Antonin Crenn

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Je me souviens (sans nostalgie)

Je suis heureux d’avoir été sollicité par Velimir Mladenović pour cet entretien dans Quinzaines — anciennement La Nouvelle Quinzaine littéraire —, parce que j’ai pu dire des choses qui me tenaient à cœur.

On ne trouve pas Quinzaines à Luçon, je l’ai donc acheté à Paris, à la maison de la presse de la rue Jacques-Hillairet. Je me souviens de cette maison de la presse pour l’avoir fréquentée il y a plus de vingt ans : je ne crois pas y être entré à nouveau, depuis. Une fois (j’avais huit ans environ), mon père m’a acheté, ici précisément, un album de BD : si je me rappelle bien (et je me rappelle très bien ce genre de trucs), il s’agissait du Cosmoschtroumpf. J’y ai repensé tout à l’heure, forcément.

Oups ! il paraît que j’ai dit, dans l’entretien : « Je n’ai aucune nostalgie de l’adolescence » : c’est même le titre de la page. Bon. Je ne me dédis pas. D’abord, j’avais huit ans dans ce souvenir : je n’étais donc pas encore adolescent. Ensuite, je me suis souvenu du Cosmoschtroumpf sans regret ni tristesse — sans nostalgie, je l’assure. C’est seulement une madeleine, une innocente madeleine. Une madeleine de Schtroumpf.

Je suis arrivé

Comme c’est étrange. J’ai déployé tant d’énergie pour en arriver là : postuler aux appels à projets (définir un projet, donc), y croire, en avoir envie. Et puis j’étais si content d’être choisi, d’entendre au téléphone l’enthousiasme des organisatrices, de préparer mon expo à Luçon et mes ateliers d’écriture avec les mômes des alentours… Mais, une résidence, c’est un peu plus que ça : c’est aussi « habiter » là-bas — et ce matin, franchement, de devoir quitter J.-E. pour aller m’installer dans cet endroit, un truc dans ma tête refusait de penser que c’était une bonne idée. On n’est pas souvent séparés longtemps. Ou plutôt, pour être exact : quand on est séparés longtemps, je ne me retrouve jamais seul pour autant (« cela fait partie de l’expérience de cette résidence, rappelle-toi », me dis-je intérieurement ; et c’est tout à fait vrai).

J’arrive à Luçon en fin d’après-midi. A. et C., que je ne connaissais que par téléphone, m’attendent sur le quai de la gare avec le sourire. En plus, il fait beau. Je hisse ma valise de mille tonnes dans le coffre de la voiture (je sais bien que j’ai emporté trop de livres, mais ça me rassure), on descend la rue de la Gare (à gauche, le restaurant de la Gare, à droite, l’hôtel des Voyageurs), puis c’est la place de la Cathédrale et, déjà, c’est chez moi — oui, oui, « chez moi ». La maison donne sur un joli jardin : de ma chambre, je vois la flèche de ladite cathédrale. A. et C. s’en vont. Je range toutes mes affaires et j’appelle J.-E. Je lui dis que le lieu est parfait, qu’il est beaucoup trop grand, mais qu’il est agréable et confortable et joli et pratique et tout et tout. Puis, A. et C. débarquent à nouveau, avec plein d’autres gens, notamment S., que j’avais également eue au téléphone. Ce sont toutes celles et ceux avec qui je travaillerai dans les prochaines semaines : l’équipe de la médiathèque quasiment au complet. Ils ont cuisiné exprès : des quiches, des tartes, des gâteaux. Il y a des fromages terribles et des bons apéritifs. On parle de tas de trucs, c’est gai. Enfin, il fait nuit : ils partent d’un coup, me laissant de quoi manger (et bien manger) pour des jours. Je suis tout seul « chez moi », voilà.

Je crois que je me sens bien. Mes livres sont alignés contre le mur de la chambre. Sur la grande table de la salle à manger, j’écris ce billet rapide. Avant, — et cela me semble une autre époque, alors que, pourtant, j’en ai conservé tous les réflexes — avant, j’aurais déjà envoyé un message à ma mère (non, je lui aurai même téléphoné) pour lui dire : Je suis bien arrivé. Mais c’était avant. Encore avant, quand j’étais petit et qu’on n’avait pas les téléphones qu’on a maintenant, ma mère se serait connectée sur le Minitel et aurait consulté la page de mon école pour vérifier que la classe verte était bien arrivée. Je m’en souviens : elle m’avait dit que ça se passait comme ça.

