Antonin Crenn

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Il y a des moments où le temps s’accélère

Il y a des moments denses. Extrêmement riches. Est-ce que le temps s’accélère, ou plutôt ralentit ? je ne saurais pas bien le dire. Je sais seulement que, parfois, il se passe en quelques jours (ou même : en un jour) plus de choses que pendant tous les jours, toutes les semaines qui ont précédé. Quand je dis des choses, je veux dire des émotions, bien sûr, et aussi des idées. Des idées neuves qui débarquent, des idées anciennes qui reviennent et, surtout, des bribes d’idées en puzzle dont les pièces, peu à peu, se déplacent et s’assemblent. Et ces idées éparses, alors, commencent à ressembler à quelque chose.

On est partis tôt à travers le marais (cette brume encore accrochée au bord de la route). François a parcouru les lieux qu’il a connus autrefois : je les ai découverts ou redécouverts à ses côtés. Des lieux qui ne sont pas liés, pour moi, à une histoire intime si profondément ancrée. Mais que j’ai connus au printemps, déjà, dans un moment qui a été important pour moi – et qui ressemblent, surtout, à d’autres lieux que je connais. Non pas dans leur configuration physique, mais dans l’image que je forme de ces lieux à partir des émotions qui les ont décidés à s’ancrer dans ma mémoire. Ce n’est pas mon patelin, non, certainement pas. Mais un cimetière, quel qu’il soit, fait penser à tous les cimetières qu’on a connus. Et nous avons tous des histoires de cimetières. Et je repense à des idées d’écriture qui, jusqu’ici, n’étaient que des envies, et qui pourraient ressembler à des projets si je le voulais ; et François, depuis qu’il est arrivé, me donne confiance dans ces projets qui sont les miens. Je sens qu’il est largement question, dans toute mon expérience luçonnaise (et plus densément encore depuis deux jours, et c’est pour cette raison que je parle, ici, d’une accélération du temps) de ce sujet-là : la confiance. La confiance en soi et la confiance en les autres qui croient en vous. Se sentir légitime, se sentir autorisé. Se dire qu’on n’est pas là par hasard ; que c’est bon de se laisser faire, oui, mais qu’il faut aussi se laisser (au sens de s’autoriser à) mener les projets les plus excitants : ceux qui ont du sens. C’est une question qui revient souvent, celle de croire en ce qu’on est capable de faire, dans ma tête, à propos de moi-même – et dans mes conversations avec W., à propos de moi (un peu) et à propos de lui (surtout).

W. nous rejoint à l’Aiguillon-sur-Mer où, ma foi, nous partageons un déjeuner au-dessus de nos attentes. Puis nous reprenons la route à trois : mes deux guides sont deux enfants du pays – l’un est plus vieux que moi, l’autre est plus jeune. Ils parlent du pays, alors, et nous parcourons ensemble les paysages. François filme des lieux qui comptent pour lui. Parmi ceux-ci, il y a la pointe de l’Aiguillon, et c’est intéressant qu’il nous emmène précisément là, car c’est le premier endroit où m’a emmené W. au printemps. Puis, il nous montre un silo qu’il aime. Oui, François aime ce silo – car il est possible d’aimer un silo – et je raconte, moi, que le premier texte littéraire que j’avais publié c’était, précisément, une histoire de silo. « Feu le silo », ça s’appelait. Il s’agissait d’un pèlerinage, d’un lieu connu depuis l’enfance, que mon personnage observait rituellement – d’un lieu qui se transformait, puis qui disparaissait. Ce silo était un point de repère dans son décor familier. Il était aussi le lieu de ses fantasmes, le lieu par lequel le décor pouvait devenir autrement que dans la réalité, aussitôt qu’il décidait de l’imaginer autrement. Il était question d’un paysage réel et d’un monde imaginaire (celui de l’enfance, oui), et de la bascule dans la fiction qui rendait la vie plus belle, plus intéressante (mais pas forcément plus gaie). Ce silo qui semblait bâti pour les siècles des siècles était abattu en quelques jours par les pelleteuses. Et sa disparition était, précisément, l’un de ces moments denses où le temps s’accélère.

Des idées qui s’entrechoquent (ou se transforment)

Je reprends ce texte écrit pour Papier Machine : en recevant le message de L. et V., j’étais content de redécouvrir mon document en pièce jointe, assorti de bulles de commentaires. Des phrases qui pourraient bouger ou sauter, et puis des questions. Je retravaille ces détails en m’apercevant que leurs remarques sont toutes pertinentes, et c’est un grand plaisir d’être lu avec une attention si minutieuse, d’être compris dans mes intentions et poussé dans la direction-même que j’ai choisie. C’est une histoire de « plateau » : un village posé au-dessus des mornes plaines alentour, exposé aux vents qui l’ébouriffent.

