Il faut que j’expérimente le système

On me propose de publier une sélection de mes nouvelles, à l’unité, et de les distribuer au format numérique exclusivement. J’ai appris cette offre récemment, alors je n’ai pas encore eu l’occasion de me renseigner sur les détails. Là, je ne suis pas chez moi : je me trouve dans un espace fermé, grand, haut de plafond (une salle des fêtes, un lieu d’exposition). C’est un endroit de passage. Si on veut, on peut utiliser les tréteaux pour poser des trucs dessus, mais il n’y a pas vraiment de tables. J’utilise tout de même cette possibilité pour consacrer un peu de temps à ce projet d’édition : il faut que j’expérimente le système, nouveau pour moi. Personne ne peut me l’expliquer, car les gens qui m’entourent n’ont rien à voir avec ça.

C’est un objet rectangulaire, du format d’un grand cahier. Peut-être une ardoise entourée d’un cadre en bois. Ou alors c’est vraiment un cahier : ma perception évolue progressivement (sans que cela ne me perturbe). Sur la couverture (sur la surface de la tablette) sont collées trois ou quatre vignettes rondes, toutes différentes et, à la fois, ressemblantes : au milieu, il y a la tête d’un bonhomme et, autour, les mots composant le titre (leur disposition épousant le cercle). Je sais que chaque autocollant correspond à une de mes nouvelles : en fonction des titres que l’utilisateur aura téléchargés, ce seront d’autres macarons qui apparaîtront. J’explique ce système à une personne à côté de moi. J’essaie même de lui en faire la démonstration : « Tu choisis par exemple de lire ceci ou cela, et voilà ce qui se passe. » Effectivement, ça marche : les autocollants ronds ont été remplacés par d’autres. Au fond, c’est une liseuse low-tech en papier. Je ne sais toutefois pas comment on accède au texte (il ne me semble pas que ça me préoccupe). Mon interlocuteur m’écoute poliment, mais je crois qu’il s’en fout un peu.

Elle nous a fait passer par des endroits impossibles

Je fais un détour par les rues du Marais jusqu’à Saint-Sébastien–Froissart : j’aurais pu prendre le métro à Ledru-Rollin, mais c’était l’occasion de marcher. Je réalise soudain que je n’ai pas mon attestation : y aura-t-il un contrôle dans la station ? Je me demande s’il en faut une pour les enfants aussi : comment fera-t-on tout à l’heure, avec R., quand je l’emmènerai au bois de Vincennes ? Parce que c’est chez lui que je me rends, pour le garder.

Beaucoup de monde dans les couloirs et sur le quai. Impossible de respecter les règles de distanciation. Les gens se massent dans un métro, moi j’attends le prochain. Arrive alors une rame inattendue : un seul wagon, sans toit, à la forme très arrondie. Comme les bus dans les films de Tati, ou celui de Fédor Balanovitch dans Zazie. On ne tiendra jamais tous dedans. Je me fraie un passage entre les sièges très serrés, qui sont tous orientés dans le même sens, c’est-à-dire face au quai. Un agent demande à l’assemblée « Qui veut monter ? » et seule une minorité lève la main. Alors pourquoi les gens sont-ils présents sur ce quai ? En tout cas, c’est une bonne nouvelle pour nous qui sommes dans le wagon, car nous pouvons n’occuper qu’une place sur trois ou quatre. Ce qui ne nous empêche pas d’être extrêmement proches, tant les sièges sont étroits. À ma droite, un garçon roux aux yeux de biche. À gauche, une femme qui explique qu’elle a déjà chopé le virus et qu’elle est désormais tranquille (elle a pour seule séquelle une altération de son caractère). Devant moi, une petite fille portée sur les épaules de quelqu’un. Elle me regarde fixement, en souriant, son visage à trente centimètres du mien. Le métro se met en marche.

