Antonin Crenn

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Il y a des moments où le temps s’accélère

Il y a des moments denses. Extrêmement riches. Est-ce que le temps s’accélère, ou plutôt ralentit ? je ne saurais pas bien le dire. Je sais seulement que, parfois, il se passe en quelques jours (ou même : en un jour) plus de choses que pendant tous les jours, toutes les semaines qui ont précédé. Quand je dis des choses, je veux dire des émotions, bien sûr, et aussi des idées. Des idées neuves qui débarquent, des idées anciennes qui reviennent et, surtout, des bribes d’idées en puzzle dont les pièces, peu à peu, se déplacent et s’assemblent. Et ces idées éparses, alors, commencent à ressembler à quelque chose.

On est partis tôt à travers le marais (cette brume encore accrochée au bord de la route). François a parcouru les lieux qu’il a connus autrefois : je les ai découverts ou redécouverts à ses côtés. Des lieux qui ne sont pas liés, pour moi, à une histoire intime si profondément ancrée. Mais que j’ai connus au printemps, déjà, dans un moment qui a été important pour moi – et qui ressemblent, surtout, à d’autres lieux que je connais. Non pas dans leur configuration physique, mais dans l’image que je forme de ces lieux à partir des émotions qui les ont décidés à s’ancrer dans ma mémoire. Ce n’est pas mon patelin, non, certainement pas. Mais un cimetière, quel qu’il soit, fait penser à tous les cimetières qu’on a connus. Et nous avons tous des histoires de cimetières. Et je repense à des idées d’écriture qui, jusqu’ici, n’étaient que des envies, et qui pourraient ressembler à des projets si je le voulais ; et François, depuis qu’il est arrivé, me donne confiance dans ces projets qui sont les miens. Je sens qu’il est largement question, dans toute mon expérience luçonnaise (et plus densément encore depuis deux jours, et c’est pour cette raison que je parle, ici, d’une accélération du temps) de ce sujet-là : la confiance. La confiance en soi et la confiance en les autres qui croient en vous. Se sentir légitime, se sentir autorisé. Se dire qu’on n’est pas là par hasard ; que c’est bon de se laisser faire, oui, mais qu’il faut aussi se laisser (au sens de s’autoriser à) mener les projets les plus excitants : ceux qui ont du sens. C’est une question qui revient souvent, celle de croire en ce qu’on est capable de faire, dans ma tête, à propos de moi-même – et dans mes conversations avec W., à propos de moi (un peu) et à propos de lui (surtout).

W. nous rejoint à l’Aiguillon-sur-Mer où, ma foi, nous partageons un déjeuner au-dessus de nos attentes. Puis nous reprenons la route à trois : mes deux guides sont deux enfants du pays – l’un est plus vieux que moi, l’autre est plus jeune. Ils parlent du pays, alors, et nous parcourons ensemble les paysages. François filme des lieux qui comptent pour lui. Parmi ceux-ci, il y a la pointe de l’Aiguillon, et c’est intéressant qu’il nous emmène précisément là, car c’est le premier endroit où m’a emmené W. au printemps. Puis, il nous montre un silo qu’il aime. Oui, François aime ce silo – car il est possible d’aimer un silo – et je raconte, moi, que le premier texte littéraire que j’avais publié c’était, précisément, une histoire de silo. « Feu le silo », ça s’appelait. Il s’agissait d’un pèlerinage, d’un lieu connu depuis l’enfance, que mon personnage observait rituellement – d’un lieu qui se transformait, puis qui disparaissait. Ce silo était un point de repère dans son décor familier. Il était aussi le lieu de ses fantasmes, le lieu par lequel le décor pouvait devenir autrement que dans la réalité, aussitôt qu’il décidait de l’imaginer autrement. Il était question d’un paysage réel et d’un monde imaginaire (celui de l’enfance, oui), et de la bascule dans la fiction qui rendait la vie plus belle, plus intéressante (mais pas forcément plus gaie). Ce silo qui semblait bâti pour les siècles des siècles était abattu en quelques jours par les pelleteuses. Et sa disparition était, précisément, l’un de ces moments denses où le temps s’accélère.