Ce soir, j’écris seulement ce billet, qui sera lu par celles et ceux qui voudront bien s’y intéresser : voilà, je suis arrivé à Luçon aujourd’hui. J’y suis chez moi pour un mois.

Ce qui fait foi

Dans cette enveloppe, il y avait une carte d’anniversaire écrite par mon père. Je le sais, puisque le tampon l’affirme : cette enveloppe a été postée rue de Reuilly (donc : par lui) le 9 janvier (donc : la veille de mon anniversaire). Le cachet de la poste « fait foi », comme chacun sait, mais ce cachet-là en particulier fait bien plus que ça : il m’émeut.

Remonter le courant (la Vendée est une rivière)

Je fais un peu d’archéologie. Je fouille dans mes papiers. À la médiathèque de Luçon, on prévoit une expo qui s’intitulera « dans l’atelier d’Antonin Crenn », qui durera le temps de ma présence là-bas. J’y montrerai mon travail comme si j’étais quelqu’un d’important. Plus précisément, ce sera autour du Héros et les autres : je vais étaler sur le mur toutes les choses qui ont participé à sa création, autour d’un plan de Saint-Céré. Chaque lieu important du récit sera lié à des images, des petits objets, des bouts de texte. Par association d’idées. Je ne montrerai pas seulement les choses qui m’ont servi concrètement pendant l’écriture (il y en a peu) : en fait, je vais inventer après coup une sorte de constellation. Je montrerai des livres que j’aime. Et aussi — c’est là qu’intervient l’archéologie — des petits bouts de vieux projets écrits ou dessinés quand j’avais l’âge de Martin, et qui contiennent déjà des motifs qui se sont retrouvés dans Le Héros. Et qui vont continuer de se retrouver dans d’autres textes, je vous le garantis.

Là, j’ai quatorze ans. Je suis remonté un peu trop loin dans ma frise chronologique. On garde de ces trucs. Remontant encore le courant, je tombe sur ce carnet de notes (je suis en CM1) : la maîtresse dit que je pourrais développer davantage mes idées en expression écrite. Comptez sur moi, maîtresse, je vais m’y appliquer.

Je prépare aussi, en ce moment, les ateliers d’écriture que je vais animer avec les jeunes Vendéens. Parmi les élèves que je rencontre en premier, à l’Île-d’Elle, il y aura des CM1 — je les inciterai à bien développer leurs idées en expression écrite, vous allez voir.

L’Île-d’Elle sur la carte de Cassini

J’aimerais bien que l’Île-d’Elle ait été véritablement, à une époque, une île — puis qu’elle se soit retrouvée dans les terres à cause de l’assèchement des marais. C’est probable, mais c’est sûrement plus compliqué que ça. Je creuserai peut-être la question.

L’Île-d’Elle sur ma carte IGN

À l’Île-d’Elle, il y a une écluse qui s’appelle « le Gouffre », et puis une gare abandonnée devenue une maison particulière. Il y a une rivière qui s’appelle la Vendée (vous le saviez, vous, que la Vendée était le nom d’une rivière ?). Et il y a un monument aux morts en forme de bonhomme sur son piédestal. On ne va pas s’ennuyer, c’est sûr.

Envie (mais de quoi)

Je ne sais pas par quel bout prendre ce moment. Ce que je dois faire, ce que j’ai envie de faire. Évidemment, je suis excité ; bien entendu, je suis inquiet ; mais cela ne dit pas grand-chose. Pourquoi je n’arrive pas à me donner bêtement une tâche à accomplir, et à m’y mettre sans traîner les pieds ? Même un truc stupide, comme remplir un papier administratif ou faire du ménage — puisque le temps est perdu, autant le gagner sur autre chose. Il existe des expressions pour ça, mais je trouve qu’elles ne vont pas avec mon cas. Je ne dis pas « à quoi bon ? » ni « tout me dégoûte » — c’est plus simple et plus compliqué (c’est différent, quoi). Juste, je ne sais pas de quoi j’ai envie, et je suis triste, alors que je ne vois pas de raison de l’être. Je veux dire : il y a des millions de raisons d’être triste en général, mais je n’identifie pas de raison spécifique pour déclencher la tristesse à ce moment particulier.

