Antonin Crenn

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Les fantômes ont des doigts

Normalement, je ne suis pas fétichiste. J’ai acheté ce livre, d’abord, parce qu’il m’intéressait et qu’il était vendu à un prix normal. Le fait qu’il soit dédicacé par Pierre Herbart a seulement déclenché cette impulsion qui fait la différence : cette bonne raison que j’attends pour acheter un livre particulier, plutôt que les dix autres qui m’appellent du même cri strident. Je ne fais jamais la queue pour obtenir une signature de mes écrivains préférés (mais, puis-je l’avouer ? allez, oui : devant mes écrivains préférés, il n’y a pas souvent la queue) et on ne me verra pas courir les boutiques d’antiquités pour maniaques d’autographe. Mais là, la chose s’est présentée à moi, c’était juste naturel.

Dans le livre, les pages signées P. H. sont dans le ton de cette dédicace : écrites avec délicatesse et modestie. C’est lui qui écrit la plupart des textes de cette Vie d’André Gide et, dans ceux-ci, il ne parle jamais de lui-même (d’autres ne se gêneraient pas pour le faire), y compris lorsqu’il s’agit de rappeler un événement auquel il a participé lui-même. Pierre Herbart, c’est celui qui hante les maisons des grands hommes en restant bien planqué derrière le rideau. D’ailleurs, il n’est pas très célébré : qui le connaît ? Moi, je l’admire.

La semaine dernière, écoutant le feuilleton de France Culture sur Céleste Albaret, L. me dit : « Tu te rends compte, elle est morte en 1984 : j’aurais pu, étant gamin, la rencontrer et toucher sa main : toucher la main qui a touché Marcel ». J’ai pensé alors que Proust était mort soixante-deux ans plus tôt, et que les cellules de la peau de Céleste Albaret avaient eu le temps de se renouveler des centaines de fois dans cet intervalle – si bien que le petit L. de 1984 aurait touché une main dont aucune des particules constitutives n’aurait jamais eu de contact avec le corps du grand homme.

Je montre à L. mon livre dédicacé et je lui dis : les objets, eux, ne changent pas. Personne ne nettoie jamais un livre : on ne le passe pas en machine au printemps pour le débarrasser des traces de doigts. Qu’est-ce qu’une empreinte digitale ? Je lis ici que c’est la trace laissée par « le dépôt de sueur, constitué à 99 % d’eau qui, en s’évaporant, laisse en place les sels et les acides aminés », selon une configuration ordonnée par le dessin des « dermatoglyphes ». Ces molécules mortes, appliquées sur le papier, restent alors coincées entre les pages du livre comme les feuilles sèches et plates d’un herbier. Et le beau fantôme qui habite les arrière-plans de cet album photo, lorsqu’il s’est plié au jeu de la dédicace sur la page de titre, a laissé une trace moins délébile que son propre corps vivant, disparu depuis longtemps dans les limbes.

Je me souviens des doigts de Marie Curie. Lorsque je travaillais dans cette école de physique-chimie, il y a huit, neuf ans, au même étage que mon bureau se trouvait le cabinet de curiosités du professeur L. (les gens ne l’appelaient jamais ni « monsieur », ni par son prénom : ils l’appelaient « professeur », comme le professeur Tournesol). J’aimais bien parler avec lui. Il détenait un trésor dans sa caverne : un cahier sur lequel Marie Curie avait noté des observations au crayon, à mesure de son expérience. « Elle l’a touché de ses doigts », me disait-il. Comment en avait-il la certitude, cent ans plus tard ? Il avait posé le cahier entre deux feuilles de papier photographique, puis enfermé le précieux sandwich dans une boîte. Quelques jours plus tard, le papier était impressionné : des empreintes digitales étaient dessinées en blanc sur sa surface photosensible. « Marie Curie avait les doigts plein de radium : elle en déposait sur tout ce qu’elle touchait ». Et les dermatoglyphes, alors, puisque c’est ainsi qu’on les appelle, étaient restés imprimés sur la couverture du cahier dans une encre invisible (peut-on l’appeler sympathique ?), une encre dont la radiation sera encore perceptible pour les siècles des siècles. Le dessin des papilles dermiques de Marie Curie continuera d’émettre ses rayons, longtemps, quand plus aucun être humain ne pourra encore les détecter – alors que les molécules qui constituaient le corps de cette femme, ainsi que celui du professeur L., et le mien à son tour, auront déjà été redistribuées des centaines de fois dans la grande loterie du « rien ne se perd, tout se transforme ».

Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

C’est ma tante M. qui, sur Facebook, a réagi à cette histoire de hamster. Elle se souvient de cette autre histoire, que j’avais entendue quand j’étais enfant : l’histoire d’un autre hamster, celui de mon père. Il faut croire que les associations d’idées ne sont pas innocentes : pour elle comme pour moi, ce rongeur a pris la forme d’une madeleine, faisant apparaître le souvenir de la même personne. Voilà : mon père, tout gosse, avait ramené à la maison l’animal de la classe, qu’il fallait garder en pension pour le week-end, et l’animal en question avait profité de son hospitalité pour donner naissance à une portée. L’une des petites choses roses a été adoptée par la famille (les autres, renvoyées à l’école, je suppose) et je crois qu’il est devenu le point de départ d’une dynastie – car je me souviens d’un nom : Vieille Peau (c’était le nom du hamster, ça ne s’oublie pas), et des numéros qui suivaient le nom, dans l’ordre des générations, comme les rois. Il nous avait raconté ça, mon père, quand on était petits.

Cette photo, c’est lui qui l’a prise. Le rongeur, qui est-il ? Vieille Peau II, Vieille Peau III, Vieille Peau IV ? On ne le saura pas. Au dos, il y a ce tampon avec l’adresse : 6, rue Port-Royal. Et le numéro de téléphone : 287-43(?)-29 – avec un 287 pour AVR, c’est-à-dire Avron. La rue du Port-Royal est tout au bout de Montreuil, en bordure du parc Montreau, alors je suppose que cette photo a été prise là, au parc. Mais, je n’en sais rien, en vrai.

Il y a quelques années, j’ai montré ce quartier à J.-E. et on s’est promenés au parc Montreau. J’en avais déjà parcouru les allées, sans doute, une fois ou deux, mais je n’en gardais aucun souvenir. Je le lui ai fait visiter comme si je le connaissais, mais en réalité je le découvrais en même temps que lui. Les barres d’immeubles de la cité Port-Royal, oui, je m’en souvenais vaguement. Les grands-parents ont vécu là jusqu’au bout, donc je suis venu chez eux quelques fois, mais je pense qu’on peut compter ces fois sur les doigts d’une seule main. Comment c’était, dans l’appartement, je n’en sais rien.

Le plus souvent, on voyait les grands-parents à Paris, de la façon dont je vois les gens aujourd’hui : dehors. Il y a plusieurs de mes amis chez qui je n’ai jamais mis les pieds, car nous nous rencontrons au café, ou dans les parcs. Avec eux, c’était pareil. Les week-ends où nous étions chez notre père, c’était petit : alors, plutôt que de rester enfermés dans cette pièce, on sortait, on découvrait Paris. Quelquefois, les grands-parents débarquaient depuis Montreuil : ils nous invitaient au MacDo du carrefour Reuilly-Diderot (je me souviens qu’on a arrêté d’y aller au moment de cette histoire de vache folle, c’était le principe de précaution), puis on allait au cinéma de la Nation. Parfois, on se baladait. On faisait à peu près ce que je fais aujourd’hui, le week-end (sauf que je ne vais plus au MacDo, évidemment : folle ou pas, je ne mange plus de ça). Ces après-midis passés dehors, pendant lesquels on n’allait jamais chez eux ni chez nous ont cristallisé l’idée que je me suis faite ensuite, adolescent, de la vie parisienne, que j’avais hâte de retrouver quand je serais grand : on traînait à Paris, c’était bien. C’est pour ça que je me souviens si bien du square Saint-Éloi et du jardin de Reuilly, mais que du parc Montreau, non.

