Antonin Crenn

Tag: Les garçons

Il va et il vient (en douceur)

Il y a un gars sur le toit d’en face. Plus précisément, il n’est pas sur le premier toit face à moi, mais sur le second, si bien que je l’aperçois seulement de manière alternative : il passe le plus clair de son temps sur la moitié de son toit qui est cachée, à mes yeux, par cet autre toit situé entre lui et moi. Et, de temps en temps, il vient sur l’autre partie, celle que je vois distinctement. Il va et il vient. Je crois qu’il travaille surtout dans le coin qui m’est invisible. Il est sans doute couvreur. Ou bien : paysagiste, en train d’aménager un jardin en terrasse ? Quand il vient dans mon champ de vision, c’est pour prendre un outil, puis il repart. J’imagine ça. Mais je n’en sais pas plus, car je ne vois que la moitié supérieure de son corps : impossible de savoir ce qu’il fabrique, plus bas.

J’ai l’idée un peu bête de prendre une image de cette silhouette, la prochaine fois qu’elle passe. Marrant, non ? ce mec sur le toit. Une présence insolite à l’horizon. Tiens, le voilà. Je prends mon téléphone et, maintenant, c’est à travers l’écran que je regarde le gars. Et lui, que fait-il ? Il lève les bras, il fait passer son t-shirt au-dessus de sa tête : il se déshabille. Et voilà : il est nu. Non : à moitié nu, je suppose, mais c’est la seule moitié que j’ai sous les yeux. Je n’avais pas prévu ça. Je ne peux pas garder cette photo, quand même. Ce n’est pas du tout mon histoire.

Mon histoire, en voulant faire cette image, ç’aurait été : un gars se balade sur le toit. Et maintenant, elle devient : un beau gars (car il est beau : je le remarque à présent que le zoom de l’appareil photo pallie ma myopie), un beau gars est nu sur le toit d’en face. On quitte le champ de l’anecdote poético-urbaine pour un autre. Ça devient un fantasme à deux balles. Un scénario érotique cheap, mais efficace. Le fantasme de tout le monde, donc celui de personne : c’est-à-dire que ça marche à tous les coups, mais mollement, sans passion. Si je réfléchis à cette question, par rapport au fantasme, c’est parce que je suis en train d’écrire une nouvelle érotique (oui oui : c’est de la faute de G. qui m’encourage dans cette voie). Je fais ça, assis derrière mon bureau, pendant que ce bonhomme saugrenu va et vient sur le toit d’en face.

Ce que j’ai envie de décrire dans cette nouvelle, ce sont des garçons qui ne plairont pas forcément à tout le monde (je connais même des gens qui n’aiment pas les garçons), mais qui me plaisent à moi. Je voudrais qu’on puisse prendre du plaisir à la lire, pourtant, même si les corps que je décris ne sont pas ceux qu’on aime (ils seront beaux, mais ils ne seront pas stéréotypés comme celui de l’ouvrier viril et bronzé qui s’exhibe devant ma fenêtre). J’aimerais que le lecteur n’éprouve pas forcément de désir lui-même, mais qu’il me fasse assez confiance pour s’identifier au désir de mon narrateur. Ça, ça me ferait vraiment plaisir.

C’est marrant à écrire, en tout cas. Je pense que G. trouvera ça marrant aussi. Je me pose des questions de vocabulaire que je ne me pose pas d’habitude : je voudrais n’être pas ridicule (ridicule, ça rime avec tentacule, n’est-ce pas, G. ?). Si mon fantasme à moi, ce n’est pas le couvreur-paysagiste nu, mais le gars que je décris dans ma nouvelle, alors par quel miracle ça pourrait intéresser quelqu’un d’autre ? J’en sais rien et, au fond, je m’en fous. Un fantasme érotique n’est pas plus risible qu’un autre genre de fantasme. L’épaisseur du trait, ça n’est que du fantasme : soit le lecteur n’y adhère pas et passe son chemin, soit il accepte que je le prenne par la main et on y va ensemble. Quand je démarre mon roman par quatre pages de descriptions maniaques, et que j’explique ensuite qu’on n’évolue pas dans un quartier de Paris, mais sur le plan de ce quartier, c’est un fantasme à moi, et il est autrement plus tordu que mes innocents fantasmes romantiques. Romantiques, oui, parce qu’ils sont ainsi, les fantasmes à l’œuvre dans ma nouvelle : tant pis ou tant mieux, mais je ne sais pas faire autrement. Je voudrais décrire les gestes d’une façon qui ne soit jamais technique, mais plutôt avec les mots qui témoignent de la perception que mon narrateur aura de ces gestes. De ses sensations. Et de son regard qui est, je crois, poétique. Emprunt de douceur. Il ne s’agira pas que de la seule mécanique, non – même si elle a son charme aussi, la mécanique.

