Antonin Crenn

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Un atlas

J’étais môme, j’avais inventé des pays et les avais dessinés dans cet atlas — voilà les trois premières pages. Pour chacun, sont indiqués la surface, le drapeau et le nom d’abitants. Vous reconnaîtrez : un pon, des mers et des îles, et notamment l’île du Scelète de Girafe. À propos d’une autre, vous êtes prévenus : il ne faut jamais yalé, c’est trop dangereux.

Ce qui fait foi

Dans cette enveloppe, il y avait une carte d’anniversaire écrite par mon père. Je le sais, puisque le tampon l’affirme : cette enveloppe a été postée rue de Reuilly (donc : par lui) le 9 janvier (donc : la veille de mon anniversaire). Le cachet de la poste « fait foi », comme chacun sait, mais ce cachet-là en particulier fait bien plus que ça : il m’émeut.

Remonter le courant (la Vendée est une rivière)

Je fais un peu d’archéologie. Je fouille dans mes papiers. À la médiathèque de Luçon, on prévoit une expo qui s’intitulera « dans l’atelier d’Antonin Crenn », qui durera le temps de ma présence là-bas. J’y montrerai mon travail comme si j’étais quelqu’un d’important. Plus précisément, ce sera autour du Héros et les autres : je vais étaler sur le mur toutes les choses qui ont participé à sa création, autour d’un plan de Saint-Céré. Chaque lieu important du récit sera lié à des images, des petits objets, des bouts de texte. Par association d’idées. Je ne montrerai pas seulement les choses qui m’ont servi concrètement pendant l’écriture (il y en a peu) : en fait, je vais inventer après coup une sorte de constellation. Je montrerai des livres que j’aime. Et aussi — c’est là qu’intervient l’archéologie — des petits bouts de vieux projets écrits ou dessinés quand j’avais l’âge de Martin, et qui contiennent déjà des motifs qui se sont retrouvés dans Le Héros. Et qui vont continuer de se retrouver dans d’autres textes, je vous le garantis.

Là, j’ai quatorze ans. Je suis remonté un peu trop loin dans ma frise chronologique. On garde de ces trucs. Remontant encore le courant, je tombe sur ce carnet de notes (je suis en CM1) : la maîtresse dit que je pourrais développer davantage mes idées en expression écrite. Comptez sur moi, maîtresse, je vais m’y appliquer.

Je prépare aussi, en ce moment, les ateliers d’écriture que je vais animer avec les jeunes Vendéens. Parmi les élèves que je rencontre en premier, à l’Île-d’Elle, il y aura des CM1 — je les inciterai à bien développer leurs idées en expression écrite, vous allez voir.

L’Île-d’Elle sur la carte de Cassini

J’aimerais bien que l’Île-d’Elle ait été véritablement, à une époque, une île — puis qu’elle se soit retrouvée dans les terres à cause de l’assèchement des marais. C’est probable, mais c’est sûrement plus compliqué que ça. Je creuserai peut-être la question.

L’Île-d’Elle sur ma carte IGN

À l’Île-d’Elle, il y a une écluse qui s’appelle « le Gouffre », et puis une gare abandonnée devenue une maison particulière. Il y a une rivière qui s’appelle la Vendée (vous le saviez, vous, que la Vendée était le nom d’une rivière ?). Et il y a un monument aux morts en forme de bonhomme sur son piédestal. On ne va pas s’ennuyer, c’est sûr.

Noms de lieux : les deux Charcot

Le Pourquoi Pas ? a fait naufrage au large de Reykjavík le 16 septembre 1936. Un homme a survécu et quarante autres sont morts en mer, parmi lesquels Jean-Baptiste Charcot. Le lendemain, au Conseil municipal de Paris, Alex Biscarre demande qu’une rue de Paris porte le nom de Charcot afin de lui rendre l’hommage qu’il mérite.

L’Ouest-Éclair, 19 septembre 1936

Il existait déjà une rue Charcot à Paris depuis 1894, à côté de la Salpêtrière, pour honorer Jean-Martin Charcot — qui s’était illustré (notamment) dans cet hôpital. On n’avait pas précisé le prénom, à l’époque, parce que son fils Jean-Baptiste n’était pas connu.

On dirait que le vœu d’Alex Biscarre est tombé aux oubliettes. Dans la rue Charcot, il n’y a toujours pas de mention du prénom. Elle aurait pu devenir par exemple rue Jean-Martin-et-Jean-Baptiste Charcot ou rue du Docteur-et-du-Commandant-Charcot. On a vu des tas d’exemples de rues Pierre-Curie qui, à la mort de Marie Curie, sont devenues rue Pierre-et-Marie-Curie. Une autre idée — sans doute meilleure — serait de transformer la rue Charcot en rue du Docteur-Charcot et de nommer le tout nouveau jardin Charcot : jardin du Commandant-Charcot.