C’était dimanche et c’était métaphysique

Au petit déjeuner, sur la Piazza Grande, à un moment j’ai dit un truc dans ce genre : « Je ne me fais aucune illusion là-dessus : tout ce qu’on fait, ça n’est jamais autre chose que d’occuper le vide de nos existences. Tant qu’à passer du temps sur cette terre, on essaie de donner du sens à tout ça. Il y en a qui font des enfants, d’autres qui écrivent des bouquins, qui se consacrent corps et âme à leur métier ou qui s’adonnent à des plaisirs frénétiques. Et ça ne rend pas ces activités moins nobles de savoir qu’elles servent à combler un vide. Et qu’elles ne nous rendront pas heureux. Ça leur donne presque plus de valeur, au contraire, parce qu’elles deviennent vachement métaphysiques, tout d’un coup. » J’ai dit ça à J.-E., oui, et je n’ai pas eu peur de dire le mot : métaphysique.

Un peu plus tard, il m’a demandé pourquoi j’étais triste (c’est vrai, je l’étais). Si ç’avait un rapport avec la conversation de ce matin. J’ai dit que non. Il m’a demandé ensuite s’il y avait quelque chose qui clochait, qui me perturbait, et j’ai répondu que rien de concret dans mon environnement n’était responsable de cet état : j’aime le lieu dans lequel nous sommes, j’aime être avec lui et j’aime ce que nous faisons ensemble. « C’est purement chimique, je lui dis, une molécule qui manque dans ma tête, un niveau qui baisse, une humeur qui change, c’est cyclique. » Cette envie (non : cette impulsion) de pleurer que je réfrène.

Pourtant, en y réfléchissant, notre décor a tout de même quelque chose à voir avec l’état de mon esprit. J’y crois. Non pas qu’un facteur extérieur puisse vraiment influencer mon émotion présente, mais plutôt qu’il en soit le révélateur, ou le miroir. C’est dimanche à Livourne (ailleurs aussi, j’en suis sûr) et tout est fermé. Dans les rues : le vide. Les portes : closes.

On pensait retourner au marché que nous avions découvert la veille au soir (une chanteuse interprétait Ma il cielo è sempre più blu sous la halle monumentale), mais il était fermé. La plupart des cafés aussi. « C’est la province », à dit J.-E. qui s’y connaît en province. Puis, nous sommes sortis du centre historique, avons traversé des quartiers déserts (pardon : on dit « résidentiels »). On a voulu visiter les cimetières. On a vu le cimetière israélite, dans un état de quasi abandon bouleversant, mais pas l’autre cimetière, le grand, dont le portail était fermé. Un cimetière qui ferme entre midi et quinze heures, vous avez déjà vu ça ? Moi, non. Ensuite, nous avions repéré cette église, San Ferdinando, à cause d’un groupe sculpté qui nous branchait pas mal : elle était fermée pour travaux. Bon. Mais, juste à côté, un truc m’a bien plu. C’est un pont enjambant le canal. Un panneau indique qu’il a servi de décor pour le film de Visconti : Les nuits blanches. Enfin presque. En fait, Visconti a reconstitué ce pont et ce quartier de Livourne dans un studio de Cinecittà, pour y tourner son film, adapté des Nuits blanches de Dostoïevski, dont l’histoire ne se passe pas du tout à Livourne mais à Saint-Pétersbourg. Ainsi, ce pont que nous avons vu aujourd’hui n’a pas servi de décor à Visconti pour tourner un film qui ne se passe pas à Livourne. Voilà. Et si quelqu’un veut encore me convaincre que quoi que ce soit a du sens sur cette terre, qu’il n’hésite pas : je suis là pour l’écouter.

