Antonin Crenn

Tag: L’épaisseur du trait

Quelque chose qui me dépasse

Quand on descend en ville depuis la gare, le premier grand hôtel qu’on trouve au bord de la route est abandonné depuis belle lurette : une piscine, vide, est le repaire de gigantesques plantes farouches, qui poussent à même le béton. C’est beau.

Mais, ensuite, Lourdes ce n’est plus du tout comme ça. C’est plus sage. C’est même, par moment, franchement toc. La grande basilique plantée au-dessus de la grotte (avec des mosaïques pseudo-byzantines), Guillaume trouve qu’elle aurait sa place dans un jeu vidéo, ou dans le Seigneur des anneaux. On tourne de cent quatre-vingts degrés et, devant ces autres bâtiments, il dit : « on se croirait en banlieue parisienne » (et c’est vrai que ça a un genre des Étoiles d’Ivry ou de Saint-Denis, en moins bien). Mais, en vrai, le monument qui vaut vraiment le coup à Lourdes, c’est la basilique souterraine. À condition d’aimer le brutalisme, bien sûr (et j’aime ça, moi).

Impressionnant, de trouver cette chose immense, enfouie au bord de la rivière. On n’est pas loin du surnaturel.

Tout autour de la ville, c’est la montagne. Je dis au patron de l’hôtel combien j’aime la vue depuis ma fenêtre et, pour la lui décrire (lui rappelant laquelle est ma chambre, et vers où elle est orientée), je lui dis que je vois la montagne au loin et, devant, le cimetière. Alors, il croit que je me moque — comment lui expliquer que ça ne me déplaît pas, à moi, le cimetière (sans passer pour un tordu) ? Le mieux est de changer de sujet. Le truc incroyable, c’est qu’il a lu les livres de Guillaume, même ceux qu’il a écrits il y a dix ans. On ne tombe pas tous les jours dans un hôtel pareil.

Mais, la chose vraiment impressionnante, surnaturelle, incroyable, elle arrive le soir. À la librairie Le Square. Les lecteurs, les lectrices sont là, invités par Julie et Stéphane. On parle de nos livres. Avec intérêt, avec enthousiasme. Une dame nous dit, à Guillaume en même temps qu’à moi, combien elle a été émue par nos livres. À moi, elle dit comme L’épaisseur du trait a été une lecture importante pour elle. Et moi, qui ai tellement l’impression, dans ce livre, de n’avoir parlé que de mes sentiments, que des petits choses qui tournent dans ma petite tête, je trouve magique de rencontrer cette femme qui s’est sentie concernée par mes mots, mes phrases. Elle a parlé de « douceur », de « délicatesse ». Souvent, je fais le malin, quand j’écris sur le blog, mais là, ce soir, je vous le dis sincèrement, les yeux dans les yeux. Je suis tout nu, j’arrête de frimer. Je ne fais pas le modeste, je vous le dis comme je le ressens : à la librairie, tout à l’heure, j’étais très ému. J’ai eu envie d’y croire, et de faire confiance à cette dame : parce que ce qu’elle m’a dit, finalement, c’est que j’ai réussi à écrire quelque chose qui me dépasse, qui est un peu plus grand que moi. De la littérature, quoi. Et c’est beau d’entendre ça.

