Escamotée par les circonstances

Je ne reconnais pas le restaurant Voyenne. Sur quel côté de la place Voltaire se trouve-t-il ? Je le cherche dans mon annuaire téléphonique de 1930 : il n’existe plus (la photo, elle, date de 1918). Je connais un bâtiment un peu semblable au coin de l’avenue Parmentier (le rez-de-chaussée surélevé, les garde-corps en pierre). Je vérifie sur Google Street View : oui, c’est cet immeuble-là. Mais il a changé. Je comprends qu’on lui a ajouté trois étages, pendant le siècle écoulé. Surtout, la petite dépendance à sa droite, par laquelle on entre au restaurant (la charmante marquise) : elle a disparu. La rue Camille-Desmoulins est passée en travers (mais légèrement de biais, pour contourner et préserver la partie noble de l’édifice). Bon. Maintenant, il faut que je vous dise : la plus grande différence entre ces deux images, ce n’est pas ça. Sur l’autochrome de la collection Albert-Kahn, un cheval patiente, attelé à sa voiture ; sur Street View, un mec déboule, torse nu, en trottinette électrique de location.

J’ai vu certaines de ces photos en vrai, dimanche, à la Cité de l’architecture. J’ai été frappé par leur précision et leur beauté. J’ai été saisi, à nouveau, par les fantômes. Cette famille de prolétaires posant au milieu de la cour du Dragon : les enfants les plus jeunes sont les plus remuants : ils sont flous. Le chien au premier plan : pareil. Et ces gosses, regardant les programmes du Grand Cinéma Plaisir : ils s’agitent, ils n’impressionnent presque pas la plaque de verre. Ils disparaissent. À la place de ce cinéma aujourd’hui, dans ma rue, c’est un immeuble un peu moche avec une banque. Je vais voir Google Street View : des gosses au premier plan, comme en 1918. Mais ils ne se pressent pas pour entrer au cinéma, puisqu’il a disparu (excités par le spectacle promis : cette agitation qui rend flou) ; ils suivent plutôt le passage de la voiture Google équipée de capteurs. Ils la regardent, elle les regarde. Le robot capture l’un des enfants dans sa poussette, fasciné : son visage figé que l’algorithme a rendu flou.

Et puis, d’un coup, cette image immense sur le mur noir : le Triomphe de la République enseveli sous des sacs de sable. Protégé des bombardements allemands (on est toujours en 1918). Même engloutis, je reconnais les lieux : à l’entrée de l’avenue du Bel-Air, l’immeuble à clocheton n’a pas changé. Mais le monument ! Je savais qu’il avait été caché ainsi, car j’avais vu des images de ce coffrage, de cette gangue (s’il n’y avait pas la guerre, ce serait un emballage aussi pacifique que ceux de Christo), mais le cadrage de cette photo me frappe. Le monstre marin, au premier plan. À défaut de montrer l’œuvre elle-même, escamotée par les circonstances, la photo met en valeur ce détail périphérique. Ces crocodiles bizarres sont les seules choses qu’on voit. Ils n’étaient pas dans l’œuvre originale de Dalou. Quelque temps plus tard, ils ont été fondus par les occupants allemands. Ils n’ont fait que passer. Ce bassin, ce miroir d’eau : disparu aussi dans les travaux du RER.

Je traîne cette histoire de Dalou depuis trop longtemps. J’ai commencé à écrire des bribes… La dernière fois, c’était au printemps. J’ai réécrit le début. J’ai renoncé à la narration à la troisième personne : maintenant, c’est le personnage qui parle. C’est le gosse qui raconte comment ça s’est passé, puis qui invente la suite. On lui demande où est « le Dalou » : il répond avec ses mots. Quand je dis « le gosse », en réalité je lui donne quinze ans, peut-être seize. Dans la version d’avant, le personnage était un adulte. Ça ne collait pas. Je patinais. Quinze, seize ans : je fréquentais la place de la Nation quand j’étais plus jeune, puis, de nouveau, lorsque j’étais plus vieux. Quand j’étais petit, puis grand. Mais pas à l’adolescence. Il y a un trou dans notre relation, entre la place et moi. La statue de Dalou, escamotée à mon regard pendant quelques années, ensevelie sous les sacs de sable. Elle était là avant moi, elle sera là après. Moi, je ne fais que passer : comme les crocodiles bizarres s’ébattant sur le bassin. C’est embrouillé, tout ça. Il faudrait que je me remette au Dalou pour y voir plus clair.