Éducation sentimentale avec un rongeur

C’est le sous-titre de ce texte que j’ai écrit pour le hors-série no3 du Cafard hérétique : « Puisque l’un d’entre nous doit mourir ». Le point de départ de cette histoire est un dessin de Jacques Cauda (à qui le numéro est consacré), représentant un animal chelou. Il n’est pas très en forme, ce rongeur, et je ne crois pas faire offense à Jacques en l’affirmant :

Les joyeux camarades du Cafard (qui n’engendre pas la mélancolie : on le saura) ont chacun écrit à partir d’un animal de Jacques Cauda : c’était le principe de ce numéro de fête. Moi-même, je l’ai fait une deuxième fois, à propos d’un aigle. Vous verrez ça dans la revue, je déballe pas tout ici.

Mais revenons à ce rongeur, pas très dans-son-assiette. Moi, il m’a fait penser à un hamster. Parce que le vrai point de départ de cette histoire, il est plus lointain. Il s’appelait Gaston et, pour une raison que j’ignore, on l’appelait aussi Arturo. C’était mon hamster. J’ai vécu une expérience forte avec lui quand j’avais douze ans. Une sorte de pari pascalien ou de dilemme cornélien ou de je-ne-sais-quoi encore, mais un truc vachement philosophique en rapport avec la destinée, avec l’amour et avec la mort. C’est cela, le sujet de ce texte, et ça a encore plus de sens quand on me connaît, ou quand on a connu Gaston. Mais ça, ce n’est pas donné à tout le monde.

Puisque l’un d’entre nous devait mourir (d’autres que nous, avant Gaston et moi, nous avaient précédés), eh bien, c’est lui qui est mort le premier. Je ne le dis pas dans ce texte – mais cela va de soi, puisque c’est moi qui l’ai écrit et que je suis encore assez vivant pour le faire.

Je viens de vérifier : le rongeur est mort en 2001, c’est écrit dans mon journal.

Je me souviens de Pompéi

J’avais envie de voir Lands End. C’est un endroit fou. Son nom veut dire : la fin de la terre. Littéralement : le Finistère. C’est à la pointe nord-ouest de la ville, où les falaises tombent directement dans l’océan : un paysage farouche comme on ne croirait pas en voir dans une métropole, si proche de la densité, de l’urbanité – c’est un peu comme si on quittait la dalle de la Défense et que, trois quarts d’heure de marche plus tard, on arrivait à Étretat.

J’ai suivi le sentier côtier. Une partie de celui-ci est aménagée sur le tracé d’une voie ferrée désaffectée : en ville, on aurait appelé cette création « une coulée verte », mais, ici, on est en pleine nature, alors cette promenade est presque le contraire : elle est la seule présence du bâti (les parapets de béton) dans le paysage sauvage. À la fin du XIXe siècle, un train d’amusement parcourait cet espace excentrique : la ligne se connectait à celle des tramways de downtown pour emmener au bout du monde les citadins, le dimanche. Le voyage le long des falaises, surplombant le grand vide, était déjà une attraction ; le but de l’excursion était une autre attraction : les bains Sutro. Ce gigantesque établissement balnéaire a brûlé depuis belle lurette. On peut encore visiter, là, au bord de l’eau vive du Pacifique, les vestiges de cet âge d’or de l’Empire états-unien. Surplombant ces nobles restes depuis mon promontoire, j’observe les promeneurs, les touristes, qui se pressent entre les ruines.

