Antonin Crenn

Tag: La forme des lettres

Par la fin

« J’aime bien commencer à taper par la fin », il dit. La fin, ce sont donc les chiffres : il fait le 7 et le 1 en entier, puis il saute le 0 et tape directement la ligne de base du 2. « Taper », c’est comme ça qu’il dit pour graver. « Je commence par les droites, je ferai les courbes après. » Je lui demande si c’est parce qu’il doit changer d’outil, il me dit que oui, et je remarque qu’il a fait toutes les droites avec le même ciseau large, aussi bien les fûts épais et les traverses que les petits empattements délicats. Je lui dis mon étonnement, il répond qu’au début il n’aurait pas su ou pas osé, il aurait utilisé des outils plus fins, mais que, depuis quarante ans qu’il fait ça… Quand il a eu l’âge de se demander ce qu’il ferait « plus tard », il a eu envie d’exercer un métier « avec ses mains » et de travailler « dehors ». C’étaient les conditions pour qu’un métier lui plût : alors, il semble qu’il a tout pour aimer celui qu’il pratique. Ce matin, le temps est doux et il ne pleut pas (le contraire était pourtant annoncé : on a de la veine), les arbres sont nus et les allées couvertes de feuilles. On voit mieux encore qu’à l’habitude le panorama sur la ville, en bas de la colline. Je lui dis que ce lieu est beau. « Vous savez, je passe ma vie dans les cimetières », il répond, comme s’il était entendu que cela signifiait qu’il n’était plus sensible à leur beauté. Moi, je trouve qu’il y en a des tristes et que celui-ci ne l’est pas. Je ne veux pas le déranger ; je le laisse « taper » seul, je vais voir la forêt. Je ne m’y promène jamais. Je connais seulement la grande route qui vient depuis la ville et le chemin qui part sur la droite, qui redescend vers la ville aussi, mais par un autre quartier. Ce matin, j’emprunte le chemin qui s’enfonce franchement dans l’épaisseur de la forêt. J’avais choisi exprès, en quittant l’appartement, mes chaussures qui ne craignent pas la boue : le chemin est complètement raviné. Plusieurs fois je monte plutôt sur le talus et je marche sous les arbres, remuant du pied la couche de feuilles jaunes et brunes. Le sentier monte, descend. Je ne l’imaginais pas si accidenté : le spectacle est agréable, pas monotone du tout. Même lorsqu’ils sont nus, les arbres sont loin de tous se ressembler – je m’en étonne à chaque fois, mais je reste à chaque fois aussi naïf. Je n’ai aucune idée de leur nom, et serai bien incapable de les dessiner, après coup. Si c’était le printemps ou l’été, le feuillage masquerait la vue au-delà des premiers mètres : l’hiver me révèle, à l’écart du chemin, une cabane. Je m’approche. Elle est habilement construite : les poutres reposent sur la fourche d’un arbre et sur le coude de la branche d’un autre ; de la corde maintient solidement les pièces maîtresse de l’édifice. On tient debout, à l’intérieur (j’entre, évidemment) et on peut s’asseoir sur un tronc (je ne le fais pas). Au printemps ou en été, ce refuge serait tout à fait invisible des promeneurs : et les branches qui constituent le toit seraient, sans doute, couvertes de feuillage. Cette cabane n’est pas l’œuvre de seuls enfants : ils ont été aidés par de plus costauds et expérimentés qu’eux – des grands frères et grandes sœurs qui n’ont pas oublié le plaisir qu’ils auraient eu, plus jeunes, à construire une telle maison, et qui connaissent le plaisir de la construire à présent qu’ils ont grandi et qu’il peuvent jouer au même jeu en experts. Ils ont dû être fiers, les petits et les grands, de travailler dehors plusieurs jours durant, de fabriquer quelque chose de leurs mains. En sortant, je longe un muret très bas et éboulé, couvert de feuilles, qu’on croirait retourné à l’état sauvage. Je reviens à mon point de départ. « Je vais vous montrer la peinture » : il a terminé de graver, il passe maintenant le noir dans le creux des lettres (il réchampit). Je lui dis : « vous gravez en commençant par la fin, mais vous peignez par le début ». Il dit oui, il ne peut pas dire le contraire de toute façon, puisque je constate seulement ce que je vois. C’est fini juste quand la pluie tombe. J’ai eu le temps, moi, de mettre un peu d’ordre dans les pots, de retirer les feuilles apportées par le vent et les fleurs fanées gorgées d’eau. Peu de choses. C’est seulement pour avoir fait quelque chose de mes mains, moi aussi. Quand j’écris, comme lui je tape, mais sur mon clavier – et je commence parfois par la fin.