Cette nuit a été agitée. J’étais, dans mon rêve, très perturbé par des événements par lesquels je ne croyais pas être préoccupé. J’étais secoué par une crise de sanglots impossible à maîtriser : je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, car il me semblait que j’étais absolument serein vis-à-vis des choses qui se passaient dans ce rêve, en rapport avec plusieurs projets professionnels que j’ai dans la vraie vie et pour lesquels je suis en attente de réponse (une attente qui ne m’inquiète en aucune manière, me semble-t-il). C’était le corps qui se rebellait et qui me révélait l’état véritable de mon esprit, que ma raison me cachait. J’étais angoissé sans le savoir. Cette nuit, J.-E. me dit que j’ai même parlé en dormant (ça m’arrive rarement). Est-ce que je fais confiance en mes rêves pour m’avertir au sujet de mes inquiétudes véritables ? Je ne sais pas. Mais je fais confiance à mon corps pour ça. Lui qui n’est fait que de matière, il sait de quoi il s’agit quand je parle de « combler un vide » ou d’« aller quelque part », ces expressions qui transposent des questions philosophiques dans la dimension matérielle — qui donnent de l’épaisseur à la métaphysique.

Notre promenade s’est achevée en bord de mer : cette terrasse pavée de milliers de carrés blancs et noirs, composant un damier si grand qu’il se perd dans la distance. Des lignes strictement orthogonales dont les parallèles finissent par se rejoindre à l’infini, à cause de la perspective (tandis que dans la dimension idéale, en géométrie, elles ne se touchent jamais). Une grille rassurante et inquiétante à la fois (c’est possible) sur laquelle est plantée un kiosque rond : un élément de décor en toc que j’imaginerais volontiers dans un tableau de De Chirico. Et cet assemblage mathématique, intellectuel, est ceinturé d’un genre de balustrade néoclassique qui le sépare de l’autre espace : l’étendue naturelle (et véritablement infinie) — la mer en mouvement, les vagues gonflées par le vent, l’horizon lointain. Le ciel bleu (parce que vide de nuages) et la mer bleue (parce que pleine d’eau) : rien pour arrêter le regard. C’était dimanche et, décidément, c’était métaphysique.

Au hasard sur la carte (la beauté)

On fait comme ça : sur la carte, on choisit deux villages desservis par le bus (une route de corniche pleine de virages, sur laquelle on est bien contents d’être conduits par un spécialiste) et espacés d’une distance qui nous paraît raisonnable. Puis, le but de la journée est de marcher du premier village au deuxième.

On a choisi Marciana parce que c’est de là que part le Cabinovia, ce téléférique qui grimpe jusqu’au point culminant de l’île : le monte Capanne. J.-E. et moi debout dans ce genre de panier jaune qui, vingt minutes durant, nous trimballe sur le flanc de la montagne, et les chevreuils (étaient-ce des chevreuils ?) qui se baladent avec plus d’agilité que nous, sans comparaison possible. Le casse-croûte panoramique, jetant un œil sur la côte toscane d’un côté, sur la Corse de l’autre (le confetti, là, c’est l’île de Monte-Cristo). Voilà pourquoi on a choisi de venir à Marciana.

Ce qu’on ne savait pas, c’était que le village de Marciana était si beau. Tout en escaliers, les couleurs chaudes de la pierre, le point de vue sur le deuxième village — celui qu’on doit rejoindre à pied : Marciana Marina, au fond d’un golfe bleu. Pardon, c’est cliché, mais pourquoi ne pas le dire quand c’est vrai ? C’est beau, très beau.

Le chemin nous fait passer sur l’autre versant de la montagne, offrant d’autres spectacles. On l’a choisi sans raison, ce sentier, ce matin sur la carte, parmi tant d’autres possibles. Ce n’est pas l’Alta Via, c’est juste : un sentier. Si celui-ci pris au hasard est si beau, comment sont les autres ? Souvent, on passe sous bois : l’ombre y est douce et le tapis d’aiguilles de pins l’est aussi, pour mon pied qui va certes mieux (merci), mais que je pose tout de même avec précaution, à chaque pas.