Je suis excité et inquiet : ça, je pense que ça s’appelle le trac, à cause de la sortie du livre et de la soirée de demain. Le truc qui me chiffonne ces jours-ci, c’est que je n’arrive pas à savoir ce que j’attends de cette sortie et de cet événement. Alors, comment saurai-je, quand cela aura eu lieu, si je dois en être content ? Par exemple, je pourrais espérer, au choix : goûter au plaisir d’être entouré de mes amis, des gens qui m’aiment et qui me sont fidèles (oui, mais alors, pourquoi sortir un livre ? je pourrais aussi bien fêter mon anniversaire) ; ou bien, rencontrer une sorte de succès, grâce auquel des gens que je ne connais pas achèteraient mon livre (mais comment savoir, après, s’ils l’ont lu et aimé ? si cela a eu le moindre sens pour eux ?) ; ou encore, une sorte de reconnaissance critique (c’est bon pour épater la galerie, mais, au fond, cela me dira-t-il si ce que j’écris, c’est de la littérature ?)

Philippe Soupault. En joue !

J’écris un mail à D., qui avait lu L’épaisseur du trait à l’état de manuscrit et m’avait donné confiance en ce texte quand je finissais par croire qu’il ne deviendrait jamais un livre. Il me répond de suite, pour me renouveler la confiance qu’il a en moi, « en tant qu’écrivain ». J’avoue : je l’ai un peu cherché, cet encouragement : je suis heureux qu’il l’ait compris et qu’il l’ait formulé ce matin, parce que ses mots me touchent véritablement. Je sais que j’ai envie de cela, au moins : que quelques personnes dont j’aime l’écriture soient touchés par la mienne.

J’essaie d’avancer sur un truc, mais ça ne prend pas : de ce truc non plus je n’ai pas envie. Pourtant, hier ça marchait plutôt bien. Je me suis promené sur des cartes du Léon, j’ai trouvé le village qui sera « le village » dans Les présents : ah, oui, voilà une autre chose dont j’ai envie : écrire ce texte-là.

Ces derniers jours, quand j’ai annoncé la sortie de mon livre, plusieurs personnes (deux, trois) m’ont parlé de la fierté qu’aurait éprouvée ma mère (de la fierté qui était déjà la sienne, avec le premier livre) ; une autre personne (mon cousin) m’a même parlé de la fierté de mon père (tellement plus lointaine — dans le temps — mais tellement présente dans ce que j’entreprends). Oui, évidemment, je pense tout le temps à cet amour moi aussi ; cela ne me rend pas toujours triste, mais parfois si. Ce qui n’aide pas, aujourd’hui, c’est que je lis un bouquin dans lequel il est souvent question de mourir (et de cette question de savoir si cela à un sens et, si oui, lequel), ainsi qu’un film où l’on meurt à petit feu, où l’on met en scène sa propre fin. C’est d’une grande beauté.

Vient le moment où je ressens cette urgence qui me vient quelquefois : une grande nécessité d’accomplir quelque chose, d’aller vite ; le sentiment de n’avoir pas de temps à perdre. La frustration de ne pas faire ces choses, parce que je ne sais pas de quelles choses il s’agit. L’accablement de passer à côté d’elles, par fatalité. Puis, la conclusion que ces choses n’avaient pas de sens.

Quand je passe la journée à ne parler à personne, je suis brusque, le soir : il me faut m’accoutumer à prendre l’autre en compte — en l’occurrence, J.-E. — sans l’assommer d’un flot de parole — ce que je fais quand même. Je lui dis que je me sens bizarre et, le plus gentiment du monde, il essaie de me rassurer sur ce que sera la soirée de demain (un moment agréable, pour sûr), mais je n’ai aucunement besoin d’être rassuré sur ce point. Ce que j’ai besoin de savoir, c’est si tout cela a un sens. Et je sais d’avance que personne ne le sait : il y en a qui le croient, et c’est déjà bien.

Je n’aime pas quand il manque un mot. Je veux dire : ce que je sens à l’intérieur de la tête, juste derrière le masque, un centimètre à peine sous le nez et les yeux, c’est qu’un truc se ratatine à l’intérieur. Un pincement qui provoque, si je ne fais rien pour m’en empêcher, une envie de pleurer. C’est ce mot qui ne va pas : une envie. Non mais, sérieux, qui a vraiment envie de pleurer ? L’envie, c’est un peu comme le désir, ça signifie plus ou moins qu’on est animé par la croyance d’éprouver un plaisir. Or, je ne crois pas du tout en cette perspective. Je n’ai donc pas envie de pleurer. Je n’en ai pas non plus le besoin. Est-ce alors un réflexe ? une pulsion ? une impulsion ? La seule certitude, c’est que, si je laisse cette sensation me gagner, je pleure.

