Antonin Crenn

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Je me souviens de Pompéi

J’avais envie de voir Lands End. C’est un endroit fou. Son nom veut dire : la fin de la terre. Littéralement : le Finistère. C’est à la pointe nord-ouest de la ville, où les falaises tombent directement dans l’océan : un paysage farouche comme on ne croirait pas en voir dans une métropole, si proche de la densité, de l’urbanité – c’est un peu comme si on quittait la dalle de la Défense et que, trois quarts d’heure de marche plus tard, on arrivait à Étretat.

J’ai suivi le sentier côtier. Une partie de celui-ci est aménagée sur le tracé d’une voie ferrée désaffectée : en ville, on aurait appelé cette création « une coulée verte », mais, ici, on est en pleine nature, alors cette promenade est presque le contraire : elle est la seule présence du bâti (les parapets de béton) dans le paysage sauvage. À la fin du XIXe siècle, un train d’amusement parcourait cet espace excentrique : la ligne se connectait à celle des tramways de downtown pour emmener au bout du monde les citadins, le dimanche. Le voyage le long des falaises, surplombant le grand vide, était déjà une attraction ; le but de l’excursion était une autre attraction : les bains Sutro. Ce gigantesque établissement balnéaire a brûlé depuis belle lurette. On peut encore visiter, là, au bord de l’eau vive du Pacifique, les vestiges de cet âge d’or de l’Empire états-unien. Surplombant ces nobles restes depuis mon promontoire, j’observe les promeneurs, les touristes, qui se pressent entre les ruines.

Je me souviens de Pompéi. Les promeneurs, les touristes. On y parcourt les maisons, dont la plupart n’ont plus leur toit : on entre dans les pièces dont seuls des demi-murs figurent encore les contours. Je me souviens des thermes de Constantin, à Arles. On y entre comme dans un moulin, car tout est ouvert : on franchit les espaces, on est projeté très loin en arrière sur la frise chronologique. On lit les panneaux : ici, le frigidarium, là, le tepidarium, ensuite,le caldarium. On imagine le parcours du baigneur. Mieux : on est le baigneur, déambulant tout nu de pièce en pièce.

Avant d’arriver aux bains Sutro, un panneau signale discrètement l’existence, beaucoup plus ancienne, d’un village Yelamu, il y a bien longtemps, à cet emplacement approximatif. Mais, de ça, il ne reste rien. Alors, on contemple plutôt ces ruines-là, celles d’une autre antiquité. On voit les ouvriers san-franciscains se muant d’un coup de baguette magique en baigneurs du dimanche. Mieux : on est l’un d’eux, fourrant notre casquette dans la poche pour mieux sentir l’air marin nous ébouriffer. Parlant avec maladresse, comme Martin Eden au tout début du roman, avant qu’il ne se mette à fréquenter la bibliothèque. S’amusant comme des petits fous, se trempant le corps dans tous les bassins : le frigidarium, le tepidarium, le caldarium. On ne se souvient pas, mais on imagine.

Prendre le bus (je me souviens de Noirmoutier et de Fontenay-sous-Bois)

J’ai acheté quelque chose d’absurde au vide-grenier. Comme si ma valise n’était pas déjà assez lourde, à cause des bouquins. Mais, j’aime les panneaux, les plaques de rue, quand les lettrages sont beaux. Et là, franchement, c’est beau.

Je me souviens de Fontenay-sous-Bois. Juline a habité là quand elle a quitté l’appartement où nous avons grandi. C’était un deux-pièces vieillot dans un immeuble en briques, ça craquait de partout, ç’avait beaucoup de charme. Pour y aller, il fallait prendre le bus 118 (couleur moutarde) à la porte de Vincennes, puis descendre devant le cinéma Kosmos. La vitesse du bus, elle, n’était pas kosmique du tout, il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

J’ai fait une recherche rapide sur le web, qui mériterait d’être fouillée. Il semble que la commune de Fontenay-sous-Bois avait un centre de vacances à Noirmoutier — plus précisément : au Vieil.

Je me souviens du Vieil. La première fois que nous sommes allés à Noirmoutier avec J.-E., c’était chez C. et Y., nos voisins de l’île (une autre île, à Paris, où nous habitions alors). Y. avait tenu à nous faire visiter les parages, il avait loué une voiture exprès. On avait fait le tour des villages, j’avais pris des photos (à l’époque, je publiais des images sur cet autre blog). C’était en février, il y avait cette brume épaisse qui enveloppait le paysage. Nous étions entrés dans la chapelle du Vieil et, là, je me souviens du tableau La pêche miraculeuse, d’un certain Henri Rousseau qui n’était pas douanier.

