Antonin Crenn

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Les insurgés du faubourg (Luçon et ses ruines)

J’ai fini par acheter le livre au brocanteur de Luçon : c’est Paris et ses ruines. La couverture est abîmée, mais toutes les lithos à l’intérieur sont nickels. Et ça m’amuse, ces dégâts en couverture, comme une mise en abyme : le mot Paris resplendit, et les Ruines sont bousillées.

Évidemment, il s’agit d’un album de propagande réactionnaire, qui montre comment ces affreux Communards qui ne respectent rien ont mis à sac notre capitale, que l’Empereur avait mis tant de soin à embellir. Il ne faut pas lire le texte. Mais, les images sont magnifiques — je les avais déjà vues dans une expo.

et pan ! la colonne Vendôme

Je dois avouer un truc : si, souvent, je m’inspire de faits réels pour écrire, il arrive aussi, parfois, que je m’inspire de ce que j’écris pour le vivre en vrai. Dans Les présents, mon personnage achète une gravure montrant une barricade de décembre 1851. Alors, quand je suis tombé sur ce livre qui me faisait de l’œil, avec ces images d’insurgés dans les faubourgs, j’ai craqué.

Une gravure coloriée à la main. Plutôt : la copie d’une gravure coloriée à la main, reproduite en quadrichromie sur un papier pelucheux. On ne trouve pas d’antiquités précieuses sur cet étal, seulement des documents usés et piqués, et des objets intrigants. Cette image est dessinée avec soin : des hachures noires creusent les ombres et suggèrent, sommairement mais efficacement, le modelé des corps et du décor. […] Il s’agit sûrement de la barricade où Alphonse Baudin a été tué : Théo a lu la plaque commémorative que lui a montrée son camarade, un jour qu’ils passaient sur le Faubourg en revenant de la Bastille. Il lui a raconté la scène d’une telle manière que Théo s’y était cru — non pas à cause de la précision des détails, parce que l’ami en avait fourni très peu, mais en raison du lyrisme dont tous ses gestes étaient teintés. Sur l’image, un personnage se détache nettement du lot : il a escaladé le rempart de fortune et s’apprête à tenir un discours éloquent. Voilà, sans doute, le député qui va mourir dans un instant. Autour de lui est rassemblée une bande de braves citoyens anonymes : ils sont tous traités à égalité par la main qui les a représentés. Aucune tête ne dépasse du rang, et même les enfants apparaissent à la même hauteur que les adultes (ils sont juchés sur des caisses, peut-être). Le dessinateur a été assez inventif, toutefois, pour ne pas se contenter d’affubler tous les prolétaires du même visage d’archétype : ils ont du caractère, ces hommes et ces femmes. On pourrait les reconnaître s’ils existaient. […] Ce matin, si je prends la peine de décrire cette gravure (la copie de cette gravure), c’est pour rendre compte du temps que Théo a passé, sur le trottoir du boulevard de Ménilmontant, à l’observer. Et je sais pourquoi cette image l’a fascinée. Théo a remarqué ceci : l’un des insurgés à casquette se réjouit de l’élan qui l’a mené à construire la barricade avec ses camarades, et son plaisir se lit sur son visage. De chaque côté de son sourire, un large trait de plume barre sa joue verticalement. Non, pas un trait de plume (car c’est une gravure) : une arête de bois, préservée par la gouge qui a creusé énergiquement la surface des joues et des pommettes et a ménagé, délicatement, ces deux lignes fragiles encrées de noir. « Il lui ressemble furieusement, surtout à cause de la casquette », pense Théo. Il achète l’image : le marchand la glisse dans une enveloppe. « Je vais la lui offrir, il la placera sur son mur avec une punaise, parmi les cartes postales et les photos qui le tapissent déjà. » Il descend la rue de la Roquette, il va tourner dans la rue Léon-Frot. Il se ravise. « Et puis non : je la garderai pour moi. » Il atteint le boulevard Voltaire. Il admire son ami pour cette ressemblance. « Il n’y est pour rien, mais tant pis : je l’admire quand même. »

On me demandera : « Qu’as-tu rapporté, comme souvenir de Luçon ? » Je dirai la vérité : « Un bouquin qui parle de mon quartier, à Paris. »

