Ils jouent à la guerre

Jeudi, on n’est pas allés manifester parce qu’on avait peur de la police. Les deux soirs qui ont précédé, on a retourné la question dans tous les sens, mais J.-E. ne le sentait pas et, moi, je n’étais pas assez sûr de moi pour le convaincre. Se faire crever un œil ? On a décidé que ce n’était pas grave de ne pas y aller, arguant pour nous-mêmes qu’il existait d’autres manières de s’exprimer. Tout aussi efficaces ou tout aussi vaines, selon qu’on soit fataliste ou optimiste. Jeudi, on s’est donc retrouvés loin de notre quartier (c’était en plein sur le parcours du défilé, il n’était pas possible de s’y balader : il fallait être vraiment dedans ou vraiment dehors). Mais il faisait un peu froid : on en a eu assez d’errer, on a été au cinéma presque par hasard. Dans It Must Be Heaven, les rues de Paris filmées par Elia Suleiman sont quasiment désertes. Les seules présences dans ces espaces vides, ce sont les flics. Partout. Et même au ciel : les avions militaires. Des uniformes. Plus tard, on est à New York et on assiste au ballet de chalands armés jusqu’aux dents : sur les avenues, dans les supermarchés. Encore des armes. Une violence habituelle, aussi, mais un peu différente. Un climat, donc.

Vendredi, regardant Saint-Denis Roman, je note ces phrases prononcées par des mômes de 1986 à l’attention de Bernard Noël : « Un lieu magique, c’est un endroit pour nous, où on se défoule. Puis, des fois, on se met à rêver. – On s’amuse, on s’en fiche qu’il y ait des ordures et des chats morts et que ça sente mauvais. On fait comme s’il n’y avait rien, comme si c’était un parc d’attraction. » C’est un terrain vague de la plaine Saint-Denis. Ils jouent à la guerre.

Samedi, invités chez J. et L., on grignote et on sirote de bonnes choses, puis j’atteins ce moment qui arrive toujours dans une soirée, où je ne peux pas m’empêcher de sortir le bulldozer et de dire que les riches ne servent à rien et même, pire, qu’ils sont des parasites. J’explique à L. qu’il existe des tas de situations où des travailleurs travaillent sans patron (et où ça marche très bien), mais qu’il n’existe pas d’exemple d’entreprise dans laquelle personne ne travaille. Je crois qu’il trouve mon argument convaincant, mais je ne sais pas s’il est prêt, pour autant, à jeter au feu la société du capital.

Dimanche, on retourne au Petit Palais pour l’autre exposition napolitaine, celle sur Luca Giordano. J’aime tout ce qu’on y voit, et en particulier ce qui n’est pas de lui : les peintures de Mattia Preti et de Jusepe Ribera – dans ma chambre, ce fragment d’affiche où le garçon crie, c’est un morceau de Ribera et c’est un cadeau de J. auquel je tiens beaucoup. En sortant, on passe devant Combat devant l’Hôtel de Ville le 28 juillet 1830. Je dis à J.-E. que c’est la version masculine de la Liberté guidant le peuple : la révolution est incarnée par ce bel étudiant la cravate au vent, serrant sur son cœur le petit ouvrier blondinet, mourant, qui tient bon le drapeau. J’ai des étoiles dans les yeux, si je puis dire, quand nous quittons le musée, traversons l’avenue. Et nous voilà, soudain, sous le feu d’autres yeux : sans lumière aucune, torves. Ils gardent bêtement le palais présidentiel, ci-devant impérial, les fiers porteurs de matraque, les compagnies républicaines de sécurité.

Ce matin, je tente avec René Crevel de mettre à bas l’ordre bourgeois, mais ce n’est pas facile. Il écrit dans Le clavecin de Diderot des mots qui me plaisent, mais auxquelles je ne comprends pas tout – il faut bien le dire. Par exemple : « Au contact de certains doigts, les rares occasions de bonds révolutionnaires tournent donc en eau de boudin. À cette sauce, politiciens et intellectuels assaisonnent les extravagances qu’ils ont mission de faire gober à ceux qu’ils administrent ou instruisent. » Je note tout de même. Et ce soir, je me poserai à nouveau la question : est-ce que j’irai dans la rue, demain ?

