Antonin Crenn

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Noms de lieux : les plans

On dit parfois (par exemple, quand on est parisien et qu’on est paumé au fin fond de la campagne) : « je suis dans le trou du cul du monde ». Certains le disent, en tout cas. Eh bien ils ont tort. Parce qu’en fait, le Trou du Cul n’est pas à la campagne, mais à quinze minutes de Paris par la ligne 13 : à Saint-Denis. Plus précisément : le lieu-dit Trou-du-Cul est à l’emplacement (approximatif) de l’IUT et du CROUS de Saint-Denis. Maintenant, vous savez. Je ne sais pas si je pourrai montrer ça aux élèves du collège Elsa-Triolet avec qui je travaillerai l’année prochaine – c’est intéressant, pourtant, l’histoire des noms de lieux. Ça leur plaira.

Ce n’est pas du tout ça que je cherchais, en fait, au centre de documentation du pavillon de l’Arsenal. J’ai digressé, je suis tombé sur Saint-Denis. Ce que j’aurais voulu, ils ne l’avaient pas : des photos de la rue des Batailles. Leur photothèque est géniale (moi, je m’y plais), mais on n’y trouve que des photos du vingtième siècle (c’est déjà pas mal).

J’ai de bonnes raisons de m’intéresser à la rue des Batailles – et en particulier à l’immeuble du numéro 1 – mais je ne vous les dis pas : ces raisons sont encore confuses et je ne crois pas que ça m’aiderait de vous en parler. Au pavillon de l’Arsenal, j’ai trouvé ce plan-là dans un bouquin (Petit Atlas pittoresque des 48 quartiers de la ville de Paris, par A.-M. Perrot, en 1834).

Ça peut paraître curieux que je m’intéresse à une rue du 16e arrondissement, qui a disparu à la fin du Second Empire quand on a tracé l’avenue d’Iéna en plein dedans, parce que c’est un quartier que je fréquente très peu et que je connais mal. Pour le connaître mieux, je me suis fait une collection de plans magnifiques, photographiés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Ce que je voudrais, maintenant, c’est tout savoir sur cette maison-là, au numéro 1 :

Alors, si par hasard (on peut rêver) vous savez quoi que ce soit sur cet immeuble (une photo, oh oui, une photo !) ou sur les gens qui l’ont habité avant qu’il soit démoli (en gros, vers 1865), dites-le-moi. Vous serez gentils.

Ailleurs et Longtemps

Ça commence comme une journée pour rien, morne, je ne sais pas pourquoi ça me tombe dessus comme ça, parfois. Je me sens comme une limace (je me comprends). Pas plus de raison aujourd’hui, plutôt qu’un autre jour, d’être triste ou gai. C’est dimanche, le temps est bon, hier samedi on a vu des amis, plusieurs, en des lieux différents et agréables. J’ai de nouveau envie d’être sociable. J’ai lu « La Trentième année », une nouvelle dans le recueil du même titre, par Ingeborg Bachmann. Pourquoi ? À cause d’une référence à ce texte dans un autre texte, de Pier Vittorio Tondelli, qui me fascine — j’ai dû commander La Trentième année à la réserve centrale des bibliothèques, ils l’ont fait sortir des oubliettes pour moi. Il y est question de sujets importants, d’avoir trente ans, de grandir ou de vieillir (c’est presque la même chose), de partir pour revenir (à Rome, par exemple, comme moi à vingt-sept ans). C’est mélancolique, c’est beau comme tout.

Ce n’est pas du tout de cela que j’ai besoin aujourd’hui (partir) : c’est très loin de mes désirs. Ça me touche, pourtant, comme une métaphore. Il y a d’autres manières d’aller loin, d’aller ailleurs, et de revenir. Et ça, j’en ai besoin.

Ça commençait comme une journée un peu triste, sans savoir pourquoi. On a marché dans les 11e et 10e arrondissements, la rue Saint-Maur puis Belleville et le Colonel-Fabien. À la librairie Longtemps, le libraire est l’ami d’une amie, qui lui a parlé de moi, alors il m’a accueilli très chaleureusement cet après-midi et la perspective d’organiser un petit quelque chose pour moi dans sa librairie, bientôt, se profile plutôt bien (j’en reparlerai). Ça, ça m’a fait beaucoup de bien. Et puis, j’ai vu sur Place des libraires que Le Héros était déjà présent en quelques endroits, alors qu’il n’est censé sortir que dans une semaine. On a été à la librairie (pardon, le store) du MK2 du Quai de la Loire : il ne faut pas faire ça, normalement, parce qu’on est toujours déçu quand on s’aperçoit qu’il faut fouiller une demi-heure pour trouver son bouquin, planqué dans un rayon. Mais là, étrangement, il était sur la table, en évidence. Ça aussi, ça m’a fait du bien.

À une terrasse du quai de Valmy, en attendant 18 heures (l’heure de cette lecture à laquelle, par chance ou par hasard, nous avons été invités, qui sera un moment génial et à la suite duquel une conversation aura lieu, à propos de Pier Vittorio Tondelli), une dame cherche sous la table à côté de la nôtre le diamant qu’elle vient de perdre. « Un vrai ? », on demande. « Oui », elle répond. On est un peu étonnés, mais bon.

J.-E. relit mon livre, qu’il n’avait lu, jusqu’ici, que sous la forme du manuscrit, sans retouches. Moi, je ne l’ai pas encore lu depuis que c’est un livre (un objet, je veux dire, fait de papier, d’encre et de colle), je l’ai tout juste feuilleté. À la terrasse du quai de Valmy, je lis Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, de Virginie Gautier, que j’ai acheté l’autre soir à une autre Terrasse, celle de Gutenberg. Il est question là aussi d’aller ailleurs, d’aller loin, de partir longtemps : de traverser des villes, des espaces, des paysages. De s’y arrêter sans pourtant s’y installer. D’éprouver la forme et les strates des villes, des chemins.

J’ai été de la Bastille à la Villette en suivant les boulevards, je suis retourné à la Bastille par le canal. Il était riche, ce dimanche, et j’ai encore vieilli (ou grandi : c’est presque pareil).