On était dans le 17e

On aurait voulu une boulangerie : on commençait à avoir un petit creux, et on pensait à la boulangère d’Éric Rohmer, rue Lebouteux. On lui aurait demandé un sablé nature. Depuis belle lurette, sans doute, la boulangère de Monceau a pris sa retraite, à supposer qu’elle ait existé un jour – avec le cinéma, comment savoir ? J’ai confiance dans Henri Calet : les choses qu’il décrit, lui, ont existé. C’est un peu à cause de lui que nous sommes venus dans le 17e arrondissement ce dimanche : on venait de lire Les grandes largeurs. Il parcourt les avenues de son enfance – petit garçon pauvre dans les quartiers bourgeois, quartiers dessinés au cordeau, divisés par ces lignes droites en quartiers d’orange, ou en quartiers de noblesse. Il décrit le château des Ternes, dans lequel un porche a été découpé, pour faire passer une rue en plein dedans – une rue bien droite, naturellement. On n’a pas étés voir le château des Ternes. On a pris des boulevards, des avenues, des voies immenses. Je n’ai pas admiré leurs grandes largeurs : j’ai protesté contre leurs dimensions qui ne collent pas à mon corps, à ma façon d’habiter ma ville. Elles se ressemblent toutes, ces avenues. Je vous mets au défi de reconnaître l’avenue de Villiers du boulevard Malesherbes. Mêmes façades uniformes, même absence de boutiques. Même absence de vie. Même fracas des voitures rapides franchissant leurs grandes largeurs, seuls objets animés dans ces quartiers morts. Il faut dire que c’était dimanche – mais le dimanche, du côté de chez nous, n’est pas mort. Les gens sont au café, au cinéma.

On était dans le 17e bien que ce fût dimanche – idée saugrenue s’il en est. On était dans le 17e parce que c’était dimanche, le premier du mois, et que les musées nationaux sont gratuits : il y en a un sur l’avenue de Villiers qui vante les œuvres de Jean-Jacques Henner. Vous ne savez pas qui est Jean-Jacques Henner et c’est normal : ce n’est pas très intéressant. C’est un peintre qui avait le bras assez long pour que l’État acceptât la donation de ses œuvres. Il faut dire aussi que les dessins et les peintures – il y en a une que j’aime : un Christ roux – sont présentées dans un petit hôtel particulier acheté exprès pour l’occasion. Demeure bourgeoise ; bourgeoisement meublée, décorée de ces tableaux bourgeoisement peints. Il m’est avis que l’État s’est fait un peu arnaquer, en acceptant l’héritage. La visite vaut toutefois le coup d’œil, quand on ne paie pas : pour l’architecture. Pour les hauteurs immenses sous le plafond, le jardin d’hiver, les baies ouvrant sur l’avenue. Pour les grandes largeurs.

On s’était dit : rue de Lévis, on trouvera un café. Cette rue est censée être la plus vivante du coin : elle était donc la seule, ce dimanche, à n’être pas entièrement vide. Une rue censée être animée, mais morte, est plus déprimante qu’une rue morte qu’on a toujours su morte, et qui ne promet donc rien. Qui ne déçoit pas. On s’installe dans celui des trois établissements ouverts où le café coûte moins de trois euros : coup de chance, il y a aussi une bibliothèque de vieux machins, qu’on va pouvoir feuilleter pendant qu’on sirote. Il y a aussi Le Parisien, où on lit cette critique du dernier film de Guédiguian vu la veille : Gloria Mundi. Le journal de Bernard Arnault nous recommande d’aller voir ce film qui montre que la vie de cette famille « n’est pas rose », que « le malheur » s’abat sur elle. Le journal de Bernard Arnault oublie seulement de nous dire que « le malheur » s’appelle le capitalisme, et que c’est cela le sujet. On s’aperçoit alors que le patron du café ressemble au personnage joué par Leprince-Ringuet dans ce même film : un jeune con arriviste, un peu beau gosse, mais beauf. Il finit d’engueuler son employé quand J.-E. lui demande gentiment s’il peut emporter ce bouquin poussiéreux qu’il a trouvé dans la bibliothèque : un de ces livres qu’on récupère à l’occasion d’un déstockage, pour remplir la fonction de « déco chouette » dans les bistrots. Il s’avère que ce livre-là plaît à J.-E., mais le patron explique à J.-E. que ce n’est pas possible de le prendre, parce qu’il y tient beaucoup, et que si tout le monde se sert il n’aura plus aucun livre de qualité. Savait-il seulement que ce livre existait, avant qu’on le lui montre ? J’avais dit à J.-E. qu’il valait mieux le piquer, il ne s’en serait jamais aperçu. Il ne l’a jamais ouverte, cette Histoire de la littérature à couverture toilée. De la confiture aux cochons.