Naissance d’un jardin

Rentrant à Paris après quatre semaines d’absence, j’ai été voir tout ce qui avait changé. Les modifications qui s’étaient opérées dans le cœur de la ville — parce que le cœur de la ville change plus vite, heureusement, que ma forme de mortel (à moins que ce ne soit l’inverse ?). Le jardin de la rue de Thorigny : ils l’ont fini, figurez-vous. Celui devant la bibliothèque de l’Arsenal : ils commencent à creuser. Et la caserne de Reuilly ? elle suit son cours, merci pour elle. Ce matin, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, j’ai découvert ce truc épouvantable qui risque encore d’attirer un monde fou : un autre de ces restaurants standards qu’on voit partout dans le monde, sur un million de mètres carrés. C’est à pleurer, ce qu’est devenu ce quartier (je me sens vieux quand je dis ça, mais, je vous assure, il y a dix ans il n’avait rien de commun avec ce qu’il est aujourd’hui).

Je me souviens du centre de tri postal de la rue Bréguet, démoli. Je me souviens de la construction des immeubles de logements neufs avec balcons, qui me semblent éminemment habitables, et qui lui ont succédé. Et la construction de la nouvelle poste. Et l’apparition de cet antre de la startup nation et du crossfit qu’est « l’îlot Bréguet », qui présente une qualité extraordinaire : on traverse l’immeuble pour passer d’une rue à l’autre, on n’a plus besoin d’en faire le tour.

Je me souviens d’avoir publié cette photo sur Facebook le 26 mai 2016 en la légendant « gros tas ». J’ai pris la seconde photo au même endroit (mais pas dans le même sens), hier : on l’intitulera « petit jardin ».

C’est émouvant, la naissance d’un jardin. Les arbrisseaux sont encore maigrichons, on a envie de les aimer très fort pour qu’ils grandissent.

Le décalage

J’ai quitté Luçon samedi, vers 15 heures. À la gare, des Luçonnais manifestaient pour que le train qui passe par chez eux continue de s’y arrêter — ben oui : à quoi ça sert d’avoir un train qui vous passe sous le nez, si vous ne pouvez pas le prendre ? Si la gare n’existait pas, je ne serais pas venu à Luçon, moi. Voilà les pensées qui m’occupent (un peu) pendant le trajet. Non — en vrai, beaucoup d’autres pensées m’habitent, plus complexes, plus confuses, mais ce n’est pas ici que je les écrirai.

Heureusement que le trajet est long. Le temps adoucit l’atterrissage. J’imagine un instant rentrer chez moi par un vol direct Luçon–Bastille, vingt minutes chrono. L’angoisse. L’état dans lequel je me suis retrouvé, à l’atterrissage à Roissy il y a dix ans : je rentrais de trois mois d’Erasmus en Pologne (c’était riche, c’était beau, c’était long et court à la fois), et en trois heures, bim ! retour à la case départ. Pas le temps de cogiter, pas le temps de comprendre. À Roissy, j’étais à ramasser à la petite cuillère. Heureux et inconsolable.

Samedi soir à Montparnasse, il m’a fallu vingt minutes pour comprendre comment sortir de la gare sans me taper une volée d’escaliers (le poids de ma valise). En descendant du bus à la Bastille, sur les cent mètres à pied parcourus dans la rue de la Roquette, je crois que j’ai croisé plus de gens en cinq minutes que pendant quatre semaines à Luçon. C’est un monde un peu différent.

Ce matin, de ma fenêtre, ce n’est plus la flèche de la cathédrale de Luçon que je vois — ce qui n’était pas désagréable —, ce sont les arbres du square Gardette — et c’est vachement bien.

Les lieux d’un roman

Sur une carte de Saint-Céré, des pastilles rouges. Entre elles et les images, je tire mon fil rouge (littéralement) : des cartes postales (anciennes ou pas), des photos prises par moi ou par d’autres, des dessins, des extraits de texte, des pages de mon carnet. Ce sont les lieux-clés du Héros et les autres : des lieux réels (à Saint-Céré), des lieux imaginaires (disons plutôt : fantasmés à partir de lieux réels), des souvenirs (des épisodes qui ont eu lieu dans d’autres endroits).

