Antonin Crenn

Tag: Les amis

Quatre chiffres, treize lettres

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je savais qu’il vivait dans la région (in the Bay Area) depuis quelque temps. Peut-être même que je le savais déjà, la dernière fois que je suis venu ici ? Je suis certain que nous n’avions pas encore repris contact à ce moment-là, mais je ne me rappelle plus si j’avais déjà entendu parler de lui à nouveau, grâce à mon livre. Je ne me rappelle plus quand j’ai su qu’il l’avait commandé et que, grâce à sa commande et à une indiscrétion, j’ai appris qu’il habitait du côté de San Francisco. C’est seulement quand on s’est revus cet hiver, à Paris (après, quoi ? dix ans), qu’il m’a dit : « Berkeley ». Je lui ai probablement répondu, alors, que je n’avais jamais été de ce côté de la Baie, c’est-à-dire de « l’autre côté » par rapport à San Francisco. J’attendais certainement une bonne raison de m’y rendre. Une occasion qui justifie cette traversée. Qui élimine toute dimension touristique à l’expédition, en lui donnant un supplément de sens – voire même : un sens, tout-court.

J’avais rendez-vous à Berkeley. Je communique avec B. par mail uniquement : il n’utilise pas les réseaux sociaux. Il y a quatorze ans, quand nous en avions dix-sept, nous échangions parfois des messages par MSN (cela n’existe plus, j’imagine). Je n’avais même pas de téléphone portable. Mais, aujourd’hui, j’en ai un. Alors, dans mon dernier mail, répondant au sien qui me disait que, oui, on pouvait déjeuner ensemble vendredi, je lui ai demandé simplement son numéro de téléphone. Et l’heure à laquelle nous aurions rendez-vous. Il m’a répondu presque aussitôt, c’est-à-dire qu’il a répondu à mon message, mais sans répondre à mes questions : il ne m’a donné aucune heure, ni son numéro. Il m’a seulement écrit son adresse : 2872 College Avenue*. C’est tout.

2872 College Avenue. Quatre chiffres, treize lettres. C’est peu. Et pourtant, c’est beaucoup. Parce que c’est suffisant. C’est la quantité minimale, irréductible, indispensable de chiffres et de lettres. Ces quatre et ces treize, ces dix-sept signes, sont exactement les seuls dont j’ai véritablement besoin pour que notre rencontre ait lieu : tout le reste est superflu. Car, si un seul chiffre est modifié, ou si les lettres sont dans le désordre, je me présenterai à une autre maison que la sienne, qui sera peut-être juste en face – mais je ne le trouverai jamais, lui, car il me serait impossible d’épuiser toutes les combinaisons, de frapper à toutes les portes de la ville jusqu’à atteindre l’adresse véritable. Dans cette manière étrange de répondre à mon message, je reconnais B. : il ne dit pas ces choses que n’importe qui d’autre aurait trouvé naturel de dire ; il dit très peu, en fait ; il dit juste ce qu’il faut. Et je ne peux pas ne pas me rappeler les quelques mots (qui se comptaient sur les doigts des deux mains) qu’il m’a dits, une fois, il y a quatorze ans, à un moment où il n’y avait que lui qui pouvait me les dire. Ce n’étaient pas ceux que j’attendais. Ils n’étaient pas nombreux. Mais ils étaient suffisants et indispensables.

2872 College Avenue. Pas d’heure, pas de téléphone. C’est ainsi que les gens se rencontraient, il y a quelques décennies. Ils allaient sonner chez l’autre à l’horaire qui leur semblait convenable, sans prévenir, parce qu’ils ne pouvaient pas communiquer à distance. L’autre ouvrait la porte, et c’est tout. « 2872 College Avenue ». C’est concis, c’est dense, c’est compact. Ça a la force d’un « BALzac 00-01 » ou d’un « 120, rue de la Gare ». C’est cent ans de littérature et de cinéma qui reviennent par la fenêtre après qu’on les a chassés par la porte. C’est l’antidote à Facebook et à toutes ces messageries, aux téléphones soi-disant intelligents qui ne sont pourtant d’aucun secours quand leur batterie tombe en rade. « 2872 College Avenue », c’est efficace, et c’est tout simple : j’ai suivi l’avenue dans l’ordre, en observant le défilement des numéros sur les maisons. Puis, je suis tombé sur la sienne. J’ai monté les quelques marches et, devant la porte, j’ai vu quatre sonnettes.