Il s’est exposé

Il regarde les bustes d’enfants si réels, leurs yeux ardents percés dans la matière, les surfaces délicates de la peau. Il les considère droit dans les yeux, à hauteur d’enfant, parce qu’il est un enfant : c’est un petit garçon très beau, silencieux et ébouriffé, curieux. Le voyant évoluer parmi les sculptures, je ne peux faire autrement que de le regarder de la même façon : comme une œuvre d’art. Puis, je prends conscience de ce regard-là et je me dis : « On ne dévisage pas les gens comme ça. » Puis : « Et pourquoi pas ? » On contemple bien ces têtes de bronze et de terre cuite, aussi vraies que des vraies ; on peut faire la même chose avec les têtes vivantes : je n’ai pas envie de faire de différence.

À cette exposition de Vincenzo Gemito, il y a aussi une peinture d’Antonio Mancini : O’Prevetariello et, face à elle, ce jeune type qui l’observe avec attention. Il a la même tête que le garçon peint, mais avec des lunettes et dix ans de plus. Je le regarde, puis je regarde le tableau. Mes yeux font l’aller-retour plusieurs fois : je crois qu’il m’a vu et qu’il a compris.

Je me souviens des dessins de Gemito vus au musée de Capodimonte il y a trois ans : je les avais aimés pour la dureté des regards, et l’étincelle qui brille tout de même, loin du pittoresque, loin du pathétique, loin des affreux poulbots de carte postale. Il faisait nuit : j’étais redescendu en ville par cette rue qui serpente jusqu’au quartier Stella. Il fait nuit aussi, quand nous quittons cette expo au Petit Palais. Il est 17 heures, le café ferme déjà – et, dans ce quartier perdu, on n’en trouvera pas d’autre, inutile de se précipiter dehors. Alors on fait un tour dans les salles du musée qu’on connaît par cœur – qu’on ne connaît pas si bien, en vérité, parce qu’elles changent trop souvent.

Depuis que la librairie a déménagé au sous-sol (pour devenir une boutique de goodies où l’on peine à retrouver les livres), on a plus de place pour voir les peintures. On prend du recul. Pour voir Les âges de la vie d’Eugène Carrière, que j’aime tant – surtout Les fiancés. Et dans cet espace nouvellement aménagé, je découvre un homme que je n’avais jamais vu, étendu sur son socle de gisant, un peu trop haut pour qu’on puisse bien le voir : il porte de gros favoris touffus. Ça m’étonne. Je ne l’aurais pas imaginé ainsi, Alphonse Baudin : je le voyais glabre, ou bien décoré d’une barbe véritable, d’un collier d’insurgé. Là, il a une tête de bourgeois, on croirait presque Jules Ferry. Il est habillé bourgeoisement, ce mort : le costume avec le gilet, pas un bouton ne manque. Il est député, tout de même. J’aime bien Alphonse Baudin, à cause de cette plaque sur le faubourg Saint-Antoine, l’emplacement de la barricade où il est tombé, au lendemain du coup d’État du 2 décembre 1851. Il fait une apparition ici, et aussi dans Les présents, mais c’est la première fois que je le vois en vrai – c’est-à-dire en statue, mais je n’ai pas envie de faire de différence. Sa chemise est ouverte largement sur une poitrine lisse, intacte. Il nous montre son corps, fort et vulnérable, sans blessure. Pourtant, il est mort. Mais, l’intention du sculpteur n’est pas de montrer comment on l’a tué (la peau déchirée par la balle tirée par le soldat), mais pourquoi il est mort : parce que cet homme a représenté le peuple jusqu’au bout. Il a porté sa voix, il s’est engagé auprès de lui. Il s’est battu, il s’est exposé. Il a ouvert sa chemise, il était nu, désarmé, comme le peuple. Il s’est fait tuer, comme ses camarades : il n’a pas fait de différence.

