Antonin Crenn

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Je serai tout nu

Presque personne n’a lu Les présents. Quatre personnes, seulement. Le premier, c’est J.-E., parce que tout ce que je fais (et tout ce que je suis) le concerne : on s’aime, on partage tout, c’est comme ça. La deuxième, c’est J., parce que le personnage des Présents a une sorte d’air de famille avec moi-même, et qu’il a des parents qui ressemblent drôlement aux miens et, donc, aux siens : son regard est précieux (indispensable) sur ce texte-là. Le troisième, c’est ce garçon qui comprend mes intentions lorsque j’écris, et qui m’aide mettre de l’ordre dans mes idées, à aller plus loin, à faire mieux avec lui que tout seul – l’éditeur, quoi. Et le quatrième, eh bien, c’est Benjamin ! qui va inventer des images sur mes mots. Pour le redire en bref : il n’y a pas grand monde qui l’a lu, ce manuscrit. C’est une petite chose fragile, qui sort de l’œuf. Et il contient beaucoup de moi, comme tout ce que je fais. Je ne sais pas faire les choses avec détachement, je fonce toujours tête baissée. Alors, mardi soir, en lisant des extraits de ce travail, je serai tout nu.

Ça m’intimide un peu, mais ça m’excite aussi. J’aime bien ça, être tout nu. J’ai l’impression d’être comme ça tout le temps, en fait : incapable de dissimuler au monde les choses qui comptent pour moi – et ce qui compte, ce sont les sentiments, les émotions et les idées : ce que j’ai de plus intime. Des choses que tout le monde voit, donc, pour peu qu’on cherche à le voir. Ma coquille est transparente, on en perçoit distinctement l’intérieur qui bat, qui palpite. C’est comme ça que je me représente mon corps, en pensée. Autant dire que, comparée à cette exhibition permanente, l’idée de me retrouver nu sur scène mardi prochain, ça ne me paraît pas exceptionnel.

On a parlé de ça, hier, lors de cette après-midi avec des profs, à la salle des fêtes de Luçon. C’était une formation où l’on causait de « comment inviter un auteur dans sa classe ». Je rapportais certaines de mes expériences. Je disais que j’étais capable, au pire, de débarquer dans une classe qui n’avait pas été préparée, afin de répondre aux questions stéréotypées des élèves et de faire le job. Mais que c’était trop con de travailler ainsi. Que les vraies belles expériences, c’est quand les mômes sont aussi préparés que moi, et qu’on peut vraiment faire connaissance. J’ai parlé de cette fois magique de Thiais, qui avait été particulièrement intense : ils avaient lu Le héros et les autres et en avaient déjà longuement parlé entre eux. Autrement dit, ils connaissaient tout de moi : mes émotions, mes goûts, un certain rapport à l’espace, mon fantasme d’amitié totale et cette fameuse histoire de désir mimétique – tout, quoi. Je suis donc arrivé dans la classe déjà tout nu. Les barrières étaient abolies, on a pu s’épargner les échanges préalables de banalités. On a pu aborder tout de suite les sujets importants dans nos vies : la littérature, l’amour, la mort. C’était fou. Et j’ai compris que pendant cette séance, je n’étais pas le seul à m’exposer de façon si impudique. Les jeunes gens qui osaient dire devant les autres « voilà comment j’ai compris tel passage du livre » (ce qui signifie : « voilà mon interprétation, à l’aune de mes propres représentations et des sentiments que j’ai projetés dans ma lecture »), ces jeunes gens-là ont osé parler d’eux-mêmes, intimement.

Dans une autre classe, un autre établissement. Un garçon qui avait tenu à me dire qu’il avait été touché par mon livre. Et qui, porté par son enthousiasme, avait enregistré un petit reportage pour la radio scolaire, au sujet de mon livre et de ma venue – c’était beau comme tout. Et ce garçon-là, aussitôt après, demandant à son prof de supprimer le reportage déjà publié – ce garçon qui a eu le sentiment de s’être trop exposé en partageant son émotion, et qui n’osait plus l’afficher aussi ouvertement. Ce garçon, alors, qui a éprouve ceci : que la lecture, c’est aussi intime que l’écriture. C’était beau, de faire cette expérience, aussi.