2872 College Avenue : c’est bien ici. Je vérifie deux fois. Aucune des quatre sonnettes ne porte un nom. Il ne m’a pas dit laquelle serait la sienne. Derrière la porte vitrée, un gars : je lui fais signe. Il m’explique que B. vit en haut, à gauche. D’ailleurs, sa porte est ouverte quand j’arrive. Il est dans son salon, il me voit, il me dit « Salut », puis : « J’avais oublié que tu venais déjeuner aujourd’hui ». Et moi, je ne suis même pas vexé, ni étonné. Seulement amusé, je crois. Parce que là-dessus non plus il n’a pas changé, B. : je reconnais cette économie de moyens désarmante, qui m’avait troublée à l’époque. Cette manière d’accueillir ma présence avec passivité et bienveillance à la fois. Une presque indifférence qui voulait dire, je crois « bienvenue ». Une manière d’être là, c’est tout. C’est peu, mais c’est beaucoup à la fois : c’est la seule chose véritablement indispensable, la seule condition qui, si elle n’existe pas, rend la rencontre absolument impossible. Il est là, c’est tout, et si j’ai envie d’être là aussi, il reste avec moi, et, donc, on est ensemble. Je crois avoir compris ça, aujourd’hui, parce que les sentiments violents qui m’animaient à l’époque se sont dispersés depuis très longtemps – j’ai presque le double de l’âge que j’avais alors – et qu’une forme d’équilibre tranquille a pris la place de ces angoisses. Aujourd’hui, je pourrais lui dire exactement la même chose (mais lui, il le dit sans parler) : « je suis là : si tu as envie de me voir, tant mieux, sinon, tant pis ». C’est peu, mais c’est déjà beaucoup. Parce qu’ils ne sont pas nombreux, les gens à propos desquels on pense sincèrement « si tu as envie de me voir, tant mieux ». À tous les autres, on ne dirait même pas « 2872 College Avenue », car ces quatre chiffres et treize lettres, par leur économie, sont trop précieuses : elles seraient un cadeau qu’on ne leur offrirait pas, à eux. On leur donnerait, à la place, beaucoup trop de mots : des mots nombreux et sans valeur. On leur expliquerait qu’on est très occupé ; on leur dirait qu’on aurait bien aimé, mais que ce ne sera pas possible.

J’avais rendez-vous à Berkeley avec B. : on a déjeuné ensemble dans le quartier. On a mangé une glace au jardin, à l’ombre. J’ai fait un petit tour avant de reprendre le train. J’ai traversé la Baie à nouveau, et je suis rentré à San Francisco. On se reverra peut-être dans six mois, dans dix ans.

* En vrai, ce n’est pas ça, son adresse : je ne vais quand même pas vous donner la vraie. D’ailleurs, le numéro 2872 sur College Avenue n’existe pas, c’est pas la peine de le chercher.

C’était le 4-Juillet à Cloverdale

Cette fusée gonflable qui atterrit pile sur le toit du poulailler. La pagaïe qui se répand dans le poulailler. Les canards qui paniquent aussi. Les pintades qu’on appelle, en anglais, poules de Guinée. Les cochons d’Inde qu’on appelle aussi cochons de Guinée (mais il n’y en a pas, de cochon d’Inde, chez R. et O.) Cette famille qui débarque. Le père qui s’excuse pour la fusée gonflable. Le petit garçon qui a quatre ans aujourd’hui (« He turns four on the Fourth »), jour de la Fête nationale. Les deux petites filles qui sont manifestement jumelles et qu’on a fringuées à l’identique. Nous qui prenons le petit déjeuner dehors, avec cette vue de fou sur la vallée. Les chats qui sont censés ne pas aimer l’eau, n’est-ce pas ? Slate qui est un chat et qui aime bien ça, lui (à moins que ce ne soit pas par goût de l’eau qu’il est entré dans la douche pendant que j’y étais ? – mais alors ?) Les chats qui ne m’ont causé aucune allergie, contre toute attente. S. qui nous conduit à Yorty Creek avant que la chaleur soit insupportable. O. qui nous guide parce qu’il connaît la route, et C. à l’arrière avec moi. Toutes ces familles (combien ? je ne le sais pas, mais c’est énorme) qui ont monté leur barnum sur la plage et qui font griller leurs saucisses. Ce petit coin à l’écart qu’on appelle, oui, qu’on appelle the perfect spot. L’eau qui est tiède, mais quand je dis le mot « tiède » ça n’a pas l’air agréable, parce que « tiède » me fait penser à « fade » – or, cette eau est tiède et délicieuse, absolument délicieuse, je vous assure. Moi qui me trempe là-dedans, qui remonte me sécher en plein cagnard, puis qui me trempe à nouveau. Ce livre que je lis : City of Glass de Paul Auster, qu’on m’a recommandé plusieurs fois (et je comprends pourquoi maintenant que je le lis : à cause de ces parcours dans la ville, à cause du plan, à cause de l’identité ambiguë du personnage, à cause de ses manies). Ce personnage qui arpente sa ville sans fin et sans intention définie et qui, alors qu’il doit désormais la parcourir à la suite de quelqu’un d’autre, dessine l’itinéraire de cette personne sur la carte. Cette carte que j’observe à mesure qu’on me conduit ici et là, pour savoir où je suis. Healdsburg, que j’ai visité hier. Le lac, ce matin. Le coup de soleil que je ne prends pas, contre toute attente. Zadie qui est arrivée entre-temps, depuis San Francisco. Zadie qui a trop chaud, ici, elle n’a pas l’habitude. J. et J. qui l’accompagnent, évidemment. Le maïs juste bouilli, pas grillé, comme on l’aime dans l’Ohio. Les épis rognés par nous qu’on jette ensuite aux poules : la joie suscitée par ce geste dans la communauté à plumes.