Pour venir jusqu’à Noirmoutier, on avait dû prendre un bus à Nantes. Il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

Je n’ai jamais été dans un centre de vacances. L’idée même de partir en « colonie », pour moi, aurait été une punition. J’imaginais pourtant assez bien à quoi cela pouvait ressembler, une colonie de vacances. Ce devait être un peu comme un voyage scolaire, par exemple : des enfants massés dans un car, pendant des plombes, pour aller à la Bourboule et visiter des volcans. Une expédition.

Demain, je ne prendrai pas le bus, mais le train. Heureusement. Tant que la gare de Luçon existe encore. Je changerai à la Roche-sur-Yon et, arrivé à Montparnasse, je me détesterai d’avoir acheté ce panneau qui pèse des tonnes. Je redouterai les escaliers du métro. Alors, je prendrai le bus pour rentrer chez moi : le 91 (couleur moutarde).

On allait au bord de la mer

Je le savais : j’étais déjà venu à la Tranche-sur-Mer. Un nom pareil ne s’oublie pas. J’ai donc cherché, avec Juline, dans nos albums photos, et on a trouvé les preuves.

L’été, pour les vacances, « on allait au bord de la mer, avec ma sœur, ma mère » (et on écoutait cette chanson, précisément, dans la voiture, car notre mère n’avait pas d’autre cassette à mettre dans l’autoradio). Deux fois, nous sommes venus en Vendée.

La première fois devait être en 1999, à vue de nez (il n’y a pas de date sur la photo), et c’était à Saint-Hilaire-de-Riez. Ce nom-là aussi m’avait amusé (« riez ! », dit-il). J’ai presque l’air sportif, sur cette photo : j’aurais une raquette à la main que ça n’étonnerait personne — enfin, si : ça m’étonnerait moi, parce que je n’ai jamais aimé ça, jouer à la balle). Je n’ai aucune idée de quelle est cette chose que je tiens en main : on dirait un gros caillou. Quant au doigt sur l’objectif de l’appareil photo jetable, c’est celui de ma mère, sans doute.

La Tranche-sur-Mer été 2001

Voilà la Tranche-sur-Mer : j’en suis certain. La Tranche n’a pas changé — ce qui a changé, c’est ma tronche. Et encore : si peu ! Sur cette photo-là, une date (imprimée, au dos, par la machine qui développe et qui tire les photos automatiquement) : nous sommes en 2001. Puisque je suis assis, on voit tous les plis, et on constate que je n’avais toujours pas le goût du sport, à l’époque, mais que j’avais celui des crêpes au Nutella et que je ne m’en privais pas (une autre photo de la même série l’atteste, mais je ne vous la montre pas). Je n’avais pas une mauvaise allure, non, mais tout de même, je trouve que je me suis arrangé avec l’âge. Ma grande sœur n’a pas eu besoin de s’arranger beaucoup, elle, parce qu’elle était déjà presque aussi belle qu’aujourd’hui. Bon, elle faisait un peu la gueule, parce qu’elle n’aimait pas les photos, mais on voit bien qu’elle est belle quand même.

Mes souvenirs de ces vacances, honnêtement, sont flous, et se chevauchent. Où nous résidions (au camping ? en appartement ?), je n’en sais rien. Je confonds ces deux étés, et je les mêle à d’autres, passés au bord d’autres mers. Je me rappelle seulement la plage, les baignades. Les crêpes. Nous ne devions pas faire grand-chose d’autre. Et on aimait ça. C’était bien.

Je me souviens (sans nostalgie)

Je suis heureux d’avoir été sollicité par Velimir Mladenović pour cet entretien dans Quinzaines — anciennement La Nouvelle Quinzaine littéraire —, parce que j’ai pu dire des choses qui me tenaient à cœur.

On ne trouve pas Quinzaines à Luçon, je l’ai donc acheté à Paris, à la maison de la presse de la rue Jacques-Hillairet. Je me souviens de cette maison de la presse pour l’avoir fréquentée il y a plus de vingt ans : je ne crois pas y être entré à nouveau, depuis. Une fois (j’avais huit ans environ), mon père m’a acheté, ici précisément, un album de BD : si je me rappelle bien (et je me rappelle très bien ce genre de trucs), il s’agissait du Cosmoschtroumpf. J’y ai repensé tout à l’heure, forcément.