Notre wagon insolite circule sur les mêmes voies que les autres, mais plus lentement. Il se faufile entre les rames classiques lorsqu’elles sont à quai, glissant sans aucun bruit. Il circule sur un rail unique, placé entre les rails empruntés par les autres. Je distingue ces détails maintenant que je suis au premier rang, en tête de train (la configuration des sièges a changé depuis tout à l’heure). Je dis à quelqu’un : « Je n’aime pas être devant, car je vois dans quoi nous allons nous cogner, comme aux auto-tamponneuses. » À cause de cette position, je me retrouve dans l’obligation de guider le métro. Il faut bien que quelqu’un le fasse. Au sol, deux rails possibles : il faut rouler sur l’un ou l’autre, alternativement, selon qu’il est encombré ou praticable. Plutôt que des rails véritables, ce sont des sillons dans le pavement de briques : deux lignes creuses dans le sol revêtu de carreaux rouges. Après que j’ai fait dévier notre rame plusieurs fois d’un sillon à l’autre (le wagon, de plus en plus lent, roulant sans moteur, entraîné par sa seule inertie1), je suis contraint de l’interrompre pour de bon. On porte le wagon à la main, au-dessus de menus obstacles, espérant reprendre notre parcours plus loin, mais c’est impossible : il y a des travaux sur la voie. Je vais parler aux deux hommes (un costaud et un timide). Le costaud me montre la mosaïque qu’il est en train de réaliser pour le pavement des tunnels. Composée de carreaux minuscules (deux ou trois millimètres de côté), elle représente un cœur, blanc sur rouge (ou l’inverse), pixellisé à la façon de Space Invader, orné d’une inscription dans une langue que j’ignore. Il me dit : « Ce sont les stagiaires qui nous ont donné ces mots, je ne les comprends pas, je fais attention de ne pas les écorcher. »

Ça m’intéresse beaucoup, mais, avec tout ça, je me suis mis en retard : je ne serai jamais à Charenton à neuf heures. J’explore la station. Les couloirs ressemblent à ce que j’imagine des coulisses d’un théâtre : encombrés de panneaux de bois, de tringles, d’accessoires de décor. J’entre dans un bureau, essayant de trouver quelqu’un pour m’aider. Je suis accompagné dans ce périple, mais par qui, je ne sais pas. Je dis à ce compagnon de voyage : « Elle m’a téléphoné plusieurs fois », en parlant de la mère de R. qui doit s’inquiéter de mon retard. Je la rappelle tout de suite. Je lui raconte alors tout ce qui a eu lieu dans le rêve, dans l’ordre :

« Il y avait beaucoup de monde dans le métro, alors j’ai pris la première rame qui passait, sans réfléchir. C’est vrai qu’elle était bizarre, un peu à l’ancienne, mais ça ne m’a pas dérangé : au contraire. Je suis curieux de ces trucs-là. Mais elle nous a fait passer par des endroits impossibles et on s’est perdus. J’essaie de prendre un métro normal et d’arriver au plus vite, promis. »

J’apostrophe un gars dans le couloir :
« On est où, ici ?
– Entre Nation et Reuilly-Diderot. »
Je reprends ma conversation au téléphone :
« Je vais chercher la sortie et finir à pied, c’est plus sûr. J’arrive dans une demi-heure. Tu pourras attendre ? Tu seras toujours chez toi ? »

Le décor s’est modifié : c’est toujours un intérieur clos (en lumière artificielle), mais plus grand, plus clair. Quand je raccroche, je suis entouré de personnes nouvelles. J’explique la situation à ma mère, recommençant pour elle le même récit. En reprenant tout depuis le commencement, je m’aperçois combien ce récit ne tient pas la route. Quelque chose cloche dès le début : ça aurait dû me frapper. Pourquoi R. aurait-il besoin que je vienne le garder, alors que ses parents sont avec lui, confinés ? – Et moi qui m’en faisais une fête.


1. « Comme la voiture du professeur Stangerson dans Le mystère de la chambre jeune, que nous avons vu dimanche », me souffle J.-E. après sa lecture.

