Antonin Crenn

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Noms de lieux : les plans

On dit parfois (par exemple, quand on est parisien et qu’on est paumé au fin fond de la campagne) : « je suis dans le trou du cul du monde ». Certains le disent, en tout cas. Eh bien ils ont tort. Parce qu’en fait, le Trou du Cul n’est pas à la campagne, mais à quinze minutes de Paris par la ligne 13 : à Saint-Denis. Plus précisément : le lieu-dit Trou-du-Cul est à l’emplacement (approximatif) de l’IUT et du CROUS de Saint-Denis. Maintenant, vous savez. Je ne sais pas si je pourrai montrer ça aux élèves du collège Elsa-Triolet avec qui je travaillerai l’année prochaine – c’est intéressant, pourtant, l’histoire des noms de lieux. Ça leur plaira.

Ce n’est pas du tout ça que je cherchais, en fait, au centre de documentation du pavillon de l’Arsenal. J’ai digressé, je suis tombé sur Saint-Denis. Ce que j’aurais voulu, ils ne l’avaient pas : des photos de la rue des Batailles. Leur photothèque est géniale (moi, je m’y plais), mais on n’y trouve que des photos du vingtième siècle (c’est déjà pas mal).

J’ai de bonnes raisons de m’intéresser à la rue des Batailles – et en particulier à l’immeuble du numéro 1 – mais je ne vous les dis pas : ces raisons sont encore confuses et je ne crois pas que ça m’aiderait de vous en parler. Au pavillon de l’Arsenal, j’ai trouvé ce plan-là dans un bouquin (Petit Atlas pittoresque des 48 quartiers de la ville de Paris, par A.-M. Perrot, en 1834).

Ça peut paraître curieux que je m’intéresse à une rue du 16e arrondissement, qui a disparu à la fin du Second Empire quand on a tracé l’avenue d’Iéna en plein dedans, parce que c’est un quartier que je fréquente très peu et que je connais mal. Pour le connaître mieux, je me suis fait une collection de plans magnifiques, photographiés à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. C’est bien, mais ce n’est pas assez. Ce que je voudrais, maintenant, c’est tout savoir sur cette maison-là, au numéro 1 :

Alors, si par hasard (on peut rêver) vous savez quoi que ce soit sur cet immeuble (une photo, oh oui, une photo !) ou sur les gens qui l’ont habité avant qu’il soit démoli (en gros, vers 1865), dites-le-moi. Vous serez gentils.

Noms de lieux : la ville, le paysage

Les lignes ne disent presque rien du paysage, sur le plan. Je veux dire : la forme des lignes telles qu’elles sont tracées sur le papier. À Paris, à l’inverse, lorsque les lignes sont droites et lorsque les carrefours sont à peu près orthogonaux, on peut être certain que le quartier est, dans la vraie vie, plat. Et que le niveau du sol est, dans ce quartier, plan. Dans le Marais, par exemple, ou bien dans la plaine de Grenelle, ou encore aux Batignolles. Et, à d’autres endroits, les rues se courbent : elles contournent les obstacles : ce sont des collines, c’est Belleville ou Montmartre. Mais ici, dans cette ville états-unienne planifiée au cordeau, les rues sont toujours droites et les angles toujours à quatre-vingt-dix degrés. Quelle que soit la pente, quel que soit le relief. Si la rue doit grimper la côte à 17 %, eh bien, elle la grimpe. Sans état d’âme. Alors, la géométrie ne nous dit pas grand-chose sur le paysage, non.

Mais les noms des lieux, oui. Ils nous parlent du paysage. Et ça, ça me plaît. On dit Cole Valley, par exemple, ou Noe Valley, pour parler des quartiers de Cole Street ou de Noe Street. Simplement parce que ces rues sont situées dans des creux, dans des vallées. D’autres quartiers, au contraire, s’appellent Bernal Heights ou Pacific Heights, parce qu’ils sont placés en hauteur. Il y a aussi Russian Hill ou Nob Hill qui, sans surprise, sont des collines. Et ce parc, là, le Buena Vista Park ? C’est facile : depuis ce point s’ouvre un panorama, une buena vista, parce qu’il est sur une colline, lui aussi. Et le quartier où habitent J. et J., qu’on appelle le Sunset, devinez où il est ? Fastoche : il est du côté du coucher de soleil, plein ouest.