Minuscule

Le matin, on place sa fiche dans une case sur un grand tableau des « présents », dans la classe. Comme les employés pointant en arrivant au bureau. J’ai le souvenir de ça. Pour nous habituer à l’idée que plus tard aussi, quand nous serons grands, quelqu’un sera là pour contrôler notre présence : ça ne s’arrêtera pas avec l’âge. C’était donc cette fiche-là, sans doute, avec la photo pour qu’on se reconnaisse soi-même : « ah, je le connais ce gars-là, c’est celui qui est dans ma glace le matin, quand je grimpe sur le tabouret pour me brosser les dents au lavabo ». Le prénom, on ne savait pas encore l’écrire (on avait trois ans, quatre ?), c’est donc la maîtresse qui l’a mis sur la fiche. Sans majuscule — pour ne pas perturber les jeunes gens que nous étions, peu habitués encore à déchiffrer les lettres ; l’idée, je suppose, est de faire en sorte que chaque lettre n’existe sous nos yeux que dans une seule graphie. Un « a » est un « a », pas un « A », c’est déjà assez compliqué à apprendre, à cause du « o » qui lui ressemble vachement. Alors mon prénom, le voilà, écrit tout en minuscules — et moi, je n’étais pas grand non plus.

Les belles jambes

Note à l’attention de la conservatrice ou du conservateur des musées de Saint-Malo : surtout, ne changez rien. Pas de trucs tactiles ni de machins interactifs : de beaux objets et des cartels intéressants, rien de plus. Les cartels intéressants étant, eux-mêmes, de beaux objets. Des merveilles, même.

Dans la tour Solidor (une chose fabuleuse, cette tour posée au bord de l’eau), les collections évoquent le souvenir des Cap-horniers, ces marins qui allaient au bout du monde, derrière l’Amérique, en passant « par en-dessous » plutôt qu’en plein milieu : ils ne traversaient pas le Panama, parce qu’il n’y avait pas de canal, alors ils contournaient la pointe sud et c’était une drôle d’aventure. De beaux cartels content les épisodes clés de leur épopée — des cartels écrits à la main.

Aussitôt, me revient le souvenir des heures laborieuses passées en classe, à l’école Estienne, penché sur la table de travail (enchaîné à la manière d’un moine copiste), m’appliquant (en passant la langue, comme les enfants concentrés sur leurs travaux d’écriture) à exercer l’art subtil de la calligraphie — où j’étais affreusement mauvais. Aligner des lettres, l’une après l’autre ; les tracer au pinceau ou à la plume ; ou bien, en dessiner les contours au feutre. S’appliquer.

Elles sont bien fichues, les lettres de la tour Solidor. En particulier ces italiques : admirez la panse (la partie rebondie du a), la goutte (l’extrémité renflée du r ou du a, qui reste suspendue), les fûts robustes des t et des l, la contreforme étroite (mais jamais bouchée) du e, les petits empattements mignons un peu partout. Pour être franc, je dois quand même vous avouer que je suis étonné du choix de ces lettres, qui ne sont pas de véritables italiques, mais plutôt un romain penché : on le remarque au dessin du a, et surtout du g (touchante, n’est-ce pas, la boucle du g ?). Mais les jambages ont de l’allure, il faut le dire. Voyez le j : quelle jolie jambe !

Les pièces de ce musée sont vachement intéressantes, surtout si on est maniaque de cartes de géographie. Cette carte-ci, par exemple, rend compte des routes empruntées par le capitaine malouin Félix Lecoq pour gagner le Chili entre 1908 et 1916, sur plusieurs bateaux successifs : le Bordes, le Gers, puis l’Antonin.

Et alors, qu’est-ce que cela peut bien me faire, de savoir que l’Antonin est parti du port d’Iquique (Chili) le 14 juillet 1915 ? Eh bien oui, justement : c’est précisément cela que ça me fait — une belle jambe.