Le soir, François et moi sommes conduits à Saint-Michel-en-l’Herm par A. et le village, vu de la route, émerge du marais un peu de la même façon que dans ce texte. (Par contre, avec la photo ci-dessus, je triche, car ce n’est pas Saint-Michel que l’on voit : c’est la Dive depuis la digue de l’Aiguillon – mais l’idée est la même, plus explicite encore). Je ne sais plus si j’ai imaginé cette histoire en rapport avec mes pérégrinations vendéennes, mais, l’ayant écrite en juin ou en juillet dernier, il ne serait pas étonnant que les idées se soient entrechoquées. Et le vent ! Ce vent qui rase les maisons basses et les murets entourant les jardins. Mais, ce soir, pas de vent à Saint-Michel. L’événement remarquable venu du ciel, c’est la lumière chaude du soleil déjà couchant, qui lèche la plaine et frappe le modeste plateau (cinq mètres d’altitude, paraît-il) exactement dans l’axe des grandes verrières du musée Deluol. C’est cet endroit que nous découvrons : une usine à cornichons devenue un atelier d’artiste, puis ce musée de sculptures ; et la lumière touche les parties saillantes des corps, éclairant vivement une arête, enveloppant doucement les rondeurs. Des femmes nues, surtout. « Il y a aussi des mecs », me dit François – ils ne sont pas nombreux, mais j’en ai trouvé deux ou trois à mon goût.

L’atelier d’écriture, c’est une douzaine de personnes qui écoutent d’abord François parler des objets qui, progressivement dans l’histoire littéraire, accèdent à la place qui est la leur : celle d’objets littéraires. Puis, cette douzaine de personnes, à leur tour, choisissent un objet ou un petit bout de lieu ; un détail matériel qui sera le point de départ pour raconter leur souvenir, leur émotion. Dans la tête de l’une des participantes, c’est la proximité des œuvres dans ce musée qui rappelle un geste aimé dans son enfance, le geste consistant à sculpter le beurre. Elle explicite, dans son texte, la connexion qui s’est produite. Mais cette connexion aurait dû y rester, dans sa tête, ou bien être jetée sur un autre papier afin de ne pas parasiter son histoire de beurre, qui est la seule histoire qui nous intéresse – et il est bien, son texte, une fois qu’on lui retranche son inutile préambule.

Cette douzaine de personnes, ce sont surtout des gens plus vieux que moi. Souvent, dans ces rendez-vous où on lit, où on écrit, les gens sont des femmes qui ont l’âge qu’auraient mes parents, ou un peu plus. Je me souviens combien ma mère aimait me parler des activités qu’elle avait commencées au moment de sa retraite – à moitié par nécessité de l’ennui à distance, à moitié par un désir véritable que le temps disponible permettait enfin d’exprimer. Il y avait ces conférences, ces lectures, et même du dessin – et dire l’intérêt qu’elle y trouvait était aussi important, j’en suis sûr, que d’éprouver le plaisir de l’activité elle-même. Elle aurait été heureuse, dans un atelier comme celui-ci (l’atelier pour dire ce lieu qui lui aurait plu, et l’atelier pour dire ce jeu d’oser écrire). Je suis touché, alors, de voir face à moi deux trois femmes plus timides que les autres, qui écrivent avec une envie et un plaisir évidents, visibles à mes yeux, et qui n’osent pas croire que leur texte est intéressant. Ce soir est peut-être un moment important pour elles.

Il y a des idées qui s’entrechoquent et d’autres qui se transforment. Moi, l’objet que j’ai envie de décrire, c’est un rai de lumière sous une porte. Pourquoi, au moment où je pensais à ma mère, j’ai choisi d’écrire sur cet objet – c’est-à-dire : sur un souvenir de mon père ? Je ne sais pas, c’est comme ça. Cela se produit tout le temps dans Les présents aussi. Je pense à elle et j’écris sur lui. Des idées qui glissent, qui se déguisent.