Voilà. On n’est jamais loin, dans cette ville, du paysage originel, de celui qui était là avant. C’est tout du moins mon impression. Hier, j’ai gravi une butte, une quasi-montagne : le mont Sutro. C’est en plein milieu de la ville, et je suis sûr que ça n’a pas changé d’allure depuis l’époque où la ville n’existait pas. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’on n’a jamais touché à rien, et que ces arbres, immenses, ont toujours été là. Que c’est une sorte de forêt primaire. Un paysage intact.

Et même le fameux Golden Gate, le détroit sur lequel est jeté le fameux pont rouge, son nom signifie : « porte Dorée ». Littéralement. Comme la porte Dorée de Paris. Mais, celle de Paris est une porte ménagée dans une construction humaine : une ouverture dans les fortifications (au temps où elle s’appelait : porte de Picpus), puis un accès au boulevard périphérique. La porte Dorée de San Francisco, quant à elle, est une porte ouverte sur la baie. L’endroit où la terre s’écarte pour laisser passer l’eau. Un événement purement géologique et maritime. Un morceau de paysage.

Ces fantômes

Ce picotement entre les yeux, derrière, et là où le nez devient le front. C’est ça que je ressens. Je suis dans la rue des Francs-Bourgeois et il fait beau, je me dis que c’est le bon moment pour être ici, dans cette rue, cet endroit qui devient tellement épouvantable quand toutes les boutiques sont ouvertes, quand les touristes-de-masse déferlent. C’est vendredi matin. Il y a des touristes sympathiques, seulement. Pas encore les autres. Il y a des femmes de soixante, soixante-cinq ans, qui se promènent par deux ou trois : elles habitent en banlieue et ne connaissent pas Paris aussi bien qu’on pourrait le croire, elles sont de jeunes-retraitées-en-pleine-forme et font une sortie entre copines. Moi, je pense à ma mère. Qui a été retraitée pendant quelques mois et qui suivait assidûment les cours de l’université libre de Saint-Germain-en-Laye, pour rattraper les études qu’elle n’avait pas faites, mais aussi (je ne saurai pas dire « surtout » : je peux seulement deviner) pour tromper l’ennui, et puis pour le petit café qu’elle prendrait avec sa copine, après, en ville. Ce sont des touristes comme ça, ce matin. C’est pour ça que ça me pique.

Ce picotement, c’est ça que je ressens. Le truc qui pourrait me faire pleurer parce que là, au coin d’une rue, je pense à ça : on aurait pu profiter de ce soleil, ce matin. À l’écart des hordes du week-end, profitant de notre chance : d’être à la retraite, elle, et de faire ce que je veux de mon temps, moi. Je me rappelle qu’une seule fois j’ai déjeuné en terrasse, place du Marché-Sainte-Catherine : c’était avec elle, je ne connaissais pas bien le quartier, je venais de m’installer. Je n’aurais pas idée d’aller là, maintenant.

Ce truc derrière les yeux, dans le front, ça tape un peu. Parce que c’est aussi de la colère : c’est injuste. C’est dégueulasse. Moi, c’est au musée Cognacq-Jay que je vais, et je ne crois pas qu’on y ait été ensemble. C’est un peu kitsch, le musée Cognacq-Jay. Faut aimer les bibelots, les angelots, les grelots. Mais c’est une promenade, c’est joli. Il n’y a personne aujourd’hui, à cette heure-ci. Quasi désert. Seulement moi (et des fantômes).