Pourquoi, dans mon amitié avec G., cette impression de se comprendre et de se connaître si bien, dès la première fois que nous nous sommes rencontrés ? Parce qu’il m’avait lu, et que je l’avais lu. On ne s’était certes pas rencontrés, mais on connaissait déjà la part la plus importante de l’autre. Un regard sur les êtres et les choses, des souvenirs, des fantasmes. On était tout nus.

Cent soixante-dix mots par minute

Lire Les présents en public : l’idée est simple, a priori. L’ennui, c’est que Les présents est un roman. C’est long, un roman. J’ai passé une bonne partie de la journée d’hier à déclamer tout seul dans ma chambre, à m’enregistrer et à me chronométrer. Dans les moins pires de mes essais (ceux où ma voix est à la fois agréable et expressive et intelligible), j’ai calculé que mon débit moyen était de cent soixante-dix mots par minute. Alors, si je lisais l’ensemble du roman, il nous faudrait six heures et demie – sans pause. Il n’est évidemment pas question d’infliger cela à qui que ce soit – et surtout pas à moi-même.

Alors, je sélectionne des passages. Comment ? Je croise plusieurs critères. Il faut que les passages soient variés entre eux, empruntant à chaque catégorie : scènes de la vie parisienne et scènes au village ; promenades au présent et flash-backs fantasmés ; la vie de Théo et celle de la galaxie de personnages qui gravite autour de lui. Je veux absolument des descriptions, parce qu’elles sont dans l’ADN de ce texte, mais point trop n’en faut – au risque d’endormir tout le monde. Je veux de l’aventure (parce qu’il y en a aussi). Je crois que je vais intervertir deux chapitres qui, extraits de la linéarité du roman, se comprendront mieux dans l’autre sens. Je voudrais, surtout, que le public prenne du plaisir à la musique même de la langue. Qu’il accepte de se laisser porter par le texte, fragmentaire, sans comprendre le fil narratif global. L’important, c’est de comprendre l’esprit du texte, l’âme et l’énergie de mes personnages, et ce que les décors contiennent d’imaginaire. L’histoire, on s’en fout un peu.

Ce texte, même pas encore terminé, commence déjà à sortir de la page. Je le démembre pour le faire exister oralement. À l’oral, c’est un autre rythme qu’il faut trouver, différent de celui que je propose à l’œil par la ponctuation. Et je n’aurai pas, dans l’assistance, des lecteurs suivant du doigt le texte sur le livre imprimé (sourire en coin à François et à ses lecteurs de samedi). Car ce n’est pas encore un livre ! c’est un texte, juste un texte. Et mardi prochain, ce sera un texte vivant, dans l’espace et en images.

L’autre critère de choix – peut-être le principal : j’imagine, en lisant à haute voix, les dessins que Benjamin pourra faire sur mon texte. Il y a certains passages, dans le roman, qui ne sont certes pas cruciaux dans l’intrigue, ni même représentatifs de mon écriture – mais que j’ai très envie de voir mis en images, en mouvement, en couleurs par Benjamin. Quelle tête va-t-il faire à mes bonshommes ? C’est excitant. Déjà, il a dessiné cet immeuble parisien. Et, de vous dire qu’il me botte, cet immeuble, c’est trop peu dire. Les dessins ne répéteront pas le texte, ils lui donneront une dimension supplémentaire, ils l’aideront à décoller. À déployer ses ailes pour emplir tout l’espace de la salle qui nous accueillera. Rien que ça.

Je ne suis pas désœuvré

De nouveau seul : François est parti hier. Je suis seul dans cette maison aux trois quarts vide (car je n’occupe qu’une seule chambre sur les quatre). Seul, aussi, dans cette ville où je fais un tour, afin de m’aérer les neurones et de reposer mes yeux du trop-d’écran – dans cette ville qui semble aux trois quarts vides, elle aussi. La rue où je réside est occupée par des commerces désoccupés, des vitrines à vendre ou à louer – ou bien : ni à vendre ni à louer, seulement à laisser vieillir sur place, à attendre – quoi ? Il faut dire que c’est dimanche, et que le dimanche à Luçon invite à la mélancolie. Surtout après les quatre derniers jours écoulés. Et puis, hier soir, j’ai revu Les lieux d’une fugue : quarante minutes d’une beauté triste dans de lents travellings désertiques.