J’aime les animaux vivants

Ils habitent dans les interstices entre le mur et le toit : ces trous donnent peut-être accès à une cavité plus grande (le grenier), ou bien il se suffisent à eux-mêmes, en tant que nids, étroits et douillets. Ces anfractuosités m’autorisent à faire cette déclaration : « Il existe un point commun entre les oiseaux nicheurs et moi. » Eux et moi, nous vivons mieux à notre aise dans une architecture de caractère, pleine de trous, que dans une construction lisse et standard. Eux, ce sont des choucas. Je les observe de ma fenêtre.

Au bord du Tarn, on a vu des merles. On a vu une mésange bleue trépassée, probablement estourbie par une branche lors de la tempête de vendredi soir : sa jolie tête intacte, les couleurs aussi. Mais je préfère les animaux vivants. On observe deux rapaces décrivant des cercles gracieux : l’un se pose sur une cime, l’autre s’abat sur quelque chose : quoi ? On s’assoit face à l’île de la Pissotte où vivent les hérons. C’est un tel boucan (des cris, des chants, des coassements) qu’on ne saurait pas dire lequel de ces sons est émis par les hérons. Je ne sais pas s’ils communiquent avec les autres espèces, ou si chacune braille de son côté. Je ne sais pas s’ils se parlent ; mais ils s’entendent, c’est sûr, à moins d’être sourds. J’ai envie d’un lieu où les êtres vivants s’entendent bien. C’est dit naïvement, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. La mission que nous confions à J. et S. ce dimanche participe de ce désir : voter à Paris en notre nom, en notre absence. Choisir la liste qui regroupe des gens différents, mais qui ont su s’entendre pour gagner, parce qu’ils veulent continuer de vivre dans une ville où l’on peut cohabiter. Même quand on est différent, même quand on n’est pas conforme (un compte en banque un peu maigre, des papiers pas très officiels, une façon de vivre en-dehors des clous). Je voudrais qu’il y ait de la place pour tout le monde. J’ai peur des gens qui n’aiment pas les gens. J’avais proposé à J.-E. de visiter Moissac cette semaine, parce qu’il paraît que c’est beau, mais franchement j’hésite. Certes : une ville, ce sont des pierres, et elles peuvent être jolies ; mais ce sont aussi des gens, et je me connais : je ne pourrai pas m’empêcher de penser que les gens de là-bas n’aiment pas les gens. Ou bien : qu’ils ont laissé, avec indifférence, les gens qui n’aiment pas les gens décider à leur place. Mais, peut-on être indifférent, et donc laisser ces gens-qui-n’aiment-pas-les-gens parler à notre place, quand on aime vraiment les gens ? Je ne crois pas. Je crains de ne pas me sentir à l’aise là-bas. Pas dans mon élément. Au niveau de la biodiversité, je veux dire.

J’ai publié sur Instagram la photo du blaireau empaillé, celui de la vitrine de la rue de la Résistance. Quelqu’un me dit : « Glauque. » Je réponds : « J’avoue, je préfère les animaux vivants. » Mais des blaireaux vivants, je n’en vois point, et je me contente de celui-ci. Au Muséum d’histoire naturelle, quelques heures plus tard : je suis épaté par les grosses bêtes, comme tout le monde. Les éléphants, les lions, les autruches. Mais il y a aussi le pangolin (qui se retrouve au cœur d’une sombre histoire depuis quelques mois), l’ornithorynque, des trucs comme ça. Je suis accueilli par A. qui me dit à peu près la même chose : si elle aime ces animaux morts, c’est parce qu’elle aime encore plus les animaux vivants. Les premiers nous aident à connaître les seconds. Et à les faire connaître. Je n’ai pas d’attirance particulière pour les animaux morts (je ne les mange même pas !), mais puisqu’ils sont morts (et c’est bien triste), conservons-les pour qu’ils contribuent à l’édification culturelle des masses. La Muséum accueillait la résidence de création de l’année dernière. Moi, c’est le Pôle Mémoire et ses archives qui m’accueillent. Je n’ai pas de fascination dans l’absolu pour les archives témoignant de la vie des personnes mortes. J’aime ces archives parce que j’aime la vie des gens et, à défaut de garder les gens en vie, j’aime les traces qu’ils ont laissées.