Ces fantômes, ils vont, ils viennent. Il y a quelques années, j’avais aimé une statue ici, puis elle avait disparu. On m’avait dit qu’elle était descendue dans les réserves, qu’elle reviendrait peut-être un jour. Je l’ai retrouvée lors de ma dernière visite : elle a repris sa place. Mais ce n’est pas elle. Je ne la reconnais pas. Je veux dire : je la reconnais, mais ce n’est pas la même. Je suis sûr qu’elle était vachement plus grande avant, et que, là, c’est un modèle réduit. Une variante. Je dois me baisser pour regarder le personnage dans les yeux. Ça m’embête. De ne pas me souvenir mieux. D’oublier. J’aime pas ça.

Ce que j’aime, c’est L’accident d’Hubert Robert. Je l’aurais appelé, moi, Passerage des décombres. Mais ce n’est que moi. Titus est monté tout en haut de la ruine pour faire le malin, il a cueilli des plantes sauvages, puis il tombe, tout droit dans la tombe qui s’ouvre déjà à ses pieds. Cela fait deux cents ans qu’il tombe, deux cents ans qu’il va bientôt mourir. Il est en sursis : plus vraiment vivant, mais pas encore mort. Déjà parti, mais pas arrivé. Il est bloqué entre les deux. Comme les fantômes, mais à l’envers. Eux sont coincés dans l’autre sens : ils sont déjà morts, mais ils ne sont pas encore partis.

Je quitte le musée avant midi. Ç’aurait été bien, un déjeuner dehors, en terrasse ou au jardin.

De la chance

Je me suis levé à cinq heures et, déjà, le ciel pâlissait : c’est parce que c’est l’été. Le plus souvent, on n’a pas l’occasion de le savoir, que le soleil se lève si tôt. Dans la rue de la Roquette, des gens finissent tranquillement leur nuit (l’un dit, en sortant d’un bar : « j’ai envie de rentrer chez moi en trottinette », mais sera-t-il en état de le faire ? Non).

À Montparnasse, je prends le train pour Lourdes, avec Guillaume. Nous sommes invités ce soir à la librairie Le Square pour parler de nos livres et rencontrer des gens qui s’intéressent à ce qu’on écrit. Pour participer à ce petit miracle qui se produit à chaque fois qu’un livre trouve son lecteur.

J’ai de la chance. Peut-être que je le mérite, aussi ; mais d’autres le méritent aussi et n’ont pas cette chance. Alors, j’ai de la chance.

Dans le documentaire que j’ai vu sur Lourdes avec J.-E. la semaine dernière, une femme qui venait là en pèlerinage disait qu’elle n’attendait pas le miracle. Elle disait : « pourquoi ça tomberait sur moi, alors qu’on est des millions à venir ici ? Une chance sur des millions… c’est comme de gagner au loto ».

Hier soir avec J.-E., J. et S., dans ce restaurant de la Nation, face aux colonnes du Trône, la serveuse qui se marre a chaque fois qu’on lui adresse la parole (on commande trois burgers végétariens et une salade : elle éclate de rire : on ne saura jamais pourquoi). Elle nous dit qu’elle voudrait gagner à l’Euromillions pour changer de vie, arrêter ce travail. Je lui propose de jouer les numéros de notre addition, l’idée lui plait, elle les note scrupuleusement. J.-E. lui dit « on revient demain soir pour votre pot de départ », elle nous promet du champagne si elle gagne. Elle se marre.

Je n’y serai pas, « demain soir », puisque c’est ce soir  — et que je serai à Lourdes. Je ne saurai donc pas si elle a eu de la chance. Précisément parce que c’est moi qui en ai, ce soir, d’être à la librairie pour parler de mes livres.

C’était même balnéaire

Cela faisait, quoi, six semaines que je n’étais pas descendu sous terre, à cause des cinq passées en Vendée, puis de celle qui vient de s’écouler pendant laquelle je ne me suis déplacé qu’à pied et, une fois, en bus, c’est-à-dire au-dessus du niveau du sol ; mais hier soir, on a pris le métro, J.-E. et moi – pour aller à Charenton. C’était une fête chez J.-M. et C., qui sont les parents de R. et S. et qui viennent d’emménager dans cette banlieue qu’on croirait lointaine, mais où, en réalité, ils habitent à une adresse qui se trouve, finalement, à cent mètres environ de leur adresse précédente, à Paris.