En référence à une autre œuvre

Je suis accompagné d’un homme que je ne connais pas très bien, mais qui connaît, lui, le musée où nous sommes. Il commente quelques œuvres seulement parmi la multitude, car nous visitons l’exposition au pas de charge, en attendant le début du spectacle. Il me semble que le musée n’est pas ouvert. Ou, en tout cas, pas dans des conditions normales – à cause de la situation que l’on sait. Le parcours s’échelonne sur les murs d’un très long et très haut colimaçon : nous gravissons un plan incliné, enroulé sur lui-même, un peu comme au Quai-Branly, mais en beaucoup plus serré. Plutôt comme dans l’escalier du métro à la station Abbesses, presque interminable. L’accrochage est scrupuleusement chronologique, de bas en haut. À mesure que nous montons (les murs sont rouges), nous croisons quelquefois un pallier, un couloir, un débouché : ce sont les seules occasions où j’aperçois des gens, qui ne sont cependant pas des visiteurs. Ils sont assis autour de tables, sur des chaises tubulaires en aluminium. Le principe de l’exposition consiste à montrer le plus possible d’œuvres en hommage à, ou se moquant gentiment de – comme les pièces contemporaines du musée Ingres à Montauban, détournant les tartes à la crème les plus rebattues du maître – mais la référence commune de ces choses exposées dans mon rêve m’échappe. Arrivés presque en haut de la tour, c’est-à-dire à la fin de la chronologie, une affiche de film est encadrée. Mon guide me demande si je l’ai vu à sa sortie. Je lui réponds qu’il n’était pas de mon âge.

De retour dans la salle où le spectacle doit avoir lieu : vaste et nue, sorte de gymnase très lumineux. La scène est plutôt un genre de tapis, comme pour la gymnastique ou les arts martiaux. Les spectateurs sont assis autour, sur les mêmes chaises en alu que tout à l’heure. J’attends avec J.-E. que ça commence. Nous avons bien conscience que la prestation ne sera pas ce qu’elle aurait dû être, à cause des circonstances. « Il n’a pas pu les préparer dans de bonnes conditions », dis-je, mais je ne me souviens pas qui étaient ce « il » et ces « les ». Puis je fais une comparaison avec mes ateliers d’écriture, où mon but n’est pas de préparer les gens à produire un chef-d’œuvre, mais de leur donner envie et confiance (je l’ai écrit mot pour mot, hier, dans un message à quelqu’un). On s’impatiente. Une femme du public s’avance et demande si elle peut faire des trucs sur la scène « en attendant ». Le commentateur (une voix off) accepte. Elle enchaîne alors des figures sur le tapis, genre hip-hop. Je dis à J.-E. pour rire : « Elle s’occupe », mais en vrai je suis impressionné. Puis c’est au tour d’un garçon que je connais d’occuper cet espace : il s’étend sur le dos. Pour moi, ce garçon n’est pas seulement lui-même : il est surtout le mec de, ainsi que les œuvres du musée sélectionnées pour leur référence à une autre œuvre. Je le trouve très charmant, dans la vraie vie. Deux filles le rejoignent pour exécuter une figure : elles se placent sur lui de façon à créer un déséquilibre et le garçon glisse sur le dos, sans effort, mû par l’attraction provoquée par les poses complexes des deux autres. Le mouvement s’accélère, le trio s’échappe à travers le public, très loin, sans décrire aucun mouvement, comme un bateau lors de sa mise à l’eau qui glisse à toute vitesse entraîné par son inertie. Lorsqu’ils reviennent sur la scène, c’est-à-dire sur le tapis, il reste seul un petit moment étendu sur le dos. Son torse est désormais nu, j’observe les poils sur sa poitrine et sur son ventre, qui sont sans surprise, exactement comme je les imaginais, extrapolant à partir des quelques-uns qui dépassent habituellement de son col. Le commentateur (toujours en off) ironise : « Maintenant on saura comment défaire une chemise d’homme. » Je trouve sa remarque un peu nulle : moi, je le savais déjà.