Je me souviens de Pompéi. Les promeneurs, les touristes. On y parcourt les maisons, dont la plupart n’ont plus leur toit : on entre dans les pièces dont seuls des demi-murs figurent encore les contours. Je me souviens des thermes de Constantin, à Arles. On y entre comme dans un moulin, car tout est ouvert : on franchit les espaces, on est projeté très loin en arrière sur la frise chronologique. On lit les panneaux : ici, le frigidarium, là, le tepidarium, ensuite,le caldarium. On imagine le parcours du baigneur. Mieux : on est le baigneur, déambulant tout nu de pièce en pièce.

Avant d’arriver aux bains Sutro, un panneau signale discrètement l’existence, beaucoup plus ancienne, d’un village Yelamu, il y a bien longtemps, à cet emplacement approximatif. Mais, de ça, il ne reste rien. Alors, on contemple plutôt ces ruines-là, celles d’une autre antiquité. On voit les ouvriers san-franciscains se muant d’un coup de baguette magique en baigneurs du dimanche. Mieux : on est l’un d’eux, fourrant notre casquette dans la poche pour mieux sentir l’air marin nous ébouriffer. Parlant avec maladresse, comme Martin Eden au tout début du roman, avant qu’il ne se mette à fréquenter la bibliothèque. S’amusant comme des petits fous, se trempant le corps dans tous les bassins : le frigidarium, le tepidarium, le caldarium. On ne se souvient pas, mais on imagine.

Prendre le bus (je me souviens de Noirmoutier et de Fontenay-sous-Bois)

J’ai acheté quelque chose d’absurde au vide-grenier. Comme si ma valise n’était pas déjà assez lourde, à cause des bouquins. Mais, j’aime les panneaux, les plaques de rue, quand les lettrages sont beaux. Et là, franchement, c’est beau.

Je me souviens de Fontenay-sous-Bois. Juline a habité là quand elle a quitté l’appartement où nous avons grandi. C’était un deux-pièces vieillot dans un immeuble en briques, ça craquait de partout, ç’avait beaucoup de charme. Pour y aller, il fallait prendre le bus 118 (couleur moutarde) à la porte de Vincennes, puis descendre devant le cinéma Kosmos. La vitesse du bus, elle, n’était pas kosmique du tout, il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

J’ai fait une recherche rapide sur le web, qui mériterait d’être fouillée. Il semble que la commune de Fontenay-sous-Bois avait un centre de vacances à Noirmoutier — plus précisément : au Vieil.

Je me souviens du Vieil. La première fois que nous sommes allés à Noirmoutier avec J.-E., c’était chez C. et Y., nos voisins de l’île (une autre île, à Paris, où nous habitions alors). Y. avait tenu à nous faire visiter les parages, il avait loué une voiture exprès. On avait fait le tour des villages, j’avais pris des photos (à l’époque, je publiais des images sur cet autre blog). C’était en février, il y avait cette brume épaisse qui enveloppait le paysage. Nous étions entrés dans la chapelle du Vieil et, là, je me souviens du tableau La pêche miraculeuse, d’un certain Henri Rousseau qui n’était pas douanier.

Pour venir jusqu’à Noirmoutier, on avait dû prendre un bus à Nantes. Il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

Je n’ai jamais été dans un centre de vacances. L’idée même de partir en « colonie », pour moi, aurait été une punition. J’imaginais pourtant assez bien à quoi cela pouvait ressembler, une colonie de vacances. Ce devait être un peu comme un voyage scolaire, par exemple : des enfants massés dans un car, pendant des plombes, pour aller à la Bourboule et visiter des volcans. Une expédition.

Demain, je ne prendrai pas le bus, mais le train. Heureusement. Tant que la gare de Luçon existe encore. Je changerai à la Roche-sur-Yon et, arrivé à Montparnasse, je me détesterai d’avoir acheté ce panneau qui pèse des tonnes. Je redouterai les escaliers du métro. Alors, je prendrai le bus pour rentrer chez moi : le 91 (couleur moutarde).

On allait au bord de la mer

Je le savais : j’étais déjà venu à la Tranche-sur-Mer. Un nom pareil ne s’oublie pas. J’ai donc cherché, avec Juline, dans nos albums photos, et on a trouvé les preuves.