Sous terre, donc, je tombe sur le Puy du Fou. « Ça craint », je pense. J’envoie la photo à W. – rapport à une conversation qu’on avait eue sur les restitutions partisanes de l’histoire, et sur le fait que personne ne sait qui est Ledru-Rollin. On ne va quand même pas faire un son et lumières sur lui pour perpétuer sa mémoire, non ? Je lui écris : « c’est du harcèlement ! » Une demi-heure plus tard, à la fête de Charenton, quelqu’un qui connaît bien la Vendée me demande : « Et tu as visité le Puy du Fou ? » – et moi, j’élude la question, et je réponds que je résidais là-bas pour travailler, quand même, et pas seulement pour me balader. Nonobstant mon bronzage, qui laisse croire le contraire. Parce que je suis bronzé : ce n’est pas seulement moi qui le dis, c’est tout le monde. Je ne peux pas le nier. Je réponds que « j’ai passé pas mal de temps dehors, c’est vrai », et pour compenser j’enchaîne sur tous les trucs que j’ai faits pour mon boulot, et sur le roman que j’écris.

Mais, je ne vais pas le perdre de suite, mon bronzage, car ce weekend à Paris est tout à fait estival. Et je dirais carrément, à cause du genre d’activités auxquelles on s’est adonnés, que c’était même balnéaire. Je vous explique pourquoi.

Au beau milieu de la fête, le soir, on quitte l’appartement pour aller au bois, à deux pas : c’est la foire du Trône et il va y avoir un feu d’artifice. Je ne raffole ni de l’une, ni de l’autre, et pourtant je suis tout content de sortir, de prendre l’air de cette soirée d’été, alors qu’on a trop chaud dedans. Exactement comme dans l’enfance où, au bord de la mer, on piaffait d’aller à la fête foraine, alors que, dans la vie normale, on n’aimait pas ça. Les lumières artificielles, les clignotements et les sons idiots qui nous parviennent à travers les arbres noirs ont véritablement cet air de fête foraine de station balnéaire, totalement absurde, sans aucun lien avec le monde réel. À l’orée du bois, je ne cherche même pas à reconnaître ce décor que je connais pourtant par cœur : car je n’y suis pas chez moi, je suis en vacances à la mer. On apprend que le feu d’artifice est annulé (c’est toujours ça de moins à ajouter à notre bilan carbone) et, comme on a décidé d’être gais, on n’est pas déçus du tout : on s’amuse à ouvrir une bouteille là, devant l’entrée de la foire, sur un chemin qui débouche sur rien, sur un vaste écran noir qui doit être sûrement, de jour, le lac Daumesnil.

On s’est levés tard aujourd’hui et il fait plus chaud qu’hier. On prend des bouquins et on s’installe au jardin de Reuilly : un café à la buvette de la plage (la petite paillote qui ouvre à la belle saison, devant les bassins où la baignade est interdite), puis on s’étale sur la grande pelouse, comme tout le monde. Des gens sont massés sur l’étroite bande d’ombre projetée par la passerelle, ils sont installés à touche-touche : une famille s’en va, on prend leur place. Au-delà de cette zone d’ombre, c’est le domaine de ces garçons magnifiques qui, à demi nus, montrent leur peau au soleil et à toutes les paires d’yeux qui voudront bien profiter du spectacle. Mes yeux à moi en font partie. Un peu plus tard, je quitte la bande ombragée pour passer dans la lumière, moi aussi – non pas que je me sente spécialement, à ce moment, appartenir au même monde que tous ces jolis corps, mais parce que j’ai envie de rôtir un peu, moi aussi. Il y a un gars qui fait des pirouettes sur une main, puis sur l’autre, comme si cela ne demandait aucun effort à ses muscles. Il écoute de la musique en même temps qu’il actionne cette machinerie magique de son corps, et il me semble reconnaître, entre deux airs inconnus, celui du Regard d’Ulysse.

