Antonin Crenn

Tag: La tristesse

Rien n’est différent, pourtant

Est-ce parce que j’ai déjà, le lundi après-midi, l’œil injecté de sang (comme un petit trou rouge à côté de la pupille), alors que je n’ai travaillé que quelques heures sur l’écran ? Est-ce parce que le Biocoop de la rue Bréguet est fermé et que je suis obligé d’aller au Naturalia de la rue de la Roquette, où les courgettes sont en promo mais moisies (couvertes d’une mousse blanche et poilue) et où la cagette de tomates est un élevage de moucherons ? Est-ce parce que le fascisme progresse partout à la vitesse d’un cheval au galop (comme la marée, dit-on, dans la baie du Mont-Saint-Michel), dans l’indifférence des uns et sous les applaudissements des autres ? Est-ce parce que, ce week-end, un gars nous a demandé son chemin dans la rue (presque cordialement), puis, subitement, nous a traités de « pédales » ? Est-ce parce que les pages que j’ai retravaillées aujourd’hui dans Les présents ne sont pas devenues meilleures, le soir, que ce qu’elles étaient déjà le matin ? Non, ce n’est rien de tout cela. Et, à la fois, c’est tout cela, et tout le reste. Il n’y a pas de raison particulière pour je sois triste, ce soir – pas de raison spécifique à ce jour, qui ne soit pas déjà commune à tous les autres jours. Rien n’est différent. Ça me tombe dessus certains jours et, d’autres, ça glisse. Je ne sais pas pourquoi. Le sentiment que toutes les choses que je pourrais1 faire, si belles et si grandes seraient-elles, ne serviraient qu’à combler le temps et l’espace, à combattre le vide. À m’occuper, quoi, pendant les quelques années ou décennies que je passerai sur terre. C’est une pauvre ambition : pas de quoi sauter au plafond. Mais, si j’ai les yeux humides ce soir, c’est parce que j’y ai mis ces gouttes qui les hydratent (mais qui ne réparent pas les trous, or, moi, c’est l’impression que j’ai : avoir un trou), pas parce que j’ai pleuré – j’en ai envie, pourtant (le mot envie n’est pas du tout approprié, bien sûr, mais on se comprend), mais je ne le fais pas. Je regarde la pluie tomber sur le velux, je regarde des cartes de géographie dans mon atlas, je regarde le poivron revenir dans l’huile d’olive (c’était le seul légume comestible, au magasin). Je me blottis contre J.-E., surtout, et j’attends demain.

1 ici, un lapsus intéressant : j’avais écris d’abord : que je pourris

Les mondes réels

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». Moi, la première fois que j’ai lu Aurélien (dont ceci est le début), j’habitais sur l’île Saint-Louis et j’avais trouvé amusant de faire connaissance avec ce voisin illustre qui n’existait pas, mais qui, d’un coup, pouvait se retrouver dans mon décor à moi, dans mon monde réel. La maison qu’habite Aurélien est sur la pointe de l’île, sur une placette qui s’appelle maintenant place Louis-Aragon – mais, « de mon temps », elle n’avait pas de nom.

Je ne peux pas dire que j’ai relu les cinq cent pages d’Aurélien hier : je les ai seulement parcourues à toute vitesse pour me remettre en tête les noms des personnages. Parce que, depuis, j’ai lu les trois volumes qui se placent avant celui-ci dans le cycle du Monde réel et que j’ai l’intention, maintenant, de lire celui qui vientaprès. Je suis complètement fasciné par ce souffle absolument romanesque (voilà de vrais romans, ça ne fait aucun doute) et leur inscription aussi précise dans l’histoire en train de se faire. Les mécanismes politiques dont parlent ces livres sont totalement contemporains de leur écriture. Le monde réel et la fiction sont tellement imbriqués qu’on ne distingue plus l’un de l’autre – et cette distinction m’intéresse peu, moi : j’aime quand tout est mélangé.

Théo, le personnage des Présents, cohabite avec une galerie de portraits plus ou moins fantasmés, une collection d’insurgés et de résistants que l’on retrouve de barricade en barricade, de la République sociale de 1848 au Front populaire. Et, bizarrement, lorsque je parle du présent, je ne fais aucune allusion au contexte politique de mon époque (alors que, dans la vraie vie, j’en parle beaucoup, tous les jours). C’est à peine esquissé, discrètement. Un peu comme dans Le héros et les autres, où je m’étais posé sérieusement la question de faire entrer, ou non, le monde réel dans la bulle du petit monde fantasmé de Martin (ça a donné lieu à ces pages : son ami étranger expulsé dans l’indifférence générale). C’est plus timide encore dans Les présents, il faut lire entre les lignes de la première version pour voir du politique. Ce le sera beaucoup moins dans la nouvelle version que je suis en train d’écrire. Voilà une autre chose dont nous avons parlé avec Guillaume : il est très fort pour me dire « tu tournes autour, mais tu n’en parles pas vraiment, alors que tu en as envie, ça se voit ». Maintenant, je suis décidé : ces fantômes d’insurgés des deux siècles précédents ne vont pas rester seuls : dans le présentaussi, il faut que je quitte un peu la métaphore pour me frotter au monde réel.