Ce cimetière : on sort du bois, on débouche sur cette route en terrasse ouvrant sur la vallée. Une chapelle et, en face, le cimetière ceint de hauts murs. Réunis dans ce coin sublime, quatre adolescents : deux garçons et deux filles, tous très beaux. À la couleur de leur peau, on comprend qu’ils n’ont jamais su ce qu’était un coup de soleil. Ils ont une vespa et un vélo, c’est suffisant pour s’éloigner du village à quatre, et puis de la musique (vous avez déjà entendu du rap italien ? moi, maintenant, oui). Ils font, ici, la même chose que tous les ados du monde. La même chose que ceux qui, en bas de leur barre d’immeuble, zonent sur le parking, désœuvrés, s’emmerdant parmi les blocs de béton et une pelouse brûlée. Mais, eux, ils le font sur une corniche exposée en plein soleil, à l’ombre d’un morceau d’architecture sacrée, face à la vallée qui dégringole jusqu’à la mer.

Qu’est-ce que cela change, de grandir au milieu de la beauté ? Tout, j’en suis sûr. Alors, on me dira (et on aura raison, sans doute) qu’il n’y a pas de boulot sur l’île, que le quotidien est dur. D’accord. Mais il n’y a pas de boulot non plus à Roubaix, et il n’y a pas ce soleil, la mer, les églises romanes accrochées à la colline. Vous avez vu le dernier film d’Arnaud Desplechin ? Son personnage sait voir de la beauté à Roubaix, mais c’est parce qu’il est un saint, un être surnaturel, capable de déceler la lumière d’humanité au fond des yeux de chacune, de chacun. Même dans le décor le plus laid, le plus sale. Mais tout le monde ne sait pas voir cette lumière. À l’endroit où nous sommes, où ces quatre jeunes gens traînent leur ennui, leur envie de grandir, la beauté est visible à l’œil nu, elle nous saute aux yeux, elle nous enveloppe de tous les côtés. Elle nous dit : tout est beau dans ce paysage, et vous faites partie du paysage : vous êtes beaux, vous aussi.

Nous reprenons la marche, descendant peu à peu vers le golfe. Arrivés à Marciana Marina, il est encore temps de voir les rayons déclinants du soleil frapper les maisons les plus hautes, puis disparaître derrière la montagne. Ce spectacle-là, c’est depuis la mer que je le vois, tout mon corps immergé, car c’est dans la mer que nous attendons le passage du bus pour rentrer à Portoferraio. Et si la mer est belle, c’est tout ce qui compose ce moment qui est beau, encore.

De la tête au pied

À Marina di Campo, premier truc que je fais en descendant du bus : j’avise la fontaine. Je me passe la tête sous l’eau et je dis à J.-E. : « Puisque j’ai des cheveux, ça me permet de stocker de l’eau dedans pour rester au frais ». J’écrivais, hier, que j’aimais cette chaleur, mais je l’aime déjà moins : elle n’est pas tombée pendant la nuit et continue à sévir aujourd’hui. D’habitude, ma tête a le temps de refroidir quand je dors ; là, elle commence à être en surchauffe. Ça tape un peu derrière mon front. Ce n’est pas encore douloureux, mais je me méfie. Je dis à J.-E. : « Si je sens que ça tape trop fort dans mon ciboulot, je te le dis de suite et on ne monte pas jusque là-haut : on s’arrêtera avant que je devienne chiant, promis ». Parce qu’il m’arrive d’être pénible, oui. Là, quand je dis ça, on est au café (je ne sais pas si c’est vérifié scientifiquement, mais j’ai cette croyance que le café est bon pour ce que j’ai) et J.-E. me répond : « Je pourrais te marcher sur le pied, parce que si tu as mal au pied tu ne penseras plus à ta tête ». Ah, c’est pas bête ! Mais, si j’ai mal au pied, on ne grimpera pas ce sentier, non plus. Ça n’arrangera pas notre affaire.

