Antonin Crenn

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Minuscule

Le matin, on place sa fiche dans une case sur un grand tableau des « présents », dans la classe. Comme les employés pointant en arrivant au bureau. J’ai le souvenir de ça. Pour nous habituer à l’idée que plus tard aussi, quand nous serons grands, quelqu’un sera là pour contrôler notre présence : ça ne s’arrêtera pas avec l’âge. C’était donc cette fiche-là, sans doute, avec la photo pour qu’on se reconnaisse soi-même : « ah, je le connais ce gars-là, c’est celui qui est dans ma glace le matin, quand je grimpe sur le tabouret pour me brosser les dents au lavabo ». Le prénom, on ne savait pas encore l’écrire (on avait trois ans, quatre ?), c’est donc la maîtresse qui l’a mis sur la fiche. Sans majuscule — pour ne pas perturber les jeunes gens que nous étions, peu habitués encore à déchiffrer les lettres ; l’idée, je suppose, est de faire en sorte que chaque lettre n’existe sous nos yeux que dans une seule graphie. Un « a » est un « a », pas un « A », c’est déjà assez compliqué à apprendre, à cause du « o » qui lui ressemble vachement. Alors mon prénom, le voilà, écrit tout en minuscules — et moi, je n’étais pas grand non plus.

Il est vraiment beau

« Il est magnifique », « il est vraiment beau ». Ces compliments sont agréables à lire, parce que c’est de moi qu’il est question (le bébé de 4,3 kilos).

Je ne sais pas du tout qui sont Simone, Robert et Joëlle (Jouelle ?) et il est probable que je ne le saurai plus, car ce n’est pas à moi que la carte est adressée et que mes parents ne sont plus là pour me la lire et me renseigner. La carte a dû arriver chez nous il y a un peu plus de trente ans (j’en ai quasi trente-et-un), mais pas en janvier ni même en février 1988 : elle n’a pas été écrite de suite, nous dit l’écriture, à cause de l’angine. Peut-être en mars, alors. Ces trois-là, qui signent de la même main (celle de Simone, je parie) habitaient loin de Paris, dans un endroit où on ne trouve pas aussi facilement de bonnes choses pour le bébé (pour moi). Alors, si ça se trouve, nous ne nous sommes jamais rencontrés. À la date où cette carte a été écrite, il est même certain qu’ils ne me connaissaient pas : ils m’ont vu seulement en photo, ils se sont dit « il est vraiment beau » ; et ensuite, il se peut que rien d’autre ne soit arrivé, qu’ils ne soient jamais venus en région parisienne et que, moi, je n’aie jamais été là-bas (où ?).

Tout ce qu’ils ont su de moi, alors, aura été ceci : « il est vraiment beau ». Et ce n’est pas aujourd’hui que je leur donnerai tort.

Le lecteur de la rue du Pas-de-la-Mule

Entre 1941 et 1946, il a existé une personne qui portait le nom de Buisson, qui habitait au 3, rue du Pas-de-la-Mule et qui lisait beaucoup. Il (ou elle) a emprunté cent-seize livres en cinq ans, soit environ deux livres par mois, à la bibliothèque municipale. Je le sais, j’ai son livret de prêt.

Le truc, c’est que je n’arrive pas bien à lire le nom (ou l’adresse) de la bibliothèque. Le tampon aux trois quarts effacé indique « place des » — j’ai envie de penser que c’est « place des Vosges », puisqu’il y a un grand 4 au-dessus, comme 4e arrondissement, et que la rue du Pas-de-la-Mule est à deux pas (de mule). Et, puisqu’il y a écrit également « Liste des musées de Paris », dois-je croire qu’il y a un rapport entre cette bibliothèque et un musée qui l’abriterait, par exemple la Maison de Victor Hugo ? Je le crois. Mais ce n’est que mon avis, vous n’êtes pas obligés de penser pareil.

