Tenir en attendant quoi ?

Jeter ce bazar, au milieu du potimarron, que je ne peux pas mettre dans ma tambouille ? Je dis à J.-E. que c’est trop bête et que je vais désormais garder les graines. Je les nettoie, je les fais sécher. Je les ferai griller. Ça prend un temps fou et ça m’occupe les mains. Du même coup, ça m’occupe la tête : l’une et les autres sont connectées par les nerfs, la moelle épinière, le cerveau. Je pense moins quand je fais des trucs concrets. Dans un moment comme celui-ci, où je ne fais pas grand-chose de bien avec ma tête, ne serait-il pas temps de scier la planche de pin achetée il y a six mois, pour ajouter un étage à ma bibliothèque ? Les graines de potimarron sur une assiette, puis versées dans un bol : J.-E. dit qu’elles ressemblent à des pièces d’or. Est-ce que ça nous rend heureux ? Non. Mais c’est du plaisir : ça nous fait tenir. Tenir en attendant quoi ?

(suite…)

Est-ce une métaphore ?

Je suis le genre de personne qui aime bien les bananes, mais qui n’en achète jamais parce que ça vient du bout du monde. Il y a des tas de fruits et de légumes formidables à côté de chez moi que je ne connais pas, et qui sont aussi bons que la mangue ou l’ananas, sans doute. C’est un peu extrême, je me dis parfois. Ne pas acheter de pommes du Chili parce qu’il y en a tout près d’ici, certes, c’est du bon sens, mais se priver de bananes, c’est peut-être exagéré. Je ne sais même pas dans quelles proportions ça pollue, un cargo de bananes – si ça se trouve, moins qu’un camion de pommes du Limousin. À la Biocoop, j’achète du riz de Camargue parce que c’est moins loin que la Thaïlande : certains diront que ce n’est pas le même riz, et je m’en fous : je n’ai pas l’ambition de devenir connaisseur, de comparer les arômes subtils de chaque variété, j’ai d’autres projets de vie. Je suis ce genre de personne, qui renonce aux bananes, mais qui boit du chocolat tous les matins et du café aux autres heures de la journée – et mon café n’est pas limousin, et mon chocolat ne pousse pas en Camargue. Alors ? Arrêter de consommer ces substances-là ? Même pas en rêve. Mais, en acheter moins ? Est-ce une bonne idée, ou est-ce idiot ? (laisser les questions en suspens ; ne pas y répondre soi-même ; faire confiance au lecteur pour comprendre seul)

Ce matin, à la Biocoop. Il y a un nouveau caissier et, comme ça arrive souvent ici, il est très beau. Mais c’est du rayon « café et ersatz de café » que j’ai prévu de parler. J’ai trouvé un truc qui pousse en Italie. L’étiquette dit : Carobpulver (car ce sont des Allemands qui l’ont mis en boîte). Elle dit aussi : « brukt som en erstatning for kakao ». C’est de la caroube. Il n’y a pas de caféine dedans. Une autre idée : diminuer ma dose quotidienne de psychotropes. Est-ce une bonne idée ? (laisser la question en suspens)

J’ai le projet d’alterner. Une boisson, puis l’autre. D’abord, je goûte ce nouveau truc. Le problème est que ça se mélange mal : il reste un fond, un peu pâteux. Est-ce que c’est bon au goût, au moins ? (ne pas répondre)

La fois d’après, j’ajoute un peu de café soluble dans la pâte de caroube qui refroidit au fond de la tasse. Et je couvre le tout d’eau bouillante, et je remue. Le résultat, eh bien, c’est un mélange de café et de caroube. Voilà. Mais, est-ce que c’est bon au goût ? (le lecteur se fera son opinion)

Il faudra tester des dosages différents. La même chose tous les jours, c’est lassant. Mais, tout remplacer d’un coup, ça n’a pas de sens. Varier les options, oui. Passer de l’un vers l’autre progressivement ? Ou bien les laisser s’entremêler, se confondre ? Brouiller les pistes ? Savoir soi-même quels ingrédients sont utilisés, d’accord, mais ne pas révéler sa recette. Maîtriser le jeu. Laisser l’un des deux prendre le dessus sur l’autre, puis renverser l’équilibre. Tout mélanger. Je ne sais plus ce que j’ai dans la bouche, c’est ennuyeux. Je bois mon truc sans y penser, je suis concentré sur ce que j’écris : je corrige mon manuscrit. C’est le moment où mon personnage joue à ce jeu, précisément : il apprend à alterner la réalité à la fiction, puis à les mélanger. Sait-il faire encore la part des choses ? Ou bien toutes les idées, réelles et imaginaires, ont-elles le même goût pour lui ? Et moi, dans tout ça, est-il indispensable que je sache ce qui, dans mon écriture, relève de la réalité du récit et de la fiction de mon personnage ?

J’ai lu ce matin, dans la nouvelle « L’infirme » de Yòrgos Ioànnou* :

Il s’agit d’alterner, puis de mélanger. Mélanger de plusieurs façons successives, en changeant les doses. Mais alors, mon histoire de caroube ? Est-elle une métaphore ?