J’ai noté tout ça en vrac, dans mon cahier, puis je suis sorti de chez moi très vite parce que nous étions attendus, J.-E. et moi, pour dîner chez nos anciens voisins du quai de Béthune. C. et Y. nous ont reçu comme en famille, parce que C. aime bien rappeler que nous étions tout jeunes quand nous sommes arrivés dans l’immeuble, « Tu étais comme ça » — avec le geste de la main qui suggère que j’étais plus petit qu’aujourd’hui, alors que, en réalité, j’avais déjà dix-neuf ans et déjà ma taille définitive. La première fois que j’ai vu l’île Saint-Louis, je l’avais trouvée franchement belle. Puis, on voit notre immeuble, notre quartier, cette île, changer à vue d’oeil : la plupart des habitants qu’on a connus sont partis, voire : ont été chassés ; ils ont été remplacés par d’épisodiques habitants fortunés qui se contentent d’occuper les lieux quelques semaines par an, et par des touristes qui ne font que passer. L’île est habitée par des fantômes et des courants d’air. La dernière fois que j’ai vu l’île Saint-Louis, je l’ai trouvée franchement triste.

Il est plus de minuit quand nous sortons, un petit air frais (agréable, celui-là) caresse nos têtes un peu échauffées par l’aguardiente. Sur le mur, ce graffiti : « Aurélien + Bérénice ». C’est Le monde réel qui s’invite dans notre monde réel. Ou inversement — parce que la littérature et la vie, c’est la même chose.

Une expression, une impression

Curieux, cette impression (cette expression) : être embrumé. Brumeux. Avoir un nuage coincé dans la tête, derrière les yeux. J’aurais tendance à utiliser cette image (qui est assez fidèle à la sensation que j’éprouve) aussi bien pour définir mon état présent (je traîne un petit rhume qui ralentit un peu mes neurones) que pour parler de ces autres jours où rien ne fonctionne dans le bon sens et où je pourrais pleurer à chaque instant. Mais ces jours-ci, non, je ne suis pas triste le moins du monde : c’est bien un nuage que j’ai dans la tête, pourtant, mais un nuage d’une autre sorte. Un nuage qui m’engourdit. Je me suis refroidi vendredi soir sur le boulevard Henri-IV — un courant d’air, ce boulevard — en allant chez nos anciens voisins du quai de Béthune pour un apéritif dînatoire (c’est comme ça qu’on dit). Chez D. et D. (alias Do & Di, tels qu’ils se nomment eux-mêmes), qui vivent en dessous de là où nous vivions, nous. Autour de la table, il y avait aussi C. et Y., évidemment — les voir est toujours un moment précieux : retourner quai de Béthune voir C. et Y., c’est un peu comme rendre visite à ses parents, le dimanche. Comme ce que j’imagine, en tout cas, de ce rituel, car mes parents à moi, quand ils étaient vivants, n’habitaient pas ensemble, donc je n’ai jamais « rendu visite à mes parents le dimanche »  — c’est seulement une expression (une impression). À chaque fois, C. nous raconte les petites histoires de l’immeuble et du quartier. L’immeuble qui se vide (il y a deux fois moins d’habitants aujourd’hui qu’il y a dix ans, quand nous étions nous aussi du nombre des habitants : à la place, combien d’appartement vides et combien de touristes ?) et le quartier qui n’est plus habité non plus, et de moins en moins habitable. C. et Y. sont les survivants d’un lieu où il faisait bon vivre, et où nous avons été heureux. La spéculation, les intimidations, la transformation à coup d’investissements délirants, et la soi-disant rénovation pour mieux se conformer aux désirs conformistes d’un tourisme toujours plus dévorant : tout cela, c’est à moi qu’on l’inflige ; à moi personnellement qu’on le fait subir. Je me sens attaqué dans mon corps. Ce n’est pas qu’une expression, c’est véritablement mon impression : parce que mon corps a vécu dans cet espace-là pendant des années (C. me dit toujours : « tu étais petit comme ça quand tu es arrivé » ; j’avais dix-huit ans, en réalité). Et attaqué dans ma tête : car tout ce en quoi je crois est démoli à vue d’œil dans une sorte de grande fête de plus en plus indécente. J’aime revenir dans cet immeuble, dans cette cour, dans ce petit cocon gardé en vie par la présence magique de C. et Y. — mais je n’aime plus revenir dans le quartier. Il me rend triste sans nostalgie (alors que cette nostalgie pourrait être belle) — triste, mais avec colère (et cela, c’est moche). Un écœurement. Triste tout de même, oui — ah, tiens, je disais pourtant, au début de ce billet, que triste je ne l’étais pas.