Je veux que l’expo soit foisonnante, qu’elle parte dans tous les sens, qu’on ne sache pas trop comment la regarder. Que l’œil soit accroché par une image, qu’il suive le fil rouge et tombe sur autre chose — une association d’idées. J’ai noté sur des soi-disant cartels le rapport que chaque chose entretient avec le Héros et les autres — parfois, c’est lointain : mais peu importe, car l’expo s’adresse aussi (surtout) à ceux qui ne l’ont pas lu. L’idée, c’est de leur montrer « comment je travaille » — non, disons plutôt : comment mes idées s’articulent autour de lieux, car c’est le thème de ma résidence. Sur le mur d’en face, les bibliothécaires afficheront une grande carte de Luçon et de ses environs : les visiteurs participeront à enrichir l’accrochage, en ajoutant une image, une photo, une pensée, un souvenir. Pour créer une carte sensible du territoire.

Mon expo, c’est « mon atelier ». Et, en vrai, mon « atelier », c’est surtout une bibliothèque. Alors, j’ai choisi quelques livres en rapport avec Le héros et les autres : sur l’adolescence, sur les sentiments très purs et violents qu’on ne connaît pas très bien, sur l’imaginaire attaché aux lieux, sur les lieux ordinaires et magiques à la fois, sur les villes et les villages. Je les propose à qui voudra bien les découvrir, les feuilleter, en parler avec moi.

Noms de lieux : les deux Charcot

Le Pourquoi Pas ? a fait naufrage au large de Reykjavík le 16 septembre 1936. Un homme a survécu et quarante autres sont morts en mer, parmi lesquels Jean-Baptiste Charcot. Le lendemain, au Conseil municipal de Paris, Alex Biscarre demande qu’une rue de Paris porte le nom de Charcot afin de lui rendre l’hommage qu’il mérite.

L’Ouest-Éclair, 19 septembre 1936

Il existait déjà une rue Charcot à Paris depuis 1894, à côté de la Salpêtrière, pour honorer Jean-Martin Charcot — qui s’était illustré (notamment) dans cet hôpital. On n’avait pas précisé le prénom, à l’époque, parce que son fils Jean-Baptiste n’était pas connu.

On dirait que le vœu d’Alex Biscarre est tombé aux oubliettes. Dans la rue Charcot, il n’y a toujours pas de mention du prénom. Elle aurait pu devenir par exemple rue Jean-Martin-et-Jean-Baptiste Charcot ou rue du Docteur-et-du-Commandant-Charcot. On a vu des tas d’exemples de rues Pierre-Curie qui, à la mort de Marie Curie, sont devenues rue Pierre-et-Marie-Curie. Une autre idée — sans doute meilleure — serait de transformer la rue Charcot en rue du Docteur-Charcot et de nommer le tout nouveau jardin Charcot : jardin du Commandant-Charcot.

Dans le genre, ils ne se sont pas trop mal débrouillés, à Neuilly. Ils ont gardé la rue Charcot qu’ils avaient déjà pour le père et, à côté, ils ont fait un boulevard du Commandant-Charcot pour le fils, là où était l’hôtel particulier familial.

En attendant, cet obscur conseiller municipal — je me permets de dire « obscur » parce que, franchement, personne n’osera dire qu’il est plus célèbre que Jean-Baptiste Charcot — a la chance d’avoir un lieu à son nom dans le 9 arrondissement : le square Alex-Biscarre, place Saint-Georges. C’est injuste, mais tant mieux pour lui.

Le square

R. et S. sont des enfants, donc ils ne peuvent pas rester tout seuls pendant que leurs parents sont occupés à déménager — plus spécialement, à transférer tous les meubles et les cartons d’un côté à l’autre de la porte de Charenton : à leur nouvelle adresse, R. et S. auront chacun leur chambre. En attendant, c’est moi qui passe la journée avec eux.

On prend un petit déjeuner au café, puis on va au cinéma. On marche un peu en guettant le bus (S., qui a quatre ans, reconnaît vachement bien les numéros, et il sait nous prévenir quand le 64 ou le 26 s’approchent). En attendant la séance, on joue au square d’en face, mais pas longtemps. Le film que j’ai choisi est précisément celui que les copains de R. verront aujourd’hui avec le centre de loisirs : ça tombe bien. Parmi les jolies choses qu’on voit à l’écran, une jeune coccinelle — ou un coccineau, allez savoir — rouge à points noirs tombe amoureuse — ou amoureux — de son semblable ou de son contraire, c’est-à-dire d’une jeune coccinelle ou d’un jeune coccineau à la carapace noire ponctuée de rouge. S. a un peu peur de la mante religieuse : je le comprends.

