C’est à nouveau Martin

Il s’appelle Martin, comme celui du Héros et les autres, car, pour moi, c’est le même Martin. Qui n’a certes pas la même vie – mais dans sa tête, c’est tout pareil. C’est pourquoi je lui ai donné, naturellement, le même prénom.

C’est à nouveau Martin, donc, dans ce texte paru dans le numéro 13 du Cafard hérétique : « Peine perdue ».

« Peine perdue », dans le Cafard hérétique numéro 13

Et, sur cette photo, les mots que vous voyez sur la page de gauche sont de Guillaume Marie. Oui, c’est à nouveau Guillaume.

Dans une langue que je ne pige pas

J’avais prêté à F. Chambres séparées, de Pier Vittorio Tondelli, en lui disant combien ce livre m’avait bouleversé. Que c’était, pour moi, un souvenir de lecture important. Il m’a rendu le livre en me disant qu’il l’avait lu en plusieurs fois, ménageant des pauses, parce que c’était « un peu trop fort » émotionnellement. J’ai aimé qu’il me dise qu’il avait été touché, lui aussi. Que sa sensibilité avait rejoint la mienne, sur ce livre. Mais ce n’était pas gagné. D’une part, parce que nous sommes différents. Et d’autre part – et c’est le point crucial – parce que, en vérité, ce livre que je lui ai prêté, je ne l’ai pas lu. C’est-à-dire que j’ai lu, moi, Camere separate, et non pas sa traduction, que je n’ai pas même feuilletée. Je l’ai lu il y a presque cinq ans (mon état émotionnel a changé depuis, sans doute), pendant que j’étais à Rome. Je l’ai déchiffré avec mon petit italien balbutiant. Je n’ai pas tout compris, car je n’ai pas cherché tous les mots inconnus dans le dictionnaire : souvent, j’ai préféré les inventer. Combler les trous par moi-même. Et je n’étais pas capable de savoir, en constatant la structure d’une phrase, ou l’emploi d’un mot plutôt que d’un autre, si ces choix de l’auteur étaient classiques ou bien inattendus. Si les phrases étaient prévues pour glisser toutes seules, ou frotter sur les bords. J’ai choisi de les lire à ma façon. J’ai décidé que ce livre était magnifique et qu’il me bouleverserait. Mais alors… j’aurais pu avoir tout inventé. Et si ce livre n’était beau que dans ma propre lecture ? Dans la langue que je recomposais dans ma tête ?

J’ai quitté F., je suis rentré chez moi et j’ai ouvert le message que V. m’avait promis. C’était son idée : traduire un de mes textes dans sa langue, pour le publier dans une revue serbe. Je vous montrerai cela le moment venu : pour l’instant, je découvre son manuscrit. Et je n’y comprends rien, parce que c’est en serbe – et en plus, en cyrillique. Figurez-vous que la langue serbe peut s’écrire indifféremment en latin ou en cyrillique (c’est V. qui ma l’a appris). C’est étonnant. Et c’est émouvant, de parcourir ces lignes. Plus encore que je le croyais d’abord. C’est la première fois qu’un de mes textes sera publié dans une autre langue et, voilà : il aura fallu que ce soit dans cette langue-là, que je ne pige pas. Tant pis ou tant mieux. Tant mieux, je crois. Ce sera de la pure poésie visuelle.

Je lui avais proposé « Feu le silo » : c’était mon premier texte publié (dans La femelle du requin) et il me plaît toujours. C’était une première fois, qui continue donc d’être une première fois.

J’ai demandé à V. s’il existait, dans sa langue, une expression identique à ce mot que plus personne n’utilise en français : feu.
« Est-ce que c’est comme Il fu Mattia Pascal ? m’a-t-il demandé (parce qu’il lit l’italien, lui aussi).
— C’est exactement ça : en français, je serais content si un lecteur qui connaît Feu Mathias Pascal pensait à cette référence en découvrant mon titre. »

Alors, il m’a montré la couverture de Pokojni Mattia Pascal, en serbe. Et déjà, « Feu le silo » devenait « Pokojni silos ». Et, puisque cette revue est composée en cyrillique : « Покојни силос ». Ça sonne bien à l’oreille, et à l’œil aussi.