Les pizzas qui cuisent au feu de bois, dans ce four que R. a fabriqué lui-même. Les poules, les canards et les pintades qui poussent des cris chelous, il faut bien le dire. Zadie qui aimerait bien avoir de la pizza, mais qui aimerait sûrement encore mieux choper un de ces volatiles. Le vin qu’on boit frais et qui ne vient pas d’ici, alors que la vallée est connue pour ses vignobles. Le vin qu’on a ouvert hier soir, « pour voir » : une canette métallique unidose (la contenance d’un verre, en gros) assortie d’une paille en plastique (ça ressemble à une blague ou à un cauchemar, mais c’est vrai, c’est l’Amérique). Ce vin pétillant qui s’appelait Sofia, comme Sofia Coppola, parce qu’il est produit par la famille. La famille Coppola qui a son domaine à côté d’ici. Ici – cet ici qui s’éloigne déjà, parce que je dis « au revoir » à S., et « au revoir et merci » (oui, merci) à R. et à O., merci pour tout. C. à qui je ne dis rien, parce qu’elle dort. J. et J. qui me ramènent à San Francisco. Zadie qui est chez elle, sur le siège arrière, mais qui accepte de me faire de la place (on s’entend bien, Zadie et moi). Le soleil qui décline et la lumière sublime qui lèche le paysage : les ombres qui s’allongent sur les collines sèches, dorées. La brume qui nous engloutit tout à coup alors qu’on approche de la Baie. La brume qui envahit tout notre champ de vision. La brume qui ne permet même pas de voir les haubans rouges du Golden Gate Bridge alors que nous roulons précisément dessus, traversant le détroit. La brume qui emplit tout l’espace disponible, s’insinuant entre les arbres, bouchant chaque ouverture sur l’océan. Les dix degrés qu’on a perdus, au moins. Le sentiment de « rentrer à la maison ». Zadie qui panique, ce soir, en entendant le bruit des feux d’artifice : son petit corps qui tremble, sa langue qui goutte sur le tapis. Sa peur qu’elle n’exprime pas du tout comme le faisaient les volailles, ce matin, quand le missile en plastoc leur est tombé dessus. Son ouïe qui est sûrement bien différente de la mienne : que perçoivent-elles au juste, ses oreilles de chienne, des bruits du dehors ? Ces bruits qui s’espacent, peu à peu, à mesure que les festivités s’effilochent dans la brume. Le 4-Juillet qui s’achève. La nuit qui est là, dense, mêlée aux millions de particules d’eau suspendues dans l’air. Moi qui note tout ça en vrac avant d’aller au lit.

C’était hier soir aux Mots à la bouche

J’avais le trac, et puis j’ai vu arriver quelques têtes connues (les amis fidèles), moins connues (« les amis de mes amis… », n’est-ce pas ?), pas connues du tout (oh ! faire des rencontres !). D’un coup, ça allait mieux. Il faut dire que l’accueil des libraires est royal : Sébastien et Nicolas ont lu mes livres et les ont aimés (que demander de plus ?). Il y avait du monde un peu partout entre les tables et les bouquins, c’était dense comme doivent l’être les moments chaleureux. On a parlé de L’épaisseur du trait. Beaucoup de mots ont été prononcés : j’ai aimé quand on a dit « plaisir », et aussi « délicatesse ». Il y a des gens que j’ai à peine vus. Ça passe vite et pourtant il y a tellement d’émotions mélangées (comment fait-on entrer tout ça dans un moment si court et dans un espace si petit ?).