C’est juste une ligne. Un espace vide. Cet interstice horizontal par où filtre la lumière sous la porte. Je ne me rappelle pas la porte (blanche, sans doute, mais ce serait mentir de l’affirmer), ni la moquette de la pièce où je suis couché (sa couleur), ni, derrière la porte, s’il y a au sol de la cuisine un lino ou un carrelage. C’est juste une ligne de lumière jaune qui rampe au bas de la pièce déjà sombre, pièce unique où nous vivons le jour et où, le soir, je cherche le sommeil auprès de ma sœur qui dort. Le père est derrière la porte – il lit, il fume, il attend qu’arrive l’heure où l’on se couche à son tour quand on est adulte. C’est juste une ligne, que je regarde avant de dormir. Plus tard, sans doute, la ligne disparaît. Tout est noir. À quelle heure, je ne sais pas : je dors.

Je me laisse faire

La pluie cesse : le ciel est encore bien sombre, mais les maisons commencent à s’illuminer de nouveau sur le fond gris. C’est joli : « typiquement un temps à arc-en-ciel », je me dis, et je me penche à la fenêtre pour voir s’il n’y en a pas un. Il n’y en a pas un, mais deux. L’un sur l’autre. Je prends la photo et la publie bêtement sur Facebook, sur Instagram. Content de moi. Puis, j’entends des pas sous ma fenêtre : je me penche à nouveau. C’est François : le gars qu’on voit dans les vidéos ! Le même que sur l’écran, tout pareil – mais vu du dessus (car je suis au premier étage). Les arcs-en-ciel ont filé et lui ne les a pas vus : il était concentré à faire son créneau devant la maison.

Le truc à la médiathèque, c’est dans deux heures : A. craignait que ça nous fasse « trop court » pour nous préparer, mais, en fait, on ne se prépare pas. Ce n’est pas la peine, vu le sujet de la soirée. Il s’agit de dire bonjour à ceux qui sont là, d’être content de les revoir (pour moi), de dire qui on est (pour François), de lire des choses qu’on a écrites en rapport avec le lieu (il y a mon journal de résidence, et François lit des bouts de son Autobiographie des objets), d’échanger avec les gens. Mais ils sont timides, les gens : nous, on est face à eux, qui sont assis, et il leur faudrait prendre la parole devant tout le monde, ils n’osent pas. On parle plus facilement après, avec un verre à la main. En grignotant des trucs. J’ai des complices parmi les organisateurs qui me mettent de côté, sur les plateaux de charcuterie, le fromage et les noisettes : je n’ai donc pas le ventre tout à fait vide pour accueillir les trois verres de vin que je sirote, mine de rien.

Là, c’est moi, vu du dessous (photo François Bon)

Voilà, je suis content. Je crois que tout le monde l’est aussi. Ça m’étonne à chaque fois, mais comment l’écrire sans paraître snob, ou affecté, genre faussement modeste ? Je détesterais qu’on croie ça. Mais c’est vrai, oui : ça m’étonne de voir que des gens sont venus, certes parce qu’ils sont curieux, mais aussi, simplement, parce qu’ils me trouvent sympathique. C’est comme ça. Je me laisse faire.

Quand nous sortons, il est 21 heures passées. Avec François, on est accompagnés de W. et de H. qui sont pleins d’espoir, ils imaginent qu’on va dîner dehors : à quatre, on se sent plus forts, nous partons en quête d’un restaurant. C’est naïf, évidemment : un mercredi à Luçon, à 21 heures passées, vous imaginez – mais je suis grisé, il faut m’excuser. C’est peine perdue, bien sûr. Alors nous errons. François filme, il redécouvre Luçon by night (ces images ne feront pas un film d’action, je suppose).

Là, je dis bêtement : « l’autre possibilité, c’est de manger des pâtes à la maison ». Ça aurait pu ressembler à un échec, ce repli, mais c’est tout le contraire qui se produit. Parce que W. a apporté des tomates de l’Amap de Fontenay-le-Comte (chaque spécimen, dans le sac, est d’une forme et d’une couleur différente de sa voisine) et que H. sait cuisiner. Et ce qui se passe autour de la table, c’est un de ces moments imprévus, où les choses arrivent naturellement. Et c’est bon de se laisser faire. Je me laisse faire.

Dans la vraie vie

Demain, il y a François Bon qui débarque chez moi. Marrant, non ? François Bon, c’est quelqu’un qui a écrit des livres qui sont rangés dans ma bibliothèque. C’est quelqu’un que je vois et que j’entends sur mon écran quand je suis sa chaîne YouTube (j’avoue, je n’ai pas tout regardé). C’est quelqu’un que je lis sur son site et sur tous les réseaux sociaux imaginables. C’est quelqu’un que je n’ai jamais vu en vrai. In real life, comme disent les gens – et François qui répliquera « le web aussi, c’est la vraie vie ».