De la fenêtre qui était la nôtre, il y a près de dix ans.

Envie (mais de quoi)

Je ne sais pas par quel bout prendre ce moment. Ce que je dois faire, ce que j’ai envie de faire. Évidemment, je suis excité ; bien entendu, je suis inquiet ; mais cela ne dit pas grand-chose. Pourquoi je n’arrive pas à me donner bêtement une tâche à accomplir, et à m’y mettre sans traîner les pieds ? Même un truc stupide, comme remplir un papier administratif ou faire du ménage — puisque le temps est perdu, autant le gagner sur autre chose. Il existe des expressions pour ça, mais je trouve qu’elles ne vont pas avec mon cas. Je ne dis pas « à quoi bon ? » ni « tout me dégoûte » — c’est plus simple et plus compliqué (c’est différent, quoi). Juste, je ne sais pas de quoi j’ai envie, et je suis triste, alors que je ne vois pas de raison de l’être. Je veux dire : il y a des millions de raisons d’être triste en général, mais je n’identifie pas de raison spécifique pour déclencher la tristesse à ce moment particulier.

Je suis excité et inquiet : ça, je pense que ça s’appelle le trac, à cause de la sortie du livre et de la soirée de demain. Le truc qui me chiffonne ces jours-ci, c’est que je n’arrive pas à savoir ce que j’attends de cette sortie et de cet événement. Alors, comment saurai-je, quand cela aura eu lieu, si je dois en être content ? Par exemple, je pourrais espérer, au choix : goûter au plaisir d’être entouré de mes amis, des gens qui m’aiment et qui me sont fidèles (oui, mais alors, pourquoi sortir un livre ? je pourrais aussi bien fêter mon anniversaire) ; ou bien, rencontrer une sorte de succès, grâce auquel des gens que je ne connais pas achèteraient mon livre (mais comment savoir, après, s’ils l’ont lu et aimé ? si cela a eu le moindre sens pour eux ?) ; ou encore, une sorte de reconnaissance critique (c’est bon pour épater la galerie, mais, au fond, cela me dira-t-il si ce que j’écris, c’est de la littérature ?)

Philippe Soupault. En joue !

J’écris un mail à D., qui avait lu L’épaisseur du trait à l’état de manuscrit et m’avait donné confiance en ce texte quand je finissais par croire qu’il ne deviendrait jamais un livre. Il me répond de suite, pour me renouveler la confiance qu’il a en moi, « en tant qu’écrivain ». J’avoue : je l’ai un peu cherché, cet encouragement : je suis heureux qu’il l’ait compris et qu’il l’ait formulé ce matin, parce que ses mots me touchent véritablement. Je sais que j’ai envie de cela, au moins : que quelques personnes dont j’aime l’écriture soient touchés par la mienne.

J’essaie d’avancer sur un truc, mais ça ne prend pas : de ce truc non plus je n’ai pas envie. Pourtant, hier ça marchait plutôt bien. Je me suis promené sur des cartes du Léon, j’ai trouvé le village qui sera « le village » dans Les présents : ah, oui, voilà une autre chose dont j’ai envie : écrire ce texte-là.

Ces derniers jours, quand j’ai annoncé la sortie de mon livre, plusieurs personnes (deux, trois) m’ont parlé de la fierté qu’aurait éprouvée ma mère (de la fierté qui était déjà la sienne, avec le premier livre) ; une autre personne (mon cousin) m’a même parlé de la fierté de mon père (tellement plus lointaine — dans le temps — mais tellement présente dans ce que j’entreprends). Oui, évidemment, je pense tout le temps à cet amour moi aussi ; cela ne me rend pas toujours triste, mais parfois si. Ce qui n’aide pas, aujourd’hui, c’est que je lis un bouquin dans lequel il est souvent question de mourir (et de cette question de savoir si cela à un sens et, si oui, lequel), ainsi qu’un film où l’on meurt à petit feu, où l’on met en scène sa propre fin. C’est d’une grande beauté.

