Antonin Crenn

Tag: Les élèves

Ils ne savent même pas que ça existe

À la terrasse de ce café rue Dupetit-Thouars, quasi en face de mon école (et ça ne me rajeunit pas), on a parlé de Saint-Denis. Je rencontrais M. et J.-E. : le duo avec qui je vais travailler là-bas. Non. Ça ne va pas. Je ne peux pas écrire « je rencontrais J.-E. », parce qu’on n’y comprendra rien : quand je nomme les gens par leur initiale, par exemple « R. », ça peut vouloir dire aussi bien R., qui a huit ans et qui habite Charenton, que R., qui en a quarante-et-quelques de plus et qui vit en Californie. Et ça n’a pas d’importance, pour vous : R. ou R., c’est kif-kif. Mais « J.-E. », ça ne peut vouloir dire que J.-E., et personne d’autre, parce qu’il n’existe qu’un seul J.-E. sur cette terre et que, depuis le temps que je partage sa vie, ça semblerait absurde de dire, comme je viens de le faire : « je l’ai rencontré hier ». Car le J.-E. d’hier, c’en est un autre. Il va donc falloir que je lui trouve d’autres initiales, si je veux reparler de lui plus tard. Sinon ça ne marchera pas. Il y a quelque chose en moi qui crie au scandale, si un autre que le mien s’appelle J.-E. aussi. Je réglerai cette question une autre fois.

J’ai donc rencontré, hier, les deux personnes avec qui je travaillerai à Saint-Denis, pour un projet avec les mômes d’une classe de sixième du collège Elsa-Triolet. On est sur la même longueur d’onde, on dirait, c’est-à-dire tout excités par ce projet. Moi, mon rôle : les faire écrire. Ils vont inventer une histoire, on va faire un bouquin ensemble, ça se passera à Saint-Denis. Quant à M. et au prof (pardon, mais je n’ai pas encore trouvé comment le nommer : ça viendra, promis), ils leur ont concocté un programme qui donnerait presque envie de retourner au collège (en vrai, non, parce que les années collège, c’est l’enfer). Des visites, des spectacles, une mobilisation de tout le monde à chaque instant : ils ont une chance de ouf, ces mômes. Ils ne le savent pas encore. C’est ça qui est drôle : on a parlé d’eux, hier, alors qu’ils ne nous connaissent pas ; ils n’ont même encore jamais mis les pieds dans ce collège, si ça se trouve. Et ils ne savent même pas que j’existe.

Alors, pour la peine, j’ai choisi ça pour illustrer ce billet. Un bout de ce plan – un de mes plans à moi, qui ne sait même pas qu’ils vont exister un jour, ces mômes, parce qu’il date de 1961. Vous voyez, Paul Éluard était déjà là, mais Elsa Triolet – qui fait le coin de Paul Éluard (plutôt : dont la rue-qui-porte-son-nom fait le coin de la rue-qui-porte-celui-de-Paul-Éluard, vous aviez compris) – n’existait pas. Alors, le collège Elsa-Triolet, encore moins. Mais, sur ce plan, il y a encore le Croult. Oui, le Croult. Maintenant, c’est la rue Maurice-Thorez, et la rivière passe en dessous. Faut connaître, quoi, on ne peut pas le deviner. Savent-ils seulement que ça existe, le Croult, les mômes de Saint-Denis ? Je suis sûr que non. Voilà sur quelles bases on part, alors : je ne les connais pas, ils ne me connaissent pas. Ils connaissent Saint-Denis mieux que moi, à leur manière, évidemment, mais je sais des trucs qu’ils ne savent pas. Ils ont un prof super, mais ça non plus ils ne le savent pas encore. Et on a parlé d’eux, hier. Voilà, c’est tout – et c’est déjà un bon départ.

« Surprenant de maturité pour certains, surprenant d’inventivité pour d’autres »

Les « écrivains en herbe » de l’Île-d’Elle sont dans la Gazette marandaise de juin – et, du même coup, j’y suis moi aussi, qui dépasse derrière eux sur la photo (parce qu’on met toujours les grands derrière, sur les photos de classe). On voit aussi Grégory, l’instituteur, et Élodie et Stéphanie, les profs du collège.