Ce soir, on voit un mauvais film au cinéma. L’événement est rare — on les choisit mieux, d’habitude. C’est plat et réaliste sans contenir aucune esthétique du plat ni du réalisme. Les dialogues sont convenus sans aucun regard porté sur cette convenance. Un film pour rien : il n’y a pas un gramme de cinéma là-dedans. Dans celui qu’on a vu dimanche, par contre, il y avait mille défauts qui n’existent certes pas dans celui de ce soir, mais, alors, qu’est-ce que c’était beau. J’étais ébloui. Voir des choses comme ça, ça me donne envie d’en faire d’aussi belles.

Ah, tiens, encore une envie, finalement.

Combien de fantômes

J’étais encore dans mes plans, à me promener. Là, c’était dans le Guide commode de la banlieue de Paris dressé par André Lecomte (38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, téléphone Turbigo 89-18). La ville où j’ai grandi a pas mal changé, depuis, en particulier sur les bords de Seine qui m’intéressent tout spécialement. J’aurais bien aimé faire ça, comme métier : être le gars qui dessine les lignes sur le fleuve pour signifier le mouvement lent du courant. Quand ils ont construit l’immeuble où j’ai vécu, dans les années 80, ils en ont profité pour changer le nom de l’impasse qui y mène : cité Zapon, ça faisait sans doute trop lotissement pavillonnaire, ça faisait ouvrier, un peu cheap ; ils ont mis hameau Sisley à la place, qui sonne plus distingué, plus villa des happy few, vous voyez ce que je veux dire ? Quand j’étais petit, il restait encore une occurrence de l’expression « cité Zapon » sur l’armoire électrique du parking, à l’entrée de la résidence.

Je n’ai pas souvent l’idée d’utiliser Google maps. Pourtant, je trouve ça fascinant, comme tout le monde – c’est-à-dire effrayant et excitant à la fois. Je viens de vérifier : ce que j’ai toujours appelé « l’impasse » (autrement dit : la cité ou le hameau) n’a toujours pas été visité par la voiture de Streetview. Vous ne pourrez donc pas vous y promener. Dans les autres rues du quartier, on peut. On n’y rencontre pas un chat : dans ces banlieues-là, on reste chez soi, on ne déambule pas. Ah, si : voilà quelqu’un. Comme c’est bizarre. Dans ma rue. Un garçon roux qui transporte une banane.

J’ai toujours eu un faible pour les garçons roux et je ne cherche pas à savoir pourquoi. « Ils » lui ont flouté sa petite gueule de fantôme. Quelques rues plus loin, je vais voir mon lycée. Par curiosité seulement ; en aucun cas par nostalgie. Un endroit sinistre (un parallélépipède rectangle posé sur une cour de béton : une architecture assez typique de prison scolaire). Devant la grille, ce garçon m’adresse un grand geste amical.

C’est trop tard, mec, c’était il y a quinze ans qu’il fallait me faire coucou, pendant ces trois années de lycée où je n’ai jamais été aussi seul de ma vie. Gros malin. Il arrive après la bataille, celui-là. Et puis, d’abord, ce n’est même pas à moi qu’il fait coucou : c’est à la Google car. Les fantômes parlent aux fantômes.

Un coup de fil de J.-E. : il m’appelle de la gare de Bretenoux, son train est en retard et sa correspondance a sauté. « Ils » vont lui trouver un hôtel à Brive. Tu parles d’une tuile. Je suis triste pour lui – et pour moi, parce que j’aurais voulu dormir avec lui. Mais je me rappelle comme, il y a quelques années, j’étais juste paniqué à l’idée de dormir seul : un coup comme celui-ci devait se prévoir, s’organiser, de manière à me laisser le temps de trouver un copain pour sortir avec moi, pour que je rentre tard à la maison sans avoir vu la nuit tomber, et que je me couche seul, certes, mais fatigué. Ce soir, non, je n’éprouve pas cette angoisse. Je ne suis même pas inquiet. Je suis seulement, disons : chiffonné, parce que j’aurais été mieux avec lui que sans lui.