Des idées qui s’entrechoquent (ou se transforment)

Je reprends ce texte écrit pour Papier Machine : en recevant le message de L. et V., j’étais content de redécouvrir mon document en pièce jointe, assorti de bulles de commentaires. Des phrases qui pourraient bouger ou sauter, et puis des questions. Je retravaille ces détails en m’apercevant que leurs remarques sont toutes pertinentes, et c’est un grand plaisir d’être lu avec une attention si minutieuse, d’être compris dans mes intentions et poussé dans la direction-même que j’ai choisie. C’est une histoire de « plateau » : un village posé au-dessus des mornes plaines alentour, exposé aux vents qui l’ébouriffent.

Le soir, François et moi sommes conduits à Saint-Michel-en-l’Herm par A. et le village, vu de la route, émerge du marais un peu de la même façon que dans ce texte. (Par contre, avec la photo ci-dessus, je triche, car ce n’est pas Saint-Michel que l’on voit : c’est la Dive depuis la digue de l’Aiguillon – mais l’idée est la même, plus explicite encore). Je ne sais plus si j’ai imaginé cette histoire en rapport avec mes pérégrinations vendéennes, mais, l’ayant écrite en juin ou en juillet dernier, il ne serait pas étonnant que les idées se soient entrechoquées. Et le vent ! Ce vent qui rase les maisons basses et les murets entourant les jardins. Mais, ce soir, pas de vent à Saint-Michel. L’événement remarquable venu du ciel, c’est la lumière chaude du soleil déjà couchant, qui lèche la plaine et frappe le modeste plateau (cinq mètres d’altitude, paraît-il) exactement dans l’axe des grandes verrières du musée Deluol. C’est cet endroit que nous découvrons : une usine à cornichons devenue un atelier d’artiste, puis ce musée de sculptures ; et la lumière touche les parties saillantes des corps, éclairant vivement une arête, enveloppant doucement les rondeurs. Des femmes nues, surtout. « Il y a aussi des mecs », me dit François – ils ne sont pas nombreux, mais j’en ai trouvé deux ou trois à mon goût.

L’atelier d’écriture, c’est une douzaine de personnes qui écoutent d’abord François parler des objets qui, progressivement dans l’histoire littéraire, accèdent à la place qui est la leur : celle d’objets littéraires. Puis, cette douzaine de personnes, à leur tour, choisissent un objet ou un petit bout de lieu ; un détail matériel qui sera le point de départ pour raconter leur souvenir, leur émotion. Dans la tête de l’une des participantes, c’est la proximité des œuvres dans ce musée qui rappelle un geste aimé dans son enfance, le geste consistant à sculpter le beurre. Elle explicite, dans son texte, la connexion qui s’est produite. Mais cette connexion aurait dû y rester, dans sa tête, ou bien être jetée sur un autre papier afin de ne pas parasiter son histoire de beurre, qui est la seule histoire qui nous intéresse – et il est bien, son texte, une fois qu’on lui retranche son inutile préambule.

Cette douzaine de personnes, ce sont surtout des gens plus vieux que moi. Souvent, dans ces rendez-vous où on lit, où on écrit, les gens sont des femmes qui ont l’âge qu’auraient mes parents, ou un peu plus. Je me souviens combien ma mère aimait me parler des activités qu’elle avait commencées au moment de sa retraite – à moitié par nécessité de l’ennui à distance, à moitié par un désir véritable que le temps disponible permettait enfin d’exprimer. Il y avait ces conférences, ces lectures, et même du dessin – et dire l’intérêt qu’elle y trouvait était aussi important, j’en suis sûr, que d’éprouver le plaisir de l’activité elle-même. Elle aurait été heureuse, dans un atelier comme celui-ci (l’atelier pour dire ce lieu qui lui aurait plu, et l’atelier pour dire ce jeu d’oser écrire). Je suis touché, alors, de voir face à moi deux trois femmes plus timides que les autres, qui écrivent avec une envie et un plaisir évidents, visibles à mes yeux, et qui n’osent pas croire que leur texte est intéressant. Ce soir est peut-être un moment important pour elles.