« Vous connaissez Beugné-l’Abbé ? moi oui »

François Bon a reçu le recueil des textes écrits par les jeunes gens de Saint-Michel-en-l’Herm : les élèves de la maison familiale rurale et ceux du collège où il était, lui, en sixième – ce n’était pas exactement le même collège en ce temps-là, mais quand même.

Il y a les souvenirs d’enfance, et les lieux attachés à ces souvenirs. « J’ai écrit sur la porte de la cuisine qui donnait sur le pont élévateur, ça suffit, qu’est-ce que vous allez chercher d’autre ? » Voilà ce qu’il dit, François, dans la vidéo (à la minute 18’17).

Les quatrième de Saint-Michel-en-l’Herm ont choisi d’autres lieux, écrit d’autres histoires. Par exemple, celle qui s’intitule « Titouan », que François a lue. Merci François.

Voilà, c’était beau

Dans le train, de retour pour Paris, je regarde les photos que j’ai prises ce matin à l’école de Rosnay. Les enfants ont exposé et lu leurs textes, c’était une belle fête. Ce qu’on ne voit pas sur les images, ce sont les cookies que l’un d’entre eux a faits exprès pour moi, et que j’ai mangés avant que les invités arrivent, pour ne pas faire de jaloux.

Tout était simple, chaleureux. On était contents d’être ensemble, et on le disait. C’était beau. Même le ciel, finalement, n’était pas si gris qu’on le croyait d’abord : un nuage s’est écarté juste quand les enfants allaient commencer à lire : ça tombait bien. Au même moment, les cloches de l’église ont carillonné : c’était drôle, c’était gai, mais ce n’était pas pratique du tout pour la lecture. On a attendu qu’elles cessent, car elles auraient couvert leurs petites voix.

Ils avaient l’air fiers d’eux, alors je l’étais aussi.

Suspendues à la corde avec les textes, j’ai découvert les photos que Nicolas, l’instituteur, a prises pendant les ateliers d’écriture. Je les partage avec vous complaisamment, pardon, parce que je m’y trouve bien. En les regardant, j’ai l’impression que ma présence dans cette classe est naturelle – quel sentiment étrange, pour moi, qui n’avais jamais fait ça avant ! – et c’est précisément cela que j’ai ressenti, sur le moment même : j’étais le bienvenu, à ma place, accueilli. Exactement comme sur ces images.

De cela aussi, je suis fier – voilà, tant pis, je l’ai dit.

Voilà à quoi je pense, dans le train du retour pour Paris. Et j’ai largement le temps d’y penser, d’ailleurs, car un arbre tombé sur la voie à Sablé-sur-Sarthe nous oblige à un détour par Saint-Pierre-des-Corps (je dis « nous », mais je ne suis pour rien dans la conduite du train, hein). Avec tout ça, J.-E. a poireauté presque une heure à Montparnasse, faisant dix fois le tour du quartier. Il m’a attendu, nous nous sommes manqués. Dans le bus qui nous portait jusque chez nous, je lui ai raconté tout ça, et j’ai ouvert mon sac à dos pour lui montrer les cadeaux que j’ai reçu le matin, à Rosnay – je ne vous dirai pas ce que c’est, à vous (c’est trop perso), mais dans l’un d’eux il y avait ce petit mot :

Voilà, c’était beau.

En pleine fiction

On était dedans jusqu’au cou : toute la journée, on a navigué en pleine fiction.

Je commence par la fin : hier soir, c’était à Saint-Juire que ça se passait : la restitution publique des ateliers d’écriture. J’étais content comme tout de découvrir les textes terminés par les enfants de Saint-Martin-Lars car, pour certains, je n’en connaissais pas la fin (et il y en a des gratinées, je vous le dis). Ils s’étaient entraînés à lire à voix haute (pas évident, devant tout le monde), alors on s’est laissés porter par leur lecture pour découvrir des lieux réels (les lieux qu’ils ont choisis), basculant, d’un coup, dans la fiction totale (on a bien rigolé quand Wonder Woman achète une maison au village, sans savoir qu’elle aura pour voisins ses collègues super-héros). Après eux, les grands (les participants d’un autre atelier, que j’ai animé à Thiré) se sont prêtés au jeu à leur tour (sous le plafond à la française, devant le portrait de Clemenceau), nous prenant par la main à travers champs et à travers les époques.