« Pour déjeuner, vous préférez aller au restaurant ou pique-niquer au square ? — Pique-niquer au square. » Ils n’ont pas des goûts de luxe, ces enfants. On choisit un banc au soleil, entre le kiosque et la statue couverte de mousse de Léon Gambetta. Gambetta pointe du doigt, ce n’est pas poli. Il montre peut-être le soleil de fou qui brille cet après-midi, que nous passons presque entièrement ici, entre le bac à sable et les toboggans. Le quart d’heure qu’on y a passé ce matin n’était qu’un avant-goût. R. me demande si, à mon avis, « les girafes existent ». Je réponds « Non, elles n’existent pas : c’est un coup monté ». Eh ouais, je connais déjà le truc. Les yeux ronds de R. : il est épaté.

Ce dessin témoigne du ciel bleu et du soleil : je ne les ai pas inventés. Le bonhomme à lunettes et à rayures, c’est moi. R. et S. se cachent sous les toboggans, ils se confondent dans la foule des mômes du quartier, ils courent, ils font le tour de la serre. J’apprends qu’il s’agit d’une partie de cache-cache « mobile », dans laquelle on peut changer de cachette autant qu’on veut : ça s’appelle le cache-cache ninja. Pour tout dire, j’ai l’impression que les règles en sont un peu floues.

Les visiteurs ne vous saluent pas

Pourquoi ils ne disent pas bonjour, les touristes ? Je ne les déteste pas, pourtant, je vous assure. En tout cas, pas avant de leur avoir parlé. Et j’admets, aussi, qu’ils n’ont pas le monopole de la grossièreté : il y en a quelques autres, des mal embouchés, dans ma cour — des voisins dont je n’ai jamais entendu le son de la voix et à qui je continue, pourtant, de dire bonjour. Mais si un habitant de l’immeuble sur cinq (à vue de nez) est ostensiblement impoli, la proportion monte à quatre sur cinq chez les touristes. Je n’ai pas compté, mais je vous assure que c’est de ce niveau-là. Il y a plusieurs appartements dans ma cour (et dans les étages) qui accueillent plus ou moins régulièrement des visiteurs de courte durée, des touristes dans le genre « consommation massive de capitales européennes », vous savez, qui louent des appartements à la nuit aussi facilement que vous et moi achetons une baguette de pain. Il y a un appartement, en particulier, qui ne sert qu’à ça, en rez-de-chaussée, face à mon escalier. À midi, je passais là, avec ma baguette de pain (oui, justement). Quatre jeunes gens (de mon âge) sortent de ce rez-de-chaussé et profitent du charme de notre cour pavée et fleurie — touchée par un rayon de soleil, ce qui ne gâche rien. Je dis bonjour, en les regardant franchement. Pas un mot ne sort de leur bouche. Pas un geste. Pas un regard. Quand bien même ils ne feraient qu’un séjour express à Paris et n’auraient pas pris la peine d’apprendre quatre mots de français, je suis sûr qu’ils savent reconnaître celui que je viens de prononcer. Et, à supposer qu’ils ne savent pas le répéter, ils pourraient m’en dire un autre, dans une autre langue. Ou alors, s’ils sont muets, ils peuvent hocher la tête ou agiter une main. Ou cligner des yeux. Ou bouger les oreilles. Je crois que même un visiteur extraterrestre, ne connaissant pas nos codes sociaux, se débrouillerait pour trouver un moyen de me dire : « j’ai bien pris en compte le fait que vous existez ».