Il y a des calaos qui, quand ils sont vivants, savent décoder les cris des singes cercopithèques. Ces singes craignent les panthères et les aigles : ils crient d’un arbre à l’autre pour avertir du danger. Les calaos craignent les aigles, mais se moquent des panthères. Alors, quand ils entendent « Gare à la panthère ! », ils ne bougent pas ; mais si c’est une alerte à l’aigle, ils détalent. Les singes ne crient pas à l’attention des calaos. Ils ne leur parlent pas. Mais les calaos les entendent, dans les deux sens du terme : ils sont ouverts (disponibles) aux signaux émis par l’autre ; ils savent les comprendre et les interpréter dans leur propre langage. Ils s’entendent pour se protéger de leur ennemi commun. Grâce à ça, ils restent vivants.

J’ai touché

Les statues en bronze ne sont pas fragiles : elles sont faites pour durer mille ans. Quelques siècles de plus et elles commencent à fatiguer. Alors on les met à l’abri, comme le Marc Aurèle du Capitole. Elles deviennent des pièces de musée et, c’est bien connu : au musée, on ne touche pas. Ce qu’il y a de bien avec les statues dans les squares ou sur les parkings, c’est qu’elles sont strictement les mêmes ; mais celles-ci, on peut les toucher.

Je dis « sur les parkings », parce que le Centaure mourant d’Antoine Bourdelle qui était au square Picard a été déplacé, à cause des travaux dudit square, vers les réserves du musée. Il est à l’abri, sur une dalle, sous un encorbellement de béton. Heureusement qu’il penche la tête : il passe ric-rac.

Il n’est donc plus dans le square, mais je peux le toucher parce que j’ai accès à sa cachette. Je ne fais que ça à Montauban : toucher à des trucs que la plupart des gens ne touchent pas. Quand j’étais ici au début du printemps, l’époque était aux interdictions : on n’avait même plus le droit de toucher les gens qu’on aimait. J’ai fait des rencontres en ligne. J’en ai parlé sur le blog, ici et . Je suis tombé sur ce Jules (ou Joseph) Milliès-Lacroix, le pharmacien qui avait posé ses fesses sur le petit canapé de maroquin vert d’Adolphe Thiers. J’ai imaginé qu’il avait usé son pantalon, des années plus tôt, sur les mêmes bancs qu’un homme qui a eu une vie totalement différente de la sienne. Leurs vies parallèles font ce que les lignes parallèles ne font jamais : elles se touchent. Plutôt : chaque homme a touché un objet que l’autre a touché aussi : un siège d’écolier.

Que reste-t-il de moi, sur les pages que je tourne, sur les couvercles des boîtes où je pose mes doigts ? J’ai manipulé des reliques dans les réserves du musée. On m’a raconté à qui ont appartenu ce stylo, ce blaireau, ce vêtement, et ma peau est entrée en contact avec ces surfaces, ces matières, que d’autres peaux avaient touchées aussi.

Le pharmacien de Villebourbon écrivait des vers. En ligne, j’avais trouvé l’information, mais pas les vers. J’ai demandé à A. de les lire : quelques plaquettes sont rangées au second étage des réserves. Je les ai lues. Elles sont dédicacées à Antonin Perbosc, le poète qui fut bibliothécaire. J’ignore si les deux hommes se connaissaient, ou si ces envois étaient des cadeaux de courtoisie, mais je suis certain que ce papier a été touché par l’un, puis par l’autre. Leurs peaux ne se sont peut-être jamais touchées, mais elles ont coïncidé, sur le même espace, en deux temps différents. À mon tour, j’ai touché : un troisième temps. Je ne sais même pas qui sont ces hommes, mais ça m’émeut.

J’ai ouvert un autre livre, dédicacé au même Antonin Perbosc. Il est illustré par Antoine Bourdelle, relié et signé par lui-même. Antoine Bourdelle, je sais qui il est. Avec la page, j’ai fait comme avec son Centaure : j’ai touché.

Otto avait quatre camarades

Je ne sais pas qui est Otto.