Après-demain, je pourrai dire, aussi, que c’est quelqu’un qui, le matin, boit plutôt du café ou plutôt du thé (à moins qu’il ne prenne de cette poudre cacaotée que je préfère, moi, au petit déjeuner, mais je ne sais pas pourquoi : j’en doute). En fait, les écrivains sont de vraies personnes. Je suis bien placé pour le savoir, maintenant que je suis moi aussi affublé de ce titre honorifique (vendredi, arrivant au collège : « C’est vous l’écrivain ? – Oui madame »).

On va cohabiter, François et moi ! Marrant. Dans cette maison qu’on voit très bien sur la couverture du livre (je vous montre avec le doigt).

Demain soir (mercredi), on sera ensemble à la médiathèque pour partager ce livre avec les gens qui seront là (vous ?) et on papotera en sirotant des boissons aimables (je ne sais pas exactement ce qui est prévu au menu). On rencontrera des gens en vrai. Jeudi, François anime un atelier d’écriture et, samedi, une lecture à Saint-Michel-en-l’Herm (le programme en détail ici et dans le journal, plus bas).

C’est moi qui invite François chez moi, alors que franchement s’il y en a un des deux qui est « chez soi » ici, c’est lui. La terre natale, le retour aux sources, tout ça. L’exploration d’un territoire. Il sera question de ça, sans doute.

Ouest France, 8 octobre 2019

C’est dimanche (j’ai vu des vaches)

Je me suis éveillé tard. Parce que c’est dimanche, sans doute. Mais comment mon corps le sait-il ? Alors que je dors dans un lit qui n’est pas le mien, que la lumière qui passe par l’interstice des volets n’a pas la couleur de chez moi, que les bruits du dehors me sont inconnus ? Aucun indice de dominicalité ; aucun moyen, pour mon horloge biologique, de savoir qu’aujourd’hui on reste au lit. C’est un mystère. En fait, non, c’est simple : j’ai dormi dix heures d’affilée parce que les deux premières nuits, j’ai dormi mal. Alors, je me rattrape. Plus tard ce matin, je suis retourné au lit : plus précisément, dessus et tout habillé. Parce que je lis un de ces romans qu’on dévore à plat ventre sur son lit et que, souvent, je ne peux pas le nier, les bouquins que je lis ne sont pas aussi romanesques que celui-là. Là, je me laisse porter par le souffle de la narration, par l’épopée. C’est la suite du Monde réel d’Aragon, c’est-à-dire que c’est le premier volume des Communistes. J’en suis à la page 500, donc j’approche de la fin, mais il y a encore trois volumes derrière, c’est pas fini. Comme je lis tout ça en pointillé (j’ai commencé la série il y a plus d’un an), je me perds dans les personnages : c’est foisonnant comme du Balzac, mais la différence c’est qu’on ne trouve pas leurs arbres généalogiques sur le web aussi facilement qu’on trouve, par exemple, la chronologie de chaque micro-apparition de Rastignac dans la Comédie humaine. Tant pis pour ceux qui n’ont pas pris de notes. L’histoire qui s’y déploie est fascinante parce qu’elle est infinie : elle prend ses racines dans les débuts du vingtième siècle, mais ces racines sont elles-mêmes nourries par tous les siècles précédents, on le sent, et les développements pourraient s’étendre jusqu’aujourd’hui. L’histoire est passionnante parce qu’elle est réelle – et pour être si réelle, elle est faite de fiction. Et les personnages existent, pour moi – et leur vie se prolonge au-delà du roman. C’est-à-dire que le volume Aurélien, consacré à l’histoire d’Aurélien, s’arrête quand on en a fini avec le morceau de la vie d’Aurélien qui nous intéresse ; mais que sa vie, après, continue. Elle continue d’une façon moins passionnante, c’est le moins qu’on puisse dire : plus rien, dans son existence étriquée, ne mérite qu’on lui consacre un roman. Alors il est relégué au rang de personnage secondaire, tertiaire, quaternaire. D’anecdote insignifiante. Et le jeune Aurélien qu’on a aimé parce qu’il était romantique devient un bourgeois fadasse et lâche, engoncé dans son conformisme, qui se contente de faire tapisserie dans la galerie de figurants. Et Aragon n’a pas peur de ça : d’abîmer son personnage.

Un dimanche après-midi à Luçon (prononcer ces mots sur un air connu) : il fait beau, je fais mon petit tour de petit vieux, doublant l’Intermarché pour attraper ce chemin joli qui passe devant la Corsière, dans le marais. Puis, je reviens en ville par la route des Guifettes, je jette un œil dans la boîte à livres de la place Leclerc (j’ai failli en prendre un), et je m’installe à la terrasse du café du Commerce pour entendre des voix humaines.