Vient le moment où je ressens cette urgence qui me vient quelquefois : une grande nécessité d’accomplir quelque chose, d’aller vite ; le sentiment de n’avoir pas de temps à perdre. La frustration de ne pas faire ces choses, parce que je ne sais pas de quelles choses il s’agit. L’accablement de passer à côté d’elles, par fatalité. Puis, la conclusion que ces choses n’avaient pas de sens.

Quand je passe la journée à ne parler à personne, je suis brusque, le soir : il me faut m’accoutumer à prendre l’autre en compte — en l’occurrence, J.-E. — sans l’assommer d’un flot de parole — ce que je fais quand même. Je lui dis que je me sens bizarre et, le plus gentiment du monde, il essaie de me rassurer sur ce que sera la soirée de demain (un moment agréable, pour sûr), mais je n’ai aucunement besoin d’être rassuré sur ce point. Ce que j’ai besoin de savoir, c’est si tout cela a un sens. Et je sais d’avance que personne ne le sait : il y en a qui le croient, et c’est déjà bien.

Je n’aime pas quand il manque un mot. Je veux dire : ce que je sens à l’intérieur de la tête, juste derrière le masque, un centimètre à peine sous le nez et les yeux, c’est qu’un truc se ratatine à l’intérieur. Un pincement qui provoque, si je ne fais rien pour m’en empêcher, une envie de pleurer. C’est ce mot qui ne va pas : une envie. Non mais, sérieux, qui a vraiment envie de pleurer ? L’envie, c’est un peu comme le désir, ça signifie plus ou moins qu’on est animé par la croyance d’éprouver un plaisir. Or, je ne crois pas du tout en cette perspective. Je n’ai donc pas envie de pleurer. Je n’en ai pas non plus le besoin. Est-ce alors un réflexe ? une pulsion ? une impulsion ? La seule certitude, c’est que, si je laisse cette sensation me gagner, je pleure.

Ce soir, on voit un mauvais film au cinéma. L’événement est rare — on les choisit mieux, d’habitude. C’est plat et réaliste sans contenir aucune esthétique du plat ni du réalisme. Les dialogues sont convenus sans aucun regard porté sur cette convenance. Un film pour rien : il n’y a pas un gramme de cinéma là-dedans. Dans celui qu’on a vu dimanche, par contre, il y avait mille défauts qui n’existent certes pas dans celui de ce soir, mais, alors, qu’est-ce que c’était beau. J’étais ébloui. Voir des choses comme ça, ça me donne envie d’en faire d’aussi belles.

Ah, tiens, encore une envie, finalement.

Combien de fantômes

J’étais encore dans mes plans, à me promener. Là, c’était dans le Guide commode de la banlieue de Paris dressé par André Lecomte (38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, téléphone Turbigo 89-18). La ville où j’ai grandi a pas mal changé, depuis, en particulier sur les bords de Seine qui m’intéressent tout spécialement. J’aurais bien aimé faire ça, comme métier : être le gars qui dessine les lignes sur le fleuve pour signifier le mouvement lent du courant. Quand ils ont construit l’immeuble où j’ai vécu, dans les années 80, ils en ont profité pour changer le nom de l’impasse qui y mène : cité Zapon, ça faisait sans doute trop lotissement pavillonnaire, ça faisait ouvrier, un peu cheap ; ils ont mis hameau Sisley à la place, qui sonne plus distingué, plus villa des happy few, vous voyez ce que je veux dire ? Quand j’étais petit, il restait encore une occurrence de l’expression « cité Zapon » sur l’armoire électrique du parking, à l’entrée de la résidence.

Je n’ai pas souvent l’idée d’utiliser Google maps. Pourtant, je trouve ça fascinant, comme tout le monde – c’est-à-dire effrayant et excitant à la fois. Je viens de vérifier : ce que j’ai toujours appelé « l’impasse » (autrement dit : la cité ou le hameau) n’a toujours pas été visité par la voiture de Streetview. Vous ne pourrez donc pas vous y promener. Dans les autres rues du quartier, on peut. On n’y rencontre pas un chat : dans ces banlieues-là, on reste chez soi, on ne déambule pas. Ah, si : voilà quelqu’un. Comme c’est bizarre. Dans ma rue. Un garçon roux qui transporte une banane.

J’ai toujours eu un faible pour les garçons roux et je ne cherche pas à savoir pourquoi. « Ils » lui ont flouté sa petite gueule de fantôme. Quelques rues plus loin, je vais voir mon lycée. Par curiosité seulement ; en aucun cas par nostalgie. Un endroit sinistre (un parallélépipède rectangle posé sur une cour de béton : une architecture assez typique de prison scolaire). Devant la grille, ce garçon m’adresse un grand geste amical.