En rentrant à la maison, en préparant mon dîner, j’ai l’idée d’appeler ma mère. Avant, ç’aurait été typiquement le moment idéal pour se téléphoner : la bonne heure (un début de soirée) et la certitude d’avoir du temps devant nous pour parler. Mais ça, c’était avant. J’ai déjà eu la même pensée cet après-midi : ç’aurait été, aussi, un moment idéal et j’ai quasi fait le geste de prendre mon téléphone. Et je me suis arrêté. Il y a donc eu une époque où des circonstances absolument identiques à celles que je vis en ce moment auraient été idéales pour lui téléphoner, et, depuis, tout a changé. Cette époque, je n’arrive pas à comprendre si elle est tellement loin d’aujourd’hui : en distance ou en temps (je crois que c’est un peu la même chose), elle est tout près de moi. Mais, si c’est une distance qui ne se parcourt plus, est-ce que ça a encore du sens de la mesurer ? Il y a un grand mur au milieu, qui arrête mon geste quand je voudrais prendre mon téléphone. Et c’est cela qui a changé.

Il a été question de magie

Par trois fois ce week-end, il a été question de magie. D’abord, vendredi soir. On fêtait l’anniversaire de J. : la petite bande était là, qui s’est dispersée peu à peu à mesure que la soirée s’éternisait. Quand les trois heures approchaient, l’enjeu de la discussion est devenu franchement philosophique (disons que le mot a été prononcé au premier degré, ce qui n’arrive pas souvent) : D. a voulu démontrer que sa philosophie était radicalement opposée à la mienne et que, pourtant, nous étions amis, parce qu’il existait une sorte de dénominateur commun entre nos deux conceptions : la croyance en des valeurs communes. Alors, il a fallu que je me définisse en des termes très solennels, du genre : mon éthique est tout à fait athée et ma morale est matérialiste (au sens marxiste) ; je tente d’être rationnel dans mes actes parce que je veux tendre vers un idéal de bien (ce qui n’exclut pas, au contraire, le goût de l’irrationnel dans les sentiments et dans l’art). J’ai dit des trucs un peu comme ça. D., lui, ne croit pas à cette rationalité matérielle : il dit qu’il est mystique. Il croit en ses pensées magiques : s’il souhaite très fort quelque chose, il peut influencer l’avènement de cette chose. Bon. Moi, la magie, ça me laisse froid. Toutefois, il y a un point sur lequel nous sommes d’accord : si D. croit que sa pensée magique a un pouvoir créateur, je considère, moi, que mes actions concrètes sont guidées par ma volonté de tendre vers un idéal — qui, lui, est un pur concept intellectuel (un objet que j’ai donc créé). Au final, d’après D., on peut donc dire que c’est ma pensée (magique ou pas) qui a créé les objets qui peuplent ma vie — les sentiments, d’une part (ce dont je n’ai jamais douté), et les objets matériels, d’autre part, puisque je les ai créés en étant guidé par des concepts qui n’existent que dans ma tête. Notre débat mérite d’être précisé dans un autre contexte (on était fatigués et toutes les bouteilles étaient vides), mais c’était bien de magie qu’il était question, à l’origine.

Ensuite, samedi. Deux enfants des Andes, accompagnés par un tatou et un lama, partent à la recherche d’un fétiche sacré qui leur a été volé. A priori, je m’en fiche pas mal, du fétiche sacré ; pourtant, l’histoire m’a passionné. Parce que les valeurs qui s’incarnent dans cette statuette dorée me sont familières : le respect de la nature, l’harmonie entre les hommes et la nature et entre les hommes entre eux. Alors, d’une certaine manière, ces personnages-là sont animés par des idéaux qui pourraient être les miens : la seule différence c’est que je vais les appeler valeurs ou concepts et qu’ils vont l’appeler Pachamama. Comme le fait D. quand il appelle pensée magique ce que je considère, moi, comme des actions rationnelles. C’est une différence, mais c’est presque un détail. Le film était drôlement bien : on a été le voir avec R. et S., qui sont deux enfants (qui n’étaient pas accompagnés par un tatou et un lama, mais par J.-E. et moi). Pendant la projection, je m’inquiétais de savoir s’ils prenaient plaisir au spectacle : le visage d’un enfant absorbé par les images, scotché à l’écran, pourrait aussi bien ressembler au visage impassible d’un enfant qui se demande ce qu’il fait là et quand va finir ce film bizarre. À la moitié de la séance, R. s’est tourné vers moi et m’a dit : « c’est trop bien » — ouf. J’étais rassuré. Et j’étais heureux. Heureux de partager ce moment avec ces enfants-là. Ça, c’est le genre de magie qui me plaît.

