Antonin Crenn

Tag: Chez moi

Regarde de tous tes yeux, regarde

« Regarde-moi dans les yeux », dit-il. Je le regarde, je ne fais rien d’autre. « Mieux que ça, encore », répond le paysage. Et l’immeuble de la rue du Chemin-Vert, et le toit d’ardoises et de zinc, et le ciel, comme une image, s’engouffrent dans ma pupille ouverte.

Une gymnastique

Face à moi, je lis : E (ou K ?), K (ou R ?), F (ou P ?), O (ou Q ?). Elles sont floues (les lettres), alors elle change les verres (la médecin), clic-clac, dans la machine contre laquelle j’ai collé mon front. Elles sont plus nettes, d’un coup (les lettres). Je vois bien que c’était un K, un R, un F, un Q. Fastoche. Clic-clac, elle me change à nouveau les verres. « C’est mieux ? » , elle demande. Franchement, non, c’est pas mieux. C’est même un peu moins bien, je lui dis. « Mais vous préférez quoi : comme ça (clic-clac, elle revient aux verres d’avant) ou comme ça (clic-clac, les verres moins bien) ? ». Moi, je préfère quand je vois net, plutôt que flou. Ça me semble un peu évident, mais je le dis quand même, au cas où ça ne le serait pas. « Eh bien, ce que vous préférez, c’est la même correction que ce que vous avez déjà. Votre vue n’a pas changé. Mais vous me dites que vous ressentez une gêne, que vos yeux fatiguent, alors on peut baisser un peu, si vous voulez ». Ah bon ? Parce que, ce qui me fatiguerait, ce serait de voir trop bien ? Trop net ? Je n’y avais pas pensé. Je lui demande : « Alors, c’est à moi de choisir ce que je veux ? De savoir ce qui est bon pour moi ? ». Oui. Visiblement, c’est à moi de choisir si je veux voir net (et me fatiguer) ou voir flou (mais me reposer). Pas évident.

Elle me donne quelques conseils élémentaires, par exemple de faire des pauses quand je travaille sur l’ordinateur. Ça, je le fais déjà. Un truc que je fais, aussi, c’est de regarder au loin. Régulièrement. Pour ce faire, j’ai la chance d’avoir ma petite chambre de sept mètres carrés, qui me sert de bureau et qui, bien qu’étant toute petite, offre une perspective de vue infinie. Je vous ai fait des dessins pour mieux expliquer :

Là, c’est l’appartement où nous vivons. Il est grand (comparé à ma petite pièce). Si je me cale le dos contre le mur du salon et que toutes les portes sont ouvertes, je peux regarder le mur de la salle de bains et, pour ma pupille, c’est déjà pas mal : c’est sept mètres de distance environ pour épanouir mon regard — mais ce n’est pas beaucoup. Si je regarde dehors, c’est pareil : sept mètres, pas un de plus. Pare que la cour est charmante, certes, mais étroite ; et qu’en face il y a des voisins.

Là, c’est ma chambrette-bureau, qui est minuscule. Par sa fenêtre, c’est tout un panorama de toits, d’antennes, de cheminées qui se déploie et, au fond, ce sont les arbres du square Gardette et, encore après, le ciel et l’infini. Et ma pupille, quand elle passe de l’écran de mon ordinateur vers l’infini, et vice-versa, ça lui fait du bien. Une gymnastique.

À travers

Lorsque je suis assis à ma table, souvent, je regarde dehors, c’est-à-dire que je regarde à travers l’ouverture de ma fenêtre. Comme je suis au septième et dernier étage, ma fenêtre est découpée dans la pente du toit. Dans la mansarde. Et, puisque qu’en face de mon immeuble il y en a un autre, symétrique, la vue qui s’ouvre devant moi est, logiquement, celle d’un autre toit mansardé.

Il est particulièrement agréable de voir le ciel bleu au-dessus du zinc (je vois même, au fond, la cime des arbres du square Maurice-Gardette, qui atteignent précisément la hauteur de mes yeux, c’est-à-dire du septième étage). Mais aujourd’hui, il se passe une chose extraordinaire : je vois le ciel bleu non seulement au-dessus des toits, mais aussi à travers le toit. Pour la première fois, je vois derrière l’immeuble d’en face : mon regard le traverse entièrement en empruntant l’axe des trois fenêtres alignées : la mienne, et les deux du voisin.

Cet alignement des fenêtres est plus rare encore que celui de la terre, de la lune et du soleil en cas d’éclipse totale. Je ne sais rien de mon voisin, mais alors absolument rien. Et je n’ai pas du tout envie de regarder chez lui pour en apprendre plus. Mais là, présentement, je regarde à travers chez lui — et c’est drôlement intéressant.

L’altitude

« L’altitude », c’est le titre de cette petite histoire écrite du haut de mon septième étage, et publiée dans la collection Poids Plume — vous savez, ces livres-poèmes qu’on se passe de la main à la main.