (sous le plafond à la française, devant le portrait de Clemenceau), nous prenant par la main à travers champs et à travers les époques.

Je venais de passer l’après-midi à Thiré, à visiter un domaine complètement fou, qui m’avait déjà plongé dans un monde parallèle. Le jardin et les propriétés de la fondation des Arts florissants William Christie, c’est un parc aristocratique créé de toute pièce autour d’un logis de ferme (une très belle bâtisse, certes, mais pas un château) : des maisons de village, des bâtiments agricoles transformés d’un coup de baguette magique en un décor magique et luxuriant, délicat et — on peut le dire — délirant. C’est une expérience fascinante, la déambulation dans cette œuvre d’art vivante, peuplée de libellules et de papillons. Un homme s’est installé là un jour, en disant : ces champs, ces vieux murs, deviendront mon jardin extraordinaire et les décors de ma musique. Et voilà. Juste un exemple : une pauvre grange, démontée et remontée pierre par pierre, dont la charpente toute neuve est couverte de tuiles anciennes, paraît n’avoir pas changé depuis des siècles ; seul un clocheton inutile, rustique et raffiné à la fois, est l’indice que cette grange n’est pas qu’une grange, mais une œuvre d’art, une fiction.

Voilà, j’avais encore ces images-là dans la tête quand j’écoutais les mômes (et les grandes personnes) lire leurs histoires. Et, autre chose que je n’ai pas dite (mais vous l’aviez deviné, puisque je radote) : tout ça se passait dans la petite mairie de ce village, Saint-Juire, décor de cinéma. Et les mots qui ont été le plus souvent prononcés, c’était sûrement « arbre » (trois textes, au moins, faisaient jouer un rôle capital aux arbres), « mairie » (parce qu’on a rendu hommage au lieu qui nous accueillait) et « médiathèque » (parce que c’est elle qui m’emploie, ne l’oublions pas). À force d’appeler ces mots, on prenait le risque de voir débarquer Arielle Dombasle à tout moment — je m’y croyais, je n’en aurais pas été étonné le moins du monde… au point où j’en étais.

On a vu des ponts (il n’y a pas de hasard)

Une escapade hors de Vendée. Pour quitter le département, on a franchi un pont : le pont du Brault. Après, on est entrés ailleurs, en Charente-Maritime.

Le pont du Brault, je ne l’ai pas vu fonctionner, mais il paraît que c’est un pont à bascule et que, parfois, il reste suspendu : il a du mal à se fermer. Alors, on fait rouler un camion très lourd dessus, et hop, il tombe. Fastoche !

L’idée d’aller en Charente-Maritime, c’était pour voir la Rochelle. Mais, avant d’arriver en ville, on a fait des détours dans la zone portuaire. Il y avait des silos magnifiques et de beaux lettrages. J’ai vu l’inscription « Compagnie du phospho-guano » sur un bâtiment industriel et j’ai pensé au Temple du soleil.

On est arrivés au pied du pont de l’île de Ré. On ne l’a pas emprunté, non. On n’est pas montés dessus — on voulait seulement le voir du dessous. C’est une longue bande de béton, très longue. On dirait qu’elle court d’un seul tenant, moulée sur place, sans aspérité. Plastiquement, ça ne me passionne pas, pour le dire franchement. Je suis content de voir de près, tout de même, ce que j’avais vu de loin, depuis la Faute ou la Tranche-sur-Mer.

En ville, on a observé encore un autre pont : le pont du Gabut. Celui-là est cent fois plus beau, il est du type basculant, comme un pont-levis de château-fort, ou comme le pont du Brault. La dentelure de l’engrenage est splendide : j’ai pensé, bêtement, qu’on pourrait casser des noix entre les roues crantées. Je deviens calé en ponts, depuis quelques jours : je m’étais déjà rencardé sur celui de la rue de Crimée, qui est ce qu’on appelle un pont-levant, et non pas levis, parce qu’il se lève, lui, à l’horizontale.

Tant qu’à faire de la route, on a été voir Rochefort et son éminent pont transbordeur. Ça, c’est carrément plus ma tasse de thé que le pont de l’île de Ré : c’est de la mécanique et de la poésie, mêlées à parts égales. Un panneau touristico-pédagogique nous rappelle que ce n’est pas n’importe quelle scène des Demoiselles qui a été tournée ici, mais la scène d’ouverture. Carrément. Et il nous explique que, pour Jacques Demy, le passage de ce pont symbolise la traversée de la frontière entre le monde réel et celui du rêve, de l’imaginaire. Évidemment.

