Antonin Crenn

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Ce qui reste du voyage

De ce voyage en Italie, je n’ai pas rapporté de spécialités locales. Seulement un demi-paquet de biscuits au chocolat et aux flocons d’avoine, issus de l’agriculture biologique, et une grappe de raisin : c’est ce qui est resté du pique-nique que nous avons fait hier soir dans le train, gardant un œil sur les montagnes et l’autre sur les sandwichs. Et aussi : vingt centilitres d’eau de la fontaine publique de la place Carlo Felice, restés au fond de la gourde. Nous les avons donnés à la plante verte en rentrant à la maison. Je n’ai même pas acheté un seul livre en presque deux semaines. Comment ai-je réussi à m’en empêcher ? J’ai acheté, tout de même, la carte de l’île d’Elbe et les plans de Livourne et de Turin.

Ce que j’ai rapporté, c’est dans la tête, comme disent les gens.

Non. Ce qui reste de ce voyage, c’est mon corps qui le dit le mieux, en vérité. Cette entaille au pied n’était finalement pas si profonde : quelques centimètres de long, mais un ou deux millimètres seulement dans l’épaisseur de la peau. Elle disparaîtra bientôt et c’est presque dommage, car ç’aurait été beau : garder sur la plante du pied une ligne presque invisible, un filet blanc d’une telle finesse que personne d’autre que moi ne saurait le voir, ni ne devinerait qu’il a été dessiné par les coquillages de Marina di Campo.

Ma main droite a dégonflé : pendant trois jours, elle était enflée et douloureuse. Vous la mettiez à côté de la gauche, vous regardiez les deux successivement et vous croyiez qu’elles n’appartenaient pas à la même personne. Ce n’est pas un moustique qui fait des trucs pareils. Je suis sûr que c’est arrivé l’après-midi de notre arrivée à Livourne, dans le parc du Cisternone. Le soir, J.-E. m’a dit : « C’est une morsure d’araignée ». Je ne l’ai pas cru. Mais j’ai fait des recherches, depuis, et je peux maintenant dire qu’il avait raison : j’ai été mordu par cette araignée aux dents vert fluo. Elle habite en Toscane et j’ai tous les symptômes. Son venin ne tue que les insectes, pas les humains – mais il provoque ce genre de réaction cheloue qui vous rend difforme pendant quelques jours. Pas de doute possible.

Hier, on a été attaqués au cimetière monumental de Turin : il n’y avait pas un chat. Aucun autre vivant, que nous, errant dans les allées minérales. Alors, ces saletés de moustiques se sont jetées sur l’aubaine (nos peaux). À un centimètre de la marque laissée par les dents vert fluo de l’araignée florentine, j’ai un bouton : je me rappelle très bien quel moustique me l’a fait. J’étais arrêté devant la tombe de Primo Levi, les bestioles s’abattaient sur nous, mais j’avais envie de rester encore une minute, quand même. Il m’a piqué. Et moi, j’ai espéré qu’il reste assez de venin de ladite ségestrie dans les capillaires de ma main pour que le moustique, suçant mon sang, s’intoxique. Que les toxines du venin digèrent les protéines de son corps malfaisant, de l’intérieur. Bien fait pour lui.

Ce que me dit mon corps, surtout, au retour de ce voyage, c’est que je n’ai jamais été aussi bronzé qu’aujourd’hui. La dernière fois que j’ai vue la dermatologue (elle a un fort accent russe), elle avait écrit sur la feuille de prescription : « phototype 1 : roux ». Je ne suis pas roux, pourtant, mais il est vrai que le soleil me fait le même effet qu’à eux : je crame avant de bronzer. Cette année, pour la première fois, je n’ai pas brûlé. Mon secret ? Allez, je vous le donne. C’est la première année où je n’ai pas été obligé de rester enfermé tous les jours dans un bureau entre 9h30 et 18 heures. Je sors si je veux, je travaille quand je veux. Alors, évidemment, je sors quand il fait beau plutôt que quand il pleut. Pas con, le mec. Une exposition progressive, donc. Et depuis la Vendée, au printemps, les rayons du soleil ont doucement accompli leur œuvre. Cette couleur-là, sur mon cou, je ne l’avais jamais vue. Ailleurs, c’est encore plus étonnant. J’ai même des taches de rousseur qui sont apparues dans des endroits que je ne vous montrerai pas. Mais, un tel résultat, c’est l’aboutissement de nombreux mois d’adaptation. D’adaptation à un autre mode de vie, plus libre. Ça doit être cela qu’on appelle : « être bien dans sa peau ».

C’était dimanche et c’était métaphysique

Au petit déjeuner, sur la Piazza Grande, à un moment j’ai dit un truc dans ce genre : « Je ne me fais aucune illusion là-dessus : tout ce qu’on fait, ça n’est jamais autre chose que d’occuper le vide de nos existences. Tant qu’à passer du temps sur cette terre, on essaie de donner du sens à tout ça. Il y en a qui font des enfants, d’autres qui écrivent des bouquins, qui se consacrent corps et âme à leur métier ou qui s’adonnent à des plaisirs frénétiques. Et ça ne rend pas ces activités moins nobles de savoir qu’elles servent à combler un vide. Et qu’elles ne nous rendront pas heureux. Ça leur donne presque plus de valeur, au contraire, parce qu’elles deviennent vachement métaphysiques, tout d’un coup. » J’ai dit ça à J.-E., oui, et je n’ai pas eu peur de dire le mot : métaphysique.

