Je m’envole aussi

On aurait dû se retrouver au Marché de la poésie. Mais – vous savez quoi. Quelle tristesse. Avec Publie.net, il y a cette tradition des lectures au jardin : des auteurs et autrices de la maison se retrouvent au Luxembourg, l’après-midi, pour lire leurs textes ou ceux des autres. Pour le public (dont je faisais partie, l’an dernier), c’est vachement bien. J’aurais aimé vous lire un truc, ce weekend, et écouter mes camarades.

Comme je ne peux pas lire au Luxembourg ce dimanche, j’ai lu dans la rue Gasnier-Guy dimanche dernier. C’est la rue la plus pentue de Paris : le saviez-vous ? Du coup, on voit bien le ciel. Pour oublier notre triste monde terrestre. S’échapper un peu. S’envoler, comme Ulisse dans L’épaisseur du trait.

Il y a plein d’autres textes à entendre et à voir sur la chaîne Vimeo de Publie.net.

D’avoir su capter ces moments précieux

Grande fierté, émotion, d’avoir été suivi, accompagné, observé, compris par Mathieu Hornain : son film rend tellement bien hommage au travail fait pendant cette résidence bizarre à Montauban, aux rencontres malgré tout. En particulier : quelle merveille d’avoir su capter ces moments précieux pendant l’atelier d’écriture (la deuxième moitié du film). J’aimerais que vous le voyiez, vous aussi. Il a été montré lors de la clôture de ma résidence, il y a quinze jours : j’en parlais ici.

Toujours choisir

Ça pesait lourd, dans ma tête, quand je me suis couché hier soir. Je suis sûr que c’est le soleil, car (ne le dites pas à la police) je suis resté deux heures au bord de la rivière, en pleine lumière, et ça tapait fort. J’avais mal au crâne en rentrant. Le plus souvent, ça passe en dormant, mais je me suis éveillé plusieurs fois cette nuit, dans le même état. « J’ai été puni », dirais-je, si je croyais à ces trucs-là. Puni par là où j’ai péché : la tête, toujours la tête. Car c’est elle qu’on nous demande de débrancher en ce moment, en déléguant notre faculté de penser à l’attestation de déplacement dérogatoire dans notre poche. J’aurais pu, aussi, faire confiance à mon expérience : ne pas prendre le soleil aussi longtemps. J’aurais pu faire ce choix. Aujourd’hui il fait gris, alors c’est réglé : je ne choisis pas.

Nouveaux déchets apparus sur les trottoirs en ce printemps 2020 : sur le boulevard Gustave-Garrisson, un masque chirurgical ; dans la rue Calvet, une attestation ; devant la préfecture : un gant en latex. Un jour, reviendront les beaux jours : les gens se rassembleront dans les parcs, boiront des bières et laisseront leurs papiers gras derrière eux. Et on aimera ces déchets, alors qu’on les détestait autrefois, parce qu’ils signifieront que la vie a recommencé.

Sous un porche, faubourg Lacapelle : « Porno partout, amour nulle part » (notez la proximité visuelle de l’interdiction d’entrer). « Pourquoi choisir ? », me demandé-je, pensant aux Histoires pédées que nous avons écrites, et aux prochaines que nous publierons, dans lesquelles nous ne choisissons pas : nous prenons les deux, ensemble.

Dans les supermarchés capitalistes, on trouve très peu de fruits bio. Les rares spécimens sont traités comme tels : rares. Et donc précieux. Ils sont emballés dans un écrin solide, protégeant la merveille de tout dommage, autrement dit : une coque rigide non biodégradable. Alors, il faut choisir : le fruit avec pesticides, ou le fruit avec plastique. Poison ou poison. Peste ou choléra.

J’ai enregistré une lecture ce matin, j’ai monté la vidéo. Le résultat n’était pas bon. Alors l’alternative s’est posée ainsi : est-ce qu’il vaut mieux ne rien publier, laissant un trou dans mon rythme de parution quotidien ? ou publier une vidéo pourrie ? J’ai hésité un quart de seconde, pour la forme. Et j’ai choisi.

Comme si ce n’était pas grave

Je fais le bilan de mes interactions sociales in real life aujourd’hui : deux êtres humains.