Alors, le Livret de prêt. Que je vous explique. Chaque livre de la bibliothèque porte un numéro (le « numéro de l’ouvrage », je comprends bien ce que c’est, mais le « numéro d’ordre », c’est quoi ?). Le premier tampon indique la date à laquelle M. (ou Mme) Buisson a emprunté le livre. Le second, la date de retour. La durée du prêt est de vingt jours maximum (article 41 du règlement). Mais il y a des exceptions, notez : le livre 5039 a été emprunté le 23 novembre 1941 et rendu le 18 décembre, soit vingt-cinq jours plus tard, autrement dit vachement à la bourre. Je me demande si le bibliothécaire a râlé. Tout de même, c’était la guerre, il se passait des choses plus terribles à Paris. Peut-être qu’on pouvait relativiser, alors, la gravité de la faute commise par M. (ou Mme) Buisson.

Ce qui serait bien, c’est de trouver le catalogue de la bibliothèque, pour savoir à quels livres correspondent ces cotes chiffrées. Mais je ne le ferai pas. Une autre chose que je ne ferai pas, c’est mouiller mon doigt pour tourner les pages de mes livres. Il est écrit, dans le Livret, que c’est dangereux.

Alors, un conseil : ne le faites pas non plus.

Les abonnés au téléphone

À une époque (par exemple en 1929), lorsqu’on demandait à l’opératrice du téléphone à parler à Élysée 03-44, on tombait sur Picasso. Ça m’amuse de penser qu’à cette époque (1929, c’est la date de cet Annuaire officiel des abonnés au téléphone de la région de Paris), on pouvait être très célèbre et figurer dans l’annuaire, bêtement. N’importe qui entrait dans un café, demandait la cabine téléphonique et l’annuaire, et passait un coup de fil à une personnalité admirée.

Remarquez, je n’aurais pas spécialement eu envie d’appeler Picasso. C’était pour l’exemple.

À une autre époque (plus récente), j’étais étudiant et je faisais ce truc sur la rue Vilin. J’avais passé des heures à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, à consulter des annuaires : ceux où les abonnés sont classés par rues. Le plaisir était comparable à celui que j’éprouve en me promenant dans un plan, et en particulier dans un plan de Paris.

Le piéton de Paris, Léon-Paul Fargue, est dans mon annuaire lui aussi. Il le dit lui-même dans son livre, qu’il habite ce quartier-là : trouver son adresse n’est pas une nouvelle étonnante. Mais savait-on (savais-je, moi ?) qu’il était joignable par téléphone à Nord 01-38 ? Je le sais, maintenant.

André Gide (avenue des Sycomores, 18 bis) répondait à Auteuil 04-55. Gaston Gallimard (rue Saint-Lazare, 79) à Louvre 48-22. André Breton (rue Fontaine, 42) à Trinité 38-18. Il y a un docteur Destouches dans le 18e (Marcadet 57-82), mais il ne s’appelle pas Louis-Ferdinand. Contre toute attente, Aragon, Cocteau et Colette ne sont pas abonnés au téléphone. Ou alors, ils sont sur « liste rouge » (cela existait-il, à l’époque ?). Je ne trouve pas non plus Henri Calet (avec qui j’aime tant me promener dans Paris) : il n’avait sûrement pas les moyens de s’équiper d’un tel appareil — le téléphone, c’est un truc de riches. L’Hôtel du Nord est introuvable : ni au nom de l’hôtel, ni à celui de Dabit, ni au classement par rues (quai de Jemmapes, 102) : un établissement de pauvre standing pouvait bien s’en passer, il faut croire. Par contre, si je ne trouve pas Proust non plus (qui aurait eu les moyens, lui, de s’abonner), ce n’est pas étonnant : c’est parce qu’il était déjà mort.

Que sont-ils devenus ? Je veux parler des numéros (en ce qui concerne les gens, on le sait déjà). Je suppose qu’ils ont été réattribués — NORd 01-38, autrement dit 607 01-38, est probablement aujourd’hui 01 46 07 01 38 — à des abonnés qui n’ont même pas idée que leur numéro a servi autrefois à converser avec des personnes illustres. Et qui, probablement, s’en fichent pas mal.