C’est toujours comme ça : alors que l’intérieur de ma tête est occupé par un sujet, le monde extérieur se mobilise pour me parler de ce sujet. Alors que pour la première fois, je m’efforce d’enrichir mon vocabulaire pour écrire un récit un peu excitant, soudain, pour la première fois (je passe pourtant des heures chaque jour devant cette fenêtre), un beau corps nu va et vient sous le soleil. Pour vous donner un autre exemple, il m’est également arrivé ceci, le même jour : j’étais en train de faire usage de cet ustensile insolite appelé brossette interdentaire que m’a conseillé ma dentiste, et j’ai eu l’idée, pour la première fois, d’en lire le mode d’emploi. A priori, cela n’a rien à voir avec la recherche esthétique qui occupe mon esprit, n’est-ce pas ? La quête du vocabulaire, d’un côté, et l’hygiène bucco-dentaire, de l’autre. Eh bien, si on croit ça, on se trompe. Parce que, voici ce que j’ai lu :

Tout est là, je crois. Le mouvement mécanique, certes, mais la douceur. Surtout, la douceur ! Et ne pas forcer. Jamais. Cette notice, ce n’est pas rien. C’est presque une philosophie de vie.

Hic et nunc (Mario, Napoléon et moi)

Pourquoi les gens sont-ils tous tatoués ? Une personne sur deux. Voire, trois sur quatre, pour les moins de quarante ans. J’observe ça, ici, depuis qu’on est arrivés. Peut-être les Parisiens sont-ils aussi tatoués que les Elbans, mais que je ne l’ai jamais remarqué, parce que cela reste invisible à cause des manches longues et des pantalons ? (moi-même, depuis une semaine que je réside sur cette île, je vis à demi nu sur les plages, sur les sentiers de montagne). Ici, en tout cas, ça me frappe. Et cet après-midi, sur la place de Capoliveri, je lis ce tatouage au bras d’un joli garçon (en version originale : un bel ragazzo) : HIC ET NUNC. C’est donc la devise de ce garçon (appelons-le Mario) : « ici et maintenant ». Cela signifie que Mario vit intensément le moment et le lieu qui sont les siens — ou, du moins, qu’il tend vers ce but. C’est pourquoi il l’a inscrit de façon indélébile sur la face intérieure de son avant-bras gauche, sur la peau claire et tendre. Tendre, oui, j’en suis sûr, même si je n’ai pas pu la toucher pour le vérifier.

D’autres choses que je n’ai pas pu toucher (les panneaux nous l’interdisaient) : c’était ce matin au musée Napoléon de Portoferraio. Les meubles qui ont appartenu à celui qui, pendant trois cents jours, a vécu dans cette maison, puis qui l’a quittée pour reconquérir son empire. Il ne s’y est pas plu, dans cette élégante demeure, alors qu’à nous elle a semblé très agréable. Mais c’est parce que, lui, il avait été empereur de la moitié de l’Europe… et qu’on l’a exilé ici, en punition : « Maintenant, vous serez empereur de l’île d’Elbe et puis c’est tout ». Pour moi, ce serait un séjour enviable : tu parles d’une mutation disciplinaire ! Par exemple, lorsque ma disponibilité aura pris fin et que je devrai réintégrer la fonction publique, c’est-à-dire accepter un nouveau poste dans mon administration, si l’on me disait : « Vous n’avez pas le choix, vous devez prendre le dernier poste vacant : empereur de l’île d’Elbe », eh bien je ne protesterai pas. Je m’installerais sur mon île et je ne moufterais pas. Je n’irais pas affréter un bateau pour envahir le monde. Je profiterais pleinement de ma situation présente, doublement présente : présente dans l’espace (présent sur l’île d’Elbe), présente dans le temps (ancrée dans le temps présent plutôt que de faire des plans sur la comète, des plans d’avenir).