Enfin, en sortant du cinéma, on a rencontré le père Noël au marché Saint-Quentin (le soir, S. dira a ses parents que le père Noël faisait ses courses : en réalité ça ne s’est pas vraiment passé comme ça). Il distribuait des papillotes à des enfants, qui le lui demandaient en faisant semblant d’être timides (R. et S. compris), ainsi que des tickets gagnants à échanger contre des lots (c’est le charcutier avec un bonnet clignotant qui se chargeait de l’échange). Il me semble qu’aucun enfant, même s’il croit au père Noël, ne peut raisonnablement croire que cet individu-là était le père Noël : tout le monde sait bien que c’est un déguisement. Un gars imitant le père Noël qui, lui, existe par ailleurs. Aussi, quel intérêt de se faire photographier avec un type costumé, quand bien même il est sympathique ? C’est plutôt moyen, niveau magie. J’avoue que je n’ai pas vraiment de souvenir de la manière dont j’ai cru à cette fable, à l’époque où j’avais leur âge. Une chose est sûre, en revanche : je me suis prêté au jeu de la photo au moins une fois, et c’est Juline qui m’en a sorti la preuve hier. La photo a été prise il y a bien longtemps (vingt-huit ans ?) et la seule chose magique que je vois là-dedans (non, ce n’est pas mon petit ensemble bleu avec une effigie de marin), c’est que j’étais blond.

Je le vis, je rougis

Je n’ai pas besoin de le voir dans le miroir pour savoir que mon œil rougit. Est-ce bizarre, de dire (d’écrire) « voir mon œil » ? Je ne sais pas si c’est moi qui regarde mon œil ou mon œil qui me regarde, ou si l’œil se regarde lui-même, sans moi. Sans moi ou sans lui — parce que je n’ai pas besoin de cela, justement : de ce regard ; pour savoir que le blanc se teinte de rouge. Je sens une chaleur qui se diffuse. Je perçois une variation de température : est-ce à dire que l’intérieur de l’œil, dans son état normal, n’est pas chaud ? qu’il baigne dans une eau tiède ? car lorsque l’un des minuscules vaisseaux qui l’irriguent éclate et que le sang se répand, la chaleur augmente. Je suis formel à ce sujet. C’est doux. C’est étrange. J’essaie de dissocier cette sensation (l’effet) du phénomène de plomberie qui en est la cause (un tuyau qui fuit et déverse le liquide qu’il transporte), car la cause est désagréable : je n’ai pas du tout envie de penser au fonctionnement de mon corps, c’est un équilibre trop subtil et donc beaucoup trop fragile — prendre conscience de cet équilibre, c’est savoir qu’il peut se rompre à tout moment. Alors, si je m’abstrais de cette idée que j’ai formée à propos des vaisseaux et du sang, j’éprouve seulement la sensation douce du globe oculaire qui s’échauffe. Douce, oui. Elle pourrait même être agréable. Elle n’engendre ni brûlure, ni fatigue. Elle irradie gentiment. Mais elle est trop étrange pour me donner du plaisir. C’est son étrangeté même qui me déplaît. Le caractère étrange, en soi, ne me déplaît pourtant pas — mais, à propos de mon œil, de l’étrangeté je n’en veux pas. De mon œil, j’attends que le blanc soit blanc et que l’iris soit irisé ; j’attends qu’il voie et qu’il voie bien ; qu’il communique une image à mon cerveau, et surtout aucune autre sorte d’information ; je ne lui demande pas la température qu’il fait, à mon œil, et encore moins s’il fait chaud à l’intérieur de lui. Qu’il se fasse oublier.