Les photos sont de Juline, de Vincent, de Guillaume. C’était hier soir aux Mots à la bouche, à Paris.

Il a été question de magie

Par trois fois ce week-end, il a été question de magie. D’abord, vendredi soir. On fêtait l’anniversaire de J. : la petite bande était là, qui s’est dispersée peu à peu à mesure que la soirée s’éternisait. Quand les trois heures approchaient, l’enjeu de la discussion est devenu franchement philosophique (disons que le mot a été prononcé au premier degré, ce qui n’arrive pas souvent) : D. a voulu démontrer que sa philosophie était radicalement opposée à la mienne et que, pourtant, nous étions amis, parce qu’il existait une sorte de dénominateur commun entre nos deux conceptions : la croyance en des valeurs communes. Alors, il a fallu que je me définisse en des termes très solennels, du genre : mon éthique est tout à fait athée et ma morale est matérialiste (au sens marxiste) ; je tente d’être rationnel dans mes actes parce que je veux tendre vers un idéal de bien (ce qui n’exclut pas, au contraire, le goût de l’irrationnel dans les sentiments et dans l’art). J’ai dit des trucs un peu comme ça. D., lui, ne croit pas à cette rationalité matérielle : il dit qu’il est mystique. Il croit en ses pensées magiques : s’il souhaite très fort quelque chose, il peut influencer l’avènement de cette chose. Bon. Moi, la magie, ça me laisse froid. Toutefois, il y a un point sur lequel nous sommes d’accord : si D. croit que sa pensée magique a un pouvoir créateur, je considère, moi, que mes actions concrètes sont guidées par ma volonté de tendre vers un idéal — qui, lui, est un pur concept intellectuel (un objet que j’ai donc créé). Au final, d’après D., on peut donc dire que c’est ma pensée (magique ou pas) qui a créé les objets qui peuplent ma vie — les sentiments, d’une part (ce dont je n’ai jamais douté), et les objets matériels, d’autre part, puisque je les ai créés en étant guidé par des concepts qui n’existent que dans ma tête. Notre débat mérite d’être précisé dans un autre contexte (on était fatigués et toutes les bouteilles étaient vides), mais c’était bien de magie qu’il était question, à l’origine.

Ensuite, samedi. Deux enfants des Andes, accompagnés par un tatou et un lama, partent à la recherche d’un fétiche sacré qui leur a été volé. A priori, je m’en fiche pas mal, du fétiche sacré ; pourtant, l’histoire m’a passionné. Parce que les valeurs qui s’incarnent dans cette statuette dorée me sont familières : le respect de la nature, l’harmonie entre les hommes et la nature et entre les hommes entre eux. Alors, d’une certaine manière, ces personnages-là sont animés par des idéaux qui pourraient être les miens : la seule différence c’est que je vais les appeler valeurs ou concepts et qu’ils vont l’appeler Pachamama. Comme le fait D. quand il appelle pensée magique ce que je considère, moi, comme des actions rationnelles. C’est une différence, mais c’est presque un détail. Le film était drôlement bien : on a été le voir avec R. et S., qui sont deux enfants (qui n’étaient pas accompagnés par un tatou et un lama, mais par J.-E. et moi). Pendant la projection, je m’inquiétais de savoir s’ils prenaient plaisir au spectacle : le visage d’un enfant absorbé par les images, scotché à l’écran, pourrait aussi bien ressembler au visage impassible d’un enfant qui se demande ce qu’il fait là et quand va finir ce film bizarre. À la moitié de la séance, R. s’est tourné vers moi et m’a dit : « c’est trop bien » — ouf. J’étais rassuré. Et j’étais heureux. Heureux de partager ce moment avec ces enfants-là. Ça, c’est le genre de magie qui me plaît.