« Je devrais le dire à Mario, que c’est précisément le sujet du roman que j’écris : être présent dans le temps et dans l’espace, hic et nunc. Ça l’intéresserait de le savoir ». Je dis ça à J.-E. en passant sur la place de Capoliveri. Devant l’établissement où travaille le fameux Mario (le garçon au tatouage), il y a deux tables et quatre chaises. Je dis : « On pourrait s’installer là pour le café ». Et je dis « Ciao » à Mario en regardant son bras. Et je lui demande s’il est possible de s’asseoir, juste pour un café. Et il me répond que non, car ils ne servent pas de café, parce que ce n’est pas un café, ici, mais une pizzeria. « Mais oui ! », je dis à J.-E., et lui me fait remarquer que cette terrasse minuscule est la seule à n’être manifestement pas un café, que ça saute aux yeux, alors que tout autour de la place il n’y a rien d’autre que cela, des cafés. Je regarde alentour : il a raison. Mais Mario m’a fait un beau sourire, je suis content.

Alors, nous prenons un café ailleurs. Ça fait du bien à ma tête, qui commençait à taper (à cause de la chaleur). Ensuite, nous prendrons ce chemin qui descend jusqu’à la mer et qui nous fera passer (à en croire la carte topographique) par deux petites églises, ou bien des chapelles, et nous longerons des oliveraies. Nous parcourrons encore un peu ce territoire. Une manière pour nous, maintenant, d’être pleinement ici.

On est spectateur (et ça ne me plaît pas)

La première chose que j’ai remarquée : les barrières séparant le trottoir de la chaussée. Le public, d’une part, et les chars, d’autre part. J’ai dit naïvement à J. et J. : « mais comment fait-on pour rejoindre la marche ? ». Je n’avais pas compris qu’ici, ce n’est pas une marche, comme la Marche des fiertés à Paris (une fête et une manifestation à la fois), mais une parade, dont on est spectateur. Ah, bon.

Voilà ce que j’ai vu, alors, depuis ma position de spectateur, à la Pride Parade. J’ai vu à l’œuvre cette remarquable machine à broyer le sens des mots qu’est le capitalisme : ces mots (égalité, amour, fierté), elle les observe d’abord de loin, avec méfiance, puis elle leur fait les yeux doux pour les amadouer. Et là, c’est déjà trop tard : elle les confisque, elle les vide de leur moelle ; et quand ils ne sont plus que d’inoffensives coquilles vides, elle les exhibe comme des bibelots décoratifs, consensuels, voire : folkloriques.

Pour le dire concrètement : chaque char est celui d’une marque, et les employés paradent en compagnie de leur famille ou de leurs amis, affublés de logos. Regardez un peu cet autocollant, sur ma chemise : un gentil garçon me l’a donné depuis l’autre côté de la barrière. Le « S » est le logo de Safeway – un supermarché. N’est-ce pas déprimant ?

Mais là, pourtant, ça va encore : le logo est super discret. Sinon je l’aurais pas pris, vous pensez. Les plus gros chars sont ceux des marques qu’on déteste le plus, évidemment : Amazon, Uber, et diverses banques. Oh, j’ai aussi vu quelques ONG, tout de même, hein, mais franchement pas beaucoup.

L’an passé, à Paris, quels autocollants avais-je choisi d’arborer ? Je ne sais plus. Mais, peut-être que j’avais eu envie de porter l’un des nombreux slogans présents ce jour-là, pour le reprendre à mon compte. Quelque chose qui avait du sens. Être gai, faire la fête, bien sûr ! mais, pour revendiquer une idée, un droit, quelque chose. Sinon, pour quoi descendre dans la rue ? Pour regarder les jolis garçons : oui, évidemment !… mais, quand on sait qu’ils ont quelque chose dans la tête (une énergie, un désir, des idées – pas seulement un logo et des éléments de langage corporate), ils n’en sont que plus sexy. Une jolie petite tête bien faite, quoi.

