Ventre à terre

Il était « ventre à terre », mais littéralement. Au sens figuré, ça voudrait dire qu’il court comme un dératé, à perdre haleine, à toute vitesse. Mais là, c’était le contraire : il avait relevé ses petites pattes pour les passer en mode hors service : elles ne touchaient plus par terre. Seul le ventre glissait sur le sol, tout son petit corps potelé de bouledogue serré dans le harnais, tiré par la laisse. Il se laissait glisser, résigné, vers un destin funeste.

J’étais avec G. à la gare Montparnasse. On rigolait. On se moquait. Et puis, le maître a dit : « Mais non, puisque je te dis qu’on ne prend pas l’escalator. On ne prend pas l’escalator, je te dis. »

J’ai pensé à ce gosse, dans la cour de récré, qui refuse de sauter du haut de la quatrième marche de l’escalier, non pas parce qu’il est une chochotte, mais parce qu’il éprouve une peur véritable et, partant, respectable. Mais il n’en parlera pas, parce que ça ne regarde personne. J’ai pensé aussi à cet ado qui ne prend pas part aux plaisanteries salées des copains, non pas parce qu’il est prude, mais parce qu’il n’a pas les mêmes désirs qu’eux, qu’il ne veut pas faire semblant d’être comme eux, mais qu’il n’est pas prêt à dire qu’il est différent. J’ai pensé à celle qui ne boit pas d’alcool pendant les soirées, non pas parce qu’elle est coincée, mais parce qu’il lui est arrivé, un jour, une mésaventure qu’elle ne peut pas s’empêcher de relier à l’alcool, et que cet épisode est trop intime pour qu’elle en parle devant vous. J’ai pensé à celui qui s’assoit dans le métro bondé, non pas parce qu’il est égoïste, mais parce qu’il a des douleurs terribles dans une jambe et que, si vous ne le laissez pas s’asseoir, il restera debout en serrant les dents parce qu’il ne vous dira pas qu’il a mal. J’ai pensé à celui qui fait du vélo par tous les temps, à n’importe quelle heure, non pas par snobisme, mais à cause d’une peur panique des transports en commun dont il ne parle à personne. J’ai pensé à celle qui traverse Paris à pieds plutôt que de payer un ticket de métro, non pas parce qu’elle est radine, mais parce qu’elle est pauvre, même si ça ne se voit pas. J’ai appris ça, pendant ma petite vie : les gens ont des comportements bizarres. Parfois, c’est parce qu’ils sont mal lunés, ou bien pour emmerder leur monde. Mais, d’autres fois, c’est pour de bonnes raisons. Ou plutôt : c’est pour leur raison, bonne ou mauvaise, qu’ils n’expliqueront pas. Alors, je leur laisse le bénéfice du doute, je leur fais confiance.

On s’est moqué du petit chien, j’avoue. Et, à la fois, j’avais de la peine pour lui. Ou de l’empathie – je ne sais pas. Était-il un cabot capricieux ? Ou bien, était-il en proie à une panique sincère et puissante ? Il fallait le voir : terrassé. Glissant vers la mort, ventre à terre. C’était tragique. Puis, il fallait le voir, arrivant devant l’escalier : il a bondi sur ses pattes, rassuré. Et il a descendu les marches en trottant, guilleret. Et son maître de dire : « Tu vois, je t’avais dit qu’on ne prenait pas l’escalator. »

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4 commentaires

  1. J’ai adoré ce moment suspendu de lecture. Comment y suis-je arrivée en me disant ” je tente”? Parceque vous vous appellez Antonin comme mon fils, un peu, par la photo et le titre sûrement. Grâce à Christine Genin qui vous a retweeté, forcément. Et avant tout parce que je suis passée par là au bon moment, à 3 h du matin: le fait du hasard. Et je fus happée ventre à terre par ce vortex de vivants singuliers.
    Je n’ai pas perdu mon temps, celui des rencontres de demain.

  2. oh oui (en oute, en plus de l’idée, avec laquelle me sens en si plein accord, c’est si bien dit… et quant au chien je le vois et lui souris avec sympathie)

  3. Oh, merci Denise ! Comme c’est agréable de vous lire ! et d’apprendre par quels chemins détournés (les meilleurs) vous êtes arrivée à moi.
    Vive Antonin ! (j’adore mon prénom, mes parents ont eu mille fois raison).

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