Antonin Crenn

Tag: Les fantômes

L’eau douce et l’eau salée

J.-E. trouve que l’eau du robinet a un goût. Et nous en buvons beaucoup, de l’eau, et nous en suons presque autant, parce qu’il fait chaud. Une douce chaleur. Rien de commun avec les 45 degrés parisiens qui nous brûlaient comme l’enfer, il y a un mois à peine. Plutôt cette atmosphère chaude et bleue à la fois, qui baigne l’île et la mer alentour. Les premier, deuxième, troisième plans de l’image qui s’enfoncent progressivement dans cette douceur bleue, dans cette densité de l’air qui nous montre sa couleur : un bleu, oui, mais chaud, absolument.

J.-E. trouve que cette eau-ci est meilleure : celle que le monsieur nous a donnée. Probable qu’elle ne vienne pas du réseau public d’eau potable, mais de sa source à lui. On a déjeuné là, face au panorama, devant l’ermitage Santa Caterina adossé à la montagne. Cet endroit que nous avions vu sur les photos d’Hervé Guibert et dans son film. Le décor de plusieurs portraits légendés : « sur île d’Elbe ». On a été dire bonjour au monsieur qui s’occupe du jardin des Simples, attenant à la petite église de l’ermitage. Et moi, j’ai baragouiné : « Siamo caminando sul sentiere, e vorremo sapere se è possibile avere un po’ d’acqua » et il nous a montré la fontaine (l’eau de sa source, probable) où nous avons rempli nos gourdes.

Sur le chemin, on boit. On voudrait s’asperger, mais on n’ose pas : on économise. Plus tôt, à Rio Marina, descendant du bus, on tombait sur la plage. Cette eau-là était une invitation, on n’a pas hésité, et c’était bon d’y plonger nos corps déjà chauds. Le goût de cette eau : salé, évidemment. Et nous, secs, à peine revenus à l’air.

Sur ce chemin de crête, une vue sur la mer de chaque côté (le dénivelé, ouille !). En contrebas, le village de Rio nell’Elba, dont la forme parfaite est nettement lisible, comme dessinée sur un plan — la forme d’une ville change plus vite, on le sait, que le cœur des villages. C’est ici que nous descendons et que nous refaisons le plein d’eau. Nous disons buona sera aux mamies devant leurs maisons, nous demandant « Où sont les hommes ? » (la réponse en arrivant sur la place : au café).

Les petites croix de bois ou de béton. Les noms, parfois, écrits à la main sur la surface granuleuse. Je suis très ému dans ce cimetière. Dit-on : un cimetière de simples, comme le jardin de simples de tout à l’heure ? Et au bout de la dernière allée, au milieu d’un mur de dalles blanches aux lettrages gravés (des cases empilées en rangs orthogonaux comme dans un columbarium, car les morts ne sont pas enfouis dessous la terre, mais rangés au-dessus), une plaque différente, ocre rose : les lettres « Hervé Guibert » sont noires. Un sentiment d’étrangeté et de familiarité, mêlés, en retrouvant ce nom si bien connu sur une terre si lointaine. Sous le nom, pas de dates. Une éternité.

L’ancien lavoir public : c’est ici que nous attendons le bus. Une fontaine glougloute. Dans le grand bassin central, pas de vagues. La surface est lisse, douce. Au fond, une teinte verte et irisée à la fois. On y trempe nos doigts. J.-E. trouve que l’eau a une belle couleur.

Les fantômes ont des doigts

Normalement, je ne suis pas fétichiste. J’ai acheté ce livre, d’abord, parce qu’il m’intéressait et qu’il était vendu à un prix normal. Le fait qu’il soit dédicacé par Pierre Herbart a seulement déclenché cette impulsion qui fait la différence : cette bonne raison que j’attends pour acheter un livre particulier, plutôt que les dix autres qui m’appellent du même cri strident. Je ne fais jamais la queue pour obtenir une signature de mes écrivains préférés (mais, puis-je l’avouer ? allez, oui : devant mes écrivains préférés, il n’y a pas souvent la queue) et on ne me verra pas courir les boutiques d’antiquités pour maniaques d’autographe. Mais là, la chose s’est présentée à moi, c’était juste naturel.