Mais, ici, à la « parade » de San Francisco, comment font-ils, quand ils voient un beau garçon défiler au côté de son char – je veux dire, pour lui parler ? pour le connaître ? (car, n’est-ce pas de ça qu’il devrait s’agir, avant tout, en un jour pareil : être ensemble ? se rencontrer ? être ouvert à l’autre, le grand Autre ?). Eh bien, ils n’y vont pas. Ils ne vont pas se frotter (se confronter) à cet inconnu. À cause de la barrière. Ils le regardent, de loin, et se consolent avec les goodies logotypés collectés çà et là. Ils les garderont (badges, drapeaux, bidules en plastique) en souvenir d’un beau spectacle.

Fier, quand même

« Marrant, tout de même, cette idée d’être fier de quelque chose qu’on n’a pas choisi d’être » : c’est une remarque idiote, évidemment, mais je l’entends parfois et, comme elle est idiote, elle mérite à chaque fois qu’on en cause, et plusieurs fois je l’ai fait (en causer). Et ces jours-ci, j’y réfléchis plus souvent que d’habitude, parce que c’est juin, c’est le « mois des fiertés » et qu’à chaque coin de rue s’affichent des drapeaux, des affiches, des injonctions : « sois fier ». En particulier ici.

Ce que je suis, ce n’est ni mieux ni moins bien que ce que sont les autres. Alors, fier de quoi ? Fier d’avoir choisi, non pas d’être ce que je suis, mais d’être fier de l’être. Une mise en abyme, donc. C’est simple : la fierté comme une arme de défense. Le rempart contre la honte. Quelle honte ? Honte de quoi ? On n’a pas honte d’être comme tout le monde, alors on n’a pas de raison d’en être fier non plus : c’est comme ça, c’est tout, et c’est ça qu’ils ne pigent pas, ceux qui ne pigent pas, parce qu’ils se sentent précisément comme tout le monde, légitimes, à leur place.

Moi, je n’ai jamais eu honte d’aimer les garçons, puisqu’on ne m’a jamais appris que c’était mal. J’ai eu cette chance – contrairement à A., par exemple, ou à cet autre A. aussi, qui ont mon âge et qui, eux, en ont bavé. Mais, j’avais plein d’autres raisons de pas me sentir « comme tout le monde » quand j’étais môme, plein de raisons qui ont pu se cristalliser plus ou moins dans celle-ci, qui les surpassait toutes. Voire : qui les résumait – dans mon esprit, du moins, et peut-être dans celui des autres. Et ce n’est pas évident, au début, de comprendre que « différent » ne veut pas dire « mieux » ou « moins bien » – les deux options contraires étant équivalentes, au fond, car elles aboutissent au même résultat : être en dehors du groupe. De la bande de chouettes copains. De la masse. De la foule. Des hordes d’animaux hostiles. De la majorité des moutons. C’était tentant, alors, de me sentir fier ou honteux de toute chose qui me distinguait de la masse. Fier d’être nul en foot, et de ne pas même avoir envie d’y être bon. Honteux d’être le premier de la classe. Fier de me faire punir quand même, exprès, malgré ça. Fier d’avoir, sur chaque chose, une opinion bien sentie. Honteux de me prendre le ballon dans la gueule quand on me l’envoyait. Fier de recueillir les confidences des amis. Honteux de n’avoir pas de choses aussi croustillantes à leur raconter. Fier d’avoir lu, à quinze ans, plus de livres que la plupart des autres en une vie. Honteux de me montrer nu, ou presque, à la piscine. Fier de connaître ce désir étrange d’écrire, d’être un artiste, plutôt que de vouloir entrer dans telle ou telle école pour laquelle les autres se battaient. Fier ou honteux de tout ça à la fois, et inversement. Ou indifféremment. Ah ! elle était floue, la frontière : il n’y avait pas loin, de « je vaux cent fois mieux que ces idiots » à « si seulement je pouvais leur ressembler »… Il n’y avait pas loin, non, entre le petit con prétentieux et l’insecte ridicule qui se terre dans son trou.

