Être lui ou être avec lui, c’est la même chose

Je rêvais d’une façon habituelle : en vision subjective. La caméra était à la place de mes yeux : je voyais à l’extérieur de moi, mais je ne me voyais pas. Comme dans la vie. Et puis, à un point du rêve que je n’identifiais pas comme crucial (pourquoi la chose étrange s’est-elle déclenchée à ce moment, alors ?), le point de vue s’est déplacé. Il est sorti de moi-même. Et je me suis vu de loin, de profil, me déplaçant dans le décor à la manière des jeux vidéos de mon enfance (avant qu’on invente la vue subjective, justement : Mario et Luigi n’existaient que de côté). Mais le corps qui se mouvait n’était pas le mien : le personnage principal du rêve (qui, jusqu’ici, était moi) avait l’apparence, le visage, d’un autre. De quelqu’un que je connais dans la vraie vie, et que je trouve très admirable et très désirable. J’étais lui, ou bien il était moi.

Peu de temps avant, il y avait ce truc en vers, paru dans Dissonances : j’écrivais en particulier « être lui ou être avec lui c’est la même chose » – et quelqu’un avait relevé ces mots, disant que c’était une façon inattendue (pour lui) de décrire le désir. En réponse, je me suis intéressé à la question, que je n’avais pas encore creusée avec ces mots-là. Je me suis rappelé l’expression « désir mimétique », et j’ai formulé ceci, pour lui répondre : quand je désire, j’éprouve toujours de l’admiration ; alors, quand parfois je me sens, en même temps, un peu semblable, c’est un plaisir encore plus grand.

Il y a eu cette proposition d’écrire un texte dans L’ampoule, à partir d’une photo : le flou me rappelait le rêve, et le personnage était de profil. Il y a eu cet échange virtuel avec Guillaume, un soir : il était à proximité d’un garçon qui avait tout pour me plaire (me disait-il). Il l’observait et le décrivait pour m’amuser. Il lui inventait un prénom : Simon.

Dans ces deux pages, il y a un peu de tout ce dont je viens de parler, mélangé. C’est paru dans le hors-série no6 de L’ampoule, que je viens de recevoir. La revue est très chic.

Mon texte est lisible ici.

Poème rectangulaire

La piscine, ça a toujours ce côté fascinant et dégueu à la fois. Fascinant, parce que les corps (y compris les plus beaux) y sont presque nus, et en mouvement. Dégueu, parce que tous les corps (y compris les moins désirables) trempent dans la même eau, qu’ils digèrent et transpirent à travers toutes leurs porosités.

Il y a un truc un peu comme ça, dans Le héros et les autres :

« Martin observe de loin les corps souples, effilés, élastiques, qui courent au bord du bassin (alors que c’est interdit), qui se hissent à la force des bras sur l’échelle du plongeoir (comme si les marches ne servaient à rien), qui fendent la surface de l’eau (est-ce que ce sont toujours les mêmes gouttes qui glissent sur la peau de chacun ?), qui ressortent mouillés et galvanisés (les muscles aguerris par l’effort fourni).

[…]

L’eau bleue de la piscine le dégoûte : le corps de tout le monde y a trempé. Elle a été digérée et rejetée mille fois, et encore plus souvent par le dispositif de filtrage et ses additifs chimiques. »

Pour pousser un peu plus loin, quand j’ai vu que le thème de Dissonances était « impur », j’ai écrit un texte que j’ai appelé « Molécules ». Et, puisqu’une piscine c’est rectangulaire, eh bien, j’ai écrit un poème rectangulaire. En vers justifiés, quoi.

molécules

les copeaux détachés arrachés de la peau usée
râpée contre les carreaux les parois blanches
ça ne se voit pas à l’œil et pourtant je sais
le corps beau malgré eux malgré les fragments
les cellules renouvelées les débris et chutes
bouts de corps morts échappés du corps vivant
corps avalés digérés par les corps des autres

amas de molécules cellules déchets minuscules
les peaux les muscles les os de tout le monde
et dedans les siens bien assemblés tout beaux
beaux et forts comme lui car lui n’a pas peur
d’y tremper de mêler ce beau corps à la soupe
à la dégoûtation de la piscine tandis que moi
je n’y vais pas je surplombe je reste au bord

je le vois je le regarde je l’observe je veux
être lui ou être avec lui c’est la même chose
troquer contre mon corps un seul bout du sien
créer de la place en moi pour le faire entrer
pour avaler de lui ce qu’il ne me donnera pas
je devrai bien plonger à mon tour et me noyer
tacher le désir le tremper dans les molécules

Je viens de recevoir mon exemplaire de Dissonances, alors, je ne vais pas vous mentir, je ne l’ai pas encore lu. Mais pour le lire, vous, c’est là que ça se passe.