Dans le livre, les pages signées P. H. sont dans le ton de cette dédicace : écrites avec délicatesse et modestie. C’est lui qui écrit la plupart des textes de cette Vie d’André Gide et, dans ceux-ci, il ne parle jamais de lui-même (d’autres ne se gêneraient pas pour le faire), y compris lorsqu’il s’agit de rappeler un événement auquel il a participé lui-même. Pierre Herbart, c’est celui qui hante les maisons des grands hommes en restant bien planqué derrière le rideau. D’ailleurs, il n’est pas très célébré : qui le connaît ? Moi, je l’admire.

La semaine dernière, écoutant le feuilleton de France Culture sur Céleste Albaret, L. me dit : « Tu te rends compte, elle est morte en 1984 : j’aurais pu, étant gamin, la rencontrer et toucher sa main : toucher la main qui a touché Marcel ». J’ai pensé alors que Proust était mort soixante-deux ans plus tôt, et que les cellules de la peau de Céleste Albaret avaient eu le temps de se renouveler des centaines de fois dans cet intervalle – si bien que le petit L. de 1984 aurait touché une main dont aucune des particules constitutives n’aurait jamais eu de contact avec le corps du grand homme.

Je montre à L. mon livre dédicacé et je lui dis : les objets, eux, ne changent pas. Personne ne nettoie jamais un livre : on ne le passe pas en machine au printemps pour le débarrasser des traces de doigts. Qu’est-ce qu’une empreinte digitale ? Je lis ici que c’est la trace laissée par « le dépôt de sueur, constitué à 99 % d’eau qui, en s’évaporant, laisse en place les sels et les acides aminés », selon une configuration ordonnée par le dessin des « dermatoglyphes ». Ces molécules mortes, appliquées sur le papier, restent alors coincées entre les pages du livre comme les feuilles sèches et plates d’un herbier. Et le beau fantôme qui habite les arrière-plans de cet album photo, lorsqu’il s’est plié au jeu de la dédicace sur la page de titre, a laissé une trace moins délébile que son propre corps vivant, disparu depuis longtemps dans les limbes.

Je me souviens des doigts de Marie Curie. Lorsque je travaillais dans cette école de physique-chimie, il y a huit, neuf ans, au même étage que mon bureau se trouvait le cabinet de curiosités du professeur L. (les gens ne l’appelaient jamais ni « monsieur », ni par son prénom : ils l’appelaient « professeur », comme le professeur Tournesol). J’aimais bien parler avec lui. Il détenait un trésor dans sa caverne : un cahier sur lequel Marie Curie avait noté des observations au crayon, à mesure de son expérience. « Elle l’a touché de ses doigts », me disait-il. Comment en avait-il la certitude, cent ans plus tard ? Il avait posé le cahier entre deux feuilles de papier photographique, puis enfermé le précieux sandwich dans une boîte. Quelques jours plus tard, le papier était impressionné : des empreintes digitales étaient dessinées en blanc sur sa surface photosensible. « Marie Curie avait les doigts plein de radium : elle en déposait sur tout ce qu’elle touchait ». Et les dermatoglyphes, alors, puisque c’est ainsi qu’on les appelle, étaient restés imprimés sur la couverture du cahier dans une encre invisible (peut-on l’appeler sympathique ?), une encre dont la radiation sera encore perceptible pour les siècles des siècles. Le dessin des papilles dermiques de Marie Curie continuera d’émettre ses rayons, longtemps, quand plus aucun être humain ne pourra encore les détecter – alors que les molécules qui constituaient le corps de cette femme, ainsi que celui du professeur L., et le mien à son tour, auront déjà été redistribuées des centaines de fois dans la grande loterie du « rien ne se perd, tout se transforme ».