Je venais de passer l’après-midi à Thiré, à visiter un domaine complètement fou, qui m’avait déjà plongé dans un monde parallèle. Le jardin et les propriétés de la fondation des Arts florissants William Christie, c’est un parc aristocratique créé de toute pièce autour d’un logis de ferme (une très belle bâtisse, certes, mais pas un château) : des maisons de village, des bâtiments agricoles transformés d’un coup de baguette magique en un décor magique et luxuriant, délicat et — on peut le dire — délirant. C’est une expérience fascinante, la déambulation dans cette œuvre d’art vivante, peuplée de libellules et de papillons. Un homme s’est installé là un jour, en disant : ces champs, ces vieux murs, deviendront mon jardin extraordinaire et les décors de ma musique. Et voilà. Juste un exemple : une pauvre grange, démontée et remontée pierre par pierre, dont la charpente toute neuve est couverte de tuiles anciennes, paraît n’avoir pas changé depuis des siècles ; seul un clocheton inutile, rustique et raffiné à la fois, est l’indice que cette grange n’est pas qu’une grange, mais une œuvre d’art, une fiction.

Voilà, j’avais encore ces images-là dans la tête quand j’écoutais les mômes (et les grandes personnes) lire leurs histoires. Et, autre chose que je n’ai pas dite (mais vous l’aviez deviné, puisque je radote) : tout ça se passait dans la petite mairie de ce village, Saint-Juire, décor de cinéma. Et les mots qui ont été le plus souvent prononcés, c’était sûrement « arbre » (trois textes, au moins, faisaient jouer un rôle capital aux arbres), « mairie » (parce qu’on a rendu hommage au lieu qui nous accueillait) et « médiathèque » (parce que c’est elle qui m’emploie, ne l’oublions pas). À force d’appeler ces mots, on prenait le risque de voir débarquer Arielle Dombasle à tout moment — je m’y croyais, je n’en aurais pas été étonné le moins du monde… au point où j’en étais.

Sages comme des images dans le journal

Là, le but du jeu était : « faire semblant d’être des enfants sages pendant que le photographe de Ouest France est dans la classe ». Ils sont très forts en mime, les gosses de Saint-Martin-Lars !

Voilà, grâce au journal, vous connaissez maintenant les bonnes bouilles des élèves dont je parle sur ce blog, ici et . Vous pourrez les rencontrer en vrai, vous aussi, à Saint-Juire, mardi prochain à 18h30.

Se laisser surprendre

Troisième et dernière séance à Saint-Martin-Lars-pour-les-intimes (Saint-Martin-Lars-en-Sainte-Hermine pour les officiels) : cette fois, je n’ai pas eu besoin de me lever aux aurores, parce que je suis venu en début d’après-midi.

Puisque je ne vous cache rien, voilà : juste avant, j’ai déjeuné en excellente compagnie, au restaurant de Saint-Juire. Je n’ai pris qu’un verre de Mareuil, afin d’avoir toute ma tête devant les élèves, mais je me suis régalé avec tout le reste. Une bonne adresse. Tellement bonne, que l’un de mes compagnons de table m’a dit y avoir déjeuné avec Arielle Dombasle (rapport au film de Rohmer, évidemment) : quant à savoir si elle était assise sur le même siège que moi, ah, on ne le saura pas. On laissera libre cours à son imagination. Fin de l’intermède gastronomique et cinématographique.

Je suis venu l’après-midi, donc, pour changer nos habitudes. Surprise ! On prend très vite des habitudes. La preuve : une petite fille de l’autre classe m’a dit : « tout à l’heure, quand on sera dehors, on te verra te promener » — parce que les autres fois, qui étaient des vendredis matins, quand j’avais fini l’atelier d’écriture avec les grands, je faisais un tour au village (au plan d’eau, par exemple, ou au-delà, vers le château) et je tombais sur les petits, guidés par leur instituteur, en pleine visite pédagogique. Une habitude, déjà.

Voilà, les histoires des enfants ont pris forme. Chacun a trouvé — il me semble — l’enjeu de son texte : le défi qu’il devait relever soi-même, qui est différent de celui de la voisine ou du voisin. Pour surprendre le lecteur, en fonction de la promesse qui lui a été faite dans le titre de l’histoire. Quelques défis : raconter deux fois la même histoire avec deux points de vue (celui de l’homme, celui de l’extraterrestre) ; faire croire au lecteur que l’histoire se terminera bien, puis lui montrer le contraire (pardon pour le spoiler, mais je vous le dis : les animaux n’utiliseront pas leurs pouvoirs pour éviter que l’arbre soit abattu) ; écrire le texte à la première personne, pour éviter de désigner et de décrire le personnage, afin que le lecteur comprenne seulement à la fin à qui il avait affaire.