Il y a des idées qui s’entrechoquent et d’autres qui se transforment. Moi, l’objet que j’ai envie de décrire, c’est un rai de lumière sous une porte. Pourquoi, au moment où je pensais à ma mère, j’ai choisi d’écrire sur cet objet – c’est-à-dire : sur un souvenir de mon père ? Je ne sais pas, c’est comme ça. Cela se produit tout le temps dans Les présents aussi. Je pense à elle et j’écris sur lui. Des idées qui glissent, qui se déguisent.

C’est juste une ligne. Un espace vide. Cet interstice horizontal par où filtre la lumière sous la porte. Je ne me rappelle pas la porte (blanche, sans doute, mais ce serait mentir de l’affirmer), ni la moquette de la pièce où je suis couché (sa couleur), ni, derrière la porte, s’il y a au sol de la cuisine un lino ou un carrelage. C’est juste une ligne de lumière jaune qui rampe au bas de la pièce déjà sombre, pièce unique où nous vivons le jour et où, le soir, je cherche le sommeil auprès de ma sœur qui dort. Le père est derrière la porte – il lit, il fume, il attend qu’arrive l’heure où l’on se couche à son tour quand on est adulte. C’est juste une ligne, que je regarde avant de dormir. Plus tard, sans doute, la ligne disparaît. Tout est noir. À quelle heure, je ne sais pas : je dors.

Hic et nunc (Mario, Napoléon et moi)

Pourquoi les gens sont-ils tous tatoués ? Une personne sur deux. Voire, trois sur quatre, pour les moins de quarante ans. J’observe ça, ici, depuis qu’on est arrivés. Peut-être les Parisiens sont-ils aussi tatoués que les Elbans, mais que je ne l’ai jamais remarqué, parce que cela reste invisible à cause des manches longues et des pantalons ? (moi-même, depuis une semaine que je réside sur cette île, je vis à demi nu sur les plages, sur les sentiers de montagne). Ici, en tout cas, ça me frappe. Et cet après-midi, sur la place de Capoliveri, je lis ce tatouage au bras d’un joli garçon (en version originale : un bel ragazzo) : HIC ET NUNC. C’est donc la devise de ce garçon (appelons-le Mario) : « ici et maintenant ». Cela signifie que Mario vit intensément le moment et le lieu qui sont les siens — ou, du moins, qu’il tend vers ce but. C’est pourquoi il l’a inscrit de façon indélébile sur la face intérieure de son avant-bras gauche, sur la peau claire et tendre. Tendre, oui, j’en suis sûr, même si je n’ai pas pu la toucher pour le vérifier.

D’autres choses que je n’ai pas pu toucher (les panneaux nous l’interdisaient) : c’était ce matin au musée Napoléon de Portoferraio. Les meubles qui ont appartenu à celui qui, pendant trois cents jours, a vécu dans cette maison, puis qui l’a quittée pour reconquérir son empire. Il ne s’y est pas plu, dans cette élégante demeure, alors qu’à nous elle a semblé très agréable. Mais c’est parce que, lui, il avait été empereur de la moitié de l’Europe… et qu’on l’a exilé ici, en punition : « Maintenant, vous serez empereur de l’île d’Elbe et puis c’est tout ». Pour moi, ce serait un séjour enviable : tu parles d’une mutation disciplinaire ! Par exemple, lorsque ma disponibilité aura pris fin et que je devrai réintégrer la fonction publique, c’est-à-dire accepter un nouveau poste dans mon administration, si l’on me disait : « Vous n’avez pas le choix, vous devez prendre le dernier poste vacant : empereur de l’île d’Elbe », eh bien je ne protesterai pas. Je m’installerais sur mon île et je ne moufterais pas. Je n’irais pas affréter un bateau pour envahir le monde. Je profiterais pleinement de ma situation présente, doublement présente : présente dans l’espace (présent sur l’île d’Elbe), présente dans le temps (ancrée dans le temps présent plutôt que de faire des plans sur la comète, des plans d’avenir).