C’est trop tard, mec, c’était il y a quinze ans qu’il fallait me faire coucou, pendant ces trois années de lycée où je n’ai jamais été aussi seul de ma vie. Gros malin. Il arrive après la bataille, celui-là. Et puis, d’abord, ce n’est même pas à moi qu’il fait coucou : c’est à la Google car. Les fantômes parlent aux fantômes.

Un coup de fil de J.-E. : il m’appelle de la gare de Bretenoux, son train est en retard et sa correspondance a sauté. « Ils » vont lui trouver un hôtel à Brive. Tu parles d’une tuile. Je suis triste pour lui – et pour moi, parce que j’aurais voulu dormir avec lui. Mais je me rappelle comme, il y a quelques années, j’étais juste paniqué à l’idée de dormir seul : un coup comme celui-ci devait se prévoir, s’organiser, de manière à me laisser le temps de trouver un copain pour sortir avec moi, pour que je rentre tard à la maison sans avoir vu la nuit tomber, et que je me couche seul, certes, mais fatigué. Ce soir, non, je n’éprouve pas cette angoisse. Je ne suis même pas inquiet. Je suis seulement, disons : chiffonné, parce que j’aurais été mieux avec lui que sans lui.

En rentrant à la maison, en préparant mon dîner, j’ai l’idée d’appeler ma mère. Avant, ç’aurait été typiquement le moment idéal pour se téléphoner : la bonne heure (un début de soirée) et la certitude d’avoir du temps devant nous pour parler. Mais ça, c’était avant. J’ai déjà eu la même pensée cet après-midi : ç’aurait été, aussi, un moment idéal et j’ai quasi fait le geste de prendre mon téléphone. Et je me suis arrêté. Il y a donc eu une époque où des circonstances absolument identiques à celles que je vis en ce moment auraient été idéales pour lui téléphoner, et, depuis, tout a changé. Cette époque, je n’arrive pas à comprendre si elle est tellement loin d’aujourd’hui : en distance ou en temps (je crois que c’est un peu la même chose), elle est tout près de moi. Mais, si c’est une distance qui ne se parcourt plus, est-ce que ça a encore du sens de la mesurer ? Il y a un grand mur au milieu, qui arrête mon geste quand je voudrais prendre mon téléphone. Et c’est cela qui a changé.

Par la fin

« J’aime bien commencer à taper par la fin », il dit. La fin, ce sont donc les chiffres : il fait le 7 et le 1 en entier, puis il saute le 0 et tape directement la ligne de base du 2. « Taper », c’est comme ça qu’il dit pour graver. « Je commence par les droites, je ferai les courbes après. » Je lui demande si c’est parce qu’il doit changer d’outil, il me dit que oui, et je remarque qu’il a fait toutes les droites avec le même ciseau large, aussi bien les fûts épais et les traverses que les petits empattements délicats. Je lui dis mon étonnement, il répond qu’au début il n’aurait pas su ou pas osé, il aurait utilisé des outils plus fins, mais que, depuis quarante ans qu’il fait ça… Quand il a eu l’âge de se demander ce qu’il ferait « plus tard », il a eu envie d’exercer un métier « avec ses mains » et de travailler « dehors ». C’étaient les conditions pour qu’un métier lui plût : alors, il semble qu’il a tout pour aimer celui qu’il pratique. Ce matin, le temps est doux et il ne pleut pas (le contraire était pourtant annoncé : on a de la veine), les arbres sont nus et les allées couvertes de feuilles. On voit mieux encore qu’à l’habitude le panorama sur la ville, en bas de la colline. Je lui dis que ce lieu est beau. « Vous savez, je passe ma vie dans les cimetières », il répond, comme s’il était entendu que cela signifiait qu’il n’était plus sensible à leur beauté. Moi, je trouve qu’il y en a des tristes et que celui-ci ne l’est pas. Je ne veux pas le déranger ; je le laisse « taper » seul, je vais voir la forêt. Je ne m’y promène jamais. Je connais seulement la grande route qui vient depuis la ville et le chemin qui part sur la droite, qui redescend vers la ville aussi, mais par un autre quartier. Ce matin, j’emprunte le chemin qui s’enfonce franchement dans l’épaisseur de la forêt. J’avais choisi exprès, en quittant l’appartement, mes chaussures qui ne craignent pas la boue : le chemin est complètement raviné. Plusieurs fois je monte plutôt sur le talus et je marche sous les arbres, remuant du pied la couche de feuilles jaunes et brunes. Le sentier monte, descend. Je ne l’imaginais pas si accidenté : le spectacle est agréable, pas monotone du tout. Même lorsqu’ils sont nus, les arbres sont loin de tous se ressembler – je m’en étonne à chaque fois, mais je reste à chaque fois aussi naïf. Je n’ai aucune idée de leur nom, et serai bien incapable de les dessiner, après coup. Si c’était le printemps ou l’été, le feuillage masquerait la vue au-delà des premiers mètres : l’hiver me révèle, à l’écart du chemin, une cabane. Je m’approche. Elle est habilement construite : les poutres reposent sur la fourche d’un arbre et sur le coude de la branche d’un autre ; de la corde maintient solidement les pièces maîtresse de l’édifice. On tient debout, à l’intérieur (j’entre, évidemment) et on peut s’asseoir sur un tronc (je ne le fais pas). Au printemps ou en été, ce refuge serait tout à fait invisible des promeneurs : et les branches qui constituent le toit seraient, sans doute, couvertes de feuillage. Cette cabane n’est pas l’œuvre de seuls enfants : ils ont été aidés par de plus costauds et expérimentés qu’eux – des grands frères et grandes sœurs qui n’ont pas oublié le plaisir qu’ils auraient eu, plus jeunes, à construire une telle maison, et qui connaissent le plaisir de la construire à présent qu’ils ont grandi et qu’il peuvent jouer au même jeu en experts. Ils ont dû être fiers, les petits et les grands, de travailler dehors plusieurs jours durant, de fabriquer quelque chose de leurs mains. En sortant, je longe un muret très bas et éboulé, couvert de feuilles, qu’on croirait retourné à l’état sauvage. Je reviens à mon point de départ. « Je vais vous montrer la peinture » : il a terminé de graver, il passe maintenant le noir dans le creux des lettres (il réchampit). Je lui dis : « vous gravez en commençant par la fin, mais vous peignez par le début ». Il dit oui, il ne peut pas dire le contraire de toute façon, puisque je constate seulement ce que je vois. C’est fini juste quand la pluie tombe. J’ai eu le temps, moi, de mettre un peu d’ordre dans les pots, de retirer les feuilles apportées par le vent et les fleurs fanées gorgées d’eau. Peu de choses. C’est seulement pour avoir fait quelque chose de mes mains, moi aussi. Quand j’écris, comme lui je tape, mais sur mon clavier – et je commence parfois par la fin.