Une tablée de jeunes gens gais : ils ont de bonnes têtes. Des lycéens, sans doute. Je pense au prix que coûtait un café en terrasse dans la ville où j’ai grandi au début des années 2000 : c’était déjà le double de ce que ça coûte aujourd’hui à Luçon. C’est peut-être pour cette raison que je n’allais pas au café avec les copains. (Non, en vrai, la raison principale, c’est que je n’avais pas le genre de copains avec qui on va au café, et que j’évitais le plus possible les regroupements de ce genre : j’étais incapable de savoir comment ça marchait, ce qu’il fallait dire et à quel moment il fallait rire). Je les écoute d’une oreille distraite. Je saisis ces mots, prononcés deux fois de suite : « un truc de pédé » – quelqu’un dit cela, à propos de quelque chose que quelqu’un d’autre a fait. Ce quelqu’un qui a fait un truc de pédé. De quelle chose peut-il bien s’agir ? Par exemple : est-ce que le projet littéraire que j’ai en ce moment avec G. serait un truc de pédés ? (je vous gâche le suspense : oui, clairement, c’en est un.) Mais, dans la conversation de cet après-midi, il n’est pas question de littérature : dommage. Ni même d’homosexualité. Il s’agit seulement de dénigrer le quelqu’un qui a fait ce quelque chose. Alors, cette joyeuse tablée de jeunes gens sympathiques aurait pu dire, oh, bien des choses en somme : « un truc pourri » ou « un truc merdique » ou « un truc ridicule » ou « un truc qui craint » (mais les jeunes disent-ils encore : ça craint ?). Pour eux, ç’aurait été pareil. Mais pour moi, ç’aurait tout changé.

Je ne l’ai pas dit, tout à l’heure : j’ai vu pas mal de vaches du côté de la Corsière. J’aime bien les vaches. Je les ai regardées un moment. Je me demande : souffrent-elles quand elles entendent, par exemple, « peau de vache », utilisé dans une conversation qui ne concerne pas du tout les vaches, mais où l’expression n’a pas d’autre but que d’être désagréable à l’endroit de la personne qui la reçoit ? J’en doute. Elles sont au-dessus de ça, les vaches. On le perçoit à la noblesse du regard. Moi, j’utilise encore le mot « vachement », mais c’est toujours positif.

Rentré à la maison, je repense à elles. Bien imprégné de cette ruralité vigoureuse, j’attaque la lecture d’une sombre histoire de mystères villageois, que m’a envoyée P., dans laquelle il est question d’une plante gynodïoique cultivée pour sa racine charnue.

Le pays joyeux des monstres gentils

J’avoue : pour parler des enfants, j’ai tendance à dire quelquefois : « les monstres » ou « les petits monstres ». Ça ne veut pas dire que je ne les aime pas. Le fait qu’ils soient des monstres ne m’empêche pas de les trouver mignons. Car il existe des monstres gentils, le savez-vous ?

Eux, ils le savent : ils me l’ont dit. J’écrivais au tableau des mots que les élèves me lançaient, en réponse à ma question : « C’est quoi, un monstre ? ». Et, après m’avoir dit qu’il était étrange et inquiétant, ils ont ajouté : « mais il n’est pas forcément méchant, il peut être gentil ». Ouf ! Même chose pendant les deux séances, ce matin au collège de l’Anglée et cet après-midi au collège Saint-Paul. Car, oui, il y a deux collèges à Sainte-Hermine : le phénomène est bizarre, mais, en Vendée, il n’est pas rare, et donc pas inquiétant – on ne peut donc pas dire que c’est monstrueux. Le monstrueux est venu progressivement, lorsque les monstres (les enfants) ont commencé d’inventer leur monstre (leur créature de fiction). C’était le thème de l’atelier d’écriture. Chacun a pioché un morceau d’animal, au choix, parmi les pattes, les ailes, les têtes et les tentacules que j’avais apportés (je parle d’images, bien sûr : moi qui suis végétarien, vous pensez que je n’aurais pas porté avec moi des pièces de boucherie). Et ils ont dessiné une chose vivante à partir du fragment de bestiole, en cinq minutes chrono. Pas le temps de fignoler le coloriage, hein : on est là pour écrire, tout de même, ce dessin n’est que le point de départ – et la séance est courte, trop courte. Je profite de ce que le temps nous soit compté pour prendre le temps, tout de même, de perdre encore du temps : juste pour leur expliquer les joies de la création sous contrainte : « On a une heure pour écrire une histoire, magnez-vous ! »

C’est C. qui m’accompagnait dans cette expédition à Sainte-Hermine : au déjeuner, il m’a dit : « Tu te rends compte, la dernière fois que j’ai mangé à la cantine d’un collège, c’est il y a quinze ans, quand j’étais moi-même au collège ». C’est implacable de logique. Moi, bizarrement, je me suis déjà livré à cette expérience plusieurs fois, depuis. C’est bizarre, oui, bizarre. Est-ce monstrueux pour autant ? Je ne sais pas. Cela dépend du menu, sans doute.