Je lis un bouquin qui demande un peu de concentration, qui n’est pas précisément ce qu’on appelle un roman de plage – ce sont Les émigrants, de Sebald – et je suis distrait par tout : les conversations, les enfants qui jouent, les beaux gars, l’ombre qui progresse à mesure que la terre tourne autour du soleil. Comme à la plage. On ne fait donc pas grand-chose : on est bien, on savoure. Comme à la plage. Puis, on commence à s’emmerder (comme à la plage), et on s’en va.

Ne surtout pas les démêler (l’intention et l’influence)

J’avais écrit une note d’intention, pour justifier mon envie de faire cette résidence, mon projet d’écrire ce roman. À l’époque, mon personnage s’appelait Martin (comme dans le Héros) — maintenant, il s’appelle Théo — et j’avais écrit ça :

Martin est au bord du canal avec un groupe d’amis. Les amis se baignent dans le canal, comme c’est désormais permis de le faire à Paris (nous sommes bien dans une description réaliste d’aujourd’hui). En marge du groupe, le garçon du septième étage : il se tient éloigné de l’eau, car il ne sait pas nager. La soirée s’étire : on se promène au bord de l’eau, on franchit les ponts, le groupe d’amis se dilate, forme de petites grappes.

Marrant, que j’aie voulu situer cette scène-là au bassin de la Villette (où on se baigne, c’est vrai), alors que toutes les scènes parisiennes sont localisées plutôt autour de la Nation. Mais, j’avais besoin d’eau à ce moment du récit.

Fin avril, pendant cet intermède parisien entre mes deux mois luçonnais, avec J.-E., on est passé dans ce coin-là. Je ne pensais plus à la note d’intention. Devant le pont levant de la rue de Crimée, j’ai aimé observer une nouvelle fois son fonctionnement (j’ai fait cette vidéo, bêtement : une story, comme on dit).

Ici en Vendée, j’ai pensé plusieurs fois à Rohmer, à cause de Saint-Juire. Et figurez-vous que dans notre DVD de l’Arbre, le Maire et la Médiathèque, à la maison, nous avons aussi Fermière à Montfaucon, en guise de bonus sur le thème rural (ce Montfaucon, ce n’est pas celui du Lot, mais celui de l’Aisne). C’est un documentaire. Et figurez-vous, aussi, qu’on peut voir sur Gallica plusieurs documentaires que Rohmer a réalisés pour l’Institut pédagogique national. Un après-midi où il pleuvait sur la plaine de Luçon, je suis resté enfermé, et j’ai vu d’abord celui-ci : Métamorphoses du paysage : l’ère industrielle.

Il est fascinant — la beauté des plans, celle de la langue. À 1 minute 30, nous montrant une pelleteuse sur un chantier urbain, et nous montrant surtout le petit garçon qui observe la pelleteuse, il dit : « L’espèce de fascination qu’elle exerce, la rêverie qu’elle suscite, la beauté propre qu’elle possède, sa poésie même, pourrions-nous dire, sont-elles si différentes de celles dont nous parons notre vieux moulin de toile et de planches ? » Alors, quand J.-E. est venu me voir à Luçon, je lui ai montré ce film, et je suis resté scotché à nouveau.

À la minute 19, on voit le pont levant de la rue de Crimée. Encore lui.

J’ai fini par l’écrire, cette scène prévue dans la note d’intention. Alors que d’autres ont été modifiées (ou ont disparu), celle-ci n’a pas tellement changé : elle était claire dans mon esprit dès le début. J’y ai seulement ajouté ce détail : ce jeu de poulies, cette belle mécanique de la rue de Crimée. Pour le plaisir de me laisser pénétrer par les coïncidences, par les influences.