Enfin, en sortant du cinéma, on a rencontré le père Noël au marché Saint-Quentin (le soir, S. dira a ses parents que le père Noël faisait ses courses : en réalité ça ne s’est pas vraiment passé comme ça). Il distribuait des papillotes à des enfants, qui le lui demandaient en faisant semblant d’être timides (R. et S. compris), ainsi que des tickets gagnants à échanger contre des lots (c’est le charcutier avec un bonnet clignotant qui se chargeait de l’échange). Il me semble qu’aucun enfant, même s’il croit au père Noël, ne peut raisonnablement croire que cet individu-là était le père Noël : tout le monde sait bien que c’est un déguisement. Un gars imitant le père Noël qui, lui, existe par ailleurs. Aussi, quel intérêt de se faire photographier avec un type costumé, quand bien même il est sympathique ? C’est plutôt moyen, niveau magie. J’avoue que je n’ai pas vraiment de souvenir de la manière dont j’ai cru à cette fable, à l’époque où j’avais leur âge. Une chose est sûre, en revanche : je me suis prêté au jeu de la photo au moins une fois, et c’est Juline qui m’en a sorti la preuve hier. La photo a été prise il y a bien longtemps (vingt-huit ans ?) et la seule chose magique que je vois là-dedans (non, ce n’est pas mon petit ensemble bleu avec une effigie de marin), c’est que j’étais blond.

Trois jours (et les gens)