J.-E. m’envoie une photo prise sur le quai de la Seine au niveau du pont d’Austerlitz. Je lui dis que, sur mon quai à moi, il n’y a pas tant de monde, car je me trouve sur les quais du port de Luçon (feu le port de Luçon). Et je photographie pour lui, en réponse, l’arrêt de bus qui semble aussi désœuvré que moi. Parfois, des automobiles circulent dans la rue. D’autres fois (plus rarement), des êtres humains non motorisés. Un grand chien noir fait le tour de la halle en me jetant régulièrement des regards inquiets : il se demande ce que je fais là.

Bon. En fait, aujourd’hui, je ne suis pas désœuvré du tout. Je fais semblant. En fait, je travaille. Je voudrais préparer la lecture dessinée du mardi 22 avec Benjamin, mais par quel bout la prendre ? Je parcours le manuscrit des Présents. Je mets de côté, mentalement, les passages qui pourront être lus – qui pourront avoir du sens pour les spectateurs. Mais, j’ai du mal à ne pas me laisser parasiter, dans ce travail, par une question idiote : les gens d’ici ont-ils compris que j’étais venu à Luçon pour écrire ? Toutes les personnes que j’ai connues, c’était à travers mes autres activités, celles que je fais avec cœur, certes, mais à titre accessoire, c’est-à-dire : les ateliers d’écriture. Savent-ils qu’en réalité, je suis écrivain ? et que je n’ai pas chômé pendant ma résidence ? et que je voudrais, maintenant, partager avec eux mon vrai travail : ce roman qui m’occupe jour et nuit (à mon bureau et dans ma tête) depuis plus d’un an.

C’est un dimanche à Luçon. On croit que la ville est déserte, qu’il ne s’y passe rien. Mais, peut-être, en réalité, que tout le monde est chez soi, concentré. Travaillant d’arrache-pied. Parce que, si les autres gens sont comme moi, alors c’est ainsi : leur vrai travail c’est celui qui reste caché, que personne n’a encore vu.

Des idées qui s’entrechoquent (ou se transforment)

Je reprends ce texte écrit pour Papier Machine : en recevant le message de L. et V., j’étais content de redécouvrir mon document en pièce jointe, assorti de bulles de commentaires. Des phrases qui pourraient bouger ou sauter, et puis des questions. Je retravaille ces détails en m’apercevant que leurs remarques sont toutes pertinentes, et c’est un grand plaisir d’être lu avec une attention si minutieuse, d’être compris dans mes intentions et poussé dans la direction-même que j’ai choisie. C’est une histoire de « plateau » : un village posé au-dessus des mornes plaines alentour, exposé aux vents qui l’ébouriffent.

Le soir, François et moi sommes conduits à Saint-Michel-en-l’Herm par A. et le village, vu de la route, émerge du marais un peu de la même façon que dans ce texte. (Par contre, avec la photo ci-dessus, je triche, car ce n’est pas Saint-Michel que l’on voit : c’est la Dive depuis la digue de l’Aiguillon – mais l’idée est la même, plus explicite encore). Je ne sais plus si j’ai imaginé cette histoire en rapport avec mes pérégrinations vendéennes, mais, l’ayant écrite en juin ou en juillet dernier, il ne serait pas étonnant que les idées se soient entrechoquées. Et le vent ! Ce vent qui rase les maisons basses et les murets entourant les jardins. Mais, ce soir, pas de vent à Saint-Michel. L’événement remarquable venu du ciel, c’est la lumière chaude du soleil déjà couchant, qui lèche la plaine et frappe le modeste plateau (cinq mètres d’altitude, paraît-il) exactement dans l’axe des grandes verrières du musée Deluol. C’est cet endroit que nous découvrons : une usine à cornichons devenue un atelier d’artiste, puis ce musée de sculptures ; et la lumière touche les parties saillantes des corps, éclairant vivement une arête, enveloppant doucement les rondeurs. Des femmes nues, surtout. « Il y a aussi des mecs », me dit François – ils ne sont pas nombreux, mais j’en ai trouvé deux ou trois à mon goût.