Pourtant, au-dehors il fait chaud

Je dis à J. que j’ai besoin d’une demi-heure, pas plus, pour me préparer. Elle semble trouver ce temps long, alors qu’il comprend à la fois le bouclage de ma valise, ma toilette, et la prise du médicament indispensable contre le mal des transports, et ça ne me semble pas de trop. Je rassemble mes affaires éparpillées dans la maison, dans une sorte de grenier traversé par des poutres. Et surtout, dans une pièce du rez-de-chaussée à laquelle on accède à plat-ventre, par la chatière découpée dans la porte ; pour sortir, en revanche, on peut ouvrir la porte normalement. Je trie les cinq ou six peluches alignées contre le mur : je peux très bien les laisser ici, je n’en ai aucune utilité. J’emporte seulement le genre de minuscule ourson sans bras, qui ressemble à la larve de kangourou dont seule la tête dépassait de la poche d’une peluche de mon enfance. Les gâteaux que J. avait préparés, sortes de panettones massifs, sont disposés au sol sur une nappe. Voilà, je suis prêt. Le train part à midi.

D’abord, on doit prendre un café en ville. Les deux femmes qui vont nous accompagner (en voiture) sont âgées. Elles nous paraissent fragiles. L’une est notre hôtesse, que nous quittons au terme de ce séjour : il est temps de rentrer chez nous. L’autre vient d’arriver, elle se joint à notre équipée vers le café et la gare. Les deux s’emmitouflent. Elles parcourent les vêtements de la penderie comme on feuillette un livre. Elles craignent le froid et l’humidité. Une étoffe colorée, très fine, m’est vantée comme extrêmement chaude, parce qu’elle est tissée avec des poils de plumes. La visiteuse convainc l’autre femme de porter un long manteau gris matelassé, qui la fait doubler de volume.

Impatientés par ces préparatifs, J. et moi regardons au-dehors. Une grande baie vitrée offre une vue fantastique sur la mer. « J’aime cette lumière quand la mer est à contre-jour », dis-je à J., car cela produit des reflets irisés. À notre gauche, on voit la côte découpée. Une plage est nichée dans une brèche. Plus loin, un bateau, silhouette noire sur le scintillement de l’eau, à cause de cette fameuse lumière. Au fond, des falaises se détachent par pans successifs, de plus en plus clairs, comme en Normandie. Dans le rêve, j’identifie plutôt ce paysage à San Francisco, bien qu’il ne ressemble pas du tout au San Francisco de la vie éveillée. Il se pourrait alors, à midi, que nous prenions un avion au lieu d’un train. Dans la crique où les vagues pénètrent, des hommes s’affairent : la plage est emplie d’une couleur jaune très vive. Du sable ? Non, ce sont les feuilles ou les pétales, grands débris magnifiques, d’une plante qui pousse à proximité : ils tombent et fuient, portés par le vent et les courants océaniques, se déversent sur la plage et la couvrent d’un tapis d’or. Les hommes travaillent à les répartir mieux : ils préparent la saison. Ils sont très légèrement vêtus. En short, en t-shirt ; peut-être encore moins que ça. Et nous, nous attendons toujours que l’emmitouflement se termine, pour sortir… Je dis à J. : « Pourtant, au-dehors il fait chaud. »

Il connaît le truc

La plupart des pièces de la maison, je ne les verrai pas. Mais je sais qu’elles sont nombreuses. J’ai cette intuition, même si je ne connais que ces deux espaces encombrés, que j’identifie comme une cuisine (où les gens se parlent) et un salon (qui sert aussi de bureau). Je sais avec la même certitude qu’il s’agit d’une maison plutôt que d’un appartement, quand bien même je n’en connais pas l’extérieur. Je pense que les fenêtres sont fermées. C’est le soir, seule une lumière électrique nous éclaire, mais étouffée. Nous sommes chez une femme qui aurait l’âge d’être la mère de garçons comme W. ou moi, mais je ne sais pas qui elle est. On vit ici très provisoirement, peut-être pour la journée. Il y a d’autres gens. On s’installe devant l’ordinateur, W. et moi : lui devant l’écran, et moi un peu à côté, pour échapper à la caméra. Je crois qu’il veut que je lui tienne compagnie pendant son entretien professionnel. À un autre moment, j’éprouve le sentiment contraire : que c’est moi qui lui ai demandé s’il voulait bien que j’y assiste, discrètement.