Il y avait ces autres choses dont je n’ai jamais été ni fier, ni honteux – parce qu’elles ne me différenciaient de personne, parce qu’elles allaient de soi : habiter là où j’habitais (dans un lieu qui me semblait le plus neutre du monde) ; avoir les amis que j’avais alors (qui me paraissaient des gens absolument normaux) ; être un garçon (car je n’en ai jamais douté et, surtout, ça n’a jamais été remis en cause par les autres, malgré le foot, malgré tout, par des attaques d’aucune sorte).

Puis, tout le reste, peu à peu, est venu s’ajouter à cette courte liste. Les choses dont j’avais été à la fois fier et honteux, une à une, sont passées de l’autre côté : du côté de ce qui ne pose pas problème. De ce qui est « comme ça », c’est tout.

D’aimer les garçons aussi, j’ai été fier, brièvement, c’est vrai : quand j’étais malheureux (et ça a été bref, oui) : fier comme d’un stigmate, comme d’une marque fatale offerte par une sorte de providence. Ça confirmait mon destin maudit, mon instinct tourmenté. C’était vachement romanesque. Et puis, très tôt, je n’ai plus eu de raison d’être malheureux et, franchement, j’ai renoncé sans regret à mon intention lointaine de mourir un jour en artiste, de désespoir. Je n’ai pas cessé pour autant d’être fier de ce goût-là qui me définissait, mais fier d’une autre manière, et pour d’autres raisons. Une sorte de devoir que je me suis attribué, un supplément de sens. Le sentiment que cela ne concerne pas que moi, mais tous les autres. Que ce que je suis – ce que les autres perçoivent de moi – engage plus que moi-même. Par exemple : quand je cause de ce sujet, précisément, avec ceux qui ne se sont jamais posé ces questions (ceux qui feignent la naïveté : « mais pourquoi être fier ? », demandent-ils) : je leur montre que je suis fier, quand bien même je ne le suis que très modérément, juste pour qu’ils sentent combien j’ai le droit de l’être, et combien ceux qui voudraient l’être le méritent plus encore. Ou encore : ces moments magiques où j’étais face aux élèves, dans leur classe, pour leur parler de Martin et de Félix, et qu’ils étaient assez malins pour lire entre les lignes et comprendre de quoi ce sentiment était fait : j’ai conscience que je représente, dans ce moment-là, plus que moi-même. Que je suis potentiellement une figure, un ambassadeur. Et alors, pour ces autres que je représente malgré eux, je suis fier.

J’ai eu de la chance, et j’en ai toujours. Je le sais bien. Mais je n’ai pas seulement de la chance. J’ai aussi fait des choses, souvent, pour que ma vie soit comme elle est. Et pour être capable de l’assumer à cent pour cent, aussi bien quand je me regarde dans la glace que quand je parle de moi aux autres, ces fameux autres – qui, eux non plus, ne sont pas « comme tout le monde ». De ça, je suis fier.

C’était même balnéaire

Cela faisait, quoi, six semaines que je n’étais pas descendu sous terre, à cause des cinq passées en Vendée, puis de celle qui vient de s’écouler pendant laquelle je ne me suis déplacé qu’à pied et, une fois, en bus, c’est-à-dire au-dessus du niveau du sol ; mais hier soir, on a pris le métro, J.-E. et moi – pour aller à Charenton. C’était une fête chez J.-M. et C., qui sont les parents de R. et S. et qui viennent d’emménager dans cette banlieue qu’on croirait lointaine, mais où, en réalité, ils habitent à une adresse qui se trouve, finalement, à cent mètres environ de leur adresse précédente, à Paris.

Sous terre, donc, je tombe sur le Puy du Fou. « Ça craint », je pense. J’envoie la photo à W. – rapport à une conversation qu’on avait eue sur les restitutions partisanes de l’histoire, et sur le fait que personne ne sait qui est Ledru-Rollin. On ne va quand même pas faire un son et lumières sur lui pour perpétuer sa mémoire, non ? Je lui écris : « c’est du harcèlement ! » Une demi-heure plus tard, à la fête de Charenton, quelqu’un qui connaît bien la Vendée me demande : « Et tu as visité le Puy du Fou ? » – et moi, j’élude la question, et je réponds que je résidais là-bas pour travailler, quand même, et pas seulement pour me balader. Nonobstant mon bronzage, qui laisse croire le contraire. Parce que je suis bronzé : ce n’est pas seulement moi qui le dis, c’est tout le monde. Je ne peux pas le nier. Je réponds que « j’ai passé pas mal de temps dehors, c’est vrai », et pour compenser j’enchaîne sur tous les trucs que j’ai faits pour mon boulot, et sur le roman que j’écris.