J’étais content, dans l’une de ces classes de sixième, de retrouver deux mômes que j’avais connus au printemps dans leur école primaire. Ils m’ont fait ce plaisir – presque ce cadeau – de me reparler de cet atelier, en des mots si précis que j’ai compris qu’ils avaient aimé ce moment et qu’ils en avaient retenu des détails sensibles, des petites choses fragiles qui ressemblent à des étincelles. Alors que, pourtant, dans le déroulé de cet atelier de printemps, je peux maintenant l’avouer : ça n’avait pas été évident. Je veux dire : l’étincelle, elle était bien cachée. Mais ça ne voulait pas dire qu’elle n’existait pas : je le comprends aujourd’hui. Quand bien même elle n’aurait fait que passer fugitivement, « entrant par une oreille et sortant par l’autre », elle a déposé sur son passage, à l’intérieur des têtes de ces petits monstres, une graine. Qui germe tranquillement. Et moi, je fais n’importe quoi avec mes métaphores, ce soir, mais c’est parce que je suis fatigué. J’ai peu dormi, la nuit dernière.

Bon, pour la faire courte : aujourd’hui j’étais à Sainte-Hermine. Les mômes ont écrit des histoires de monstres et ces histoires, à leur insu, vont germer dans leur tête comme des graines, et se transformer en mots. Les mots vont mûrir et, à la fin, ils deviendront un livre (oui, oui). J’ai eu affaire, donc, à une variété de monstres évolutifs : une espèce pas facile à cerner, certes, mais passionnante.

Le train, il y en a que ça berce

Comme il habite près de la gare Montparnasse, L. m’a proposé de déjeuner chez lui avant d’attraper le Luçon-Express. L’idée était bonne, mais, dans ma tête, est apparue l’image lamentable de moi-même soulevant ma valise avec peine jusqu’au sixième étage où vit L. et, à cause de cette image, j’ai préféré renoncer. Parce qu’elle pèse des tonnes, ma valise : elle est bourrée de bouquins. Alors, tant pis pour les petits plats de L. : je l’ai retrouvé à la pizzeria, impasse de la Gaîté. Le déjeuner était gai (pas seulement à cause du nom de la rue), puis il m’a accompagné à la gare, mais pas jusque sur le quai : on aurait pu apprécier qu’il aille jusque sous les fenêtres de mon wagon agiter son mouchoir, à l’ancienne – mais c’est impossible désormais, parce qu’il y a ces portiques idiots qui vous barrent l’accès au quai, et qui vous gâchent vos adieux romantiques.

Le train, il y en a que ça berce. Moi, non. Je ne dors jamais dans le train : je suis trop excité pour ça. Sauf dans les trains de nuits, parce qu’il faut bien. Le plus souvent, je regarde par la fenêtre. Cette fois, j’ai tout de même lu mon livre. À côté de moi, un homme mâchait bruyamment des crocodiles en guimauve, imitation plastique. J’ai refusé poliment de les partager avec lui.

À Nantes, figurez-vous qu’il n’y a pas d’escalier mécanique pour descendre du quai, ni pour monter sur le suivant. On se trimballe la valoche comme on peut. Moi, j’avais une grosse demi-heure à tuer, et le jardin des Plantes est juste en face. Et figurez-vous qu’il est plus confortable de se promener avec une valise dans le jardin des Plantes que dans la gare : maintenant, vous savez. J’y ai vu les chèvres et les poules. Et les sculptures végétales de Claude Ponti. Et je me suis rappelé l’unique fois où je suis venu à Nantes, et je n’étais pas triste d’y penser, car c’était un souvenir heureux. L’heure de mon train approchait et je me suis dit : tiens, je vais jeter un œil au café de la gare, parce que je m’en souviens comme d’un lieu important de ma petite existence : c’était le jour de Noël et presque tout était fermé à Nantes, à l’exception des restaurants où nous n’avions pas pris de réservation, alors nous avions échoué dans cet endroit inattendu : le café de la gare. Et nous avions passé plusieurs heures au chaud, cet après-midi de Noël, au café de la gare. C’était bien. Bon, aujourd’hui, j’ai jeté un œil, et puis j’ai rien vu : ce café n’existe plus : le côté où il se trouvait (dans mon souvenir) est en travaux. Tant pis ou tant mieux.