La plage de Marina di Campo : les gens goûtent le soleil sur leur peau, ils s’ébattent dans l’eau (un papa prévient ses petites filles du danger du pesce gambe, le poisson qui mange les jambes : mais en fait, le pesce gambe c’est lui). Vous avez déjà vu, dans la vie normale, des mômes de seize ans qui jouent aux cartes ? Sur une plage, c’est possible. On fait sur une plage la même chose que quand j’étais enfant, et la même chose que quand les vieux d’aujourd’hui étaient enfants avant moi : on est nus ou presque, on goûte les joies simples du corps au soleil, d’avoir une famille ou des amis, de mater les autres corps plus beaux que le sien.

Nous, on décide d’aller un peu plus loin : en direction du Monte Poro, que nous allons gravir (si ma tête va mieux). Un chemin bordé d’oliviers, une bifurcation. Une autre plage, plus sauvage. « Oh ! » On n’hésite pas, on y va.

Il arrive à ce moment ce qui ne devait surtout pas arriver. L’eau est délicieuse, mais les cailloux au sol sont incrustés de coquillages minuscules et tranchants. D’abord, en nageant, c’est la morsure du sel que je sens sur la plante de mon pied. Ensuite, c’est cette ligne parfaite, cinq centimètres rectilignes tracés de rouge : pour le dire franchement, je me dis à ce moment « C’est beau ». Et juste après : « C’est le creux de la plante, celui qui ne touche pas au sol quand on marche » — mais moi j’ai les pieds plats, alors ça ne compte pas : tout mon pied touche par terre quand je marche, y compris cet endroit où la peau est tendre et désormais balafrée.

J.-E. me dit : « Voilà, maintenant tu as mal au pied, tu ne penses plus à ta tête ». Pour l’ascension du Monte Poro, c’est râpé. Mais je suis confiant : demain (disons : après-demain), j’aurai oublié. Qu’est-ce que c’est, au fond, cette blessure ? Rien du tout : une goutte de sang dans la mer Tyrrhénienne.

On a vu des ponts (il n’y a pas de hasard)

Une escapade hors de Vendée. Pour quitter le département, on a franchi un pont : le pont du Brault. Après, on est entrés ailleurs, en Charente-Maritime.

Le pont du Brault, je ne l’ai pas vu fonctionner, mais il paraît que c’est un pont à bascule et que, parfois, il reste suspendu : il a du mal à se fermer. Alors, on fait rouler un camion très lourd dessus, et hop, il tombe. Fastoche !

L’idée d’aller en Charente-Maritime, c’était pour voir la Rochelle. Mais, avant d’arriver en ville, on a fait des détours dans la zone portuaire. Il y avait des silos magnifiques et de beaux lettrages. J’ai vu l’inscription « Compagnie du phospho-guano » sur un bâtiment industriel et j’ai pensé au Temple du soleil.

On est arrivés au pied du pont de l’île de Ré. On ne l’a pas emprunté, non. On n’est pas montés dessus — on voulait seulement le voir du dessous. C’est une longue bande de béton, très longue. On dirait qu’elle court d’un seul tenant, moulée sur place, sans aspérité. Plastiquement, ça ne me passionne pas, pour le dire franchement. Je suis content de voir de près, tout de même, ce que j’avais vu de loin, depuis la Faute ou la Tranche-sur-Mer.

En ville, on a observé encore un autre pont : le pont du Gabut. Celui-là est cent fois plus beau, il est du type basculant, comme un pont-levis de château-fort, ou comme le pont du Brault. La dentelure de l’engrenage est splendide : j’ai pensé, bêtement, qu’on pourrait casser des noix entre les roues crantées. Je deviens calé en ponts, depuis quelques jours : je m’étais déjà rencardé sur celui de la rue de Crimée, qui est ce qu’on appelle un pont-levant, et non pas levis, parce qu’il se lève, lui, à l’horizontale.