Il est possible que la péniche de Cidrolin, dans les Fleurs bleues, ait confirmé mon envie de canal. J’avais emporté ce livre sans savoir ce qu’il y aurait dedans, et il s’avère d’un grand soutien dans l’écriture de ce chapitre. À cause du bord de l’eau, donc, mais surtout grâce à sa fin qui ne résout rien. La question posée au début (« Est-ce Cidrolin qui rêve du duc d’Auge, ou le duc d’Auge qui rêve de Cidrolin ? ») pourrait ressembler à une énigme, dont le lecteur voudrait à tout prix découvrir le fin mot. Mais, on ne le saura pas vraiment, ce fin mot, car il n’a aucune importance. La beauté du récit n’est pas dans la résolution du problème, mais dans le récit-même de ce flou, de ces passages entre la réalité et le rêve. Oh, comme je voudrais qu’on comprenne, en lisant Les présents, que mon projet est précisément celui-là ! mêler le réel à la fiction, ne surtout pas les démêler.

Pour ceux qui brûlent comme nous d’un si grand amour

Samedi, rentrant du cinéma où nous avons vu ce film si beau, Genèse — très simple et intense à la fois, beau comme tout, où j’étais heureux de voir tant de références à Salinger (me disant que ces adolescents intemporels, sans réseaux sociaux, tout entiers consacrés à la pureté de leurs sentiments, pouvaient être de leur époque ou de la mienne, ou d’une autre encore), touché par ce personnage habité par un besoin impérieux de lyrisme plutôt que de pathétique (s’exposer toujours, s’en prendre plein la gueule, se faire du mal avec panache plutôt que souffrir en silence, brûler de ses sentiments) — rentrant du cinéma, donc, et faisant un détour par la rue Sedaine, nous tombons sur L. qui sort, lui, de l’Industrie avec une amie. Il n’est pas rare que nous tombions sur L. : parfois à Beaubourg, ou bien rue de Charonne, ou ailleurs encore. L. est toujours une apparition. « Paris est tout petit », on le sait, « pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour » : il n’est pas grand non plus pour ceux qui aiment, comme nous, faire des détours par ses rues. Dimanche, c’est sur le boulevard de Ménilmontant que nous croisons A. (lui non plus, ce n’est pas la première fois que nous le trouvons sur notre route) : nous reprenons brièvement la conversation laissée vendredi soir, à la soirée Cafard. D’ailleurs, je viens de commencer à écrire un truc pour la revue — je le lui dis — et une image du film d’hier n’y est pas étrangère. Lundi après-midi : le temps est bon. J’avais envie de voir le square de Cluny — à cause d’un passage des Présents qui s’y rapporte —, je me casse le nez sur le portillon (façon de parler) et fais un détour par une librairie du boulevard Saint-Michel dont je dois taire le nom car je m’y suis rendu coupable d’une truanderie mineure, mais bien réelle (j’ai retiré l’étiquette d’un livre que je trouvais trop cher, pour le marchander à la caisse : qui n’a jamais fait cela, hein ?) — je le voulais vraiment, ce livre, à cause de cet œil bleu magnifique, mais six euros c’était trop. Cinq, d’accord. Et j’ai descendu le boulevard, l’œil était dans ma poche et regardait… quoi ?