Premier être humain. Ça commençait bien : un monsieur un peu enrobé qui promène son clébard avec nonchalance. Le genre qu’on croit sympathique. Arrivé à quelques pas de moi : « Je suis obligé de descendre sur la route à cause de vous, parce que vous êtes au milieu du trottoir. » Je ne comprends pas. Je me dis que c’est une plaisanterie qui m’échappe, alors je souris bêtement. « Pour respecter les distances de sécurité, je suis obligé d’aller sur la route, et c’est dangereux, à cause de vous. » Je dois lui adresser un air encore plus bête (dans cette rue ne doivent pas circuler plus de deux voitures par heure), puisqu’il termine par : « Comme s’il ne se passait rien ! Comme si c’était pas grave ! Allez, dégage. »

Deuxième être humain. À la boulangerie, je demande une chocolatine, pour raviver ma bonne humeur qui vient d’être émoussée. Le boulanger : « On n’en a plus. » Puis il se ravise : « Ah, si. Mais elles sont pas belles, elles sont un peu loupées. Je veux bien vous en compter une, mais je vous en donne trois. » Je remercie avec tout l’enthousiasme dont je suis capable. Je m’exprime avec le cœur, puisque ma tête est encore occupée par le « Allez, dégage » qui résonne dedans. Et je regarde les chocolatines : elles ne sont pas si loupées que ça. J’en mange une, puis deux. Je garde la troisième pour demain matin. C’est vrai qu’elles ont une drôle de tête, mais je veux bien faire comme si ce n’était pas grave.

Je les mange en marchant, au bord du Tarn. Les promeneurs qui passent en sens inverse font un pas de côté à mon approche, et moi aussi, symétriquement. Avec quelle rapidité s’acquièrent les réflexes les plus aberrants : ce que cette épidémie fait de nous. Comme si ce n’était pas grave !

Je lis ici un extrait des Présents, mon roman qui paraîtra bientôt chez Publie.net. Je le lis avec cœur. Je fais comme si ce n’était pas mon personnage qui s’exprimait, mais moi-même, et que c’était à J.-E. que je m’adressais (c’est mon astuce Actors Studio).

Avec bonhomie, dit-il

Il y a eu cette rencontre surréaliste, à Versailles. La veille au soir, l’armée entrait dans Paris par la porte du Point-du-Jour ; l’artillerie pilonnait les positions des Parisiens qui, après avoir résisté plusieurs mois au siège par les Prussiens, allaient se faire massacrer par leur gouvernement même. Le lundi matin, les troupes envoyées par Adolphe Thiers avaient déjà reconquis dans le sang les quartiers ouest. À 10 heures, le même Adolphe Thiers recevait une délégation de conseillers municipaux venus de Montauban pour lui présenter leurs hommages. J’en parlais ici.

Une semaine plus tard, le lundi 29 mai à sept heures du soir, alors que les corps des derniers Communards viennent d’être jetés dans une fosse à Vincennes, le conseil municipal de Montauban écoute le rapport de ce M. Lacroix, de retour de son voyage. Il est encore tout ému d’avoir posé ses fesses sur le « petit canapé de maroquin vert » du président du Conseil qui a bien voulu s’entretenir avec lui, « avec bonhomie ».

Mais qui est donc ce M. Lacroix ? Est-il un monstre de cynisme ? Est-il un grand naïf ? Un Candide ?

Jules Lacroix est pharmacien. Il a quarante-six ans, il est né sous les prénom et nom de Joseph Milliès. Je n’ai pas compris pourquoi il était devenu Milliès-Lacroix : c’est un homme qui brouille les pistes. Il habite au-dessus de son officine de la Grande Rue Villebourbon, avec son épouse Marie et leurs trois enfants, ainsi que deux bonnes : Maria et Mariette. Marie, Maria, Mariette : en voilà un drôle de trio. Jules Millès-Lacroix est chimiste, puisqu’il est pharmacien. Pour son plaisir, il s’intéresse à une histoire de phosphate de chaux trouvés à Caylus : je n’ai rien compris à cette affaire, mais lui, il avait l’air de savoir ce que c’était. Le truc qui m’intrigue chez cet homme, c’est qu’il écrivait aussi des vers. Plusieurs plaquettes de poésie, éditées à Montauban, sont dans le fond de la bibliothèque patrimoniale. En 1888, il a publié : Un vieux garçon : Souvenirs de Montauban il y a cinquante ans (monologue en vers), un in-octavo de quinze pages (dixit le catalogue de la BNF). Puis il s’est éteint, paisiblement, dix ans après l’amnistie de ces insurgés que l’homme au petit canapé de maroquin vert avait déportés en Nouvelle-Calédonie, « avec bonhomie » sans doute.

J’ai pris son officine en photo, hier, lors de cette promenade dont il était question sur mon blog, et dont j’ai discuté sur CFM Radio, cet après-midi, avec Rémy Torroella.