Pour ceux qui brûlent comme nous d’un si grand amour

Samedi, rentrant du cinéma où nous avons vu ce film si beau, Genèse — très simple et intense à la fois, beau comme tout, où j’étais heureux de voir tant de références à Salinger (me disant que ces adolescents intemporels, sans réseaux sociaux, tout entiers consacrés à la pureté de leurs sentiments, pouvaient être de leur époque ou de la mienne, ou d’une autre encore), touché par ce personnage habité par un besoin impérieux de lyrisme plutôt que de pathétique (s’exposer toujours, s’en prendre plein la gueule, se faire du mal avec panache plutôt que souffrir en silence, brûler de ses sentiments) — rentrant du cinéma, donc, et faisant un détour par la rue Sedaine, nous tombons sur L. qui sort, lui, de l’Industrie avec une amie. Il n’est pas rare que nous tombions sur L. : parfois à Beaubourg, ou bien rue de Charonne, ou ailleurs encore. L. est toujours une apparition. « Paris est tout petit », on le sait, « pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour » : il n’est pas grand non plus pour ceux qui aiment, comme nous, faire des détours par ses rues. Dimanche, c’est sur le boulevard de Ménilmontant que nous croisons A. (lui non plus, ce n’est pas la première fois que nous le trouvons sur notre route) : nous reprenons brièvement la conversation laissée vendredi soir, à la soirée Cafard. D’ailleurs, je viens de commencer à écrire un truc pour la revue — je le lui dis — et une image du film d’hier n’y est pas étrangère. Lundi après-midi : le temps est bon. J’avais envie de voir le square de Cluny — à cause d’un passage des Présents qui s’y rapporte —, je me casse le nez sur le portillon (façon de parler) et fais un détour par une librairie du boulevard Saint-Michel dont je dois taire le nom car je m’y suis rendu coupable d’une truanderie mineure, mais bien réelle (j’ai retiré l’étiquette d’un livre que je trouvais trop cher, pour le marchander à la caisse : qui n’a jamais fait cela, hein ?) — je le voulais vraiment, ce livre, à cause de cet œil bleu magnifique, mais six euros c’était trop. Cinq, d’accord. Et j’ai descendu le boulevard, l’œil était dans ma poche et regardait… quoi ?

David, André Dhôtel

À sept heures moins le quart, j’étais sur l’île de la Cité : j’ai évité de passer devant Notre-Dame parce que les touristes m’emmerdent. À huit heures, rue du Pont-Louis-Philippe — les provinciaux ne pourront jamais me croire, mais c’est vrai — j’ai encore vu par hasard quelqu’un que je connais : je rencontre P., mon ancienne collègue, pas vue depuis six mois, avec qui j’ai une discussion plus riche, plus libre que lorsque nous étions pris dans le carcan étroit de la vie de bureau. Rentré à la maison, j’apprends que Notre-Dame brûle : je crois d’abord à un incident spectaculaire, mais qui sera vite maîtrisé, comme Saint-Sulpice l’autre jour : puis c’est de pire en pire, la flèche tombe et ça ne finit pas. On peine à comprendre comment c’est possible. J.-E. me dit : « allons voir ». Il a raison de m’y inciter, car tout est si irréel qu’il faut bien le voir en face pour y croire, ne serait-ce qu’un tout petit peu. C’est depuis le quai de Béthune que nous la voyons d’abord, la cathédrale en flammes : c’est-à-dire exactement de là où nous l’avons vue tous les matins, tous les soirs pendant six ans, quand nous habitions là, juste là. Les images vues du ciel, vues de loin, vues de trop près, sont des images de fiction : je ne suis à aucun endroit plus ému qu’ici, où je vois « ma » cathédrale, celle qui fait partie de mon quotidien. Je connais cent fois mieux son chevet, côté Seine, que sa façade (car j’évite toujours le parvis, comme je l’ai fait encore tout à l’heure, cinq minutes avant que le feu ne commence à prendre). Sur l’île Saint-Louis, on voit P.-É. — Paris est tout petit, etc. — avec qui nous faisons un bout de chemin jusqu’au pont de l’Archevêché. Les gens sont fascinés : les Parisiens, les touristes. J.-E. se demande si d’autres époques ont connu ce genre de spectacle : nous cherchons dans nos connaissances un autre exemple d’incendie monumental en temps de paix, au cœur de Paris — car nous avons pensé évidemment aux incendies de l’Hôtel de Ville, des Tuileries (dont j’ai parlé le matin même sur ce blog, étrangement), mais je doute que les badauds aient eu le loisir de les contempler alors que l’armée chargeait, que les balles sifflaient.