Alors, je repense à mon pont à moi, celui de la rue de Crimée, dans Les présents. Et je l’analyse à l’aune de ce qui est dit sur ce panneau. Je me dis que, si j’ai introduit ce pont dans ce chapitre (alors qu’il n’y était pas prévu initialement), ça n’est sûrement pas par hasard : ma grande préoccupation, à ce moment, était précisément de resserrer encore les liens entre le vrai et l’imaginé, entre le monde réel et le fantasme. Et de clore une longue parenthèse, inaugurée à la moitié du roman, quand Théo quitte Paris pour se rendre au village. Dans ce chapitre central, écrit au mode conditionnel — je demande pardon, par avance, au lecteur —, il prend le train à Montparnasse, direction la Bretagne. Il parcourt des paysages. Et, soudain, au détour d’une page, je m’attarde sur la description du viaduc de Morlaix.

Le viaduc de Morlaix ! Encore un pont ! Décidément, il n’y a pas de hasard (et ça tombe bien, car ça aussi, c’est le sujet du roman).

Le beau vélo

Au fait, je ne sais plus si je vous ai dit que j’avais un beau vélo ? Il est orange. Comme je vis à la campagne sans voiture, il est mon meilleur ami. J’ai pris cette photo pour la frime.

Avant que vous fassiez du mauvais esprit en disant « hé, on voit la béquille de ton vélo, tu parles d’un aventurier », je préfère le dire moi-même : oui, la béquille est baissée, et la photo est prise avec le déclencheur automatique de mon téléphone qui est, lui, coincé sur une branche (c’est dans la forêt de Barbetorte, pas loin de mon village). Puisque je vous le dis, que c’est de la frime.

Des lieux, des histoires : la carte du territoire

Pendant les ateliers d’écriture que j’ai animés, j’ai proposé à chacun, à chacune, de choisir un lieu. Et, à partir de ce lieu, d’écrire une histoire. Entre le début et la fin, que s’est-il passé ? J’ai parlé (beaucoup), pour lancer des idées, tendre des perches, indiquer des pistes. Pour décrire le lieu, pour évoquer des émotions, pour créer un personnage. Et chacun, chacune, a écrit son histoire — réelle ou imaginaire — ancrée dans un lieu. Ensuite, j’ai placé ces histoires sur la carte du territoire :

(La carte apparaît en petit sur le blog, ce n’est pas terrible. Le meilleur moyen de la consulter, c’est en plein écran en cliquant ici, et sur un ordinateur plutôt que sur un téléphone).

Il y a encore des timides, qui n’ont pas osé m’envoyer leur texte après que l’atelier s’est terminé. Tant pis pour moi… mais, il n’est pas trop tard ! J’aimerais encore compléter cette carte : j’y ajouterai les textes quand ils arriveront…

C’est un pic, c’est un cap

On traversait la forêt de Vouvant. Un panneau signalait la possibilité qu’une biche nous coupât la route : ça n’a pas manqué, une biche est sortie du bois, a traversé devant nous. Puis, un autre panneau, plus loin : « Attention enfants ». J’ignorais que des enfants sauvages pussent vivre en ces bois. On ne les a pas vus.

Au sortir de la forêt, une petite route bifurque, presque un chemin. Des arbres, encore, mais d’un autre type. Plus domestiques. Un genre de parc. Ils sont immenses, ils sont en feuilles, ils nous masquent la chose que nous sommes venus voir — moi, je ne sais pas encore ce que ce sera, car c’est une surprise. D’un coup, elle surgit. Comme la biche, un peu plus tôt.

C’est une très grande chose. Un truc immense. Une proéminence, un échafaudage, un derrick, une tour Eiffel, un château d’eau. Que dis-je ? C’est un chevalement. C’est ainsi que le nomme W.

Cette excroissance de béton posée sagement sur le sol est la manifestation visible (la partie émergée de l’iceberg) d’un phénomène souterrain dix fois plus profond : le puits dans lequel descendaient les mineurs — car ce chevalement est en quelque sorte la cage d’ascenseur dans laquelle ils se massaient, matin et soir, pour aller au charbon. Deux cents mètres de descente : j’en frémis. C’est effrayant, mais c’est abstrait ; j’ai du mal à réaliser, du haut de ma petite vie confortable, ce que cette distance représente. J’essaie de comparer avec une grandeur connue : deux cents mètres, ce serait comme la tour Montparnasse, mais à l’envers, sous le niveau du sol (ce ne serait pas bête, d’ailleurs, d’enterrer la tour Montparnasse — une idée à creuser).

Je me demande à quoi ressemblerait le paysage, vu de là-haut. Je dis :
« Il faudrait installer un escalier, une échelle.
— Il n’y a que les ouvriers qui travaillaient ici, et ceux qui ont rénové la structure, qui ont pu profiter de cette vue : laissons-leur ce tout petit privilège.
— Ah, mais ! je ne parlais pas de faire monter tout le monde, d’en faire une attraction. Ce serait seulement pour moi, pas pour les touristes.
— Tu es un touriste ! »

En quittant Épagne (car c’est le nom de ce lieu), W. nous fait passer par Faymoreau : les corons étagés en terrasses, les jardins, le jour déclinant sur le bocage. Nous reprenons la route, sans croiser ni biche ni enfant (les unes et les autres sont couchés, sans doute, à cette heure). En regagnant la plaine, le soleil a disparu.