Il s’est exposé

Il regarde les bustes d’enfants si réels, leurs yeux ardents percés dans la matière, les surfaces délicates de la peau. Il les considère droit dans les yeux, à hauteur d’enfant, parce qu’il est un enfant : c’est un petit garçon très beau, silencieux et ébouriffé, curieux. Le voyant évoluer parmi les sculptures, je ne peux faire autrement que de le regarder de la même façon : comme une œuvre d’art. Puis, je prends conscience de ce regard-là et je me dis : « On ne dévisage pas les gens comme ça. » Puis : « Et pourquoi pas ? » On contemple bien ces têtes de bronze et de terre cuite, aussi vraies que des vraies ; on peut faire la même chose avec les têtes vivantes : je n’ai pas envie de faire de différence.

À cette exposition de Vincenzo Gemito, il y a aussi une peinture d’Antonio Mancini : O’Prevetariello et, face à elle, ce jeune type qui l’observe avec attention. Il a la même tête que le garçon peint, mais avec des lunettes et dix ans de plus. Je le regarde, puis je regarde le tableau. Mes yeux font l’aller-retour plusieurs fois : je crois qu’il m’a vu et qu’il a compris.

Je me souviens des dessins de Gemito vus au musée de Capodimonte il y a trois ans : je les avais aimés pour la dureté des regards, et l’étincelle qui brille tout de même, loin du pittoresque, loin du pathétique, loin des affreux poulbots de carte postale. Il faisait nuit : j’étais redescendu en ville par cette rue qui serpente jusqu’au quartier Stella. Il fait nuit aussi, quand nous quittons cette expo au Petit Palais. Il est 17 heures, le café ferme déjà – et, dans ce quartier perdu, on n’en trouvera pas d’autre, inutile de se précipiter dehors. Alors on fait un tour dans les salles du musée qu’on connaît par cœur – qu’on ne connaît pas si bien, en vérité, parce qu’elles changent trop souvent.

Depuis que la librairie a déménagé au sous-sol (pour devenir une boutique de goodies où l’on peine à retrouver les livres), on a plus de place pour voir les peintures. On prend du recul. Pour voir Les âges de la vie d’Eugène Carrière, que j’aime tant – surtout Les fiancés. Et dans cet espace nouvellement aménagé, je découvre un homme que je n’avais jamais vu, étendu sur son socle de gisant, un peu trop haut pour qu’on puisse bien le voir : il porte de gros favoris touffus. Ça m’étonne. Je ne l’aurais pas imaginé ainsi, Alphonse Baudin : je le voyais glabre, ou bien décoré d’une barbe véritable, d’un collier d’insurgé. Là, il a une tête de bourgeois, on croirait presque Jules Ferry. Il est habillé bourgeoisement, ce mort : le costume avec le gilet, pas un bouton ne manque. Il est député, tout de même. J’aime bien Alphonse Baudin, à cause de cette plaque sur le faubourg Saint-Antoine, l’emplacement de la barricade où il est tombé, au lendemain du coup d’État du 2 décembre 1851. Il fait une apparition ici, et aussi dans Les présents, mais c’est la première fois que je le vois en vrai – c’est-à-dire en statue, mais je n’ai pas envie de faire de différence. Sa chemise est ouverte largement sur une poitrine lisse, intacte. Il nous montre son corps, fort et vulnérable, sans blessure. Pourtant, il est mort. Mais, l’intention du sculpteur n’est pas de montrer comment on l’a tué (la peau déchirée par la balle tirée par le soldat), mais pourquoi il est mort : parce que cet homme a représenté le peuple jusqu’au bout. Il a porté sa voix, il s’est engagé auprès de lui. Il s’est battu, il s’est exposé. Il a ouvert sa chemise, il était nu, désarmé, comme le peuple. Il s’est fait tuer, comme ses camarades : il n’a pas fait de différence.