Antonin Crenn

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Mort subite d’un marchand de parapluies (dans le futur)


Je commence Parmentier–Chemin-Vert. Je me demandais ce que j’allais faire de ces coupures accumulées, ces bouts d’archives. Voilà une manière de commencer : je les transforme en carrés (en cubes) égaux, pour qu’ils soient tous pareils, faciles à empiler. Des cubes de 7 × 7 × 7 (donc : de 7 au cube, que je regroupe en 7 lignes de 7 × 7 signes). L’immeuble qui fait l’angle de l’avenue Parmentier et de la rue du Chemin-Vert (mon immeuble), c’est un cube (en gros) — donc, ça me semble logique que ces fragments, qui sont autant de briques qui bâtissent l’immeuble (au fil du temps, j’entends) soient des carrés aussi.

Qui est Eugène Miotat, vingt, avenue Parmentier ?
On connaît ses métiers. Il est architecte-expert,
mais aussi commissaire-voyer de la Ville de Paris
et puis professeur à l’Association polytechnique.
On le sait parce que son nom figure dans la liste
des membres de la Société de l’Histoire de Paris,
publiée au bulletin de janvier quatre-vingt-onze.

L’Union générale des cochers de la Seine recrute.
Les travailleurs inscrits bénéficient d’avantages
dont le détail est fourni à ceux qui le demandent
par écrit : cent quatre, grande rue de Montreuil.
Le nom de plusieurs membres du comité est indiqué
pour ajouter du crédit à la publicité. Parmi eux,
Delaunay. Il demeure au vingt, avenue Parmentier.

Un bon plan facile pour arrondir ses fins de mois
sans quitter son emploi : des travaux d’écriture,
payés quarante francs par mois, à faire chez soi.
Les hommes autant que les femmes peuvent postuler
en adressant leur candidature par courrier postal
à l’Avenir Industriel au vingt, avenue Parmentier
(je trouve le nom de la société plutôt ronflant).

Chevalet, vingt, avenue Parmentier, ne dit jamais
où sont situés les fonds de commerces qu’il vend.
Un beau magasin et dans un quartier riche, dit-il
à propos de cette spécialité de cafés et de thés.
Rendement de cent-soixante-dix par jour. Et même,
si on veut, on loue l’appartement de trois pièces
au-dessus. Ça peut faire dans les mille par mois.

En 1908, quelqu’un est tombé dans la rue Trousseau : mort subite. Il habitait à la même adresse que moi.

Le Journal, 13 mai 1908
Le Journal, 13 mai 1908

En forme de cube de 7, ça peut devenir ceci :

Hier matin, dans la rue Trousseau, il s’affaisse,
ne se relève plus : il a été frappé d’une embolie
au cœur. Voilà le rapport sur la mort foudroyante
de Monsieur Stanislas Collot, soixante-trois ans,
dans le Journal du treize mai mil neuf cent huit.
Le monsieur résidait au vingt, avenue Parmentier.
Une mort brusque et sans douleur, presque idéale.

Le journal du 13 mai dit qu’il s’appelait Stanislas Collot et qu’il est mort la veille (c’est-à-dire le 12), dans la rue.

Acte de décès 1817 du 12 mai 1908, mairie du 11e arrondissement, Paris
Acte de décès 1817 du 12 mai 1908, mairie du 11e arrondissement, Paris

Dans les archives de la Ville de Paris, on dit qu’il s’appelait Barthélémi Stanislas Callot (avec un a), qu’il était marchand de parapluies et qu’il est mort chez lui (peut-être chez moi). Mais surtout, on dit, sur son acte de décès dressé le 12 mai, qu’il est mort le 13, c’est-à-dire dans le futur. Et ça, ce n’est pas banal.

Alors, le journal aurait pu écrire : « Le marchand de parapluies du 20, avenue Parmentier, mourra subitement demain, dans la rue Trousseau, puis à nouveau chez lui. »

Minuscule

Le matin, on place sa fiche dans une case sur un grand tableau des « présents », dans la classe. Comme les employés pointant en arrivant au bureau. J’ai le souvenir de ça. Pour nous habituer à l’idée que plus tard aussi, quand nous serons grands, quelqu’un sera là pour contrôler notre présence : ça ne s’arrêtera pas avec l’âge. C’était donc cette fiche-là, sans doute, avec la photo pour qu’on se reconnaisse soi-même : « ah, je le connais ce gars-là, c’est celui qui est dans ma glace le matin, quand je grimpe sur le tabouret pour me brosser les dents au lavabo ». Le prénom, on ne savait pas encore l’écrire (on avait trois ans, quatre ?), c’est donc la maîtresse qui l’a mis sur la fiche. Sans majuscule — pour ne pas perturber les jeunes gens que nous étions, peu habitués encore à déchiffrer les lettres ; l’idée, je suppose, est de faire en sorte que chaque lettre n’existe sous nos yeux que dans une seule graphie. Un « a » est un « a », pas un « A », c’est déjà assez compliqué à apprendre, à cause du « o » qui lui ressemble vachement. Alors mon prénom, le voilà, écrit tout en minuscules — et moi, je n’étais pas grand non plus.