L’atelier d’écriture, c’est une douzaine de personnes qui écoutent d’abord François parler des objets qui, progressivement dans l’histoire littéraire, accèdent à la place qui est la leur : celle d’objets littéraires. Puis, cette douzaine de personnes, à leur tour, choisissent un objet ou un petit bout de lieu ; un détail matériel qui sera le point de départ pour raconter leur souvenir, leur émotion. Dans la tête de l’une des participantes, c’est la proximité des œuvres dans ce musée qui rappelle un geste aimé dans son enfance, le geste consistant à sculpter le beurre. Elle explicite, dans son texte, la connexion qui s’est produite. Mais cette connexion aurait dû y rester, dans sa tête, ou bien être jetée sur un autre papier afin de ne pas parasiter son histoire de beurre, qui est la seule histoire qui nous intéresse – et il est bien, son texte, une fois qu’on lui retranche son inutile préambule.

Cette douzaine de personnes, ce sont surtout des gens plus vieux que moi. Souvent, dans ces rendez-vous où on lit, où on écrit, les gens sont des femmes qui ont l’âge qu’auraient mes parents, ou un peu plus. Je me souviens combien ma mère aimait me parler des activités qu’elle avait commencées au moment de sa retraite – à moitié par nécessité de l’ennui à distance, à moitié par un désir véritable que le temps disponible permettait enfin d’exprimer. Il y avait ces conférences, ces lectures, et même du dessin – et dire l’intérêt qu’elle y trouvait était aussi important, j’en suis sûr, que d’éprouver le plaisir de l’activité elle-même. Elle aurait été heureuse, dans un atelier comme celui-ci (l’atelier pour dire ce lieu qui lui aurait plu, et l’atelier pour dire ce jeu d’oser écrire). Je suis touché, alors, de voir face à moi deux trois femmes plus timides que les autres, qui écrivent avec une envie et un plaisir évidents, visibles à mes yeux, et qui n’osent pas croire que leur texte est intéressant. Ce soir est peut-être un moment important pour elles.

Il y a des idées qui s’entrechoquent et d’autres qui se transforment. Moi, l’objet que j’ai envie de décrire, c’est un rai de lumière sous une porte. Pourquoi, au moment où je pensais à ma mère, j’ai choisi d’écrire sur cet objet – c’est-à-dire : sur un souvenir de mon père ? Je ne sais pas, c’est comme ça. Cela se produit tout le temps dans Les présents aussi. Je pense à elle et j’écris sur lui. Des idées qui glissent, qui se déguisent.

C’est juste une ligne. Un espace vide. Cet interstice horizontal par où filtre la lumière sous la porte. Je ne me rappelle pas la porte (blanche, sans doute, mais ce serait mentir de l’affirmer), ni la moquette de la pièce où je suis couché (sa couleur), ni, derrière la porte, s’il y a au sol de la cuisine un lino ou un carrelage. C’est juste une ligne de lumière jaune qui rampe au bas de la pièce déjà sombre, pièce unique où nous vivons le jour et où, le soir, je cherche le sommeil auprès de ma sœur qui dort. Le père est derrière la porte – il lit, il fume, il attend qu’arrive l’heure où l’on se couche à son tour quand on est adulte. C’est juste une ligne, que je regarde avant de dormir. Plus tard, sans doute, la ligne disparaît. Tout est noir. À quelle heure, je ne sais pas : je dors.

Hic et nunc (Mario, Napoléon et moi)

Pourquoi les gens sont-ils tous tatoués ? Une personne sur deux. Voire, trois sur quatre, pour les moins de quarante ans. J’observe ça, ici, depuis qu’on est arrivés. Peut-être les Parisiens sont-ils aussi tatoués que les Elbans, mais que je ne l’ai jamais remarqué, parce que cela reste invisible à cause des manches longues et des pantalons ? (moi-même, depuis une semaine que je réside sur cette île, je vis à demi nu sur les plages, sur les sentiers de montagne). Ici, en tout cas, ça me frappe. Et cet après-midi, sur la place de Capoliveri, je lis ce tatouage au bras d’un joli garçon (en version originale : un bel ragazzo) : HIC ET NUNC. C’est donc la devise de ce garçon (appelons-le Mario) : « ici et maintenant ». Cela signifie que Mario vit intensément le moment et le lieu qui sont les siens — ou, du moins, qu’il tend vers ce but. C’est pourquoi il l’a inscrit de façon indélébile sur la face intérieure de son avant-bras gauche, sur la peau claire et tendre. Tendre, oui, j’en suis sûr, même si je n’ai pas pu la toucher pour le vérifier.