Mais, je ne vais pas le perdre de suite, mon bronzage, car ce weekend à Paris est tout à fait estival. Et je dirais carrément, à cause du genre d’activités auxquelles on s’est adonnés, que c’était même balnéaire. Je vous explique pourquoi.

Au beau milieu de la fête, le soir, on quitte l’appartement pour aller au bois, à deux pas : c’est la foire du Trône et il va y avoir un feu d’artifice. Je ne raffole ni de l’une, ni de l’autre, et pourtant je suis tout content de sortir, de prendre l’air de cette soirée d’été, alors qu’on a trop chaud dedans. Exactement comme dans l’enfance où, au bord de la mer, on piaffait d’aller à la fête foraine, alors que, dans la vie normale, on n’aimait pas ça. Les lumières artificielles, les clignotements et les sons idiots qui nous parviennent à travers les arbres noirs ont véritablement cet air de fête foraine de station balnéaire, totalement absurde, sans aucun lien avec le monde réel. À l’orée du bois, je ne cherche même pas à reconnaître ce décor que je connais pourtant par cœur : car je n’y suis pas chez moi, je suis en vacances à la mer. On apprend que le feu d’artifice est annulé (c’est toujours ça de moins à ajouter à notre bilan carbone) et, comme on a décidé d’être gais, on n’est pas déçus du tout : on s’amuse à ouvrir une bouteille là, devant l’entrée de la foire, sur un chemin qui débouche sur rien, sur un vaste écran noir qui doit être sûrement, de jour, le lac Daumesnil.

On s’est levés tard aujourd’hui et il fait plus chaud qu’hier. On prend des bouquins et on s’installe au jardin de Reuilly : un café à la buvette de la plage (la petite paillote qui ouvre à la belle saison, devant les bassins où la baignade est interdite), puis on s’étale sur la grande pelouse, comme tout le monde. Des gens sont massés sur l’étroite bande d’ombre projetée par la passerelle, ils sont installés à touche-touche : une famille s’en va, on prend leur place. Au-delà de cette zone d’ombre, c’est le domaine de ces garçons magnifiques qui, à demi nus, montrent leur peau au soleil et à toutes les paires d’yeux qui voudront bien profiter du spectacle. Mes yeux à moi en font partie. Un peu plus tard, je quitte la bande ombragée pour passer dans la lumière, moi aussi – non pas que je me sente spécialement, à ce moment, appartenir au même monde que tous ces jolis corps, mais parce que j’ai envie de rôtir un peu, moi aussi. Il y a un gars qui fait des pirouettes sur une main, puis sur l’autre, comme si cela ne demandait aucun effort à ses muscles. Il écoute de la musique en même temps qu’il actionne cette machinerie magique de son corps, et il me semble reconnaître, entre deux airs inconnus, celui du Regard d’Ulysse.

Je lis un bouquin qui demande un peu de concentration, qui n’est pas précisément ce qu’on appelle un roman de plage – ce sont Les émigrants, de Sebald – et je suis distrait par tout : les conversations, les enfants qui jouent, les beaux gars, l’ombre qui progresse à mesure que la terre tourne autour du soleil. Comme à la plage. On ne fait donc pas grand-chose : on est bien, on savoure. Comme à la plage. Puis, on commence à s’emmerder (comme à la plage), et on s’en va.