David, André Dhôtel

À sept heures moins le quart, j’étais sur l’île de la Cité : j’ai évité de passer devant Notre-Dame parce que les touristes m’emmerdent. À huit heures, rue du Pont-Louis-Philippe — les provinciaux ne pourront jamais me croire, mais c’est vrai — j’ai encore vu par hasard quelqu’un que je connais : je rencontre P., mon ancienne collègue, pas vue depuis six mois, avec qui j’ai une discussion plus riche, plus libre que lorsque nous étions pris dans le carcan étroit de la vie de bureau. Rentré à la maison, j’apprends que Notre-Dame brûle : je crois d’abord à un incident spectaculaire, mais qui sera vite maîtrisé, comme Saint-Sulpice l’autre jour : puis c’est de pire en pire, la flèche tombe et ça ne finit pas. On peine à comprendre comment c’est possible. J.-E. me dit : « allons voir ». Il a raison de m’y inciter, car tout est si irréel qu’il faut bien le voir en face pour y croire, ne serait-ce qu’un tout petit peu. C’est depuis le quai de Béthune que nous la voyons d’abord, la cathédrale en flammes : c’est-à-dire exactement de là où nous l’avons vue tous les matins, tous les soirs pendant six ans, quand nous habitions là, juste là. Les images vues du ciel, vues de loin, vues de trop près, sont des images de fiction : je ne suis à aucun endroit plus ému qu’ici, où je vois « ma » cathédrale, celle qui fait partie de mon quotidien. Je connais cent fois mieux son chevet, côté Seine, que sa façade (car j’évite toujours le parvis, comme je l’ai fait encore tout à l’heure, cinq minutes avant que le feu ne commence à prendre). Sur l’île Saint-Louis, on voit P.-É. — Paris est tout petit, etc. — avec qui nous faisons un bout de chemin jusqu’au pont de l’Archevêché. Les gens sont fascinés : les Parisiens, les touristes. J.-E. se demande si d’autres époques ont connu ce genre de spectacle : nous cherchons dans nos connaissances un autre exemple d’incendie monumental en temps de paix, au cœur de Paris — car nous avons pensé évidemment aux incendies de l’Hôtel de Ville, des Tuileries (dont j’ai parlé le matin même sur ce blog, étrangement), mais je doute que les badauds aient eu le loisir de les contempler alors que l’armée chargeait, que les balles sifflaient.

Paris et ses ruines en mai 1871

J.-E. et moi poursuivons cette bizarre promenade, contournons la Cité, traversons le pont des Arts et, rive droite, au niveau du pont Louis-Philippe, retrouvons une autre vision familière : celle de l’immense cathédrale émergeant des toits de la petite maison Pouillon — et là, ce soir, il n’y a plus rien : ce qui dépassait habituellement a disparu. Cette béance me choque peut-être plus que les flammes, parce qu’elle bouscule à nouveau mon rapport personnel à ce monument (c’est W. qui me dit ceci, par message). La dernière fois que j’y suis entré, c’était il y a vingt, vingt-cinq ans : autant dire que je n’en ai aucun souvenir. L’intérieur de la cathédrale ne m’appartient pas, ne me regarde pas, je ne partage aucune intimité avec ce lieu. C’est sa silhouette, en revanche, qui me manque déjà. Dans L’épaisseur du trait, je fais dire à Alexandre : « Je me fous de savoir comment ce sera après, parce que je ne sais même pas comment c’est maintenant. Je n’y entre jamais, dans la gare de Lyon : que veux-tu que je fasse à l’intérieur d’un endroit pareil ? La gare de Lyon, c’est un décor, une toile de fond, une silhouette à l’horizon. On n’entre pas dans un phare : on le regarde au loin. » Et, à la fin, c’est Ivan qui lui dit : « Quand on est perché ici, Alexandre, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup d’autres merveilles en trois dimensions érigées dans le ciel de Paris : il y a la flèche de Notre-Dame sur la Seine, avec ses gargouilles, la colonne de Juillet à la Bastille, avec son ange tout nu et tout doré, et aussi l’antenne de la télévision sur la butte de Romainville avec ses anneaux de Saturne. En fait, ce n’est pas nous qui surplombons le panorama, c’est le paysage entier qui emplit l’espace, et nous qui sommes dedans. » Pour qu’ils se disent des trucs pareils, ces deux-là, pour qu’ils partagent ainsi cet amour commun de leur ville, ce sentiment si puissant, c’est qu’ils brûlent aussi d’un autre sentiment, j’en suis sûr.

Les insurgés du faubourg (Luçon et ses ruines)

J’ai fini par acheter le livre au brocanteur de Luçon : c’est Paris et ses ruines. La couverture est abîmée, mais toutes les lithos à l’intérieur sont nickels. Et ça m’amuse, ces dégâts en couverture, comme une mise en abyme : le mot Paris resplendit, et les Ruines sont bousillées.