« Je devrais le dire à Mario, que c’est précisément le sujet du roman que j’écris : être présent dans le temps et dans l’espace, hic et nunc. Ça l’intéresserait de le savoir ». Je dis ça à J.-E. en passant sur la place de Capoliveri. Devant l’établissement où travaille le fameux Mario (le garçon au tatouage), il y a deux tables et quatre chaises. Je dis : « On pourrait s’installer là pour le café ». Et je dis « Ciao » à Mario en regardant son bras. Et je lui demande s’il est possible de s’asseoir, juste pour un café. Et il me répond que non, car ils ne servent pas de café, parce que ce n’est pas un café, ici, mais une pizzeria. « Mais oui ! », je dis à J.-E., et lui me fait remarquer que cette terrasse minuscule est la seule à n’être manifestement pas un café, que ça saute aux yeux, alors que tout autour de la place il n’y a rien d’autre que cela, des cafés. Je regarde alentour : il a raison. Mais Mario m’a fait un beau sourire, je suis content.

Alors, nous prenons un café ailleurs. Ça fait du bien à ma tête, qui commençait à taper (à cause de la chaleur). Ensuite, nous prendrons ce chemin qui descend jusqu’à la mer et qui nous fera passer (à en croire la carte topographique) par deux petites églises, ou bien des chapelles, et nous longerons des oliveraies. Nous parcourrons encore un peu ce territoire. Une manière pour nous, maintenant, d’être pleinement ici.

Ces fantômes

Ce picotement entre les yeux, derrière, et là où le nez devient le front. C’est ça que je ressens. Je suis dans la rue des Francs-Bourgeois et il fait beau, je me dis que c’est le bon moment pour être ici, dans cette rue, cet endroit qui devient tellement épouvantable quand toutes les boutiques sont ouvertes, quand les touristes-de-masse déferlent. C’est vendredi matin. Il y a des touristes sympathiques, seulement. Pas encore les autres. Il y a des femmes de soixante, soixante-cinq ans, qui se promènent par deux ou trois : elles habitent en banlieue et ne connaissent pas Paris aussi bien qu’on pourrait le croire, elles sont de jeunes-retraitées-en-pleine-forme et font une sortie entre copines. Moi, je pense à ma mère. Qui a été retraitée pendant quelques mois et qui suivait assidûment les cours de l’université libre de Saint-Germain-en-Laye, pour rattraper les études qu’elle n’avait pas faites, mais aussi (je ne saurai pas dire « surtout » : je peux seulement deviner) pour tromper l’ennui, et puis pour le petit café qu’elle prendrait avec sa copine, après, en ville. Ce sont des touristes comme ça, ce matin. C’est pour ça que ça me pique.

Ce picotement, c’est ça que je ressens. Le truc qui pourrait me faire pleurer parce que là, au coin d’une rue, je pense à ça : on aurait pu profiter de ce soleil, ce matin. À l’écart des hordes du week-end, profitant de notre chance : d’être à la retraite, elle, et de faire ce que je veux de mon temps, moi. Je me rappelle qu’une seule fois j’ai déjeuné en terrasse, place du Marché-Sainte-Catherine : c’était avec elle, je ne connaissais pas bien le quartier, je venais de m’installer. Je n’aurais pas idée d’aller là, maintenant.

Ce truc derrière les yeux, dans le front, ça tape un peu. Parce que c’est aussi de la colère : c’est injuste. C’est dégueulasse. Moi, c’est au musée Cognacq-Jay que je vais, et je ne crois pas qu’on y ait été ensemble. C’est un peu kitsch, le musée Cognacq-Jay. Faut aimer les bibelots, les angelots, les grelots. Mais c’est une promenade, c’est joli. Il n’y a personne aujourd’hui, à cette heure-ci. Quasi désert. Seulement moi (et des fantômes).