Minuscule

Le matin, on place sa fiche dans une case sur un grand tableau des « présents », dans la classe. Comme les employés pointant en arrivant au bureau. J’ai le souvenir de ça. Pour nous habituer à l’idée que plus tard aussi, quand nous serons grands, quelqu’un sera là pour contrôler notre présence : ça ne s’arrêtera pas avec l’âge. C’était donc cette fiche-là, sans doute, avec la photo pour qu’on se reconnaisse soi-même : « ah, je le connais ce gars-là, c’est celui qui est dans ma glace le matin, quand je grimpe sur le tabouret pour me brosser les dents au lavabo ». Le prénom, on ne savait pas encore l’écrire (on avait trois ans, quatre ?), c’est donc la maîtresse qui l’a mis sur la fiche. Sans majuscule — pour ne pas perturber les jeunes gens que nous étions, peu habitués encore à déchiffrer les lettres ; l’idée, je suppose, est de faire en sorte que chaque lettre n’existe sous nos yeux que dans une seule graphie. Un « a » est un « a », pas un « A », c’est déjà assez compliqué à apprendre, à cause du « o » qui lui ressemble vachement. Alors mon prénom, le voilà, écrit tout en minuscules — et moi, je n’étais pas grand non plus.

Trois jours (et les gens)

