Antonin Crenn

Tag: L’île Saint-Louis

Les mondes réels

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide ». Moi, la première fois que j’ai lu Aurélien (dont ceci est le début), j’habitais sur l’île Saint-Louis et j’avais trouvé amusant de faire connaissance avec ce voisin illustre qui n’existait pas, mais qui, d’un coup, pouvait se retrouver dans mon décor à moi, dans mon monde réel. La maison qu’habite Aurélien est sur la pointe de l’île, sur une placette qui s’appelle maintenant place Louis-Aragon – mais, « de mon temps », elle n’avait pas de nom.

Je ne peux pas dire que j’ai relu les cinq cent pages d’Aurélien hier : je les ai seulement parcourues à toute vitesse pour me remettre en tête les noms des personnages. Parce que, depuis, j’ai lu les trois volumes qui se placent avant celui-ci dans le cycle du Monde réel et que j’ai l’intention, maintenant, de lire celui qui vientaprès. Je suis complètement fasciné par ce souffle absolument romanesque (voilà de vrais romans, ça ne fait aucun doute) et leur inscription aussi précise dans l’histoire en train de se faire. Les mécanismes politiques dont parlent ces livres sont totalement contemporains de leur écriture. Le monde réel et la fiction sont tellement imbriqués qu’on ne distingue plus l’un de l’autre – et cette distinction m’intéresse peu, moi : j’aime quand tout est mélangé.

Théo, le personnage des Présents, cohabite avec une galerie de portraits plus ou moins fantasmés, une collection d’insurgés et de résistants que l’on retrouve de barricade en barricade, de la République sociale de 1848 au Front populaire. Et, bizarrement, lorsque je parle du présent, je ne fais aucune allusion au contexte politique de mon époque (alors que, dans la vraie vie, j’en parle beaucoup, tous les jours). C’est à peine esquissé, discrètement. Un peu comme dans Le héros et les autres, où je m’étais posé sérieusement la question de faire entrer, ou non, le monde réel dans la bulle du petit monde fantasmé de Martin (ça a donné lieu à ces pages : son ami étranger expulsé dans l’indifférence générale). C’est plus timide encore dans Les présents, il faut lire entre les lignes de la première version pour voir du politique. Ce le sera beaucoup moins dans la nouvelle version que je suis en train d’écrire. Voilà une autre chose dont nous avons parlé avec Guillaume : il est très fort pour me dire « tu tournes autour, mais tu n’en parles pas vraiment, alors que tu en as envie, ça se voit ». Maintenant, je suis décidé : ces fantômes d’insurgés des deux siècles précédents ne vont pas rester seuls : dans le présentaussi, il faut que je quitte un peu la métaphore pour me frotter au monde réel.

J’ai noté tout ça en vrac, dans mon cahier, puis je suis sorti de chez moi très vite parce que nous étions attendus, J.-E. et moi, pour dîner chez nos anciens voisins du quai de Béthune. C. et Y. nous ont reçu comme en famille, parce que C. aime bien rappeler que nous étions tout jeunes quand nous sommes arrivés dans l’immeuble, « Tu étais comme ça » — avec le geste de la main qui suggère que j’étais plus petit qu’aujourd’hui, alors que, en réalité, j’avais déjà dix-neuf ans et déjà ma taille définitive. La première fois que j’ai vu l’île Saint-Louis, je l’avais trouvée franchement belle. Puis, on voit notre immeuble, notre quartier, cette île, changer à vue d’oeil : la plupart des habitants qu’on a connus sont partis, voire : ont été chassés ; ils ont été remplacés par d’épisodiques habitants fortunés qui se contentent d’occuper les lieux quelques semaines par an, et par des touristes qui ne font que passer. L’île est habitée par des fantômes et des courants d’air. La dernière fois que j’ai vu l’île Saint-Louis, je l’ai trouvée franchement triste.

Il est plus de minuit quand nous sortons, un petit air frais (agréable, celui-là) caresse nos têtes un peu échauffées par l’aguardiente. Sur le mur, ce graffiti : « Aurélien + Bérénice ». C’est Le monde réel qui s’invite dans notre monde réel. Ou inversement — parce que la littérature et la vie, c’est la même chose.

Prendre le bus (je me souviens de Noirmoutier et de Fontenay-sous-Bois)

J’ai acheté quelque chose d’absurde au vide-grenier. Comme si ma valise n’était pas déjà assez lourde, à cause des bouquins. Mais, j’aime les panneaux, les plaques de rue, quand les lettrages sont beaux. Et là, franchement, c’est beau.

Je me souviens de Fontenay-sous-Bois. Juline a habité là quand elle a quitté l’appartement où nous avons grandi. C’était un deux-pièces vieillot dans un immeuble en briques, ça craquait de partout, ç’avait beaucoup de charme. Pour y aller, il fallait prendre le bus 118 (couleur moutarde) à la porte de Vincennes, puis descendre devant le cinéma Kosmos. La vitesse du bus, elle, n’était pas kosmique du tout, il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

J’ai fait une recherche rapide sur le web, qui mériterait d’être fouillée. Il semble que la commune de Fontenay-sous-Bois avait un centre de vacances à Noirmoutier — plus précisément : au Vieil.