* Douleur du Vendredi saint, traduit du grec par Michel Volkovitch

Mes deux tiers de quintal

Les médecins aiment les chiffres. Chacun son truc, hein. Mais moi, je suis toujours étonné de constater que la conversation, dans leur cabinet, est tellement comptable. Ce matin, on m’a dit que je pesais soixante-sept kilos (je l’ai appris) et que j’étais haut d’un mètre quatre-vingt-un (ça, je le savais déjà : c’est écrit sur ma carte d’identité). On a mesuré la pression du sang dans mes veines (deux chiffres que j’ai oubliés), les battements de mon cœur (je n’ai pas retenu sous quelle forme on les exprimait). On m’a dit que je n’entendais pas très bien les aigus, aussi bien (aussi mal) d’une oreille que de l’autre. Mais on n’a pas parlé, à aucun moment, de ce qu’est ma vie – c’est-à-dire de ce qui fait que mon corps est tel qu’il est. Bon. C’était une bonne idée quand même : j’avais répondu à une invitation de la sécu pour faire un bilan complet.

Un bilan « complet », disaient-ils. Et il y avait un questionnaire à remplir, pour tout savoir de moi. Il me demande si je fume et, si oui, combien de cigarettes (mais je réponds non). Il me demande si je bois (je réponds oui) et combien de verres, de quelle boisson, les jours de semaine ; et combien le week-end. Alors, d’accord : je veux bien jouer le jeu. Va pour les chiffres. Mais pourquoi personne ne me demande ce que je mange ? Le proverbe le dit, et Guillaume le rappelle bien : on est ce qu’on mange. C’est-à-dire les aliments et le plastique qui les contient. Concrètement, moi, il y a trente-et-un ans, je pesais quatre kilos. Et, depuis, les soixante-trois kilos supplémentaires que j’ai gagnés, d’où viennent-ils ? Je ne les ai pas fabriqués tout seul, par la magie de la pensée. Ces soixante-trois kilos de molécules, eh bien, je les ai pris sur les tonnes de nourriture que j’ai avalés depuis trente-et-un ans (puisqu’ils aiment les chiffres, en voilà quelques-uns). Cette matière ingurgitée, j’en ai gardé une partie, j’ai jeté l’autre ; j’ai recomposé tout ça et c’est devenu : mon corps. Et le médecin qui étudie mon corps, aujourd’hui, ne me demande pas à partir de quel matériau je l’ai fabriqué, ce corps. Il se fiche de savoir quel genre de matières solides j’absorbe à hauteur de, je ne sais pas, un kilo par jour ; alors qu’il éprouve follement le besoin de savoir si les deux tiers de quintal que pèse mon corps sont intoxiqués par, disons, quelques grammes d’alcool ou de tabac (et il faut leur répondre au verre près, à la cigarette près, ce qu’on consomme) – et je ne nie pas l’importance de ces substances, évidemment, mais je m’étonne de la disproportion entre l’intérêt qu’on leur porte, et l’indifférence totale qu’on oppose aux autres. Ce fameux questionnaire est suffisamment précis pour mettre en relief la différence entre un quidam buvant un verre de vin par jour (y compris les week-ends) et celui qui boit deux bières par jour en semaine (et trois bières plus un apéritif les jours fériés). Mais il ne permet pas de distinguer celui qui avale tout rond un demi-bœuf cru chaque matin, d’un autre qui se nourrit exclusivement de bouillon de pissenlit. Je crois pourtant, moi, que la chose aurait une influence sur leur santé, à l’un et à l’autre. Mais ce n’est qu’une intuition, hein : je ne suis pas médecin.

Il fallait venir à jeun et le rendez-vous était à treize heures, alors j’avais la dalle. Puis, au bout d’un moment, j’ai eu le droit de manger et on m’a donné des trucs. Je me suis méfié des biscuits, parce que je ne savais pas avec quoi ils étaient faits (ils étaient emballés dans un plastique transparent, sans inscription), mais j’ai été rassuré quand j’ai vu la compote issue de l’agriculture biologique. Je me suis dit que la sécu, à défaut de s’intéresser à ce que je mange chez moi, ne m’obligeait pas pour autant à m’empoisonner chez elle. Il y avait toutefois plus de plastique que de pomme, dans ce dessert – toujours du plastique, oui : notre aliment de base.

On m’a donné un coup de marteau sur chaque genou : l’un des deux a bougé plus que l’autre, mais le médecin n’a pas tiqué. Bon. Ça veut dire que ça n’a pas d’importance. On ne saura pas si les réactions de mon corps ont un rapport avec ma préférence pour la ratatouille à l’ail plutôt que pour le canard au sang. Ou bien, si elles sont liées à une carence en glyphosate, ou à un excès de cacao équitable. Ou encore, au fait qu’il y a plus de jus de tomate que de globules de porc qui coule dans mes veines. Tant pis si ça ne les passionne pas. Mais je suis mauvaise langue : mes veines, ils s’y sont tout de même intéressés : ils ont fait un trou dans mon bras pour prélever deux ou trois cartouches de sang, et ils vont leur faire subir des tas d’examens. Ils vont les cuisiner, les torturer pour les faire parler. Puisque je n’ai rien dit, moi, pendant ces deux heures, alors c’est mon sang qui parlera à ma place. Et de cet interrogatoire, ils tireront de beaux tableaux plein de chiffres. Et ça ne me déplaît pas, à moi, les chiffres. De temps en temps. Si on peut caser des mots entre eux. Leur donner du sens. J’ai presque hâte de les recevoir, même, ces chiffres.