Antonin Crenn

Tag: Saint-Michel-en-l’Herm

« Vous connaissez Beugné-l’Abbé ? moi oui »

François Bon a reçu le recueil des textes écrits par les jeunes gens de Saint-Michel-en-l’Herm : les élèves de la maison familiale rurale et ceux du collège où il était, lui, en sixième – ce n’était pas exactement le même collège en ce temps-là, mais quand même.

Il y a les souvenirs d’enfance, et les lieux attachés à ces souvenirs. « J’ai écrit sur la porte de la cuisine qui donnait sur le pont élévateur, ça suffit, qu’est-ce que vous allez chercher d’autre ? » Voilà ce qu’il dit, François, dans la vidéo (à la minute 18’17).

Les quatrième de Saint-Michel-en-l’Herm ont choisi d’autres lieux, écrit d’autres histoires. Par exemple, celle qui s’intitule « Titouan », que François a lue. Merci François.

Deux surprises

Il y aura deux surprises, ce soir : les élèves vont découvrir leurs propres textes, mis en pages ; et moi, je vais découvrir leurs textes, mis en voix — ils vont les lire, leurs histoires !

Venez, c’est à la salle des fêtes.

Écrire en noir et blanc et en couleurs

En vrai, je suis en couleurs (vous pourrez le vérifier si vous venez vendredi soir à Saint-Michel-en-l’Herm, comme l’article vous y invite). Et en vrai, il arrive que je sois aussi froissé que sur ce journal (parce que je ne repasse jamais mes chemises).

(Ouest France, 14 mai 2019)

Brest-Luçon-Vintimille

À Saint-Michel-en-l’Herm, il existe une rue de l’Ancienne-Voie-Ferrée. C’est parce qu’il y avait une voie ferrée, autrefois (je vous en ai touché un mot l’autre jour à propos de Lairoux). Elle a disparu en même temps que les trains, je suppose, ou peu après.

Les trains qui circulaient là étaient affrétés par la compagnie des Tramways de la Vendée — ce qui conditionne complètement ma façon de les imaginer, du coup, car les trams que je connais sont des moyens de transport tout à fait urbains. Alors, il m’amuse de les voir circuler ici, à la campagne, entre Saint-Michel et Triaize. Il existe un restaurant de la Gare à Triaize, qui occupe donc probablement l’emplacement, sinon le bâtiment-même, de la gare d’autrefois : je suis passé devant en bus, puisqu’il existe un bus, qui va de Luçon à l’Aiguillon-sur-Mer, qui emprunte quasiment le même parcours que le train disparu. Étonnant, comme le progrès (pardon : le Progrès, avec une majuscule) fait apparaître et disparaître les bonnes idées.

Une autre ligne ferroviaire allait de Luçon aux Sables-d’Olonne : elle passait par la départementale et marquait un arrêt à Beugné-l’Abbé. Ah ! ça me serait bien pratique, aujourd’hui, tiens. Plutôt que de prendre le vélo à chaque fois. L’arrêt suivant s’appelait Luçon-Octroi, à cause de l’octroi, ici :

Puis, la ligne bifurquait, quittant la route, passant entre les maisons pour atteindre la gare SNCF. Par où passait-elle exactement ? Derrière le bâtiment de l’octroi, il y a une impasse herbeuse, ne desservant aucune maison, aucun jardin.

Si j’en crois la carte, il s’agit précisément d’un tronçon de cette voie ferrée disparue. On pourrait presque dire, alors, qu’on l’a transformée (sur quelques mètres) en coulée verte.

La gare SNCF d’aujourd’hui, la seule gare de Luçon, est traversée par le Bordeaux-Nantes, qui marque l’arrêt à Luçon (ouf !) alors qu’il ne s’arrête plus à l’Île-d’Elle depuis belle lurette (vous vous rappelez, l’ancienne gare de l’Île-d’Elle, à propos de laquelle les élèves ont écrit une histoire de fantômes). Le même topo au Champ-Saint-Père : le train passe à travers en snobant la gare, il ne s’arrête pas. Avant de connaître Luçon, j’avais lu L’enterrement de François Bon, qui est situé au Champ-Saint-Père : le narrateur arrive au village par le train : la même histoire serait impossible, désormais.