D’autres choses que je n’ai pas pu toucher (les panneaux nous l’interdisaient) : c’était ce matin au musée Napoléon de Portoferraio. Les meubles qui ont appartenu à celui qui, pendant trois cents jours, a vécu dans cette maison, puis qui l’a quittée pour reconquérir son empire. Il ne s’y est pas plu, dans cette élégante demeure, alors qu’à nous elle a semblé très agréable. Mais c’est parce que, lui, il avait été empereur de la moitié de l’Europe… et qu’on l’a exilé ici, en punition : « Maintenant, vous serez empereur de l’île d’Elbe et puis c’est tout ». Pour moi, ce serait un séjour enviable : tu parles d’une mutation disciplinaire ! Par exemple, lorsque ma disponibilité aura pris fin et que je devrai réintégrer la fonction publique, c’est-à-dire accepter un nouveau poste dans mon administration, si l’on me disait : « Vous n’avez pas le choix, vous devez prendre le dernier poste vacant : empereur de l’île d’Elbe », eh bien je ne protesterai pas. Je m’installerais sur mon île et je ne moufterais pas. Je n’irais pas affréter un bateau pour envahir le monde. Je profiterais pleinement de ma situation présente, doublement présente : présente dans l’espace (présent sur l’île d’Elbe), présente dans le temps (ancrée dans le temps présent plutôt que de faire des plans sur la comète, des plans d’avenir).

« Je devrais le dire à Mario, que c’est précisément le sujet du roman que j’écris : être présent dans le temps et dans l’espace, hic et nunc. Ça l’intéresserait de le savoir ». Je dis ça à J.-E. en passant sur la place de Capoliveri. Devant l’établissement où travaille le fameux Mario (le garçon au tatouage), il y a deux tables et quatre chaises. Je dis : « On pourrait s’installer là pour le café ». Et je dis « Ciao » à Mario en regardant son bras. Et je lui demande s’il est possible de s’asseoir, juste pour un café. Et il me répond que non, car ils ne servent pas de café, parce que ce n’est pas un café, ici, mais une pizzeria. « Mais oui ! », je dis à J.-E., et lui me fait remarquer que cette terrasse minuscule est la seule à n’être manifestement pas un café, que ça saute aux yeux, alors que tout autour de la place il n’y a rien d’autre que cela, des cafés. Je regarde alentour : il a raison. Mais Mario m’a fait un beau sourire, je suis content.

Alors, nous prenons un café ailleurs. Ça fait du bien à ma tête, qui commençait à taper (à cause de la chaleur). Ensuite, nous prendrons ce chemin qui descend jusqu’à la mer et qui nous fera passer (à en croire la carte topographique) par deux petites églises, ou bien des chapelles, et nous longerons des oliveraies. Nous parcourrons encore un peu ce territoire. Une manière pour nous, maintenant, d’être pleinement ici.

Pour ne pas oublier

L’idée consiste à boucler des trucs avant mes vacances. On a terminé Je connaîtrai Luçon, qui part chez l’imprimeur. Ouf ! Du côté des Présents, par contre, « boucler » ne veut pas encore dire « finaliser » (loin de là), mais essayer de suspendre proprement le chantier. Me dire : cette version peut rester en l’état quelque temps sans s’abîmer. Les trous sont bouchés, je n’ai pas laissé de crevasse dangereuse en plein milieu, je ne craindrai pas qu’on se prenne les pieds dedans en mon absence. Rien qui ne m’empêchera de dormir.