Pure poésie, vous dis-je.

Papier, machine, plateau

Les gens de Papier Machine sont belges. Enfin, pas tous, mais ils fabriquent leur revue dans ce pays. Je les ai rencontrés à Paris il y a quelques années : il y a eu Œuf, puis Éponge. Ce nouveau numéro s’appelle Plateau.

J’étais en Vendée. Il y avait ces villages réfugiés dans les hauteurs, mais pas tellement hauts non plus. Des anciennes îles, surnageant au-dessus du marais, à quelques mètres d’altitude. De modestes promontoires tout plats. Des plateaux.

J’ai écrit une histoire qui se passe sur un plateau de ce genre-là. J’avais envie de la raconter à rebours, et de remonter le fil jusqu’au début. J’ai appelé ça « Ici-Haut » et c’est paru dans ce numéro : Plateau.

Le numéro est très beau, comme à chaque fois. Mais, non, pas comme à chaque fois, car c’est toujours différent. Cette fois-ci, c’est mis en pages par Claire Allard, et elle a eu cette idée de composer mon texte en altitude, et à rebours. Collé au plafond, le titre en dessous. J’aime beaucoup.

Les gens de Papier Machine seront au Monte-en-l’air le vendredi 17 janvier. Moi aussi. Ce sera une soirée de lectures, et on boira des coups : venez !

Être lui ou être avec lui, c’est la même chose

Je rêvais d’une façon habituelle : en vision subjective. La caméra était à la place de mes yeux : je voyais à l’extérieur de moi, mais je ne me voyais pas. Comme dans la vie. Et puis, à un point du rêve que je n’identifiais pas comme crucial (pourquoi la chose étrange s’est-elle déclenchée à ce moment, alors ?), le point de vue s’est déplacé. Il est sorti de moi-même. Et je me suis vu de loin, de profil, me déplaçant dans le décor à la manière des jeux vidéos de mon enfance (avant qu’on invente la vue subjective, justement : Mario et Luigi n’existaient que de côté). Mais le corps qui se mouvait n’était pas le mien : le personnage principal du rêve (qui, jusqu’ici, était moi) avait l’apparence, le visage, d’un autre. De quelqu’un que je connais dans la vraie vie, et que je trouve très admirable et très désirable. J’étais lui, ou bien il était moi.

Peu de temps avant, il y avait ce truc en vers, paru dans Dissonances : j’écrivais en particulier « être lui ou être avec lui c’est la même chose » – et quelqu’un avait relevé ces mots, disant que c’était une façon inattendue (pour lui) de décrire le désir. En réponse, je me suis intéressé à la question, que je n’avais pas encore creusée avec ces mots-là. Je me suis rappelé l’expression « désir mimétique », et j’ai formulé ceci, pour lui répondre : quand je désire, j’éprouve toujours de l’admiration ; alors, quand parfois je me sens, en même temps, un peu semblable, c’est un plaisir encore plus grand.

Il y a eu cette proposition d’écrire un texte dans L’ampoule, à partir d’une photo : le flou me rappelait le rêve, et le personnage était de profil. Il y a eu cet échange virtuel avec Guillaume, un soir : il était à proximité d’un garçon qui avait tout pour me plaire (me disait-il). Il l’observait et le décrivait pour m’amuser. Il lui inventait un prénom : Simon.

Dans ces deux pages, il y a un peu de tout ce dont je viens de parler, mélangé. C’est paru dans le hors-série no6 de L’ampoule, que je viens de recevoir. La revue est très chic.

Mon texte est lisible ici.

La boîte en bois et la boîte en carton (le retour)

J’avais choisi quatre photos d’inconnus. J’avais décidé que ces quatre inconnus seraient un seul et même homme, mais que cet homme resterait un mystère : il s’agissait d’inventer sa vie et de regretter de ne pas mieux le connaître. J’avais écrit cette nouvelle : La boîte en bois et la boîte en carton, parue en 2017 dans la revue Squeeze. Elle est toujours en ligne, ici.