Ces fantômes, ils vont, ils viennent. Il y a quelques années, j’avais aimé une statue ici, puis elle avait disparu. On m’avait dit qu’elle était descendue dans les réserves, qu’elle reviendrait peut-être un jour. Je l’ai retrouvée lors de ma dernière visite : elle a repris sa place. Mais ce n’est pas elle. Je ne la reconnais pas. Je veux dire : je la reconnais, mais ce n’est pas la même. Je suis sûr qu’elle était vachement plus grande avant, et que, là, c’est un modèle réduit. Une variante. Je dois me baisser pour regarder le personnage dans les yeux. Ça m’embête. De ne pas me souvenir mieux. D’oublier. J’aime pas ça.

Ce que j’aime, c’est L’accident d’Hubert Robert. Je l’aurais appelé, moi, Passerage des décombres. Mais ce n’est que moi. Titus est monté tout en haut de la ruine pour faire le malin, il a cueilli des plantes sauvages, puis il tombe, tout droit dans la tombe qui s’ouvre déjà à ses pieds. Cela fait deux cents ans qu’il tombe, deux cents ans qu’il va bientôt mourir. Il est en sursis : plus vraiment vivant, mais pas encore mort. Déjà parti, mais pas arrivé. Il est bloqué entre les deux. Comme les fantômes, mais à l’envers. Eux sont coincés dans l’autre sens : ils sont déjà morts, mais ils ne sont pas encore partis.

Je quitte le musée avant midi. Ç’aurait été bien, un déjeuner dehors, en terrasse ou au jardin.

Les belles jambes

Note à l’attention de la conservatrice ou du conservateur des musées de Saint-Malo : surtout, ne changez rien. Pas de trucs tactiles ni de machins interactifs : de beaux objets et des cartels intéressants, rien de plus. Les cartels intéressants étant, eux-mêmes, de beaux objets. Des merveilles, même.

Dans la tour Solidor (une chose fabuleuse, cette tour posée au bord de l’eau), les collections évoquent le souvenir des Cap-horniers, ces marins qui allaient au bout du monde, derrière l’Amérique, en passant « par en-dessous » plutôt qu’en plein milieu : ils ne traversaient pas le Panama, parce qu’il n’y avait pas de canal, alors ils contournaient la pointe sud et c’était une drôle d’aventure. De beaux cartels content les épisodes clés de leur épopée — des cartels écrits à la main.

Aussitôt, me revient le souvenir des heures laborieuses passées en classe, à l’école Estienne, penché sur la table de travail (enchaîné à la manière d’un moine copiste), m’appliquant (en passant la langue, comme les enfants concentrés sur leurs travaux d’écriture) à exercer l’art subtil de la calligraphie — où j’étais affreusement mauvais. Aligner des lettres, l’une après l’autre ; les tracer au pinceau ou à la plume ; ou bien, en dessiner les contours au feutre. S’appliquer.

Elles sont bien fichues, les lettres de la tour Solidor. En particulier ces italiques : admirez la panse (la partie rebondie du a), la goutte (l’extrémité renflée du r ou du a, qui reste suspendue), les fûts robustes des t et des l, la contreforme étroite (mais jamais bouchée) du e, les petits empattements mignons un peu partout. Pour être franc, je dois quand même vous avouer que je suis étonné du choix de ces lettres, qui ne sont pas de véritables italiques, mais plutôt un romain penché : on le remarque au dessin du a, et surtout du g (touchante, n’est-ce pas, la boucle du g ?). Mais les jambages ont de l’allure, il faut le dire. Voyez le j : quelle jolie jambe !

Les pièces de ce musée sont vachement intéressantes, surtout si on est maniaque de cartes de géographie. Cette carte-ci, par exemple, rend compte des routes empruntées par le capitaine malouin Félix Lecoq pour gagner le Chili entre 1908 et 1916, sur plusieurs bateaux successifs : le Bordes, le Gers, puis l’Antonin.

Et alors, qu’est-ce que cela peut bien me faire, de savoir que l’Antonin est parti du port d’Iquique (Chili) le 14 juillet 1915 ? Eh bien oui, justement : c’est précisément cela que ça me fait — une belle jambe.