Tant qu’à faire de la route, on a été voir Rochefort et son éminent pont transbordeur. Ça, c’est carrément plus ma tasse de thé que le pont de l’île de Ré : c’est de la mécanique et de la poésie, mêlées à parts égales. Un panneau touristico-pédagogique nous rappelle que ce n’est pas n’importe quelle scène des Demoiselles qui a été tournée ici, mais la scène d’ouverture. Carrément. Et il nous explique que, pour Jacques Demy, le passage de ce pont symbolise la traversée de la frontière entre le monde réel et celui du rêve, de l’imaginaire. Évidemment.

Alors, je repense à mon pont à moi, celui de la rue de Crimée, dans Les présents. Et je l’analyse à l’aune de ce qui est dit sur ce panneau. Je me dis que, si j’ai introduit ce pont dans ce chapitre (alors qu’il n’y était pas prévu initialement), ça n’est sûrement pas par hasard : ma grande préoccupation, à ce moment, était précisément de resserrer encore les liens entre le vrai et l’imaginé, entre le monde réel et le fantasme. Et de clore une longue parenthèse, inaugurée à la moitié du roman, quand Théo quitte Paris pour se rendre au village. Dans ce chapitre central, écrit au mode conditionnel — je demande pardon, par avance, au lecteur —, il prend le train à Montparnasse, direction la Bretagne. Il parcourt des paysages. Et, soudain, au détour d’une page, je m’attarde sur la description du viaduc de Morlaix.

Le viaduc de Morlaix ! Encore un pont ! Décidément, il n’y a pas de hasard (et ça tombe bien, car ça aussi, c’est le sujet du roman).

La forme d’un balcon

« Est-ce que vous cherchez quelqu’un ?
— Oui, enfin, je veux dire, je sais qu’il n’habite plus là (il est mort), mais je me demandais : l’appartement de Julien Gracq, c’était lequel ? »

À Sion-sur-l’Océan (commune de Saint-Hilaire-de-Riez), au numéro 22 de la rue des Estivants, je peine à croire que le grand homme a séjourné trente-six étés de suite dans cet immeuble-là. Parce qu’il faut être honnête : il n’est pas jojo, cet immeuble. Même : franchement indigent, du point de vue esthétique. Je me demande comment l’auteur de La forme d’une ville et d’Un balcon en forêt (entre autres) a choisi d’habiter dans un immeuble de cette forme-ci (une barre) et avec des balcons pareils (j’ai du mal avec les gardes-corps en alu et en verre, ça m’a toujours gêné).

À propos du choix de cette station balnéaire plutôt que d’une autre, je n’ai pas de difficulté à comprendre. Un professeur de géographie ne pourrait pas passer ses vacances dans une ville qui porte, dans son nom, une erreur ou une approximation de vocabulaire : la Tranche-sur-Mer, la Faute-sur-Mer… C’est embarrassant, ces communes du bord de l’océan qui prétendent être en bord de mer. Sion-sur-l’Océan a le mérite de l’exactitude : « sur l’océan ». Voilà. Puisque les choses ont des noms, nommons-les.

« Son appartement, c’était celui-là, au troisième étage. Vous avez vu l’autre côté, qui donne sur l’océan ? le balcon ? »

Oui, j’ai vu l’autre côté. Et c’est comme ça que j’ai compris pourquoi il avait choisi cet endroit : l’immeuble est ce qu’il est, mais la vue est magique. Surtout du troisième étage, j’imagine. Face à l’horizon, suspendu au-dessus de ces rochers bleus qui donnent leur couleur aux vagues.

La Faute à qui

J.-E. est venu me voir de Paris. Alors, à Luçon, on a fait comme des Parisiens : on a pris le bus. La différence c’est qu’au lieu de nous mener, par exemple, à Gambetta ou à la porte de Charenton, ce bus-là nous emmène à la mer.