Mais, mais, mais, la chose qui m’a fasciné à propos de la gare de Champ-Saint-Père, c’est qu’elle était parcourue (ainsi que celle de Luçon, donc, puisqu’il s’agit de la même ligne), non seulement par le Bordeaux-Nantes, mais aussi par le Vintimille-Nantes. Vous ne rêvez pas ! Ce n’est pas une invention délirante de François Bon : j’ai vérifié, ça a existé, et pour être plus fou encore, j’ai même cru comprendre qu’il s’agissait d’un Vintimille-Brest. Carrément.

Je disais combien il me serait pratique de monter dans le tram de Beugné-l’Abbé pour faire mes courses à Luçon. Oui. Mais combien il serait beau, alors, merveilleux même, de prendre le Vintimille-Brest ! pour moi qui vis à Luçon et qui écris, depuis quelques semaines, les chapitres des Présents dans lesquels mon personnage explore un village breton ; pour moi qui pense déjà à mes futures vacances avec J.-E., en Italie. Ah, ce serait beau.

Dans la tête du personnage

« Elle est bien, ton histoire, j’y retrouve tous les détails dont tu m’as parlé, les actions qui s’enchaînent, c’est logique, ça tient la route. Mais ça ne me suffit pas (je suis pénible). Je me demande, maintenant, pourquoi il fait ça, ton personnage. Et à quoi il pense. Ce qu’il ressent quand il se trouve ici, quand il agit comme ça. Qu’est-ce que tu crois, toi ? À ton avis ? Il éprouve quoi, le personnage ?
— Ben, chais pas.
— Alors, on n’a qu’à dire que c’est toi, le personnage. Imagine. Tu te trouves exactement dans cet endroit, et tu fais ce qu’il est en train de faire : ça a quel effet sur toi ? Mets-toi dans la tête du personnage. »

C’est ce que j’ai cherché à comprendre aujourd’hui : ce qui se passe dans les têtes — alors que, les fois d’avant, je m’intéressais surtout au décor : quel genre de patelin c’est, Saint-Michel-en-l’Herm, et à quoi ressemblent les environs.

Pour la dernière séance avec les quatrième, on termine leurs textes, on peaufine la psychologie. À quoi penses-tu, quand tu t’aperçois que ta meilleure copine n’est toujours pas ressortie de la cabine d’essayage trois heures après y être entrée ? Comment vous sentez-vous, quand le hasard vous confronte à nouveau à votre lâcheté, en vous rappelant la noyade d’un camarade survenue trois ans plus tôt ? Qu’est-ce qui te motive, toi, à apprivoiser un rat dans ce bureau de poste désert, à lui parler, à lui trouver un nom, puis à le manger ? Que te dis-tu, toi, quand tu découvres que les maisons de ton village, vues du ciel, ont la forme des lettres de ton prénom ? Que se passe-t-il, en vous, quand vous vous inquiétez pour votre copain qui vient juste d’être kidnappé à la sortie de son match de foot ? Et enfin (et surtout ?), quel genre d’émotions t’habitent quand tu trucides froidement tous tes meilleurs amis un par un ? « Mettez-vous dans la tête du personnage », leur ai-je dit.

Le matin, avant que l’atelier d’écriture ne commence, je me suis ravitaillé à la supérette, parce que mon frigo était vide (j’ai emménagé hier). Juste en face, ce panneau de bois décoré par les enfants (si ça se trouve, ces enfants ayant grandi sont devenus les collégiens que j’ai vus aujourd’hui : j’aurais dû le leur demander). Vous passez derrière, et vous glissez votre tête dans le trou afin de la placer, précisément, dans celle du personnage.

Les lieux et les faits (divers)

Heureux habitants de Saint-Michel-en-l’Herm et des environs : ils ne savent pas encore quels drames se déroulent dans leur petite commune — et, surtout, dans la tête et sur les cahiers des jeunes gens du collège des Colliberts et de la Maison familiale rurale.