Prendre des vacances : l’expression est belle et floue à la fois. Il n’y a encore pas si longtemps, mon calendrier était séparé en deux parties étanches : le travail d’une part (celui qu’on fait parce qu’il le faut bien), les vacances de l’autre (la vraie vie). L’écriture était du côté de la vraie vie, et donc des vacances. Mais, depuis presque un an désormais, j’ai décidé que ce travail-qu’on-fait-parce-qu’il-le-faut-bien était une époque révolue, et que le mot « travail » signifierait : ce-que-j’ai-toujours-voulu-faire. Et les vacances, alors, que deviennent-elles ? Disparaissent-elles ou bien, au contraire, prennent-elles toute la place disponible ?

(J’utilise ce mot, disponible, volontairement – car ma situation administrative est justement celle-ci : fonctionnaire en disponibilité ; et que je n’ai jamais été aussi disponible que cette année, disponible à la rencontre, à la découverte, à l’expérimentation ; disponible à moi-même.)

Que je sois à Paris, à Luçon ou à San Francisco, je fais la même chose – oh, que ça paraît snob de le dire – : j’écris mes trucs, les projets avancent tranquillement et je suis disponible pour ceux avec qui je travaille. Cela n’empêche pas les promenades, les rencontres, le repos (ce qu’on appelle vacances, et qui se mêle intimement aux autres activités). Mais, là, j’ai décidé que les projets seraient suspendus à la fin de cette semaine : c’est pourquoi j’appelle ce moment, bêtement, des vacances.

La machine qui est dans ma tête continuera de tourner, hein. C’est toujours comme ça : ce travail-là, il se passe autant sur le clavier de mon ordinateur que la nuit en rêvant, que le matin en me promenant et que le soir en buvant des coups avec les copains (et le mot travail sort alors, soudainement, du carcan monstrueux où il était enfermé au temps de ma vie de bureau, lorsqu’il signifiait : « même si tu n’aimes pas ça, faut y aller »). Je cogiterai donc depuis là-bas, et peut-être encore plus profondément qu’ici. J’emporterai quelques idées dans mon sac à dos, comme devoirs de vacances (compiti per le vacanze), pour ne pas oublier (per non dimenticare).

« Nous savons ce que nous voulions dire »

« Que fais-tu ici ?
— Je cherche Paludes pour te l’offrir. »

Je suis tombé sur G. dans le rayon littérature de Gibert, par hasard. Alors on est restés ensemble. Je l’ai accompagné au rayon poche pour trouver mon cadeau qui n’était, de toute façon, pas une surprise, parce qu’il m’avait prévenu :

« Je vais t’offrir Paludes.
— Mais pourquoi ?
— Parce que c’est un livre pour les écrivains qui écrivent. »

Et G. sait de quoi il parle, en étant un lui-même. On va boire un verre rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Là, devant ma bière, je lui explique où j’en suis dans Les présents : il me semble que les choses dont j’avais prévu de parler, avant de l’écrire, sont effectivement présentes dans mon manuscrit, mais qu’il y a aussi d’autres choses dedans, en plus, que je vois seulement maintenant – si c’est un roman d’apprentissage, alors mon personnage apprend, et moi aussi à son côté : et c’est cela qui peut devenir le vrai sujet du texte. Non pas les choses que je voulais y mettre (et qui y sont), mais plutôt les choses qui finalement y sont aussi et surtout. Il comprend ça très bien, G.

Et le lendemain, je commence Paludes, et au début de Paludes il y a ceci, qui dit exactement (et en mieux) ce que je viens d’expliquer : « Si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela. On dit toujours plus que CELA. »

André Gide, Paludes

La toute première phrase contient tellement : « Avant d’expliquer aux autres mon livre, j’attends que d’autres me l’expliquent ». Mais oui. C’est évident, mille fois évident : je n’ai commencé à comprendre ce que j’avais écrit que peu à peu, à chaque étape : quand je l’ai fait lire à J.-E., puis quand j’en ai discuté avec Pascale ou avec Guillaume, puis quand les textes sont devenus des livres, quand des gens les ont lus et en ont parlé avec moi. Je reçois, ce même jour de Paludes, un message d’une lectrice rencontrée à Lourdes il y a deux mois, qui me dit qu’elle garde de cette soirée un souvenir aussi vif que moi. Sait-elle seulement qu’elle a contribué à me faire comprendre ce que j’écrivais ?