Paris et ses ruines en mai 1871

J.-E. et moi poursuivons cette bizarre promenade, contournons la Cité, traversons le pont des Arts et, rive droite, au niveau du pont Louis-Philippe, retrouvons une autre vision familière : celle de l’immense cathédrale émergeant des toits de la petite maison Pouillon — et là, ce soir, il n’y a plus rien : ce qui dépassait habituellement a disparu. Cette béance me choque peut-être plus que les flammes, parce qu’elle bouscule à nouveau mon rapport personnel à ce monument (c’est W. qui me dit ceci, par message). La dernière fois que j’y suis entré, c’était il y a vingt, vingt-cinq ans : autant dire que je n’en ai aucun souvenir. L’intérieur de la cathédrale ne m’appartient pas, ne me regarde pas, je ne partage aucune intimité avec ce lieu. C’est sa silhouette, en revanche, qui me manque déjà. Dans L’épaisseur du trait, je fais dire à Alexandre : « Je me fous de savoir comment ce sera après, parce que je ne sais même pas comment c’est maintenant. Je n’y entre jamais, dans la gare de Lyon : que veux-tu que je fasse à l’intérieur d’un endroit pareil ? La gare de Lyon, c’est un décor, une toile de fond, une silhouette à l’horizon. On n’entre pas dans un phare : on le regarde au loin. » Et, à la fin, c’est Ivan qui lui dit : « Quand on est perché ici, Alexandre, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup d’autres merveilles en trois dimensions érigées dans le ciel de Paris : il y a la flèche de Notre-Dame sur la Seine, avec ses gargouilles, la colonne de Juillet à la Bastille, avec son ange tout nu et tout doré, et aussi l’antenne de la télévision sur la butte de Romainville avec ses anneaux de Saturne. En fait, ce n’est pas nous qui surplombons le panorama, c’est le paysage entier qui emplit l’espace, et nous qui sommes dedans. » Pour qu’ils se disent des trucs pareils, ces deux-là, pour qu’ils partagent ainsi cet amour commun de leur ville, ce sentiment si puissant, c’est qu’ils brûlent aussi d’un autre sentiment, j’en suis sûr.

Il n’y a pas de grande différence (Rosnay, troisième)

Quand les enfants me demandent « comment je suis devenu écrivain » et que je leur réponds que la question pourrait être, plus justement, « comment je le suis resté », je suis sincère : c’est vraiment ce que je ressens. Il n’y a pas de grande différence entre ce que je fais aujourd’hui et ce que je faisais il y a vingt-cinq ans, quand je dessinais des trucs compliqués que j’expliquais à mes parents, pour leur raconter l’histoire que j’avais en tête. Tous les enfants font pareil. Il y a une différence bien plus grande, par contre, entre moi et cette sorte d’adultes qui, un jour, cessent de dessiner, d’écrire, d’inventer, de créer, de s’exprimer. Avec des adolescents, parfois, on est déjà presque passé de l’autre côté, et il faut souffler sur la flamme pour la raviver. Il y a des gens qui font ça formidablement, entretenir la petite étincelle : des profs qui y croient — et leurs élèves ont de la chance. Je crois que c’est aussi pour ça que le courant est bien passé entre moi et les gosses de l’école de Rosnay (et je dis exprès « les gosses », parce qu’ils ont lu mon autre billet dans lequel je disais « les gosses » et qu’ils ont tiqué : « on est des gosses, nous ? » — eh bien oui, je persiste et je signe : vous êtes des gosses, et même de chouettes gosses !)

Il n’y a pas tant de différence, alors, entre ce qu’ils ont fait pendant l’atelier et ce que je fais, moi. C’était précisément l’expérience que je voulais mener : le point de départ (un lieu), les outils (la description, le dessin), et l’histoire qui se déroule toute seule : c’est ce que j’aime faire, pour moi, et je voulais l’essayer avec eux. Aujourd’hui, ils ont peaufiné leur histoire en corrigeant, en développant le texte écrit la semaine passée, qu’ils avaient tapé et imprimé (un travail de correction sur épreuve, dirais-je, pour jargonner). On a pu entrer dans la finesse, dans l’écriture véritable. Ils se sont trouvés dans une position que je commence à bien connaître : celle de l’auteur poussé dans ses retranchements par l’éditeur.