Dans le Luçon-Express, il y a un chien rangé dans le sac de sa propriétaire, posé sur la tablette. Seule sa tête dépasse, ses yeux sont fermés : il roupille. Quand je vous le disais : le train, il y en a que ça berce. Moi pas. Je regarde dehors : les paysages me semblent familiers. On approche du but, et je reconnais l’église des Magnils-Reignier, et la piste cyclable empruntée au mois de mai, qui longe la voie ferrée. Je suis attendu par A., qui me dit que j’arrive juste quand le soleil revient. Je lui demande ce qui a changé à Luçon depuis le printemps : apparemment, pas grand-chose. Je me dis : tant mieux.

À la maison (oui : « à la maison », je le dis déjà – ou à nouveau), j’installe cette petite table sous la fenêtre de ma chambre : c’est exactement le genre de bureau que je voulais, c’est chouette, on me gâte. Et je feuillette le livre que je découvre à l’instant. Le livre, mon livre – et c’est étrange d’avoir entre les mains cet objet que j’ai conçu sur mon écran. Le livre, c’est Je connaîtrai Luçon, j’en avais parlé ici. Je le regarderai ce soir avec plus d’attention : là, je file, je suis attendu pour dîner.

Ça passera très vite

Ces derniers jours ressemblent étrangement à une tournée d’adieux. À l’approche de mon départ pour Luçon, on dirait que les gens qui m’aiment s’inquiètent. S’inquiètent-ils – au choix : de ne plus me voir pendant trois semaines ? ou bien de me savoir là-bas pendant trois semaines ?

Je dis à certains amis : « voyons-nous avant mon départ en exil », leur annonçant la date de mon train pour Luçon. En forme de blague. Mais, en fait, une résidence n’a rien d’un exil. Pour preuve : quand Napoléon a été condamné à l’exil, c’est sur l’île d’Elbe qu’ils l’ont envoyé, pas à Luçon – et moi, j’en reviens tout juste de l’île d’Elbe, où j’étais en vacances.

Jeudi, j’ai vu V. et R. : on a siroté du vin rouge en parlant de bouquins. R. m’a dit qu’elle était contente de savoir que ma résidence « se passait bien », que j’avais « plein de projets ». Puis, j’ai promis (à sa demande) qu’on se verrait rapidement à mon retour. Ça m’a fait plaisir. Vendredi, dans ce salon de thé (où je n’ai pas bu un thé, mais un café en provenance de la brûlerie au coin de la rue), j’ai demandé à G. ce qu’il écrivait en ce moment, car nos discussions me donnent toujours de l’énergie, elles m’ouvrent des perspectives insoupçonnées. En gros : elles chargent mes batteries. Et ça tombe à pic, à quelques jours de mon départ. J’avais envie de le voir, pour ça. Et puis, j’avais envie de lui parler du projet top secret que Guillaume et moi ourdissons dans l’ombre : il a eu l’air de trouver ça marrant. Je ne peux pas en dire trop pour le moment, mais ça a un rapport avec ce que j’écrivais ici et avec le désir de conquérir les cœurs et les corps grâce à la littérature. Rien que ça, oui. Le temps a passé vite, avec G., à tel point que j’ai dû prendre le métro par peur d’arriver en retard à mon rendez-vous, juste après, avec F. au café des Anges. Il se trouve que F. m’a vu à l’œuvre, l’an passé, pendant mon tout premier atelier d’écriture, celui pendant lequel j’ai transpiré en trois heures toute l’eau que je bois, d’habitude, en deux jours. Tellement j’avais le trac. Il m’avait dit, à l’époque, que ça ne s’était pas vu. Depuis, on se suit de près, on se voit de temps en temps. Et moi, vendredi, je lui pose mille questions sur les élèves de son nouveau lycée (parce qu’il est prof), puis, après dîner, je lui montre la caserne de Reuilly : ça a l’air innocent, comme ça, mais pour moi ce n’est pas rien, cette promenade. C’était comme faire un tour de ronde. Donner un dernier coup d’œil aux lieux que j’aime et qui, dans trois semaines, auront déjà changé.