Ça a commencé vendredi par une promenade avec Pascale G. sous la dalle des Olympiades ; on sait que les voies ferrées qui ne vont nulle part, ça me botte, et c’était l’occasion rêvée de savoir où elles s’arrêtaient, celles qui sortent de ce tunnel de la rue Régnault pour aboutir dans la gare logistique (béton, béton, odeur d’essence, néons blafards) où sont stockés les livres Lunatique. On a pris un paquet de Héros pour Olivier H. (l’ami qui va le faire lire à ses élèves, oh, comme j’ai de la chance), qui passera les prendre au salon dans l’après-midi. Dans une impasse de la rue Nationale, on a vu des poules adultes et, dans un autre enclos, des poules juvéniles qui sont nées d’œufs destinés à l’omelette, sauvés de justesse, comment c’est possible ? On ne le sait pas, mais c’est ce qu’il nous explique, leur sauveur. Une rencontre. Puis c’était le salon, aux Blancs-Manteaux. J’ai vu des têtes connues et j’ai parlé à certaines de ces têtes, des têtes qui datent d’époques et de compartiments de ma vie bien différents entre eux, distincts, et qui se mélangent parfois, comme en ce moment. Ceux qui sont derrière leurs stands, il y en a que je vois chaque année, depuis la fois où j’avais mon stand, moi aussi, avec C.L., en 2013 je crois — puis quand je suis revenu en touriste en 2014 et 2016 (j’étais absent pour cette édition épouvantable de 2015), et l’an passé j’avais fait le malin à signer des Passerage sur le stand Lunatique, alors que pourtant, à ce moment-là, je n’en menais pas large dans ma tête, mais ça m’avait fait du bien cette animation, cet enthousiasme, cette vie qui existe malgré tout. Vers quinze heures Judicaël est venue me voir, elle a bravé le froid, je discutais avec Guillaume et Philippe chez Publie.net, je lui ai montré les livres sur la table qui ressemblent un peu à ce que sera le mien, pour qu’elle imagine l’Épaisseur du trait qui vient dans quelques semaines, ça va arriver tellement vite le 9 janvier. On a été au café, elle m’a offert un objet très précieux en rapport avec le Héros ou plutôt avec le héros, d’autres héros que le mien, c’est beau et c’est un cadeau important, initiatique. Olivier vient chercher les livres pour ses élèves (ses cinquième du collège de Thiais), ensemble on dit bonjour à Renaud et François (à cause d’une histoire de cheval), Pascale est très occupée et me dira, après, qu’elle aurait voulu parler plus avec lui, mais le salon c’est cela aussi : c’est long et ça passe vite. Lætitia est la fille de Simone, que j’ai connue il y a quasi vingt ans quand j’en avais onze et qu’elle était ma prof (une histoire de collège, là aussi, et j’étais, attendez, mais oui, j’étais en cinquième), je suis content de la voir, de lui faire découvrir mon Héros et de parler avec elle de son manuscrit que je viens de lire, mais je suis bien impuissant à lui donner des conseils. Sur le stand, il y a les fidèles du Cafard, Yan, Alexandre. Et là, cette rencontre extraordinaire, au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire qui n’existe pas dans le monde ordinaire : Pierre et Yvan, qui avaient lu Passerage et l’avaient aimé, et Pierre qui m’avait écrit cette lettre ; nous faisons connaissance doucement devant la table Lunatique, et on évoque mon nouveau livre, qui a Saint-Céré pour décor (« ce n’est pas loin de chez vous, du Cantal, vous connaissez peut-être »), et comment qu’ils connaissent ; Pierre est lié par sa famille a des personnes de Saint-Céré très importantes dans la vie de J.-E., et ces liens forts, un peu magiques (les liens de l’histoire en commun) font que J.-E. sera très ému ce soir de cette rencontre, et Pierre aussi, et du même coup, moi aussi ; et que nous tombons d’accord, tous, sans qu’il soit utile de l’affirmer, qu’il vient de se passer quelque chose d’important ici. Au dîner avec Pascale ce vendredi, on démêle les fils de tout ce qui vient d’arriver, et on se sépare dans le froid, la nuit humide (Pascale perd sa voix, la mienne se voile un peu), tout le monde s’est refroidi dans les courants d’air à force de s’échauffer à parler, à s’agiter sous la halle. Samedi Philippe présente son jeune grand-père, je rencontre Lou, je papote avec Pascale P., j’ai toujours plaisir à parler avec Patrick que je ne vois, finalement, que dans les salons alors qu’on pourrait se voir ailleurs, je suis content que R. ait envie de lire le Héros et l’achète, je rencontre Nikola que je connais seulement parce que je suis, parfois, ses chroniques, et il dit qu’il a aimé le Héros, n’est-ce pas encore un moment agréable ? Il y a Cyrille, un ami véritable, qui passe par là avec son instrument de musique sur le dos : j’aimerais prendre plus de temps pour parler avec lui, ce sera très bientôt, nous nous le promettons. Camille était mon collègue il y a plusieurs années, il vient rendre visite à un copain auteur, il me le présente, et je lui présente J.-E. : voilà ce que je voulais dire quand je disais que des gens qui viennent de lieux et d’époques qui ne se connectent pas ensemble finissent parfois par s’introduire dans le même espace-temps, ça paraît la chose la plus naturelle du monde au moment où ça arrive mais, en vrai, je sens bien après coup que c’est fatigant dans ma tête (qui chauffe doucement, un peu fiévreuse, à cause du refroidissement, de la saison). C’est là-dessus que débarque É., quand nous sommes déjà ce groupe de quatre-là, conversation bizarre et froide, je suis troublé, et Y. intervient à son tour qui simplifie tout et nous ramène au Héros. Le soir J.-E. et moi dînons avec Marie et, avec elle, il est question à un moment de retrouvailles à organiser, peut-être, avec la bande de Varsovie, dont nous faisons partie tous les deux, la bande qui a existé il y a dix ans (oui, dix ans, et voilà, à nouveau, que nous ne rajeunissons pas). Dimanche on épuise le stock de Passerage, je signe un Bandits pour une dame gentille et curieuse, et un autre pour Madeline qui me soutient avec enthousiasme et fidélité. J’aime beaucoup Fabien et Sandra qui sont fidèles, eux aussi, d’une autre manière, à Lunatique ; et qui ont cette énergie pour faire vivre cette petite communauté. Fabien a une histoire avec le Lot, quelque chose de fort (pour lui aussi, décidément). Sandra est la première à avoir fait lire Passerage à des jeunes lecteurs : ses enfants — et ce qu’ils avaient dit après leur lecture avait ouvert des portes immenses pour moi, une vision de cette possibilité que mon texte existe dans l’imaginaire, dans la sensibilité des autres, et des jeunes gens en particulier. Quand Juline et Seb viennent me trouver avec leur amie M. (que je vois pour la première fois alors que je la connais, à travers ce que Juline me dit, depuis dix ans peut-être, oui, à nouveau dix ans), on quitte la halle pour de bon, on va au café avec J.-E.. Je porte le foulard de ma mère autour du cou parce que je crains de tomber malade avec ce froid idiot, je ne le porte même pas pour penser à elle plus spécialement parce que, de toute façon, je pense à elle tout le temps. Et j’ai pris froid, c’est sûr. Au cinéma où il fait chaud, je porte peu d’attention au film ; par moments j’ai envie de pleurer, mais je ne crois pas que le film m’émeuve tant que ça, ni que je sois triste, c’est juste une émotion, je ne sais pas laquelle. On dîne d’un reste de légumes que j’avais préparés il y a trois jours, un repas qui m’a beaucoup coûté (une entaille dans le pouce profonde comme ça, à cause d’une courge récalcitrante) et, au lit, j’ai juste envie de me blottir contre J.-E. comme si j’étais, je ne sais pas, un de ces rongeurs à fourrure qui hiberne, qui oublie où il a enterré ses noisettes et ne les retrouvera pas quand il partira les chercher au printemps.