À l’une, qui passait subitement, dans sa narration, du passé au présent, j’ai dit ce que m’aurait dit Pascale : « soit tu as une excellente raison de le faire, et c’est une bonne idée ; soit tu n’y tiens pas, et on corrige ». Et en fait, c’était bien, cette rupture de ton, de rythme : on l’a gardée — l’important, c’était d’en prendre conscience : de savoir précisément ce qu’on a écrit et quel sens cela prend par rapport à l’intention littéraire.

À un autre, qui s’était lancé dans un voyage initiatique, j’ai dit ce que m’avait dit Guillaume sur L’épaisseur du trait : « tu promets au lecteur qu’il va se passer quelque chose d’important, puis, à la fin du voyage, le personnage rentre chez lui ; mais sais-tu vraiment ce qui s’est passé pour lui entre-temps ? ce qu’il a appris ? » Ce matin, tout était déjà dans le texte (il n’avait pas écrit n’importe quoi sans raison) : le personnage fait l’expérience d’un sentiment et c’est cela qui le grandit. Il suffisait d’en avoir conscience pour que la fin du texte prît tout son sens, en modifiant presque rien.

À un troisième, j’ai failli faire le coup que m’avaient fait ces éditeurs qui, en refusant L’épaisseur du trait, m’avaient frustré : « il est très bien écrit, ton texte, la langue est belle, c’est agréable et poétique, mais on comprend mal le lien entre les deux parties, qui sont très différentes l’une de l’autre ». Je me suis ressaisi à temps, heureusement, parce que son texte est vachement bien et qu’il ne faut pas qu’il croie le contraire. Il fait miroiter au lecteur un récit épique, puis, brusquement, on bascule dans une évocation poétique et hédoniste du paysage. Une seule phrase, à la fin, donne tout son sens au récit : « ils étaient fiers de leur aventure » — oui, parce qu’il s’agit bien d’une aventure quand même, d’une autre aventure : celle des sens, de la découverte du paysage. C’est cette phrase-là qui contient tout l’enjeu littéraire du texte.

Je pourrais parler des autres aussi, bien sûr, parce qu’ils m’ont tous épatés. Mais ce n’est pas le propos de ce billet : je parle ici seulement de moi (pardon), et de ce que je perçois encore mieux sur ma propre écriture en voyant comment ils écrivent, eux.

C’était la dernière séance d’atelier à Rosnay. Je reviendrai dans quelques semaines pour le partage de ces histoires avec le public (c’est important d’aller au bout du projet, jusqu’à la rencontre du lecteur). À ceux qui étaient déjà tristes de me voir partir (moi aussi, je déteste les séparations), j’ai promis qu’on aurait l’occasion de se faire des adieux déchirants, la prochaine fois.

Il est fin, ce roman, discret et à la fois porteur d’un univers personnel en pleine expansion

Sur l’Instagram de Bookalicious, oh, cette photo. Et je lis ceci : « Il est fin, ce roman, discret et à la fois porteur d’un univers personnel en pleine expansion. Antonin Crenn raconte l’évolution d’Alexandre, qui se retrouve à vivre seul dans un petit espace qu’il doit réorganiser alors que des pliures traversent l’appartement d’un ami, et que l’impasse où habite un autre disparaît parfois. Au fil d’une écriture poétique et minutieuse, tendre et précise, c’est un véritable jeu de miroirs qui se met en place, reflétant une connaissance pointue de Paris, un goût certain pour l’architecture et un joli rapport au passage à l’âge adulte. À la fois roman d’apprentissage et roman urbain, l’Épaisseur du trait dessine un espace à géométrie variable, mais toujours positive. »

Deux lieux

Là, c’est le plan du soi-disant « appartement » d’Alexandre dans L’épaisseur du trait, dessiné dans mon carnet en 2015.