Un peu plus tard, il m’a demandé pourquoi j’étais triste (c’est vrai, je l’étais). Si ç’avait un rapport avec la conversation de ce matin. J’ai dit que non. Il m’a demandé ensuite s’il y avait quelque chose qui clochait, qui me perturbait, et j’ai répondu que rien de concret dans mon environnement n’était responsable de cet état : j’aime le lieu dans lequel nous sommes, j’aime être avec lui et j’aime ce que nous faisons ensemble. « C’est purement chimique, je lui dis, une molécule qui manque dans ma tête, un niveau qui baisse, une humeur qui change, c’est cyclique. » Cette envie (non : cette impulsion) de pleurer que je réfrène.

Pourtant, en y réfléchissant, notre décor a tout de même quelque chose à voir avec l’état de mon esprit. J’y crois. Non pas qu’un facteur extérieur puisse vraiment influencer mon émotion présente, mais plutôt qu’il en soit le révélateur, ou le miroir. C’est dimanche à Livourne (ailleurs aussi, j’en suis sûr) et tout est fermé. Dans les rues : le vide. Les portes : closes.

On pensait retourner au marché que nous avions découvert la veille au soir (une chanteuse interprétait Ma il cielo è sempre più blu sous la halle monumentale), mais il était fermé. La plupart des cafés aussi. « C’est la province », à dit J.-E. qui s’y connaît en province. Puis, nous sommes sortis du centre historique, avons traversé des quartiers déserts (pardon : on dit « résidentiels »). On a voulu visiter les cimetières. On a vu le cimetière israélite, dans un état de quasi abandon bouleversant, mais pas l’autre cimetière, le grand, dont le portail était fermé. Un cimetière qui ferme entre midi et quinze heures, vous avez déjà vu ça ? Moi, non. Ensuite, nous avions repéré cette église, San Ferdinando, à cause d’un groupe sculpté qui nous branchait pas mal : elle était fermée pour travaux. Bon. Mais, juste à côté, un truc m’a bien plu. C’est un pont enjambant le canal. Un panneau indique qu’il a servi de décor pour le film de Visconti : Les nuits blanches. Enfin presque. En fait, Visconti a reconstitué ce pont et ce quartier de Livourne dans un studio de Cinecittà, pour y tourner son film, adapté des Nuits blanches de Dostoïevski, dont l’histoire ne se passe pas du tout à Livourne mais à Saint-Pétersbourg. Ainsi, ce pont que nous avons vu aujourd’hui n’a pas servi de décor à Visconti pour tourner un film qui ne se passe pas à Livourne. Voilà. Et si quelqu’un veut encore me convaincre que quoi que ce soit a du sens sur cette terre, qu’il n’hésite pas : je suis là pour l’écouter.

Cette nuit a été agitée. J’étais, dans mon rêve, très perturbé par des événements par lesquels je ne croyais pas être préoccupé. J’étais secoué par une crise de sanglots impossible à maîtriser : je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, car il me semblait que j’étais absolument serein vis-à-vis des choses qui se passaient dans ce rêve, en rapport avec plusieurs projets professionnels que j’ai dans la vraie vie et pour lesquels je suis en attente de réponse (une attente qui ne m’inquiète en aucune manière, me semble-t-il). C’était le corps qui se rebellait et qui me révélait l’état véritable de mon esprit, que ma raison me cachait. J’étais angoissé sans le savoir. Cette nuit, J.-E. me dit que j’ai même parlé en dormant (ça m’arrive rarement). Est-ce que je fais confiance en mes rêves pour m’avertir au sujet de mes inquiétudes véritables ? Je ne sais pas. Mais je fais confiance à mon corps pour ça. Lui qui n’est fait que de matière, il sait de quoi il s’agit quand je parle de « combler un vide » ou d’« aller quelque part », ces expressions qui transposent des questions philosophiques dans la dimension matérielle — qui donnent de l’épaisseur à la métaphysique.

Notre promenade s’est achevée en bord de mer : cette terrasse pavée de milliers de carrés blancs et noirs, composant un damier si grand qu’il se perd dans la distance. Des lignes strictement orthogonales dont les parallèles finissent par se rejoindre à l’infini, à cause de la perspective (tandis que dans la dimension idéale, en géométrie, elles ne se touchent jamais). Une grille rassurante et inquiétante à la fois (c’est possible) sur laquelle est plantée un kiosque rond : un élément de décor en toc que j’imaginerais volontiers dans un tableau de De Chirico. Et cet assemblage mathématique, intellectuel, est ceinturé d’un genre de balustrade néoclassique qui le sépare de l’autre espace : l’étendue naturelle (et véritablement infinie) — la mer en mouvement, les vagues gonflées par le vent, l’horizon lointain. Le ciel bleu (parce que vide de nuages) et la mer bleue (parce que pleine d’eau) : rien pour arrêter le regard. C’était dimanche et, décidément, c’était métaphysique.