Dans la douzaine de livrets (au-dessus du titre Soldbuch, un aigle avec la croix gammée), aucun des soldats ne s’appelle Otto. Il est difficile de déchiffrer les prénoms, mais manifestement ce n’est jamais Otto. Ces types sont nés en Ouzbékistan ou au Turkménistan et ils signent leur nom en caractères cyrilliques : pas le genre à s’appeler Otto. Je demande à L. comment ces documents précieux se sont retrouvés dans les collections du musée : un soldat ne s’en sépare pas si facilement. Elle me dit : « Au contraire ! S’ils ont été enrôlés de force, ils ont pu s’en débarrasser pour déserter. » Il paraît que les douze livrets ont été trouvés dans une poubelle. Douze mecs du Caucase, qui ne parlent pas allemand et qui n’ont sûrement pas des têtes d’Allemands : ils n’ont pas dû passer inaperçus à Montauban. Mais, pour reconnaître en eux des soldats de la Wehrmacht, une fois l’uniforme jeté dans le fossé, il faudrait être fortiche en devinettes.

L’un de ces types s’appelle peut-être Otto. Allez savoir. Même si l’on connaissait la liste exacte des soldats casernés à Montauban et qu’on savait lire le langage crypté des uniformes, il faudrait encore identifier sur ces photos les symboles des unités, des bataillons, des trucs que je ne connais pas et qui ne m’intéressent pas. Ce serait une aiguille dans une botte de foin. Alors, puisque ces types ne portent pas leur uniforme et que les grades ne sont pas lisibles sur leur peau nue, je suis dispensé de mener cette enquête. Tant mieux. L’un d’eux s’appelle peut-être Otto : ça ne voudrait même pas dire qu’il est l’Otto que je cherche. Des tas de gens s’appellent Otto.

« N’avait pas l’intention de partir », « Aide jardinier », « N’avait pas l’intention de regagner son pays, causait très bien le français » : je demande à L. si c’est elle, ou quelqu’un d’autre du musée, qui a écrit ces mots au dos de plusieurs photos (les petits portraits à la fin de l’album). Elle me dit que non. Elles sont arrivées comme ça dans les collections. Derrière quatre de ces portraits, je lis : « Camarade d’Otto ».

Otto avait quatre camarades : je connais leur tête, mais pas leur prénom. Otto avait un prénom, mais je ne connais pas sa tête.

Je ne crois pas que je volais, j’étais en suspension

La grande librairie Boulinier du boulevard Saint-Michel va fermer. Ou alors : elle vient de fermer. Dans le journal, on précise que ce bâtiment est familier des employés de l’Assemblée nationale, ou d’un ministère quelconque, puisqu’il accueillait la cantine de cette administration avant de devenir la librairie. Nous nous rendons sur place pour visiter le bâtiment désaffecté : une grande halle industrielle du XIXe siècle, au charme fou. En parcourant les étages, on s’aperçoit qu’il n’est pas entièrement vide. Au contraire, il semble qu’il est prêt à recevoir, à nouveau, des travailleurs pour déjeuner : les tables sont mises. Je fais remarquer à J.-E. que les chaises sont très proches les unes des autres ; j’ignore si cette remarque m’est inspirée par le contexte de « distanciation sociale » ou par autre chose, mais, en fait, les sièges ne sont pas plus proches que dans n’importe quel restaurant. Les travaux ne sont pas terminés : nous marchons sur de grandes plaques de bois aggloméré, comme celles qu’on pose sur les trous du trottoir quand il y a des travaux de voirie. On voit dans les interstices : à l’étage inférieur, d’autres tables. Sur les murs sont affichés des plans d’architecte : ça m’intéresse beaucoup. Je les observe en détail, essayant de me repérer dans l’espace (tout le quartier est dessiné). J’identifie les noms des rues (on est maintenant dans le faubourg Saint-Germain, ce qui est logique avec cette histoire de ministère). Les bâtiments sont représentés en rouge ou en jaune. Je me creuse la tête, et je finis par comprendre la signification de ces couleurs. Elles signalent : en rouge, les bâtiments qui appartiennent entièrement au groupe LVMH (dont le nôtre fait partie) et, en jaune, ceux dont le sous-sol uniquement lui appartient. J’explique ça à J.-E. : « Ils achètent les caves des bâtiments voisins pour créer une continuité entre leurs immeubles, afin qu’on puisse passer de l’un à l’autre, par les souterrains, sans jamais quitter leur domaine. » Il me rappelle alors que, récemment, nous avions visité un musée au Trocadéro, puis nous avions emprunté un système de couloirs (comme le souterrain qui relie les deux musées, sous la place du Capitole), si bien que nous étions ressortis dans une rue, très loin de notre point d’entrée. Le lieu qu’il décrit n’existe pas dans le Paris réel ; nous n’évoquons pas cette autre expérience, vécue quant à elle, qui a forcément servi de modèle à mon rêve : on peut désormais entrer dans un immeuble de la rue du Plâtre, en sortir par la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, puis entrer dans un autre, traverser le square du même nom, et rebelote vers la rue de la Verrerie, pour ressortir d’un quatrième bloc par la rue de Rivoli, c’est-à-dire : parcourir trois cents mètres sans quitter le domaine immobilier du groupe BHV Galeries Lafayette. Je poursuis l’exploration du bâtiment, véritablement immense. L’espace est un peu modifié : c’est une halle très lumineuse, comme la halle Freyssinet avant qu’elle soit cloisonnée. Il me semble que je suis seul désormais. Un escalier monumental s’ouvre devant moi. Je m’apprête à le descendre ; à ce moment, quelque chose de spécial se produit. Il faut que j’interrompe ce récit pour l’expliquer.