Sur l’écran, on assiste à la fin de la prestation du candidat précédent. Le son est mauvais, je ne perçois que des bribes. Je n’y prête pas beaucoup d’attention, de toute façon, car je bavarde avec W. en même temps. L’image n’est pas cadrée sur les personnes. Elle est filmée de loin, de façon à montrer la pièce dans son entier. Une sorte de salle de classe, mais vide de meubles, à l’exception du bureau où se déroule l’entretien. Tout le reste de l’espace est occupé par des canards énormes, très blancs avec des pattes jaunes, alignés en rangs réguliers. Ils ne bougent presque pas : ils tiennent leur place avec discipline. Ils me semblent irréels, à cause de leur taille anormale, et de leur couleur. Ils me font penser à la basse-cour Playmobil que j’avais, enfant. Le fait qu’ils se tiennent aussi sages m’inquiète (je pense à cette réplique de flic : « Voilà une classe qui se tient sage », mais seulement maintenant que je suis éveillé). Et, au-delà du malaise que j’éprouve, c’est une colère qui commence à poindre. Leur condition me scandalise. Je dis à W. : « Tu vois comme ils sont traités ! On les enferme… et ils obéissent… C’est horrible… » Et lui me répond que cela fait partie du test : « ils » mènent l’entretien ici, justement, pour voir comment les candidats réagissent. C’est pour les déstabiliser, les mettre à l’épreuve. Il connaît le truc, parce qu’il a déjà eu un rendez-vous similaire dans la matinée : il s’agit, ce soir, du deuxième tour. Il est rôdé. Canards ou pas, il ne se laissera pas intimider.

Nous nous reverrons très vite

Une fête est donnée dans un parc, avec lampions, guirlandes, fanions. Une ambiance bon enfant, du genre guinguette. Ce n’est pas une foule, c’est un mouvement gai, les gens arrivent par grappes, ils ont l’air heureux. La fête a lieu malgré le confinement. Ou plutôt, elle nous est offerte parce que nous sommes confinés : il s’agit de nous récompenser pour nos efforts et de nous aider à tenir. Elle est organisée par les autorités : je lis « offert par le Front populaire » sur une banderole attachée aux grilles du parc. L’entrée se fait du côté de cette esplanade d’où j’observe la scène, le parc étant situé en contrebas, exactement comme le Jardin des plantes de Montauban. Il fait très beau. Sur l’esplanade, un kiosque à musique : un concert aura lieu en soirée.

Le kiosque à musique a cette forme habituelle, mais il est clos : entre les colonnes, des parois vitrées empêchent de voir distinctement l’intérieur, car elles sont fumées ou dépolies. Je parviens tout de même à reconnaître l’homme, seul, qui se trouve au milieu de cette pièce. Il est probablement le DJ, ou alors un technicien qui prépare le concert. Il est debout au milieu de cet espace assez sombre, car la seule lumière qui y pénètre est filtrée et amenuisée. Pas de doute : c’est E. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Ces dernières années, nous avons seulement échangé, à deux ou trois reprises, des messages très intenses. Les derniers, il y a peut-être deux ans, m’avaient beaucoup remué. Je m’en étais voulu de ne pas l’appeler suite à ces mots écrits – de ne pas renouer véritablement avec cette amitié. J’entre dans le kiosque sans qu’il perçoive ma présence. J’attends, immobile, qu’il se tourne. J’ai l’impression de rester longtemps ainsi. Quand il me voit enfin, je ne crois pas que nous parlons. Ou alors, très peu. Nous sommes très émus et ce n’est pas par les mots que nous exprimons cette émotion : il me prend dans ses bras. Je suis surpris, car cette proximité physique n’a jamais existé entre nous, mais heureux, car c’est de cela que j’ai envie. Étrangement, il est plus bas que moi, comme s’il s’était mis à genoux. Sa tête est blottie sur ma poitrine : je ferme mes bras sur elle, mais avec douceur, tandis que lui m’enserre d’une étreinte plus forte.

Nous nous séparons sans nous parler. Il est évident que ces retrouvailles n’en resteront pas là : nous nous reverrons très vite, sans qu’il soit nécessaire de le dire. Juste après la fête, sans doute. Au concert. Je quitte le kiosque et me dirige vers le jardin. Il me semble que le rêve se poursuit, mais de quelle façon ? Je ne m’en souviens pas.