Son retour

Quelque chose d’étrange va se produire tout à l’heure : il revient. Il est déjà revenu, même, car je peux considérer que son retour a eu lieu, en fait, il y a un peu plus d’un an, car c’est à ce moment que j’ai su qu’il avait commandé mes livres. Il les a donc sûrement lus, depuis. Il a passé sa commande à la suite de ces mails (très impersonnels) que j’envoie à « tout le monde » au moment d’une parution. Son retour est un long enchaînement de tous petits miracles : le premier, c’est que j’aie encore son adresse après tout ce temps ; le deuxième, c’est qu’il ait ouvert cette bouteille à la mer, qui ne lui était pas adressée plus qu’à un autre ; le troisième, c’est qu’il ait eu envie de commander mes livres ; le quatrième : que j’ai eu connaissance de cette commande. J’ai hésité à lui écrire pour lui dire que je savais : c’était affreusement indiscret de ma part de prendre cette initiative car, s’il avait voulu que nous nous parlions, c’était à lui de m’écrire, en répondant à ma bouteille à la mer. S’il avait préféré acheter mes livres sans me le dire, ce n’était pas sans raison. J’ai écrit, pourtant, il y a quelques mois. Et il a répondu. Puis, il y a deux semaines, il me dit : je serai à Paris bientôt, « ça me ferait plaisir de te voir » (ce sont ses mots exacts, je les cite avec soin).

Je n’ai jamais compris ce qui pouvait se passer dans la tête de B., derrière ses yeux qui me rendaient fou quand j’avais seize, dix-sept ans. Il ne parlait pas beaucoup, il était toujours gentil avec moi, mais pas plus qu’avec les autres. Quelle idée se faisait-il de moi ? je ne l’ai jamais su. Quand je me suis mis tout nu devant lui, et même, encore plus nu que nu (je n’avais plus rien sur les os, j’avais tout épluché méthodiquement, je lui avais livré tout, tout ce que j’avais compris de moi, sans pudeur, les sentiments les plus beaux et douloureux que j’étais en train de découvrir), il n’a pas bronché : c’était comme si rien n’était arrivé. Alors, j’avais admiré son impassibilité, car la plupart des garçons auraient fui en courant — et lui, il était resté. Mais, ce qui s’était passé dans sa tête, je ne l’ai jamais su. Quand nos routes se sont séparées peu de temps après, j’ai eu l’impression que la violence de mes sentiments n’était pour rien dans cette rupture — car ce n’était pas une rupture : nous avons cessé de nous voir tranquillement, paisiblement, exactement de la même manière que j’ai cessé de voir tous les autres amis du lycée : les vies sont ainsi faites. Quatorze ans ont passé depuis ces affres dont je n’aurais pas imaginé me remettre si facilement, qui se sont pourtant évanouis sans laisser de cicatrice (ce qui est resté, ce n’est rien de laid ni de douloureux, ce sont des émotions extraordinaires dans lesquelles je pourrai puiser indéfiniment) ; et douze ou treize ans, peut-être, depuis la dernière fois que j’ai vu B. (que je l’ai entrevu, aperçu, croisé). Je n’ai pas la moindre idée de la raison pour laquelle « ça lui ferait plaisir de me voir » cet après-midi, mais cela ne me tourmente pas du tout. Je suis curieux, seulement. En fait, la question que je me pose le plus concerne un détail minuscule : je me demande s’il trouvera incongru que je lui fasse la bise aussitôt que nous nous retrouverons : je ne connais pas d’autre manière, aujourd’hui, de saluer un ami, mais, à l’époque où nous étions amis, pourtant, nous ne nous sommes jamais embrassés — car au lycée, cela ne se faisait pas : on se serrait la main (et je trouve ce geste étrange maintenant, je n’aurais plus idée de l’accomplir avec un ami : il est trop réservé aux relations professionnelles, aux vagues connaissances, aux copains des copains). J’aimais bien, pourtant, à dix-sept ans, sentir la paume de sa main contre la mienne, l’effleurement des doigts, la pression rapide qui pouvait être ferme et délicate à la fois. Quelque chose d’étrange va se produire tout à l’heure, c’est sûr.

(J’ai rouvert mon journal de cette époque-là. Je n’ai pas souvent fait ça. Si ce journal, qui n’a jamais été lu, était un feuilleton, alors le billet d’aujourd’hui en serait un nouvel épisode).