Un autre truc que je fais en ce moment dans Les présents : je précise le rôle de chaque personnage, qui s’est construit de manière intuitive, mais que j’ai compris seulement en parlant avec Guillaume. Je ne suis pas en train de dire qu’il m’a expliqué cela lui-même, mais plutôt que parler avec lui m’a fait le comprendre – c’est plus intéressant ainsi. Théo comme une sorte de Perceval qui n’ose pas toucher l’objet de sa quête quand il l’a sous les yeux. Le père, du côté de la fiction. L’ami, du côté du savoir exact. Le gars du bistrot qui est le même que l’ami. Édouard, l’aiguillage. Les deux petites vieilles, qui ouvrent et ferment le cycle. Maintenant que je sais cela, je me sens plus fort.

Je lis Paludes et, le soir, j’en parle à L. aux Souffleurs, où il faut parler fort pour s’entendre. L. a fini d’écrire son roman. Il se sent orphelin, dit-il. Il y a mis ce qu’il devait y mettre, dans son texte, et sûrement plus. Mais, aussi, un peu moins – dit-il. « Nous savons ce que nous voulions dire », certes, et L. voulait peut-être en dire trop ; pendant qu’il écrivait, il a atteint un mur qu’il n’a pas franchi. Probablement parce que son œuf était plein – dans Paludes, le livre qu’on écrit est un œuf : il est plein, on ne peut plus rien y ajouter. Puisqu’il reste encore à L. des choses à dire, alors, il pourra les mettre dans un autre œuf. Et il se sent moins orphelin, d’un coup, parce qu’il a encore beaucoup à écrire. Et des œufs à couver.

Rien n’est différent, pourtant

Est-ce parce que j’ai déjà, le lundi après-midi, l’œil injecté de sang (comme un petit trou rouge à côté de la pupille), alors que je n’ai travaillé que quelques heures sur l’écran ? Est-ce parce que le Biocoop de la rue Bréguet est fermé et que je suis obligé d’aller au Naturalia de la rue de la Roquette, où les courgettes sont en promo mais moisies (couvertes d’une mousse blanche et poilue) et où la cagette de tomates est un élevage de moucherons ? Est-ce parce que le fascisme progresse partout à la vitesse d’un cheval au galop (comme la marée, dit-on, dans la baie du Mont-Saint-Michel), dans l’indifférence des uns et sous les applaudissements des autres ? Est-ce parce que, ce week-end, un gars nous a demandé son chemin dans la rue (presque cordialement), puis, subitement, nous a traités de « pédales » ? Est-ce parce que les pages que j’ai retravaillées aujourd’hui dans Les présents ne sont pas devenues meilleures, le soir, que ce qu’elles étaient déjà le matin ? Non, ce n’est rien de tout cela. Et, à la fois, c’est tout cela, et tout le reste. Il n’y a pas de raison particulière pour je sois triste, ce soir – pas de raison spécifique à ce jour, qui ne soit pas déjà commune à tous les autres jours. Rien n’est différent. Ça me tombe dessus certains jours et, d’autres, ça glisse. Je ne sais pas pourquoi. Le sentiment que toutes les choses que je pourrais1 faire, si belles et si grandes seraient-elles, ne serviraient qu’à combler le temps et l’espace, à combattre le vide. À m’occuper, quoi, pendant les quelques années ou décennies que je passerai sur terre. C’est une pauvre ambition : pas de quoi sauter au plafond. Mais, si j’ai les yeux humides ce soir, c’est parce que j’y ai mis ces gouttes qui les hydratent (mais qui ne réparent pas les trous, or, moi, c’est l’impression que j’ai : avoir un trou), pas parce que j’ai pleuré – j’en ai envie, pourtant (le mot envie n’est pas du tout approprié, bien sûr, mais on se comprend), mais je ne le fais pas. Je regarde la pluie tomber sur le velux, je regarde des cartes de géographie dans mon atlas, je regarde le poivron revenir dans l’huile d’olive (c’était le seul légume comestible, au magasin). Je me blottis contre J.-E., surtout, et j’attends demain.

1 ici, un lapsus intéressant : j’avais écris d’abord : que je pourris