L’été, pour les vacances, « on allait au bord de la mer, avec ma sœur, ma mère » (et on écoutait cette chanson, précisément, dans la voiture, car notre mère n’avait pas d’autre cassette à mettre dans l’autoradio). Deux fois, nous sommes venus en Vendée.

La première fois devait être en 1999, à vue de nez (il n’y a pas de date sur la photo), et c’était à Saint-Hilaire-de-Riez. Ce nom-là aussi m’avait amusé (« riez ! », dit-il). J’ai presque l’air sportif, sur cette photo : j’aurais une raquette à la main que ça n’étonnerait personne — enfin, si : ça m’étonnerait moi, parce que je n’ai jamais aimé ça, jouer à la balle). Je n’ai aucune idée de quelle est cette chose que je tiens en main : on dirait un gros caillou. Quant au doigt sur l’objectif de l’appareil photo jetable, c’est celui de ma mère, sans doute.

La Tranche-sur-Mer été 2001

Voilà la Tranche-sur-Mer : j’en suis certain. La Tranche n’a pas changé — ce qui a changé, c’est ma tronche. Et encore : si peu ! Sur cette photo-là, une date (imprimée, au dos, par la machine qui développe et qui tire les photos automatiquement) : nous sommes en 2001. Puisque je suis assis, on voit tous les plis, et on constate que je n’avais toujours pas le goût du sport, à l’époque, mais que j’avais celui des crêpes au Nutella et que je ne m’en privais pas (une autre photo de la même série l’atteste, mais je ne vous la montre pas). Je n’avais pas une mauvaise allure, non, mais tout de même, je trouve que je me suis arrangé avec l’âge. Ma grande sœur n’a pas eu besoin de s’arranger beaucoup, elle, parce qu’elle était déjà presque aussi belle qu’aujourd’hui. Bon, elle faisait un peu la gueule, parce qu’elle n’aimait pas les photos, mais on voit bien qu’elle est belle quand même.

Mes souvenirs de ces vacances, honnêtement, sont flous, et se chevauchent. Où nous résidions (au camping ? en appartement ?), je n’en sais rien. Je confonds ces deux étés, et je les mêle à d’autres, passés au bord d’autres mers. Je me rappelle seulement la plage, les baignades. Les crêpes. Nous ne devions pas faire grand-chose d’autre. Et on aimait ça. C’était bien.

Je me souviens (sans nostalgie)

Je suis heureux d’avoir été sollicité par Velimir Mladenović pour cet entretien dans Quinzaines — anciennement La Nouvelle Quinzaine littéraire —, parce que j’ai pu dire des choses qui me tenaient à cœur.

On ne trouve pas Quinzaines à Luçon, je l’ai donc acheté à Paris, à la maison de la presse de la rue Jacques-Hillairet. Je me souviens de cette maison de la presse pour l’avoir fréquentée il y a plus de vingt ans : je ne crois pas y être entré à nouveau, depuis. Une fois (j’avais huit ans environ), mon père m’a acheté, ici précisément, un album de BD : si je me rappelle bien (et je me rappelle très bien ce genre de trucs), il s’agissait du Cosmoschtroumpf. J’y ai repensé tout à l’heure, forcément.

Oups ! il paraît que j’ai dit, dans l’entretien : « Je n’ai aucune nostalgie de l’adolescence » : c’est même le titre de la page. Bon. Je ne me dédis pas. D’abord, j’avais huit ans dans ce souvenir : je n’étais donc pas encore adolescent. Ensuite, je me suis souvenu du Cosmoschtroumpf sans regret ni tristesse — sans nostalgie, je l’assure. C’est seulement une madeleine, une innocente madeleine. Une madeleine de Schtroumpf.