Rentrant de Saint-Denis, lundi, un message de L. qui m’attrape au vol : alors on stationne deux heures, ensemble, avenue de Clichy. J’avais déjà mis L. dans la confidence du projet secret avec Guillaume, et j’essaie de l’enrôler. J’ai bon espoir. Sur cette terrasse de bout de trottoir, on discute le genre de fantasmes dont il est question (ou non) dans les histoires que nous écrivons, et, de fil en aiguille (puisque la littérature et la vie, ce n’est certes pas toujours pareil, mais qu’au minimum ça se touche), on évoque des trucs vachement intimes en rapport avec nos vies à nous. Une conversation comme ça, ça nous laisse largement de quoi cogiter jusqu’à la prochaine, fût-elle envisagée dans plusieurs semaines. Et j’ai regardé l’heure et, à nouveau, j’ai été obligé de prendre le métro pour ne pas louper J., qui m’attendait déjà au café des Anges. Il se trouve que J. est vendéen, mais ce n’est pas du tout de Vendée que nous avons parlé. La Vendée, je vais en souper pendant trois semaines, alors, bon, vous pensez comme on avait d’autres choses à se dire, lui et moi.

Évidemment, j’ai envie d’être à Luçon. Et en même temps, évidemment, je préférerais rester ici. Je connais ce sentiment contradictoire. Je me connais. Ça me fait toujours ça. Même la veille de partir en vacances, je me demande : « À quoi bon ? ». Je me suis dit, bouclant le sac à dos cet été, que l’île d’Elbe était un endroit bien saugrenu pour y séjourner (Napoléon pensait-il la même chose ?) et que ça n’avait aucun sens d’aller là-bas. Et puis, après, que s’est-il passé ? Les vacances ont été belles. C’est-à-dire que les moments vécus étaient beaux ; qu’ils valaient le coup. Qu’ils avaient du sens. Alors à Luçon, bon, je me demanderai quelquefois : « Qu’est-ce que je fous là ? » – et c’est inévitable. Parce que, Luçon ou pas, je me pose toujours cette question où que je sois, quoi qu’il arrive. Je sais par avance que J.-E. me manquera, le soir. La journée, pas forcément. Mais, la nuit, oui, j’aurai envie d’être avec lui. C’est comme ça, je me connais. Et ça fait partie de l’expérience de cette résidence. C’est le jeu.

Je me souviens de cette nuit qui a précédé mon départ pour Rome, en 2015. C’était une sorte de première « résidence », bricolée maison, c’est-à-dire que j’avais pris quatre semaines de congés pour partir seul, pour vivre seul et écrire. La différence avec une vraie résidence, c’était que personne ne m’attendait là-bas, j’avais inventé le truc moi-même. C’était prévu comme une expérience initiatique : il s’agissait de voir si je serais capable d’écrire sérieusement pendant une période longue ; et de vivre seul. Mon train partait à six heures-et-quelques du matin, et cette nuit-là J.-E. n’était pas avec moi (nous nous étions fait nos adieux la veille). Alors, j’avais si peur de ne pas me réveiller à l’heure (non : en vrai, j’avais seulement peur d’être seul) que j’avais demandé à O. et à L. d’attendre avec moi. De m’aider à passer, sans douleur, à travers ces quelques heures nocturnes. On avait bu des coups dans un bar, puis dans un autre, et on s’était séparés assez tard, me laissant juste le temps nécessaire pour repasser chez moi, prendre une douche et attraper ma valise avant de filer à la gare de Lyon. Juste assez de temps pour accomplir ces tâches pratiques. Et juste assez de temps pour, sous la douche, pleurer une bonne fois pour toutes, afin de n’avoir plus à le faire quand je serais là-bas. De ne plus avoir peur, ni être triste, quand je serais seul.

À Paris, il pleut sur mon velux. J’écris ces lignes en me demandant comment sera la vue depuis ma fenêtre, à Luçon, et si j’aurai pu me débrouiller pour aménager un petit bureau dans ma chambre, à l’étage. En fait : je m’y vois déjà. Dire pour autant que j’ai hâte d’y être, je ne sais pas.

Tout de même : j’ai hâte de revoir ceux qui, au printemps, ont contribué à me faire me sentir « chez moi » à Luçon. Mais, j’ai hâte aussi – je n’arrive pas à savoir si « et surtout » – de me retrouver seul dans cette maison, dans cette maison beaucoup trop grande pour moi, dans cette maison au milieu d’une ville beaucoup plus petite que la mienne. Hâte d’être seul, oui. Et puis, hâte de revoir à Paris ceux que j’aime et qui m’aiment, quand tout ça sera fini, c’est-à-dire : après ces trois toutes petites semaines. Parce que, je le sais déjà : ça passera très vite.