Hier soir, juste avant la nuit de ce rêve, j’ai lu une nouvelle de Jérôme Orsoni, « Dans le nuage de brume ».

« Je sais simplement que je m’étais soudain trouvé dans un nuage. Et pas seulement la tête, non, le corps tout entier. Pourtant, j’avais les pieds sur terre. Et même si je ne les voyais plus, mes pieds, je ne crois pas que je volais. J’étais en suspension. Avais-je les pieds sur terre ? Peut-être pas. Dans le nuage qui avait fini par m’envelopper tout à fait, ensuite, j’ai suivi la direction qu’il prenait, insensiblement. Le nuage de brume ne m’emportait pas avec lui. On aurait dit plutôt – c’est ce que moi, du moins, j’aurais dit si je m’étais vu de l’extérieur – que c’était moi qui lui conférais son mouvement. »

Jérôme Orsoni, Le feu est la flamme du feu

Ces phrases m’ont énormément troublé. J’ai eu la sensation (non : la certitude) qu’elles décrivaient précisément un mouvement qui m’était familier, habituel. Pourtant, j’ai utilisé moi-même des métaphores comparables (au sujet d’un de mes personnages, j’ai écrit qu’il se déplaçait « sur une nappe d’air, sans toucher le sol ») sans ressentir jamais le même trouble. Là, pendant ma lecture, j’ai reconnu une façon de me déplacer que je pratique souvent. Je m’élève très légèrement au-dessus du sol (de vingt centimètres, pas plus) et j’agite mes jambes en rythme, comme pour une marche cadencée : ce mouvement, pourvu qu’il reste bien régulier, suffit à me déplacer, sans que j’aie besoin de me poser par terre à nouveau. Je parcours des distances importantes de cette façon-là. Après avoir lu cette nouvelle, j’ai cherché dans quelles circonstances exactement j’avais exercé cette habitude, car, tout de même, je me rendais bien compte que ça n’était pas banal. J’étais perturbé de ne pas réussir à retrouver le décor, le moment, le contexte. Impossible de me souvenir, parce que ce mouvement est naturel, pour moi. Essayez de vous rappeler en quelle circonstance vous avez expérimenté la marche à pied, par exemple : impossible, car cela fait tellement partie de vous… Vous savez que vous le faites, mais vous ne savez pas pourquoi ni comment. Bon. Alors je me suis rendu à l’évidence : je fais ça souvent. Vraiment ? C’est tout de même bizarre… J’ai réfléchi encore, et j’ai compris : ce doit être dans les rêves que je fais ça.

Dans mon rêve, donc : je visite ce bâtiment industriel. Un immense escalier plonge devant moi. Ce n’est pas un parcours très agréable : dégringoler toutes ces marches, une par une… Je me dis : voilà l’occasion idéale pour pratiquer ma façon de marcher en l’air, puisqu’il paraît que je ne peux faire ça que dans les rêves… Alors, je commence : j’ouvre et ferme mes jambes comme on actionne des ciseaux, comme le vol stationnaire du colibri, de manière à me maintenir en suspension, quelques centimètres au-dessus du plancher. Puis, j’avance. L’escalier descend, moi je reste en l’air. J’avance encore, en réduisant mon altitude, peu à peu, afin de me maintenir à égale distance des marches. Je descends l’escalier à ma façon.