Combien de fantômes

J’étais encore dans mes plans, à me promener. Là, c’était dans le Guide commode de la banlieue de Paris dressé par André Lecomte (38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, téléphone Turbigo 89-18). La ville où j’ai grandi a pas mal changé, depuis, en particulier sur les bords de Seine qui m’intéressent tout spécialement. J’aurais bien aimé faire ça, comme métier : être le gars qui dessine les lignes sur le fleuve pour signifier le mouvement lent du courant. Quand ils ont construit l’immeuble où j’ai vécu, dans les années 80, ils en ont profité pour changer le nom de l’impasse qui y mène : cité Zapon, ça faisait sans doute trop lotissement pavillonnaire, ça faisait ouvrier, un peu cheap ; ils ont mis hameau Sisley à la place, qui sonne plus distingué, plus villa des happy few, vous voyez ce que je veux dire ? Quand j’étais petit, il restait encore une occurrence de l’expression « cité Zapon » sur l’armoire électrique du parking, à l’entrée de la résidence.

Je n’ai pas souvent l’idée d’utiliser Google maps. Pourtant, je trouve ça fascinant, comme tout le monde – c’est-à-dire effrayant et excitant à la fois. Je viens de vérifier : ce que j’ai toujours appelé « l’impasse » (autrement dit : la cité ou le hameau) n’a toujours pas été visité par la voiture de Streetview. Vous ne pourrez donc pas vous y promener. Dans les autres rues du quartier, on peut. On n’y rencontre pas un chat : dans ces banlieues-là, on reste chez soi, on ne déambule pas. Ah, si : voilà quelqu’un. Comme c’est bizarre. Dans ma rue. Un garçon roux qui transporte une banane.

J’ai toujours eu un faible pour les garçons roux et je ne cherche pas à savoir pourquoi. « Ils » lui ont flouté sa petite gueule de fantôme. Quelques rues plus loin, je vais voir mon lycée. Par curiosité seulement ; en aucun cas par nostalgie. Un endroit sinistre (un parallélépipède rectangle posé sur une cour de béton : une architecture assez typique de prison scolaire). Devant la grille, ce garçon m’adresse un grand geste amical.

C’est trop tard, mec, c’était il y a quinze ans qu’il fallait me faire coucou, pendant ces trois années de lycée où je n’ai jamais été aussi seul de ma vie. Gros malin. Il arrive après la bataille, celui-là. Et puis, d’abord, ce n’est même pas à moi qu’il fait coucou : c’est à la Google car. Les fantômes parlent aux fantômes.

Un coup de fil de J.-E. : il m’appelle de la gare de Bretenoux, son train est en retard et sa correspondance a sauté. « Ils » vont lui trouver un hôtel à Brive. Tu parles d’une tuile. Je suis triste pour lui – et pour moi, parce que j’aurais voulu dormir avec lui. Mais je me rappelle comme, il y a quelques années, j’étais juste paniqué à l’idée de dormir seul : un coup comme celui-ci devait se prévoir, s’organiser, de manière à me laisser le temps de trouver un copain pour sortir avec moi, pour que je rentre tard à la maison sans avoir vu la nuit tomber, et que je me couche seul, certes, mais fatigué. Ce soir, non, je n’éprouve pas cette angoisse. Je ne suis même pas inquiet. Je suis seulement, disons : chiffonné, parce que j’aurais été mieux avec lui que sans lui.

En rentrant à la maison, en préparant mon dîner, j’ai l’idée d’appeler ma mère. Avant, ç’aurait été typiquement le moment idéal pour se téléphoner : la bonne heure (un début de soirée) et la certitude d’avoir du temps devant nous pour parler. Mais ça, c’était avant. J’ai déjà eu la même pensée cet après-midi : ç’aurait été, aussi, un moment idéal et j’ai quasi fait le geste de prendre mon téléphone. Et je me suis arrêté. Il y a donc eu une époque où des circonstances absolument identiques à celles que je vis en ce moment auraient été idéales pour lui téléphoner, et, depuis, tout a changé. Cette époque, je n’arrive pas à comprendre si elle est tellement loin d’aujourd’hui : en distance ou en temps (je crois que c’est un peu la même chose), elle est tout près de moi. Mais, si c’est une distance qui ne se parcourt plus, est-ce que ça a encore du sens de la mesurer ? Il y a un grand mur au milieu, qui arrête mon geste quand je voudrais prendre mon téléphone. Et c’est cela qui a changé.