Le collège des Colliberts à Saint-Michel-en-l’Herm

Tenez, je vous le dis, à vous, ce qui se trame dans leur imagination : sur la place de la Boucarde se nouent des intrigues amoureuses qui finiront en crimes sanglants ; du fond de l’étang de Saint-Michel-en-l’Herm resurgit le passé et, avec lui, la culpabilité des collégiens ; un petit garçon visitant avec angoisse les maisons du village de Puyravault s’aperçoit que celles-ci, vues du ciel, ont la forme des lettres de son propre prénom (on aurait pu l’appeler Philémon, à cause du naufragé du A) ; de la place de l’église de Champ-Saint-Père au skatepark de l’Aiguillon-sur-Mer, une bande de cinq amis est décimée (par l’un d’entre eux, mais je ne vous dis pas lequel) ; un garçon perdu dans la forêt de Saint-Denis-du-Payré est en proie à des cauchemars étranges ; des jeunes filles partant faire du shopping à la Faute-sur-Mer ont vent de disparitions mystérieuses (et jouent le remake de la rumeur d’Orléans) ; un rendez-vous innocent entre quatre amis sur la place de Sainte-Gemme-la-Plaine tourne morose à cause de rancœurs inavouées (et la police s’en mêle au rond-point de Luçon) ; un garçon pose un lapin à ses amis sur la place de Péault, qui découvrent la raison de son absence en voyant les faits divers à la télé (il s’est passé un truc au stade de Saint-Michel-en-l’Herm, dans le genre affreux).

Vous êtes prévenus, maintenant. On termine ces histoires (et on les peaufine) après les vacances.

Je connais la Boucarde

Ce matin, je ne savais pas que ça existait, la Boucarde. Je suis arrivé en avance pour l’atelier d’écriture à Saint-Michel-en-l’Herm, alors j’ai fait un petit tour dans le bourg. Et, comme je suis passé devant le collège des Colliberts (c’est-à-dire : le collège d’où viennent les élèves qui se mêleront à ceux de la maison familiale rurale, tout à l’heure), je l’ai pris en photo pour la publier sur Facebook. Puis, j’ai vu l’église, le monument aux morts, la mairie. Je ne suis pas passé par la Boucarde. J’ai découvert Saint-Michel-en-l’Herm comme un touriste — cette petite ville du marais à quinze kilomètres de Luçon (c’est écrit sur le panneau Michelin, c’est pour ça que je le sais).

L’atelier commence : les élèves forment des groupes de trois ou quatre : chacun pense à un lieu et l’explique aux autres pour le décrire, en extraire des mots, des émotions, des actions qui deviendront nos outils pour raconter une histoire. Plusieurs élèves ont choisi : la Boucarde. Parce que c’est l’endroit où ils se retrouvent entre copains.

Sur Facebook, François Bon me dit qu’à l’époque où il était au collège à Saint-Michel-en-l’Herm, ce collège-là n’existait pas encore : les cours avaient lieu dans des préfabriqués posés sur la place de la Boucarde. Encore la Boucarde, toujours la Boucarde ! Mais, précise-t-il, à l’époque où il avait l’âge des élèves avec qui j’ai passé la matinée (et avec qui j’ai aussi déjeuné, et très bien déjeuné d’ailleurs), il n’y avait pas de skatepark sur la Boucarde. Les temps changent.

C’est drôle, de découvrir ce bourg à travers ce qu’on veut bien m’en dire : aucun des lieux que j’ai été voir pendant ma visite touristique express n’a été évoqué ensuite, pendant l’atelier, par les élèves. Ensuite, j’ai été voir quelques-uns des lieux qu’ils ont choisis, eux, avec dans la tête les descriptions qu’ils en ont donné. J’ai vu l’étang. Et puis, surtout, j’ai fini par la voir, cette place dont tout le monde parle.

Je suis le dernier des derniers à la connaître, mais maintenant — ouf ! — je suis à niveau : je connais la Boucarde.