Je pose ici ma lecture d’hier.

Quant à celle de ce matin, il s’agit d’une histoire inspirée de faits réels : dans ma jeunesse, les adolescents allaient au lycée et, après la classe, ils s’adressaient la parole à une distance inférieure au mètre. C’était l’occasion d’éprouver des émotions qu’on garde intactes toute sa vie, je vous l’assure.

Changer la vie (ça parle d’amour)

J’ai deux mails de lui, dans ma boîte, qui datent d’il y a dix ans environ. Dans le premier, il donnait son avis sur une affiche que j’avais dessinée pour le vide-grenier du quartier. Dans le deuxième, il répondait à un message que j’avais envoyé un soir, alors que j’avais remarqué que la porte du local où il travaillait était ouverte : je lui avais signalé l’anomalie et il m’avait remercié. Est-ce que posséder deux mails d’une personne dans sa boîte, c’est connaître cette personne ? Il est mort ce weekend de cette maladie, chez lui (pas à l’hôpital). Si c’est cela, connaître quelqu’un, alors ce virus entre progressivement dans mon intimité. Il contribue un peu plus profondément à changer ma vie.

Peut-on se sentir bien dans un monde où l’appareil le plus efficace est toujours le même : la répression ? Alors que tous les secteurs de l’économie et de l’administration sont en pagaille, alors que nos vies intimes sont abîmées, à la fois séparées et confinées, il y a une seule chose qui se met en place sans obstacle ; alors qu’on ne sait pas encore comment les aides seront distribuées à ceux qui n’ont plus rien pour vivre en ce moment, on a déjà fichu 25 000 amendes, rien qu’à Paris, à ceux qui sont dehors sans attestation, ou parce qu’ils n’ont pas coché la case comme il faut. La circulation de l’argent fonctionne toujours mieux dans un sens que dans l’autre. On savait déjà que la planète serait plus difficilement habitable dans les prochaines années, à force de l’avoir saccagée, et l’on sait maintenant (si on ne l’avait pas encore compris) que les gens qui la peuplent ne la rendront pas plus accueillante.

Quel sens ça peut encore avoir, d’écrire mes histoires dans ce monde-là ? Mes sentiments, mes désirs ? Comment peut-on écrire quelque chose qui ne soit pas politique ? Je suis retombé dans cet abîme (« Tout est vain ») que je connais bien.

Hier soir chez Marie Richeux : Céline Sciamma qui nous dit combien parler d’amour de cette façon-là est un acte politique. Ce midi, dans Les pieds sur terre, j’ai cru reconnaître, derrière la voix, la musique de La poussière du temps. Peut-être me suis-je trompé, mais l’association d’idées a opéré : je l’avais vu à travers mes larmes, tant il était beau, ce film où il n’est question que de sentiments, et où tout est politique.

Ça m’a sorti de l’abîme (où je retomberai demain, naturellement). Écrire Rue des Batailles, c’est politique. Mon personnage choisit certes de disparaître pour les raisons les plus intimes qui soient : il ne se sent pas appartenir au monde qui l’entoure ; ni à son environnement immédiat (les gens qui l’aiment), ni au-delà (la ville). Même si sa présence n’est pas désagréable, elle n’a aucun sens. Alors, quand ç’a assez duré, il s’en va. S’il ne se sent à sa place nulle part, c’est donc à cause de sa constitution spéciale, de son être intime ; certes ; mais c’est aussi parce que le monde est fait d’une telle façon que ce personnage ne peut pas l’habiter sereinement. Il y a une superstructure autour de ces enjeux intimes. Je n’oublie pas que la chose qui désespère le plus mon personnage, c’est d’avoir une postérité. D’avoir agi dans ce monde, d’avoir créé, d’avoir engendré une continuité. Je note dans mon cahier L’œil ébloui (c’est celui que je consacre à la rue des Batailles) : « Il est celui qui observe et qui s’exprime, mais qui ne laisse pas de trace. Il est traversé. Il n’est pas la fin de, mais une étape ; il est de passage. »

« Transformer le monde, a dit Marx. Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »

André Breton
Librairie La femme renard, Montauban

La lecture des Bandits avec Mathieu est passée sur la web radio de la Cave Po’ cet après-midi. Et sur ma chaîne YouTube, j’ai publié cette lecture. C’est un garçon qui n’a nulle part où aller, et un autre qui lui dit « bienvenue ». Ça parle d’amour. C’est donc politique.