En référence à une autre œuvre

Je suis accompagné d’un homme que je ne connais pas très bien, mais qui connaît, lui, le musée où nous sommes. Il commente quelques œuvres seulement parmi la multitude, car nous visitons l’exposition au pas de charge, en attendant le début du spectacle. Il me semble que le musée n’est pas ouvert. Ou, en tout cas, pas dans des conditions normales – à cause de la situation que l’on sait. Le parcours s’échelonne sur les murs d’un très long et très haut colimaçon : nous gravissons un plan incliné, enroulé sur lui-même, un peu comme au Quai-Branly, mais en beaucoup plus serré. Plutôt comme dans l’escalier du métro à la station Abbesses, presque interminable. L’accrochage est scrupuleusement chronologique, de bas en haut. À mesure que nous montons (les murs sont rouges), nous croisons quelquefois un pallier, un couloir, un débouché : ce sont les seules occasions où j’aperçois des gens, qui ne sont cependant pas des visiteurs. Ils sont assis autour de tables, sur des chaises tubulaires en aluminium. Le principe de l’exposition consiste à montrer le plus possible d’œuvres en hommage à, ou se moquant gentiment de – comme les pièces contemporaines du musée Ingres à Montauban, détournant les tartes à la crème les plus rebattues du maître – mais la référence commune de ces choses exposées dans mon rêve m’échappe. Arrivés presque en haut de la tour, c’est-à-dire à la fin de la chronologie, une affiche de film est encadrée. Mon guide me demande si je l’ai vu à sa sortie. Je lui réponds qu’il n’était pas de mon âge.

De retour dans la salle où le spectacle doit avoir lieu : vaste et nue, sorte de gymnase très lumineux. La scène est plutôt un genre de tapis, comme pour la gymnastique ou les arts martiaux. Les spectateurs sont assis autour, sur les mêmes chaises en alu que tout à l’heure. J’attends avec J.-E. que ça commence. Nous avons bien conscience que la prestation ne sera pas ce qu’elle aurait dû être, à cause des circonstances. « Il n’a pas pu les préparer dans de bonnes conditions », dis-je, mais je ne me souviens pas qui étaient ce « il » et ces « les ». Puis je fais une comparaison avec mes ateliers d’écriture, où mon but n’est pas de préparer les gens à produire un chef-d’œuvre, mais de leur donner envie et confiance (je l’ai écrit mot pour mot, hier, dans un message à quelqu’un). On s’impatiente. Une femme du public s’avance et demande si elle peut faire des trucs sur la scène « en attendant ». Le commentateur (une voix off) accepte. Elle enchaîne alors des figures sur le tapis, genre hip-hop. Je dis à J.-E. pour rire : « Elle s’occupe », mais en vrai je suis impressionné. Puis c’est au tour d’un garçon que je connais d’occuper cet espace : il s’étend sur le dos. Pour moi, ce garçon n’est pas seulement lui-même : il est surtout le mec de, ainsi que les œuvres du musée sélectionnées pour leur référence à une autre œuvre. Je le trouve très charmant, dans la vraie vie. Deux filles le rejoignent pour exécuter une figure : elles se placent sur lui de façon à créer un déséquilibre et le garçon glisse sur le dos, sans effort, mû par l’attraction provoquée par les poses complexes des deux autres. Le mouvement s’accélère, le trio s’échappe à travers le public, très loin, sans décrire aucun mouvement, comme un bateau lors de sa mise à l’eau qui glisse à toute vitesse entraîné par son inertie. Lorsqu’ils reviennent sur la scène, c’est-à-dire sur le tapis, il reste seul un petit moment étendu sur le dos. Son torse est désormais nu, j’observe les poils sur sa poitrine et sur son ventre, qui sont sans surprise, exactement comme je les imaginais, extrapolant à partir des quelques-uns qui dépassent habituellement de son col. Le commentateur (toujours en off) ironise : « Maintenant on saura comment défaire une chemise d’homme. » Je trouve sa remarque un peu nulle : moi, je le savais déjà.