Arrivés à la Faute-sur-Mer, on tombe sur cette plaque de rue : avenue de la Plage. Fastoche. On descend cette avenue et on trouve la plage. Notre projet déclaré était de marcher le long de l’eau jusqu’à la pointe d’Arçay, puis, une fois atteinte l’extrémité de terre bordée par l’océan et l’estuaire du Lay, de faire le tour de la presqu’île en longeant, cette fois, le fleuve. J’avais étudié la carte topographique IGN.

Sur cette plage, on peut marcher des heures en plein soleil, le vent dans la tronche, sans croiser un chat — ce n’est pas étonnant, puisque les chats n’aiment pas l’eau. Seuls au monde, heureux comme tout. On marche, on marche, on n’en voit pas le bout. Que c’est bon, de ne pas voir passer le temps ni les kilomètres ! Jusqu’à ce que, soudain, on se rappelle qu’on a un bus à prendre, pour rentrer à Paris (pardon : à Luçon). On calcule : cela fait presque deux heures qu’on marche sur la plage ; le bus part dans deux heures. On conclut : on ne fera pas le tour de la pointe. Ce qu’on attend de la carte topographique IGN dans un pareil cas, c’est de nous sauver la vie. Il se trouve qu’elle indique plusieurs chemins de traverse qui, théoriquement, permettent de court-circuiter la grande boucle pour rejoindre la rive du Lay depuis la plage, en coupant la mince langue de terre. Eh bien, on les a cherchés, ces chemins, dans le sable de la plage, dans le sable de la dune, dans le sable de la lande. Jamais trouvés.

Nous avons été condamnés à refaire le même chemin, exactement, en sens inverse. Cette route fabuleuse, c’est-à-dire cette plage absolument solitaire, le bruit du vent et celui de l’océan. Le soleil n’a pas cessé de briller une seconde, pas un nuage en vue. À ce régime-là, je vous le donne en mille : non seulement on a subi une balade merveilleuse, mais, en plus, on a bronzé. La faute à qui ? à l’IGN, encore une fois.

Je ne sais pas ce que j’étais venu chercher

J’ai quitté Luçon, guidé par un garçon qui a une voiture et de la conversation. Il m’a emmené en balade, sans me dire où : il m’a dit que ça valait le coup. L’endroit s’appelle : la Dive. C’était une île, et ça a gardé sa physionomie d’île, même après qu’on a asséché les marais alentour. Il m’explique que la plupart des villages du coin étaient des îles, mais qu’il faut faire un effort d’imagination pour le comprendre. Ici, je le perçois d’un coup : une rangée de maisons sur un plateau qui tombe à pic (quelques mètres) sur une vaste étendue monochrome — du vert, en ce moment, mais je conçois sans effort que ç’ait été du bleu autrefois, ou du gris, ou disons : la couleur de l’eau et du ciel.

On continue la balade. La route longe un genre de mur moche. Je demande : « C’est quoi ? ». Il répond : « Tu verras ». Six ou sept marches pour grimper le mur, et je comprends que ce mur est une digue : derrière, c’est la mer. Le plaisir, à ce moment, je ne vous dis pas. Les vagues strient la surface de petites lignes régulières. En face c’est l’île de Ré. On pousse jusqu’à la pointe, la pointe de l’Aiguillon. Sur cette langue de sable il n’y a d’autres empreintes de pas que celles des oiseaux. D’un côté, le fleuve, de l’autre l’océan.

Au retour, il y a un moment où il dit : « Je fais parler les gens à propos de lieux qu’ils aiment — non, d’ailleurs, pas nécessairement qu’ils aiment, plutôt qu’ils choisissent, et qui leur parle, qu’ils l’aiment ou pas : une émotion négative peut être belle aussi. » Par rapport à mon projet d’ateliers d’écriture, forcément, ça me parle.

Ensuite, il dit aussi, à propos d’un village breton où il s’est rendu quelques jours plus tôt : « Je ne sais pas ce que j’étais venu chercher là-bas, mais je l’ai trouvé ». Et ça, par rapport à ce que j’écris dans Les présents, ça a du sens.