Ils sont vivants, ces enfants : ça saute dans tous les sens (je parle des idées dans leurs têtes, mais pas seulement, je me comprends). Ils me surprennent. Ils s’éparpillent et puis, hop, d’un coup ils ont trouvé ce qu’ils voulaient, et ils écrivent. Ils vont encore m’étonner, je l’espère, lorsqu’ils présenteront leurs créations au public. Ils liront ; ils exposeront leurs textes et leurs dessins ; ils danseront, qui sait ? Tout est possible. Je leur ai dit : étonnez-moi.

Ça se passera le mardi 21 mai, à la mairie de Saint-Juire (et là, eh bien, vous comprenez que ma digression du début n’était pas innocente).

De la mécanique (et du plaisir de lire, et du plaisir d’écrire)

Pourquoi ça me plaît tellement, ces ateliers d’écriture avec les enfants : parce qu’ils m’étonnent. Parce qu’ils m’apprennent plein de trucs.

Hier, c’était la troisième et dernière séance à l’Île-d’Elle : celle pendant laquelle nous devons absolument boucler toutes les histoires, c’est-à-dire : être certains de comment elles se terminent, du titre qu’elles porteront, de comment elles doivent être écrites. S’il reste quelques détails à peaufiner, bon, ils continueront sans moi… mais je serais trop déçu de ne pas les accompagner jusqu’au bout, dans les choix importants qu’ils doivent faire pendant l’écriture — pendant les choix proprement littéraires.

Ils ont réussi à terminer. Bravo. Et voici ce qu’ils m’ont appris.

Un groupe a écrit une histoire qui respecte scrupuleusement le schéma narratif (que je ne leur ai pas expliqué, mais qu’ils ont peut-être vu en classe, ou alors qu’ils ont suivi intuitivement) : une situation initiale, un élément perturbateur, et tout ça. Et on se laisse prendre, on suit les péripéties avec impatience. Un autre groupe, à l’inverse, a fait quelque chose qui n’a aucun rapport avec ce genre de structure, un texte qui a certes une fin mais pas de chute, une sorte d’évocation poétique : et c’est vachement bien aussi. Un troisième groupe a exploité à fond la notion de point de vue du personnage, en choisissant d’écrire sur un lieu dans lequel il n’y a aucun personnage : du coup, c’est l’arbre qui parle. Un arbre centenaire, qui parle avec la langue qui convient à ce personnage et à cette histoire. Un autre groupe, encore, a joué avec cette idée de point de vue, en racontant deux fois la même histoire, du côté de chacun des deux protagonistes successivement : la difficulté, c’est qu’ils ont réussi à partager les émotions de leurs personnages sans les faire parler, en les décrivant à la troisième personne. Fortiches. Enfin, un groupe a inventé une histoire loufoque, absurde, qui semble n’avoir ni queue ni tête et qui, pourtant, retombe sur ses pattes ; parce qu’ils ont compris que la crédibilité dans la fiction répondait à une logique différente de celle de la vraie vie : on a le droit d’inventer n’importe quoi, à condition que ça ait un sens par rapport à la logique interne du récit.

Je parle technique — pardon, c’est assommant. Je pense très peu technique, moi, quand j’écris. Et je ne leur ai pas parlé technique à eux non plus, en début d’atelier. C’est seulement en approchant de la fin que je prends conscience des ressorts, du squelette, de la mécanique à l’œuvre dans leurs manières de raconter. Alors, à ce moment, je leur parle de ces choses-là, pour qu’ils prennent conscience eux aussi de ce qu’ils ont fait. Qu’ils comprennent que leurs petites histoires, ce n’est pas rien.

Autre chose, que je n’ai pas dite : on s’amuse drôlement, en lisant ces histoires. Vous verrez, si vous avez la possibilité de les voir, une fois qu’elles seront récrites « au propre », illustrées et exposées sur des grands formats, au CDI du collège d’abord, à la médiathèque de l’Île-d’Elle ensuite.

Une dernière chose, encore : un garçon de l’école m’a montré un texte qu’il a écrit chez lui, pour le plaisir. Je l’ai lu. Je l’ai beaucoup aimé.