Dans le genre, ils ne se sont pas trop mal débrouillés, à Neuilly. Ils ont gardé la rue Charcot qu’ils avaient déjà pour le père et, à côté, ils ont fait un boulevard du Commandant-Charcot pour le fils, là où était l’hôtel particulier familial.

En attendant, cet obscur conseiller municipal — je me permets de dire « obscur » parce que, franchement, personne n’osera dire qu’il est plus célèbre que Jean-Baptiste Charcot — a la chance d’avoir un lieu à son nom dans le 9 arrondissement : le square Alex-Biscarre, place Saint-Georges. C’est injuste, mais tant mieux pour lui.

Mort subite d’un marchand de parapluies (dans le futur)


Je commence Parmentier–Chemin-Vert. Je me demandais ce que j’allais faire de ces coupures accumulées, ces bouts d’archives. Voilà une manière de commencer : je les transforme en carrés (en cubes) égaux, pour qu’ils soient tous pareils, faciles à empiler. Des cubes de 7 × 7 × 7 (donc : de 7 au cube, que je regroupe en 7 lignes de 7 × 7 signes). L’immeuble qui fait l’angle de l’avenue Parmentier et de la rue du Chemin-Vert (mon immeuble), c’est un cube (en gros) — donc, ça me semble logique que ces fragments, qui sont autant de briques qui bâtissent l’immeuble (au fil du temps, j’entends) soient des carrés aussi.

Qui est Eugène Miotat, vingt, avenue Parmentier ?
On connaît ses métiers. Il est architecte-expert,
mais aussi commissaire-voyer de la Ville de Paris
et puis professeur à l’Association polytechnique.
On le sait parce que son nom figure dans la liste
des membres de la Société de l’Histoire de Paris,
publiée au bulletin de janvier quatre-vingt-onze.

L’Union générale des cochers de la Seine recrute.
Les travailleurs inscrits bénéficient d’avantages
dont le détail est fourni à ceux qui le demandent
par écrit : cent quatre, grande rue de Montreuil.
Le nom de plusieurs membres du comité est indiqué
pour ajouter du crédit à la publicité. Parmi eux,
Delaunay. Il demeure au vingt, avenue Parmentier.

Un bon plan facile pour arrondir ses fins de mois
sans quitter son emploi : des travaux d’écriture,
payés quarante francs par mois, à faire chez soi.
Les hommes autant que les femmes peuvent postuler
en adressant leur candidature par courrier postal
à l’Avenir Industriel au vingt, avenue Parmentier
(je trouve le nom de la société plutôt ronflant).

Chevalet, vingt, avenue Parmentier, ne dit jamais
où sont situés les fonds de commerces qu’il vend.
Un beau magasin et dans un quartier riche, dit-il
à propos de cette spécialité de cafés et de thés.
Rendement de cent-soixante-dix par jour. Et même,
si on veut, on loue l’appartement de trois pièces
au-dessus. Ça peut faire dans les mille par mois.

En 1908, quelqu’un est tombé dans la rue Trousseau : mort subite. Il habitait à la même adresse que moi.

Le Journal, 13 mai 1908
Le Journal, 13 mai 1908

En forme de cube de 7, ça peut devenir ceci :

Hier matin, dans la rue Trousseau, il s’affaisse,
ne se relève plus : il a été frappé d’une embolie
au cœur. Voilà le rapport sur la mort foudroyante
de Monsieur Stanislas Collot, soixante-trois ans,
dans le Journal du treize mai mil neuf cent huit.
Le monsieur résidait au vingt, avenue Parmentier.
Une mort brusque et sans douleur, presque idéale.

Le journal du 13 mai dit qu’il s’appelait Stanislas Collot et qu’il est mort la veille (c’est-à-dire le 12), dans la rue.

Acte de décès 1817 du 12 mai 1908, mairie du 11e arrondissement, Paris
Acte de décès 1817 du 12 mai 1908, mairie du 11e arrondissement, Paris

Dans les archives de la Ville de Paris, on dit qu’il s’appelait Barthélémi Stanislas Callot (avec un a), qu’il était marchand de parapluies et qu’il est mort chez lui (peut-être chez moi). Mais surtout, on dit, sur son acte de décès dressé le 12 mai, qu’il est mort le 13, c’est-à-dire dans le futur. Et ça, ce n’est pas banal.