Là, c’est le plan de mon soi-disant « chez moi », c’est-à-dire le lieu où je suis présentement, que je me suis trouvé en 2017 et que j’ai aménagé selon ce dessin fait dans un autre carnet.

Toute ressemblance de moi-même avec un personnage de fiction ne saurait être fortuite : ce serait plutôt une coïncidence, voire un fait exprès.

L’accession aux sentiments passe par une aventure verticale

Claro a lu L’épaisseur du trait. Il en parle dans son feuilleton, dans Le Monde des livres d’aujourd’hui. Et moi, je suis fier de cet article.

En plus, l’illustration est belle, ce qui ne gâche rien !

(On clique dessus et l’image s’agrandit)

Village, personnage, etc.

Je me suis remis dans Les présents. Je voudrais l’écrire dans l’ordre, autant que possible, et je restais bloqué sur les prochaines pages à écrire (les suivantes, je les connais à peu près). Je me demandais à quel moment on arriverait au village et, surtout, si on commencerait par y aller véritablement ou, d’abord, par l’imagination. J’ai répondu à ces questions (un peu) ; en tout cas, j’ai écrit les premières évocations de ce village.

Je pense que je l’appellerai seulement le village. Je ne serai pas le seul à faire cela, c’est sûr. En fait, la localisation réelle de ce village n’a aucune importance, alors je ne voudrais pas que son nom focalise trop l’attention sur la commune réelle qui porte ce même nom. J’envisage, tout de même, de donner les noms des communes alentours (parce qu’il y en a des chouettes) et des lieux-dits qui composent le village (que je ne saurais pas inventer, c’est sûr). Je n’y ai jamais mis les pieds, dans ce patelin, mais sa configuration me plaît. Il y a des chances pour qu’on se promène, non pas dans le village, mais dans le plan que j’en ai dessiné : ça m’intéresse beaucoup plus ainsi. On verra bien l’allure que ça prend.

J’ai lu le livre que Nicolas m’a offert (Une jeune fille perdue dans le siècle à la recherche de son père). C’est magique quand, après avoir lu mon livre, quelqu’un me dit : « tu devrais lire ça ». Surtout quand ça marche. Par exemple, j’ai découvert Mon corps et moi grâce à Nikola et En joue ! grâce à la Viduité. L’atmosphère du livre que je viens de lire ressemble par certains aspects à L’épaisseur du trait, certes (le rapport à l’espace de la ville, et le voyage en train), mais surtout à des intuitions qui m’animent pour Les présents — et cela, personne ne peut le savoir, puisque je ne l’ai pas écrit. C’est là que c’est spécialement magique, comme cadeau. En fait, un truc me rassure à la lecture de ce livre : il adopte le ton d’une quête, voire d’une enquête, sans pourtant résoudre aucune des questions posées. Des rencontres ont lieu avec des personnages secondaires, sans aider véritablement les personnages principaux dans leurs recherches : ils sont là, c’est tout — ils participent d’un décor, d’une atmosphère, et donc d’une quête (mais d’une quête esthétique, narrative, pas de l’enquête qu’on prétend mener). Le personnage de l’homme est parfois le narrateur, et parfois non. Ça aussi, ça me plaît. J’ai supposé que l’auteur avait eu envie parfois de dire « je », mais qu’il avait aussi envie de l’appeler par son prénom — à quoi ça sert de se casser la tête à trouver un prénom au personnage, si on ne l’utilise jamais. Il se produit une chose un peu comparable avec le Samuel de Dans la ville invisible, qui choisit par moments de raconter lui-même son histoire à la troisième personne — je le commence tout juste.

J’ai fait tout seul, hier, le jeu (l’exercice ?) que je ferai faire aux élèves la semaine prochaine, à Rueil. Ça m’a semblé faisable, et marrant. J’espère que ça marchera — c’est-à-dire : que les élèves prendront du plaisir à écrire, quel que soit le résultat produit.