Je me souviens du Vieil. La première fois que nous sommes allés à Noirmoutier avec J.-E., c’était chez C. et Y., nos voisins de l’île (une autre île, à Paris, où nous habitions alors). Y. avait tenu à nous faire visiter les parages, il avait loué une voiture exprès. On avait fait le tour des villages, j’avais pris des photos (à l’époque, je publiais des images sur cet autre blog). C’était en février, il y avait cette brume épaisse qui enveloppait le paysage. Nous étions entrés dans la chapelle du Vieil et, là, je me souviens du tableau La pêche miraculeuse, d’un certain Henri Rousseau qui n’était pas douanier.

Pour venir jusqu’à Noirmoutier, on avait dû prendre un bus à Nantes. Il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

Je n’ai jamais été dans un centre de vacances. L’idée même de partir en « colonie », pour moi, aurait été une punition. J’imaginais pourtant assez bien à quoi cela pouvait ressembler, une colonie de vacances. Ce devait être un peu comme un voyage scolaire, par exemple : des enfants massés dans un car, pendant des plombes, pour aller à la Bourboule et visiter des volcans. Une expédition.

Demain, je ne prendrai pas le bus, mais le train. Heureusement. Tant que la gare de Luçon existe encore. Je changerai à la Roche-sur-Yon et, arrivé à Montparnasse, je me détesterai d’avoir acheté ce panneau qui pèse des tonnes. Je redouterai les escaliers du métro. Alors, je prendrai le bus pour rentrer chez moi : le 91 (couleur moutarde).

Une expression, une impression

Curieux, cette impression (cette expression) : être embrumé. Brumeux. Avoir un nuage coincé dans la tête, derrière les yeux. J’aurais tendance à utiliser cette image (qui est assez fidèle à la sensation que j’éprouve) aussi bien pour définir mon état présent (je traîne un petit rhume qui ralentit un peu mes neurones) que pour parler de ces autres jours où rien ne fonctionne dans le bon sens et où je pourrais pleurer à chaque instant. Mais ces jours-ci, non, je ne suis pas triste le moins du monde : c’est bien un nuage que j’ai dans la tête, pourtant, mais un nuage d’une autre sorte. Un nuage qui m’engourdit. Je me suis refroidi vendredi soir sur le boulevard Henri-IV — un courant d’air, ce boulevard — en allant chez nos anciens voisins du quai de Béthune pour un apéritif dînatoire (c’est comme ça qu’on dit). Chez D. et D. (alias Do & Di, tels qu’ils se nomment eux-mêmes), qui vivent en dessous de là où nous vivions, nous. Autour de la table, il y avait aussi C. et Y., évidemment — les voir est toujours un moment précieux : retourner quai de Béthune voir C. et Y., c’est un peu comme rendre visite à ses parents, le dimanche. Comme ce que j’imagine, en tout cas, de ce rituel, car mes parents à moi, quand ils étaient vivants, n’habitaient pas ensemble, donc je n’ai jamais « rendu visite à mes parents le dimanche »  — c’est seulement une expression (une impression). À chaque fois, C. nous raconte les petites histoires de l’immeuble et du quartier. L’immeuble qui se vide (il y a deux fois moins d’habitants aujourd’hui qu’il y a dix ans, quand nous étions nous aussi du nombre des habitants : à la place, combien d’appartement vides et combien de touristes ?) et le quartier qui n’est plus habité non plus, et de moins en moins habitable. C. et Y. sont les survivants d’un lieu où il faisait bon vivre, et où nous avons été heureux. La spéculation, les intimidations, la transformation à coup d’investissements délirants, et la soi-disant rénovation pour mieux se conformer aux désirs conformistes d’un tourisme toujours plus dévorant : tout cela, c’est à moi qu’on l’inflige ; à moi personnellement qu’on le fait subir. Je me sens attaqué dans mon corps. Ce n’est pas qu’une expression, c’est véritablement mon impression : parce que mon corps a vécu dans cet espace-là pendant des années (C. me dit toujours : « tu étais petit comme ça quand tu es arrivé » ; j’avais dix-huit ans, en réalité). Et attaqué dans ma tête : car tout ce en quoi je crois est démoli à vue d’œil dans une sorte de grande fête de plus en plus indécente. J’aime revenir dans cet immeuble, dans cette cour, dans ce petit cocon gardé en vie par la présence magique de C. et Y. — mais je n’aime plus revenir dans le quartier. Il me rend triste sans nostalgie (alors que cette nostalgie pourrait être belle) — triste, mais avec colère (et cela, c’est moche). Un écœurement. Triste tout de même, oui — ah, tiens, je disais pourtant, au début de ce billet, que triste je ne l’étais pas.

De la fenêtre qui était la nôtre, il y a près de dix ans.