Trois jours (et les gens)

Ça a commencé vendredi par une promenade avec Pascale G. sous la dalle des Olympiades ; on sait que les voies ferrées qui ne vont nulle part, ça me botte, et c’était l’occasion rêvée de savoir où elles s’arrêtaient, celles qui sortent de ce tunnel de la rue Régnault pour aboutir dans la gare logistique (béton, béton, odeur d’essence, néons blafards) où sont stockés les livres Lunatique. On a pris un paquet de Héros pour Olivier H. (l’ami qui va le faire lire à ses élèves, oh, comme j’ai de la chance), qui passera les prendre au salon dans l’après-midi. Dans une impasse de la rue Nationale, on a vu des poules adultes et, dans un autre enclos, des poules juvéniles qui sont nées d’œufs destinés à l’omelette, sauvés de justesse, comment c’est possible ? On ne le sait pas, mais c’est ce qu’il nous explique, leur sauveur. Une rencontre. Puis c’était le salon, aux Blancs-Manteaux. J’ai vu des têtes connues et j’ai parlé à certaines de ces têtes, des têtes qui datent d’époques et de compartiments de ma vie bien différents entre eux, distincts, et qui se mélangent parfois, comme en ce moment. Ceux qui sont derrière leurs stands, il y en a que je vois chaque année, depuis la fois où j’avais mon stand, moi aussi, avec C.L., en 2013 je crois — puis quand je suis revenu en touriste en 2014 et 2016 (j’étais absent pour cette édition épouvantable de 2015), et l’an passé j’avais fait le malin à signer des Passerage sur le stand Lunatique, alors que pourtant, à ce moment-là, je n’en menais pas large dans ma tête, mais ça m’avait fait du bien cette animation, cet enthousiasme, cette vie qui existe malgré tout. Vers quinze heures Judicaël est venue me voir, elle a bravé le froid, je discutais avec Guillaume et Philippe chez Publie.net, je lui ai montré les livres sur la table qui ressemblent un peu à ce que sera le mien, pour qu’elle imagine l’Épaisseur du trait qui vient dans quelques semaines, ça va arriver tellement vite le 9 janvier. On a été au café, elle m’a offert un objet très précieux en rapport avec le Héros ou plutôt avec le héros, d’autres héros que le mien, c’est beau et c’est un cadeau important, initiatique. Olivier vient chercher les livres pour ses élèves (ses cinquième du collège de Thiais), ensemble on dit bonjour à Renaud et François (à cause d’une histoire de cheval), Pascale est très occupée et me dira, après, qu’elle aurait voulu parler plus avec lui, mais le salon c’est cela aussi : c’est long et ça passe vite. Lætitia est la fille de Simone, que j’ai connue il y a quasi vingt ans quand j’en avais onze et qu’elle était ma prof (une histoire de collège, là aussi, et j’étais, attendez, mais oui, j’étais en cinquième), je suis content de la voir, de lui faire découvrir mon Héros et de parler avec elle de son manuscrit que je viens de lire, mais je suis bien impuissant à lui donner des conseils. Sur le stand, il y a les fidèles du Cafard, Yan, Alexandre. Et là, cette rencontre extraordinaire, au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire qui n’existe pas dans le monde ordinaire : Pierre et Yvan, qui avaient lu Passerage et l’avaient aimé, et Pierre qui m’avait écrit cette lettre ; nous faisons connaissance doucement devant la table Lunatique, et on évoque mon nouveau livre, qui a Saint-Céré pour décor (« ce n’est pas loin de chez vous, du Cantal, vous connaissez peut-être »), et comment qu’ils connaissent ; Pierre est lié par sa famille a des personnes de Saint-Céré très importantes dans la vie de J.-E., et ces liens forts, un peu magiques (les liens de l’histoire en commun) font que J.