Voilà ma nouvelle qui reparaît en compagnie de vingt autres dans ce Sacré numéro hors-série de la revue : c’est un gros volume, la couverture est belle, c’est une anthologie que je suis en train de lire. Le sommaire et la liste des auteurs, c’est ici !

Un rêve (une fuite)

Il faudrait fuir. Mais le bord du cadre s’approche, les ombres se font plus denses, c’est un piège. Des silhouettes noires aux ramifications dérisoires : ils sont rabougris, les arbres. Les montagnes, au-delà, ne paient pas de mine. Elles sont avachies. Usées. Leur ligne, seul horizon, crée l’illusion que le paysage n’est pas vide. Pour cette raison je les hais : je leur en veux de mentir, car la lande est sèche, morne, et s’étendrait à perte de vue s’il n’y avait ces sommets mesquins. La route coupe en deux l’étendue sinistre et mène, peut-être, vers ces plateaux distants. Je n’en sais rien. Je connais seulement le village, ramassis de maisons basses le long du ruban d’asphalte.

Un crépi granuleux, une grande porte. En collant le visage au carreau, on voit au travers : le bar. J’y rencontre Simon. Il parle avec un accent. Est-ce qu’il vient de loin ? Les bords de son chapeau sont immenses. Posé sur la table, ça laisse juste assez de bois libre pour caler encore ses coudes, parfois les miens. J’écoute Simon. Pourquoi je l’admire, je n’en sais rien. Son couvre-tête de vacher : Simon partirait à cheval sans étonner personne. Il est une bouffée de quoi, un appel vers où, une figure de quelque chose. J’apprends par cœur son image avec mes yeux. Quand il parle, les formes que dessine sa bouche. Je voudrais ébouriffer ses cheveux. Sentir de mes doigts la vie qui traverse les mèches, aplaties sur le front par le chapeau. Aplaties comme les monticules tapis à l’horizon qui abîment la pureté de la lande.

Je rêve d’une désolation franche. Une plaine de cailloux qui ne feindrait pas de valoir mieux que ça. Mais non : dans mes rêves il n’y a pas d’autre chose, je suis enfermé dans cette nature morose jusque dans mes nuits. Je parcours immanquablement ce piètre pays en noir et gris. L’horizon bouché par des masses fâcheuses. Et les bords de l’image s’assombrissent, et les contours de ma tête se rapprochent. Les dimensions de mon rêve s’étrécissent et je n’y peux rien. La densité du noir, dans les coins, grignote mon espace. J’étouffe et je m’éveille. Est-ce que je peux dire : c’était un rêve ? Simon dit que non. Le rêve, ce n’est pas ça. Simon dit : « le sommeil de la raison ». Des expressions comme ça. Dans la tête de Simon n’entrent pas les cauchemars. Une petite place au chaud sous le couvercle de son crâne : j’y serais bien, moi. Et partir avec lui. Me tirer d’ici, rester avec lui. Le désir d’être lui ou d’être avec lui, au fond c’est pareil. Je pense à ça, sortant du bar. J’y crois. Rentrant chez moi au long des arbres rabougris. Je hais ces arbres.

L’obscurité qui croît, les bords de l’image qui m’enserrent. Je suffoque, je dois fuir. Quitter le cadre. J’avance sur la route, les branches hideuses défilent à ma droite, à ma gauche. Je progresse plus vite qu’à l’habitude : comment ? Je veux savoir. Je pense : « prendre du recul ». Simon a cette expression. J’ai confiance en lui. Alors je sors de moi-même, car c’est permis dans les rêves, et depuis le bord de la route j’observe ce qui se joue. L’homme est rapide parce qu’il chevauche. C’est moi : je suis seul dans mon rêve. C’est moi qui mets les bouts. Moi qui porte ce chapeau, laissant tout le visage dans l’ombre. Le visage sombre, c’est celui de Simon, car c’est Simon qui cavale en rêve. Pas moi. J’avais pensé : « être lui ou être avec lui, c’est la même chose ». Aux côtés de Simon sur son cheval noir, trotte un cheval blanc qui ne porte personne. Je ne suis plus là : j’ai fui.

Publié en décembre 2019 dans le hors-série no6 de L’ampoule, accompagnant une photo d’Olivier Léger.