Les yeux d’Ulisse / la mort d’Ulisse


Je suis ému d’écouter Brigitte Celerier lire cet extrait de L’épaisseur du trait. C’est un passage important pour moi, qui m’a pas mal bousculé avant de trouver sa place.

Parce que le ton n’est pas le même qu’ailleurs dans le livre, et parce que j’y ai inséré des bouts de phrases qui ne sont pas forcément de moi.

Cette tirade d’Ulisse est introduite, dans le livre, par cette citation-là (l’exergue de La vie mode d’emploi), parce qu’il est question souvent des yeux d’Ulisse et de son regard sur le monde.

S’échapper de cette double-page du plan parisien pour véritablement et pleinement exister

Ce matin, dans son émission Paludes sur Radio Campus Lille, Nikola Delescluse a parlé de L’Épaisseur du trait.

Programme de l’émission Paludes du 25 janvier 2019 (photo Nikola Delescluse)

Il commence toujours sa critique par la lecture d’un extrait et, en l’écoutant lire, eh bien, je suis content de redécouvrir ainsi mon propre texte (j’aime bien qu’il ait choisi cet extrait-là). Ensuite, il parle du livre. Il dit par exemple :

Au départ, c’est véritablement le silence et la promenade qui unit les deux personnages [Alexandre et Ivan], et on commence à découvrir, avec Alexandre et les autres protagonistes, ce territoire, ce monde dans lequel ils sont censés vivre et dont ils ne peuvent s’échapper, puisque — vous le savez si vous avez déjà manipulé un des plans de Paris —, on a les arrondissements qui sont sur deux pages, mais pas plus, et, si l’on veut passer à un autre arrondissement, il faut tourner la page. C’est cette page, justement, qui se tournera à un moment de l’existence d’Alexandre.

À propos de la deuxième partie (« Ailleurs »), il dit :

Une expérience absolument nécessaire, mais qui est toujours marquée par cette étrangeté et cette bizarrerie qui est, dès l’origine, dans l’Épaisseur du trait — à savoir qu’on ne sait jamais si ce voyage est réel ou non, et dans quelle mesure ce train que le personnage d’Antonin Crenn a pris est effectivement un train réel, et dans quelle mesure tout cela n’a pas été rêvé au cours d’une longue nuit dans cet appartement parisien.

Et là, s’il y a une autre bizarrerie, c’est dans la langue française : il peut dire (avec autant de justesse) aussi bien « le personnage d’Alexandre » que « le personnage d’Antonin Crenn », pour désigner Alexandre de deux manières différentes, puisque ce personnage est bien « le mien » — mais moi, j’ai envie de mettre ces deux bouts de phrases en parallèle pour les comprendre autrement, c’est-à-dire identiquement : j’ai l’impression qu’il dit que ce n’est pas Alexandre, mais moi qui ai pris le train. Ou bien, Alexandre et moi ensemble. Ce qui revient peut-être au même ?

Il avait déjà parlé du Héros et les autres dans l’émission, et c’est agréable pour moi de l’entendre faire le lien entre les deux.

Un texte qui, encore une fois, interroge beaucoup l’espace, comme c’était déjà le cas dans Le Héros et les autres, mais qui interroge aussi le rapport de l’un avec le groupe, avec les autres […] On a ici des autres, d’autres individualités qui viennent interpeller et interroger le personnage d’Alexandre, et l’inciter à s’ouvrir à cette forme de sensualité, à s’échapper de cette double page du plan parisien pour véritablement et pleinement exister.

Le mieux, c’est de l’écouter vous-mêmes en entier, ici.


L’épaisseur du trait (2019) d’Antonin Crenn, éd. Publie.net, coll. Temps réel, 2019 :
Présentation par Nikola

Merci, Nikola !

En voix

Ce sont six extraits de L’épaisseur du trait, que je lis avec ma voix et que j’accompagne d’image. On peut les voir, au choix : comme des avant-goûts (on dit aussi « bande-annonce ») ou comme des souvenirs (après qu’on a déjà lu le livre). C’est vous qui voyez.