Il y a un truc qui m’échappe : ces gens trouvent que la cour est jolie (elle l’est). Ils ont choisi de résider ici (personne ne les a forcés à prendre des vacances). J’avais donc cru qu’ils tireraient leur plaisir de l’illusion d’habiter, le temps d’une parenthèse, « à la parisienne » : le décor en toc auquel Paris ressemble de plus en plus est fait pour eux : un parc d’attraction pour égayer les touristes. Et moi, qui rentre déjeuner après avoir acheté ma baguette, je suis le figurant. Or, il me semble que lorsqu’on visite Disneyland (je ne connais pas cet endroit, mais j’essaie de me projeter), on est content de rencontrer le pauvre gars déguisé en Mickey : on lui fait des sourires, on lui parle, on lui dit bonjour. C’est cela qui m’échappe : les visiteurs de ma jolie-cour-pavée-typiquement-parisienne n’ont aucun égard pour le pauvre gars déguisé en Parisien qui fait l’effort de leur dire bonjour. Et je vous assure, je le fais cet effort. Tous les jours. Et quatre fois sur cinq, je reste totalement transparent à leurs yeux. On n’a pas dû leur expliquer, quand ils ont payé leur location, que les figurants n’étaient pas des hologrammes, mais des animaux vivants.

Pour illustrer ce billet, je choisis ce plan touristique de 1968 parce qu’il est joli, certes, mais aussi parce que c’était « le bon temps » : à l’époque, le décor à touristes était coupé juste au niveau de la Bastille : mon quartier était épargné, on n’envoyait pas encore les troupeaux paître dans ce coin-là.

Une expression, une impression

Curieux, cette impression (cette expression) : être embrumé. Brumeux. Avoir un nuage coincé dans la tête, derrière les yeux. J’aurais tendance à utiliser cette image (qui est assez fidèle à la sensation que j’éprouve) aussi bien pour définir mon état présent (je traîne un petit rhume qui ralentit un peu mes neurones) que pour parler de ces autres jours où rien ne fonctionne dans le bon sens et où je pourrais pleurer à chaque instant. Mais ces jours-ci, non, je ne suis pas triste le moins du monde : c’est bien un nuage que j’ai dans la tête, pourtant, mais un nuage d’une autre sorte. Un nuage qui m’engourdit. Je me suis refroidi vendredi soir sur le boulevard Henri-IV — un courant d’air, ce boulevard — en allant chez nos anciens voisins du quai de Béthune pour un apéritif dînatoire (c’est comme ça qu’on dit). Chez D. et D. (alias Do & Di, tels qu’ils se nomment eux-mêmes), qui vivent en dessous de là où nous vivions, nous. Autour de la table, il y avait aussi C. et Y., évidemment — les voir est toujours un moment précieux : retourner quai de Béthune voir C. et Y., c’est un peu comme rendre visite à ses parents, le dimanche. Comme ce que j’imagine, en tout cas, de ce rituel, car mes parents à moi, quand ils étaient vivants, n’habitaient pas ensemble, donc je n’ai jamais « rendu visite à mes parents le dimanche »  — c’est seulement une expression (une impression). À chaque fois, C. nous raconte les petites histoires de l’immeuble et du quartier. L’immeuble qui se vide (il y a deux fois moins d’habitants aujourd’hui qu’il y a dix ans, quand nous étions nous aussi du nombre des habitants : à la place, combien d’appartement vides et combien de touristes ?) et le quartier qui n’est plus habité non plus, et de moins en moins habitable. C. et Y. sont les survivants d’un lieu où il faisait bon vivre, et où nous avons été heureux. La spéculation, les intimidations, la transformation à coup d’investissements délirants, et la soi-disant rénovation pour mieux se conformer aux désirs conformistes d’un tourisme toujours plus dévorant : tout cela, c’est à moi qu’on l’inflige ; à moi personnellement qu’on le fait subir. Je me sens attaqué dans mon corps. Ce n’est pas qu’une expression, c’est véritablement mon impression : parce que mon corps a vécu dans cet espace-là pendant des années (C. me dit toujours : « tu étais petit comme ça quand tu es arrivé » ; j’avais dix-huit ans, en réalité). Et attaqué dans ma tête : car tout ce en quoi je crois est démoli à vue d’œil dans une sorte de grande fête de plus en plus indécente. J’aime revenir dans cet immeuble, dans cette cour, dans ce petit cocon gardé en vie par la présence magique de C. et Y. — mais je n’aime plus revenir dans le quartier. Il me rend triste sans nostalgie (alors que cette nostalgie pourrait être belle) — triste, mais avec colère (et cela, c’est moche). Un écœurement. Triste tout de même, oui — ah, tiens, je disais pourtant, au début de ce billet, que triste je ne l’étais pas.

De la fenêtre qui était la nôtre, il y a près de dix ans.