-E. sera très ému ce soir de cette rencontre, et Pierre aussi, et du même coup, moi aussi ; et que nous tombons d’accord, tous, sans qu’il soit utile de l’affirmer, qu’il vient de se passer quelque chose d’important ici. Au dîner avec Pascale ce vendredi, on démêle les fils de tout ce qui vient d’arriver, et on se sépare dans le froid, la nuit humide (Pascale perd sa voix, la mienne se voile un peu), tout le monde s’est refroidi dans les courants d’air à force de s’échauffer à parler, à s’agiter sous la halle. Samedi Philippe présente son jeune grand-père, je rencontre Lou, je papote avec Pascale P., j’ai toujours plaisir à parler avec Patrick que je ne vois, finalement, que dans les salons alors qu’on pourrait se voir ailleurs, je suis content que R. ait envie de lire le Héros et l’achète, je rencontre Nikola que je connais seulement parce que je suis, parfois, ses chroniques, et il dit qu’il a aimé le Héros, n’est-ce pas encore un moment agréable ? Il y a Cyrille, un ami véritable, qui passe par là avec son instrument de musique sur le dos : j’aimerais prendre plus de temps pour parler avec lui, ce sera très bientôt, nous nous le promettons. Camille était mon collègue il y a plusieurs années, il vient rendre visite à un copain auteur, il me le présente, et je lui présente J.-E. : voilà ce que je voulais dire quand je disais que des gens qui viennent de lieux et d’époques qui ne se connectent pas ensemble finissent parfois par s’introduire dans le même espace-temps, ça paraît la chose la plus naturelle du monde au moment où ça arrive mais, en vrai, je sens bien après coup que c’est fatigant dans ma tête (qui chauffe doucement, un peu fiévreuse, à cause du refroidissement, de la saison). C’est là-dessus que débarque É., quand nous sommes déjà ce groupe de quatre-là, conversation bizarre et froide, je suis troublé, et Y. intervient à son tour qui simplifie tout et nous ramène au Héros. Le soir J.-E. et moi dînons avec Marie et, avec elle, il est question à un moment de retrouvailles à organiser, peut-être, avec la bande de Varsovie, dont nous faisons partie tous les deux, la bande qui a existé il y a dix ans (oui, dix ans, et voilà, à nouveau, que nous ne rajeunissons pas). Dimanche on épuise le stock de Passerage, je signe un Bandits pour une dame gentille et curieuse, et un autre pour Madeline qui me soutient avec enthousiasme et fidélité. J’aime beaucoup Fabien et Sandra qui sont fidèles, eux aussi, d’une autre manière, à Lunatique ; et qui ont cette énergie pour faire vivre cette petite communauté. Fabien a une histoire avec le Lot, quelque chose de fort (pour lui aussi, décidément). Sandra est la première à avoir fait lire Passerage à des jeunes lecteurs : ses enfants — et ce qu’ils avaient dit après leur lecture avait ouvert des portes immenses pour moi, une vision de cette possibilité que mon texte existe dans l’imaginaire, dans la sensibilité des autres, et des jeunes gens en particulier. Quand Juline et Seb viennent me trouver avec leur amie M. (que je vois pour la première fois alors que je la connais, à travers ce que Juline me dit, depuis dix ans peut-être, oui, à nouveau dix ans), on quitte la halle pour de bon, on va au café avec J.-E.. Je porte le foulard de ma mère autour du cou parce que je crains de tomber malade avec ce froid idiot, je ne le porte même pas pour penser à elle plus spécialement parce que, de toute façon, je pense à elle tout le temps. Et j’ai pris froid, c’est sûr. Au cinéma où il fait chaud, je porte peu d’attention au film ; par moments j’ai envie de pleurer, mais je ne crois pas que le film m’émeuve tant que ça, ni que je sois triste, c’est juste une émotion, je ne sais pas laquelle. On dîne d’un reste de légumes que j’avais préparés il y a trois jours, un repas qui m’a beaucoup coûté (une entaille dans le pouce profonde comme ça, à cause d’une courge récalcitrante) et, au lit, j’ai juste envie de me blottir contre J.-E. comme si j’étais, je ne sais pas, un de ces rongeurs à fourrure qui hiberne, qui oublie où il a enterré ses noisettes et ne les retrouvera pas quand il partira les chercher au printemps.