Oups ! il paraît que j’ai dit, dans l’entretien : « Je n’ai aucune nostalgie de l’adolescence » : c’est même le titre de la page. Bon. Je ne me dédis pas. D’abord, j’avais huit ans dans ce souvenir : je n’étais donc pas encore adolescent. Ensuite, je me suis souvenu du Cosmoschtroumpf sans regret ni tristesse — sans nostalgie, je l’assure. C’est seulement une madeleine, une innocente madeleine. Une madeleine de Schtroumpf.

Le Super Alimentari n’ouvrira plus

La première fois que je suis venu à Rome (il y a, oh, quelques années), c’était avec J.-E. et nous avions eu cette idée un peu romantique de voir un lever de soleil sur la ville. Une belle idée, évidemment, mais folle, parce que c’était juillet et que le soleil se levait à une heure où, nous, n’aurions jamais l’idée de nous lever ; mais nous l’avons fait quand même, et nous avons gravi le Janicule pour, de là-haut, guetter les premiers rayons qui avaient jailli, un par un, de derrière les montagnes et qui touchaient, une à une, les coupoles des églises, les maisons, les cimes des arbres. Il était encore très tôt quand nous sommes redescendus dans le Trastevere pour prendre un café (il faisait déjà chaud, mais pas encore excessivement, et on avait pu s’exposer au soleil sans souffrir de lui, sans craindre de brûler) : c’était bon. La ville était plutôt vide, parce qu’elle l’est toujours en cette saison, hors les attractions courues par les touristes, et que l’heure était encore matinale, vraiment très matinale. Nous avions marché au hasard, vers des lieux que nous ne connaissions pas encore, mais qui, ensuite, me sont devenus tellement familiers : en observant la carte aujourd’hui, je retrace le parcours que nous avons nécessairement fait pour atteindre le point dont je vais parler, et je constate que nous avons dû forcément traverser le ponte Sublico, que j’ai emprunté souvent par la suite, puis que nous sommes sûrement passés par le Testaccio ou par l’Aventin pour aboutir sur cette petite place : la piazza Gian Lorenzo Bernini.

Nous n’avions pas vu, en arrivant sur cette place, quel nom elle portait (pourtant, le nom nous aurait attiré, car pendant ce premier séjour romain nous n’avions été guidés que par une envie de baroque, négligeant un peu les ruines qui m’émerveillent tant aujourd’hui ; mais le nom nous aurait aussi déçu, alors, car cette place, dans son architecture, n’a rien à voir avec le siècle du Bernin), nous avions été séduits, seulement, par le glouglou d’une fontaine, par l’ombre délicate des arbres, par les couleurs des façades, qui sont à peu près celles que l’on voit partout à Rome : rien de plus banalement romain que cette place, au fond — et, donc, de plus charmant.

Il y avait une petite boutique de rien du tout sur un bord de la place. Un petit monsieur, qui nous avait semblé très vieux, vendait de tout. Tout, c’est-à-dire : des paquets de pâtes, des bocaux, du pain et du fromage, des bouteilles ; des livres. Entre une boîte de chocolat en poudre et une brique de lait : des bouquins défraîchis en italien, en anglais, en n’importe quelle langue. Le vieux monsieur était gentil, on avait envie de lui dire quelque chose, mais on ne pouvait pas se parler : j’ai baragouiné dans mon pauvre italien les deux mots que je connaissais. Nous avons acheté une carte postale qui n’était pas vintage, mais seulement vieille et racornie, très belle. Nous sommes repartis au hasard de notre balade — du côté des thermes de Caracalla, je suppose, car j’ai le souvenir de larges routes, d’arbres immenses, de sites antiques dépeuplés.

En 2015, je suis revenu à Rome et je suis resté un mois à Testaccio, tout près de la piazza Bernini. Je suis passé sur cette place, inévitablement, car elle s’est trouvée sur ma route un matin : j’ai reconnu le magasin, il était fermé. J’ai pensé : « Pas de chance, ce n’est pas le bon jour ».

L’année d’après, c’était un lundi et je suis passé à nouveau sur cette place. À nouveau, j’ai trouvé la boutique fermée. J’ai pensé : « De deux choses l’une : soit le magasin est fermé le lundi, et je suis toujours passé devant un lundi ; soit le magasin est fermé pour de bon ».

La semaine dernière, nous nous sommes retrouvés dans ce quartier, J.-E. et moi. Il a reconnu l’endroit : la fontaine, le magasin. Et le rideau de fer était baissé. Alors, plus de doute possible : le Super Alimentari de la piazza Bernini n’existe plus. Seule, son enseigne est restée en place pour témoigner du temps révolu : un vestige de plus dans le grand bazar à souvenirs de cette ville.