Évidemment, il s’agit d’un album de propagande réactionnaire, qui montre comment ces affreux Communards qui ne respectent rien ont mis à sac notre capitale, que l’Empereur avait mis tant de soin à embellir. Il ne faut pas lire le texte. Mais, les images sont magnifiques — je les avais déjà vues dans une expo.

et pan ! la colonne Vendôme

Je dois avouer un truc : si, souvent, je m’inspire de faits réels pour écrire, il arrive aussi, parfois, que je m’inspire de ce que j’écris pour le vivre en vrai. Dans Les présents, mon personnage achète une gravure montrant une barricade de décembre 1851. Alors, quand je suis tombé sur ce livre qui me faisait de l’œil, avec ces images d’insurgés dans les faubourgs, j’ai craqué.

Une gravure coloriée à la main. Plutôt : la copie d’une gravure coloriée à la main, reproduite en quadrichromie sur un papier pelucheux. On ne trouve pas d’antiquités précieuses sur cet étal, seulement des documents usés et piqués, et des objets intrigants. Cette image est dessinée avec soin : des hachures noires creusent les ombres et suggèrent, sommairement mais efficacement, le modelé des corps et du décor. […] Il s’agit sûrement de la barricade où Alphonse Baudin a été tué : Théo a lu la plaque commémorative que lui a montrée son camarade, un jour qu’ils passaient sur le Faubourg en revenant de la Bastille. Il lui a raconté la scène d’une telle manière que Théo s’y était cru — non pas à cause de la précision des détails, parce que l’ami en avait fourni très peu, mais en raison du lyrisme dont tous ses gestes étaient teintés. Sur l’image, un personnage se détache nettement du lot : il a escaladé le rempart de fortune et s’apprête à tenir un discours éloquent. Voilà, sans doute, le député qui va mourir dans un instant. Autour de lui est rassemblée une bande de braves citoyens anonymes : ils sont tous traités à égalité par la main qui les a représentés. Aucune tête ne dépasse du rang, et même les enfants apparaissent à la même hauteur que les adultes (ils sont juchés sur des caisses, peut-être). Le dessinateur a été assez inventif, toutefois, pour ne pas se contenter d’affubler tous les prolétaires du même visage d’archétype : ils ont du caractère, ces hommes et ces femmes. On pourrait les reconnaître s’ils existaient. […] Ce matin, si je prends la peine de décrire cette gravure (la copie de cette gravure), c’est pour rendre compte du temps que Théo a passé, sur le trottoir du boulevard de Ménilmontant, à l’observer. Et je sais pourquoi cette image l’a fascinée. Théo a remarqué ceci : l’un des insurgés à casquette se réjouit de l’élan qui l’a mené à construire la barricade avec ses camarades, et son plaisir se lit sur son visage. De chaque côté de son sourire, un large trait de plume barre sa joue verticalement. Non, pas un trait de plume (car c’est une gravure) : une arête de bois, préservée par la gouge qui a creusé énergiquement la surface des joues et des pommettes et a ménagé, délicatement, ces deux lignes fragiles encrées de noir. « Il lui ressemble furieusement, surtout à cause de la casquette », pense Théo. Il achète l’image : le marchand la glisse dans une enveloppe. « Je vais la lui offrir, il la placera sur son mur avec une punaise, parmi les cartes postales et les photos qui le tapissent déjà. » Il descend la rue de la Roquette, il va tourner dans la rue Léon-Frot. Il se ravise. « Et puis non : je la garderai pour moi. » Il atteint le boulevard Voltaire. Il admire son ami pour cette ressemblance. « Il n’y est pour rien, mais tant pis : je l’admire quand même. »

On me demandera : « Qu’as-tu rapporté, comme souvenir de Luçon ? » Je dirai la vérité : « Un bouquin qui parle de mon quartier, à Paris. »