Ça a commencé vendredi par une promenade avec Pascale G. sous la dalle des Olympiades ; on sait que les voies ferrées qui ne vont nulle part, ça me botte, et c’était l’occasion rêvée de savoir où elles s’arrêtaient, celles qui sortent de ce tunnel de la rue Régnault pour aboutir dans la gare logistique (béton, béton, odeur d’essence, néons blafards) où sont stockés les livres Lunatique. On a pris un paquet de Héros pour Olivier H. (l’ami qui va le faire lire à ses élèves, oh, comme j’ai de la chance), qui passera les prendre au salon dans l’après-midi. Dans une impasse de la rue Nationale, on a vu des poules adultes et, dans un autre enclos, des poules juvéniles qui sont nées d’œufs destinés à l’omelette, sauvés de justesse, comment c’est possible ? On ne le sait pas, mais c’est ce qu’il nous explique, leur sauveur. Une rencontre. Puis c’était le salon, aux Blancs-Manteaux. J’ai vu des têtes connues et j’ai parlé à certaines de ces têtes, des têtes qui datent d’époques et de compartiments de ma vie bien différents entre eux, distincts, et qui se mélangent parfois, comme en ce moment. Ceux qui sont derrière leurs stands, il y en a que je vois chaque année, depuis la fois où j’avais mon stand, moi aussi, avec C.L., en 2013 je crois — puis quand je suis revenu en touriste en 2014 et 2016 (j’étais absent pour cette édition épouvantable de 2015), et l’an passé j’avais fait le malin à signer des Passerage sur le stand Lunatique, alors que pourtant, à ce moment-là, je n’en menais pas large dans ma tête, mais ça m’avait fait du bien cette animation, cet enthousiasme, cette vie qui existe malgré tout. Vers quinze heures Judicaël est venue me voir, elle a bravé le froid, je discutais avec Guillaume et Philippe chez Publie.net, je lui ai montré les livres sur la table qui ressemblent un peu à ce que sera le mien, pour qu’elle imagine l’Épaisseur du trait qui vient dans quelques semaines, ça va arriver tellement vite le 9 janvier. On a été au café, elle m’a offert un objet très précieux en rapport avec le Héros ou plutôt avec le héros, d’autres héros que le mien, c’est beau et c’est un cadeau important, initiatique. Olivier vient chercher les livres pour ses élèves (ses cinquième du collège de Thiais), ensemble on dit bonjour à Renaud et François (à cause d’une histoire de cheval), Pascale est très occupée et me dira, après, qu’elle aurait voulu parler plus avec lui, mais le salon c’est cela aussi : c’est long et ça passe vite. Lætitia est la fille de Simone, que j’ai connue il y a quasi vingt ans quand j’en avais onze et qu’elle était ma prof (une histoire de collège, là aussi, et j’étais, attendez, mais oui, j’étais en cinquième), je suis content de la voir, de lui faire découvrir mon Héros et de parler avec elle de son manuscrit que je viens de lire, mais je suis bien impuissant à lui donner des conseils. Sur le stand, il y a les fidèles du Cafard, Yan, Alexandre. Et là, cette rencontre extraordinaire, au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire qui n’existe pas dans le monde ordinaire : Pierre et Yvan, qui avaient lu Passerage et l’avaient aimé, et Pierre qui m’avait écrit cette lettre ; nous faisons connaissance doucement devant la table Lunatique, et on évoque mon nouveau livre, qui a Saint-Céré pour décor (« ce n’est pas loin de chez vous, du Cantal, vous connaissez peut-être »), et comment qu’ils connaissent ; Pierre est lié par sa famille a des personnes de Saint-Céré très importantes dans la vie de J.-E., et ces liens forts, un peu magiques (les liens de l’histoire en commun) font que J.-E. sera très ému ce soir de cette rencontre, et Pierre aussi, et du même coup, moi aussi ; et que nous tombons d’accord, tous, sans qu’il soit utile de l’affirmer, qu’il vient de se passer quelque chose d’important ici. Au dîner avec Pascale ce vendredi, on démêle les fils de tout ce qui vient d’arriver, et on se sépare dans le froid, la nuit humide (Pascale perd sa voix, la mienne se voile un peu), tout le monde s’est refroidi dans les courants d’air à force de s’échauffer à parler, à s’agiter sous la halle. Samedi Philippe présente son jeune grand-père, je rencontre Lou, je papote avec Pascale P., j’ai toujours plaisir à parler avec Patrick que je ne vois, finalement, que dans les salons alors qu’on pourrait se voir ailleurs, je suis content que R. ait envie de lire le Héros et l’achète, je rencontre Nikola que je connais seulement parce que je suis, parfois, ses chroniques, et il dit qu’il a aimé le Héros, n’est-ce pas encore un moment agréable ? Il y a Cyrille, un ami véritable, qui passe par là avec son instrument de musique sur le dos : j’aimerais prendre plus de temps pour parler avec lui, ce sera très bientôt, nous nous le promettons. Camille était mon collègue il y a plusieurs années, il vient rendre visite à un copain auteur, il me le présente, et je lui présente J.-E. : voilà ce que je voulais dire quand je disais que des gens qui viennent de lieux et d’époques qui ne se connectent pas ensemble finissent parfois par s’introduire dans le même espace-temps, ça paraît la chose la plus naturelle du monde au moment où ça arrive mais, en vrai, je sens bien après coup que c’est fatigant dans ma tête (qui chauffe doucement, un peu fiévreuse, à cause du refroidissement, de la saison). C’est là-dessus que débarque É., quand nous sommes déjà ce groupe de quatre-là, conversation bizarre et froide, je suis troublé, et Y. intervient à son tour qui simplifie tout et nous ramène au Héros. Le soir J.-E. et moi dînons avec Marie et, avec elle, il est question à un moment de retrouvailles à organiser, peut-être, avec la bande de Varsovie, dont nous faisons partie tous les deux, la bande qui a existé il y a dix ans (oui, dix ans, et voilà, à nouveau, que nous ne rajeunissons pas). Dimanche on épuise le stock de Passerage, je signe un Bandits pour une dame gentille et curieuse, et un autre pour Madeline qui me soutient avec enthousiasme et fidélité. J’aime beaucoup Fabien et Sandra qui sont fidèles, eux aussi, d’une autre manière, à Lunatique ; et qui ont cette énergie pour faire vivre cette petite communauté. Fabien a une histoire avec le Lot, quelque chose de fort (pour lui aussi, décidément). Sandra est la première à avoir fait lire Passerage à des jeunes lecteurs : ses enfants — et ce qu’ils avaient dit après leur lecture avait ouvert des portes immenses pour moi, une vision de cette possibilité que mon texte existe dans l’imaginaire, dans la sensibilité des autres, et des jeunes gens en particulier. Quand Juline et Seb viennent me trouver avec leur amie M. (que je vois pour la première fois alors que je la connais, à travers ce que Juline me dit, depuis dix ans peut-être, oui, à nouveau dix ans), on quitte la halle pour de bon, on va au café avec J.-E.. Je porte le foulard de ma mère autour du cou parce que je crains de tomber malade avec ce froid idiot, je ne le porte même pas pour penser à elle plus spécialement parce que, de toute façon, je pense à elle tout le temps. Et j’ai pris froid, c’est sûr. Au cinéma où il fait chaud, je porte peu d’attention au film ; par moments j’ai envie de pleurer, mais je ne crois pas que le film m’émeuve tant que ça, ni que je sois triste, c’est juste une émotion, je ne sais pas laquelle. On dîne d’un reste de légumes que j’avais préparés il y a trois jours, un repas qui m’a beaucoup coûté (une entaille dans le pouce profonde comme ça, à cause d’une courge récalcitrante) et, au lit, j’ai juste envie de me blottir contre J.-E. comme si j’étais, je ne sais pas, un de ces rongeurs à fourrure qui hiberne, qui oublie où il a enterré ses noisettes et ne les retrouvera pas quand il partira les chercher au printemps.