Alors, le journal aurait pu écrire : « Le marchand de parapluies du 20, avenue Parmentier, mourra subitement demain, dans la rue Trousseau, puis à nouveau chez lui. »

Minuscule

Le matin, on place sa fiche dans une case sur un grand tableau des « présents », dans la classe. Comme les employés pointant en arrivant au bureau. J’ai le souvenir de ça. Pour nous habituer à l’idée que plus tard aussi, quand nous serons grands, quelqu’un sera là pour contrôler notre présence : ça ne s’arrêtera pas avec l’âge. C’était donc cette fiche-là, sans doute, avec la photo pour qu’on se reconnaisse soi-même : « ah, je le connais ce gars-là, c’est celui qui est dans ma glace le matin, quand je grimpe sur le tabouret pour me brosser les dents au lavabo ». Le prénom, on ne savait pas encore l’écrire (on avait trois ans, quatre ?), c’est donc la maîtresse qui l’a mis sur la fiche. Sans majuscule — pour ne pas perturber les jeunes gens que nous étions, peu habitués encore à déchiffrer les lettres ; l’idée, je suppose, est de faire en sorte que chaque lettre n’existe sous nos yeux que dans une seule graphie. Un « a » est un « a », pas un « A », c’est déjà assez compliqué à apprendre, à cause du « o » qui lui ressemble vachement. Alors mon prénom, le voilà, écrit tout en minuscules — et moi, je n’étais pas grand non plus.

Il est vraiment beau

« Il est magnifique », « il est vraiment beau ». Ces compliments sont agréables à lire, parce que c’est de moi qu’il est question (le bébé de 4,3 kilos).

Je ne sais pas du tout qui sont Simone, Robert et Joëlle (Jouelle ?) et il est probable que je ne le saurai plus, car ce n’est pas à moi que la carte est adressée et que mes parents ne sont plus là pour me la lire et me renseigner. La carte a dû arriver chez nous il y a un peu plus de trente ans (j’en ai quasi trente-et-un), mais pas en janvier ni même en février 1988 : elle n’a pas été écrite de suite, nous dit l’écriture, à cause de l’angine. Peut-être en mars, alors. Ces trois-là, qui signent de la même main (celle de Simone, je parie) habitaient loin de Paris, dans un endroit où on ne trouve pas aussi facilement de bonnes choses pour le bébé (pour moi). Alors, si ça se trouve, nous ne nous sommes jamais rencontrés. À la date où cette carte a été écrite, il est même certain qu’ils ne me connaissaient pas : ils m’ont vu seulement en photo, ils se sont dit « il est vraiment beau » ; et ensuite, il se peut que rien d’autre ne soit arrivé, qu’ils ne soient jamais venus en région parisienne et que, moi, je n’aie jamais été là-bas (où ?).

Tout ce qu’ils ont su de moi, alors, aura été ceci : « il est vraiment beau ». Et ce n’est pas aujourd’hui que je leur donnerai tort.

Le lecteur de la rue du Pas-de-la-Mule

Entre 1941 et 1946, il a existé une personne qui portait le nom de Buisson, qui habitait au 3, rue du Pas-de-la-Mule et qui lisait beaucoup. Il (ou elle) a emprunté cent-seize livres en cinq ans, soit environ deux livres par mois, à la bibliothèque municipale. Je le sais, j’ai son livret de prêt.

Le truc, c’est que je n’arrive pas bien à lire le nom (ou l’adresse) de la bibliothèque. Le tampon aux trois quarts effacé indique « place des » — j’ai envie de penser que c’est « place des Vosges », puisqu’il y a un grand 4 au-dessus, comme 4e arrondissement, et que la rue du Pas-de-la-Mule est à deux pas (de mule). Et, puisqu’il y a écrit également « Liste des musées de Paris », dois-je croire qu’il y a un rapport entre cette bibliothèque et un musée qui l’abriterait, par exemple la Maison de Victor Hugo ? Je le crois. Mais ce n’est que mon avis, vous n’êtes pas obligés de penser pareil.

Alors, le Livret de prêt. Que je vous explique. Chaque livre de la bibliothèque porte un numéro (le « numéro de l’ouvrage », je comprends bien ce que c’est, mais le « numéro d’ordre », c’est quoi ?). Le premier tampon indique la date à laquelle M. (ou Mme) Buisson a emprunté le livre. Le second, la date de retour. La durée du prêt est de vingt jours maximum (article 41 du règlement). Mais il y a des exceptions, notez : le livre 5039 a été emprunté le 23 novembre 1941 et rendu le 18 décembre, soit vingt-cinq jours plus tard, autrement dit vachement à la bourre. Je me demande si le bibliothécaire a râlé. Tout de même, c’était la guerre, il se passait des choses plus terribles à Paris. Peut-être qu’on pouvait relativiser, alors, la gravité de la faute commise par M. (ou Mme) Buisson.

Ce qui serait bien, c’est de trouver le catalogue de la bibliothèque, pour savoir à quels livres correspondent ces cotes chiffrées. Mais je ne le ferai pas. Une autre chose que je ne ferai pas, c’est mouiller mon doigt pour tourner les pages de mes livres. Il est écrit, dans le Livret, que c’est dangereux.

Alors, un conseil : ne le faites pas non plus.