Le Super Alimentari n’ouvrira plus

La première fois que je suis venu à Rome (il y a, oh, quelques années), c’était avec J.-E. et nous avions eu cette idée un peu romantique de voir un lever de soleil sur la ville. Une belle idée, évidemment, mais folle, parce que c’était juillet et que le soleil se levait à une heure où, nous, n’aurions jamais l’idée de nous lever ; mais nous l’avons fait quand même, et nous avons gravi le Janicule pour, de là-haut, guetter les premiers rayons qui avaient jailli, un par un, de derrière les montagnes et qui touchaient, une à une, les coupoles des églises, les maisons, les cimes des arbres. Il était encore très tôt quand nous sommes redescendus dans le Trastevere pour prendre un café (il faisait déjà chaud, mais pas encore excessivement, et on avait pu s’exposer au soleil sans souffrir de lui, sans craindre de brûler) : c’était bon. La ville était plutôt vide, parce qu’elle l’est toujours en cette saison, hors les attractions courues par les touristes, et que l’heure était encore matinale, vraiment très matinale. Nous avions marché au hasard, vers des lieux que nous ne connaissions pas encore, mais qui, ensuite, me sont devenus tellement familiers : en observant la carte aujourd’hui, je retrace le parcours que nous avons nécessairement fait pour atteindre le point dont je vais parler, et je constate que nous avons dû forcément traverser le ponte Sublico, que j’ai emprunté souvent par la suite, puis que nous sommes sûrement passés par le Testaccio ou par l’Aventin pour aboutir sur cette petite place : la piazza Gian Lorenzo Bernini.

Nous n’avions pas vu, en arrivant sur cette place, quel nom elle portait (pourtant, le nom nous aurait attiré, car pendant ce premier séjour romain nous n’avions été guidés que par une envie de baroque, négligeant un peu les ruines qui m’émerveillent tant aujourd’hui ; mais le nom nous aurait aussi déçu, alors, car cette place, dans son architecture, n’a rien à voir avec le siècle du Bernin), nous avions été séduits, seulement, par le glouglou d’une fontaine, par l’ombre délicate des arbres, par les couleurs des façades, qui sont à peu près celles que l’on voit partout à Rome : rien de plus banalement romain que cette place, au fond — et, donc, de plus charmant.

Il y avait une petite boutique de rien du tout sur un bord de la place. Un petit monsieur, qui nous avait semblé très vieux, vendait de tout. Tout, c’est-à-dire : des paquets de pâtes, des bocaux, du pain et du fromage, des bouteilles ; des livres. Entre une boîte de chocolat en poudre et une brique de lait : des bouquins défraîchis en italien, en anglais, en n’importe quelle langue. Le vieux monsieur était gentil, on avait envie de lui dire quelque chose, mais on ne pouvait pas se parler : j’ai baragouiné dans mon pauvre italien les deux mots que je connaissais. Nous avons acheté une carte postale qui n’était pas vintage, mais seulement vieille et racornie, très belle. Nous sommes repartis au hasard de notre balade — du côté des thermes de Caracalla, je suppose, car j’ai le souvenir de larges routes, d’arbres immenses, de sites antiques dépeuplés.

En 2015, je suis revenu à Rome et je suis resté un mois à Testaccio, tout près de la piazza Bernini. Je suis passé sur cette place, inévitablement, car elle s’est trouvée sur ma route un matin : j’ai reconnu le magasin, il était fermé. J’ai pensé : « Pas de chance, ce n’est pas le bon jour ».

L’année d’après, c’était un lundi et je suis passé à nouveau sur cette place. À nouveau, j’ai trouvé la boutique fermée. J’ai pensé : « De deux choses l’une : soit le magasin est fermé le lundi, et je suis toujours passé devant un lundi ; soit le magasin est fermé pour de bon ».

La semaine dernière, nous nous sommes retrouvés dans ce quartier, J.-E. et moi. Il a reconnu l’endroit : la fontaine, le magasin. Et le rideau de fer était baissé. Alors, plus de doute possible : le Super Alimentari de la piazza Bernini n’existe plus. Seule, son enseigne est restée en place pour témoigner du temps révolu : un vestige de plus dans le grand bazar à souvenirs de cette ville.