Il est vraiment beau

« Il est magnifique », « il est vraiment beau ». Ces compliments sont agréables à lire, parce que c’est de moi qu’il est question (le bébé de 4,3 kilos).

Je ne sais pas du tout qui sont Simone, Robert et Joëlle (Jouelle ?) et il est probable que je ne le saurai plus, car ce n’est pas à moi que la carte est adressée et que mes parents ne sont plus là pour me la lire et me renseigner. La carte a dû arriver chez nous il y a un peu plus de trente ans (j’en ai quasi trente-et-un), mais pas en janvier ni même en février 1988 : elle n’a pas été écrite de suite, nous dit l’écriture, à cause de l’angine. Peut-être en mars, alors. Ces trois-là, qui signent de la même main (celle de Simone, je parie) habitaient loin de Paris, dans un endroit où on ne trouve pas aussi facilement de bonnes choses pour le bébé (pour moi). Alors, si ça se trouve, nous ne nous sommes jamais rencontrés. À la date où cette carte a été écrite, il est même certain qu’ils ne me connaissaient pas : ils m’ont vu seulement en photo, ils se sont dit « il est vraiment beau » ; et ensuite, il se peut que rien d’autre ne soit arrivé, qu’ils ne soient jamais venus en région parisienne et que, moi, je n’aie jamais été là-bas (où ?).

Tout ce qu’ils ont su de moi, alors, aura été ceci : « il est vraiment beau ». Et ce n’est pas aujourd’hui que je leur donnerai tort.

Le lecteur de la rue du Pas-de-la-Mule

Entre 1941 et 1946, il a existé une personne qui portait le nom de Buisson, qui habitait au 3, rue du Pas-de-la-Mule et qui lisait beaucoup. Il (ou elle) a emprunté cent-seize livres en cinq ans, soit environ deux livres par mois, à la bibliothèque municipale. Je le sais, j’ai son livret de prêt.

Le truc, c’est que je n’arrive pas bien à lire le nom (ou l’adresse) de la bibliothèque. Le tampon aux trois quarts effacé indique « place des » — j’ai envie de penser que c’est « place des Vosges », puisqu’il y a un grand 4 au-dessus, comme 4e arrondissement, et que la rue du Pas-de-la-Mule est à deux pas (de mule). Et, puisqu’il y a écrit également « Liste des musées de Paris », dois-je croire qu’il y a un rapport entre cette bibliothèque et un musée qui l’abriterait, par exemple la Maison de Victor Hugo ? Je le crois. Mais ce n’est que mon avis, vous n’êtes pas obligés de penser pareil.

Alors, le Livret de prêt. Que je vous explique. Chaque livre de la bibliothèque porte un numéro (le « numéro de l’ouvrage », je comprends bien ce que c’est, mais le « numéro d’ordre », c’est quoi ?). Le premier tampon indique la date à laquelle M. (ou Mme) Buisson a emprunté le livre. Le second, la date de retour. La durée du prêt est de vingt jours maximum (article 41 du règlement). Mais il y a des exceptions, notez : le livre 5039 a été emprunté le 23 novembre 1941 et rendu le 18 décembre, soit vingt-cinq jours plus tard, autrement dit vachement à la bourre. Je me demande si le bibliothécaire a râlé. Tout de même, c’était la guerre, il se passait des choses plus terribles à Paris. Peut-être qu’on pouvait relativiser, alors, la gravité de la faute commise par M. (ou Mme) Buisson.

Ce qui serait bien, c’est de trouver le catalogue de la bibliothèque, pour savoir à quels livres correspondent ces cotes chiffrées. Mais je ne le ferai pas. Une autre chose que je ne ferai pas, c’est mouiller mon doigt pour tourner les pages de mes livres. Il est écrit, dans le Livret, que c’est dangereux.

Alors, un conseil : ne le faites pas non plus.