Ailleurs et Longtemps

Ça commence comme une journée pour rien, morne, je ne sais pas pourquoi ça me tombe dessus comme ça, parfois. Je me sens comme une limace (je me comprends). Pas plus de raison aujourd’hui, plutôt qu’un autre jour, d’être triste ou gai. C’est dimanche, le temps est bon, hier samedi on a vu des amis, plusieurs, en des lieux différents et agréables. J’ai de nouveau envie d’être sociable. J’ai lu « La Trentième année », une nouvelle dans le recueil du même titre, par Ingeborg Bachmann. Pourquoi ? À cause d’une référence à ce texte dans un autre texte, de Pier Vittorio Tondelli, qui me fascine — j’ai dû commander La Trentième année à la réserve centrale des bibliothèques, ils l’ont fait sortir des oubliettes pour moi. Il y est question de sujets importants, d’avoir trente ans, de grandir ou de vieillir (c’est presque la même chose), de partir pour revenir (à Rome, par exemple, comme moi à vingt-sept ans). C’est mélancolique, c’est beau comme tout.

Ce n’est pas du tout de cela que j’ai besoin aujourd’hui (partir) : c’est très loin de mes désirs. Ça me touche, pourtant, comme une métaphore. Il y a d’autres manières d’aller loin, d’aller ailleurs, et de revenir. Et ça, j’en ai besoin.

Ça commençait comme une journée un peu triste, sans savoir pourquoi. On a marché dans les 11e et 10e arrondissements, la rue Saint-Maur puis Belleville et le Colonel-Fabien. À la librairie Longtemps, le libraire est l’ami d’une amie, qui lui a parlé de moi, alors il m’a accueilli très chaleureusement cet après-midi et la perspective d’organiser un petit quelque chose pour moi dans sa librairie, bientôt, se profile plutôt bien (j’en reparlerai). Ça, ça m’a fait beaucoup de bien. Et puis, j’ai vu sur Place des libraires que Le Héros était déjà présent en quelques endroits, alors qu’il n’est censé sortir que dans une semaine. On a été à la librairie (pardon, le store) du MK2 du Quai de la Loire : il ne faut pas faire ça, normalement, parce qu’on est toujours déçu quand on s’aperçoit qu’il faut fouiller une demi-heure pour trouver son bouquin, planqué dans un rayon. Mais là, étrangement, il était sur la table, en évidence. Ça aussi, ça m’a fait du bien.

À une terrasse du quai de Valmy, en attendant 18 heures (l’heure de cette lecture à laquelle, par chance ou par hasard, nous avons été invités, qui sera un moment génial et à la suite duquel une conversation aura lieu, à propos de Pier Vittorio Tondelli), une dame cherche sous la table à côté de la nôtre le diamant qu’elle vient de perdre. « Un vrai ? », on demande. « Oui », elle répond. On est un peu étonnés, mais bon.

J.-E. relit mon livre, qu’il n’avait lu, jusqu’ici, que sous la forme du manuscrit, sans retouches. Moi, je ne l’ai pas encore lu depuis que c’est un livre (un objet, je veux dire, fait de papier, d’encre et de colle), je l’ai tout juste feuilleté. À la terrasse du quai de Valmy, je lis Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, de Virginie Gautier, que j’ai acheté l’autre soir à une autre Terrasse, celle de Gutenberg. Il est question là aussi d’aller ailleurs, d’aller loin, de partir longtemps : de traverser des villes, des espaces, des paysages. De s’y arrêter sans pourtant s’y installer. D’éprouver la forme et les strates des villes, des chemins.

J’ai été de la Bastille à la Villette en suivant les boulevards, je suis retourné à la Bastille par le canal. Il était riche, ce dimanche, et j’ai encore vieilli (ou grandi : c’est presque pareil).