Antonin Crenn

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Neuf ans à Rosnay

J’ai eu l’impression d’arriver à l’école de mes rêves, ce matin — il faut dire qu’il fait très beau aujourd’hui, et que ce détail n’y est pas pour rien. On a grimpé une petite route qui sépare le marais du bocage (les paysages changent, c’est vrai). Au volant : N., l’instituteur. Des vignes, du soleil, on entre au village. Là, tout de suite, c’est l’école de Rosnay. C’est joli comme tout et on voit que l’espace est empli d’une belle atmosphère : les gosses arrivent les uns après les autres, sans traîner les pieds : on dirait même qu’ils sont contents d’être là — la suite des événements m’a confirmé cette intuition. Ils m’accueillent avec chaleur, enthousiasme. Ils me montrent leurs plantations (des petites pousses en godet, arrosées avec amour) et les dessins sur les murs.

Ils m’ont posé des tas de questions sur moi, sur mes livres. J’ai vu que certains étaient épatés quand je leur ai dit que j’étais simplement comme eux : un enfant qui dessine et qui invente des histoires, et qui n’a pas cessé de le faire. Je crois vraiment que ça s’est passé comme ça, je ne raconte pas ça pour faire mon intéressant.

Chaque enfant a choisi un lieu qui lui est cher, situé à Rosnay : il peut s’agir de l’endroit où il vit, ou d’un autre, pourvu qu’il s’y sente bien. Ils vont inventer une histoire à partir de ce lieu. Ils ont hâte. Première étape : ils expliquent leur lieu à un camarade qui ne le connaît pas, et qui le dessine à partir de ce qu’il comprend. Deuxième étape : je les surprends (sans les frustrer, je l’espère) : un troisième enfant découvre le dessin du deuxième, il imagine qu’il parcourt ce lieu, il écrit ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Dans les prochaines séances, chacun reprendra « son » lieu, mais entre temps leur propre récit se sera enrichi du regard que les autres auront porté sur ce lieu. C’est l’idée.

Ils ont quitté l’école contents : non pas seulement contents de la quitter, mais contents d’y avoir passé un bon moment. Et je dis cela sans me donner l’importance que je n’ai pas : je suis sûr qu’ils sont contents comme ça tous les jours. Ça me donne envie d’avoir neuf ans à Rosnay.

J’ai trop parlé

Ils n’aiment pas quand le personnage meurt, eux non plus. Au moins, tout le monde est d’accord là-dessus. Je suis retourné au lycée Gustave-Eiffel de Rueil, hier, pour rencontrer des élèves (ce ne sont pas ceux de l’atelier d’écriture, mais d’autres). Ils ont lu Le héros et les autres et nous avons parlé ensemble du livre. Une jeune fille m’a demandé pourquoi c’était l’un des personnages (et pas l’autre) qui se suicidait — je lui ai répondu que je n’étais pas si certain qu’il se soit suicidé, et surtout, que l’autre aussi s’était suicidé à sa manière, même s’il n’était pas mort. Une autre m’a demandé si Martin était homosexuel (marrant, ce mot : au collège de Thiais, celui qui avait posé la même question avait dit : gay) — je lui ai répondu que je pensais que oui, même s’il était difficile d’en être sûr. En fait, tout était comme ça : j’ai répondu à côté des questions, tout le temps. Et ça ne les a pas frustrés, au contraire ; je crois bien qu’ils ont pigé qu’il était beaucoup question de ça dans le livre : de questions (plutôt que de réponses) et d’interprétations (plutôt que de certitudes).

Peut-on raisonnablement penser que ces jeunes gens de Rueil en 2019 sont meilleurs que ceux qui avaient quinze ans en 2003, dans mon lycée, à six kilomètres de là ? Je ne vois pas pourquoi ils seraient si différents. Mais alors, si ça se trouve, les gens qui étaient dans ma classe en ce temps-là étaient, eux aussi, des êtres doués d’intelligence et de sensibilité ? Je suis obligé de croire que oui — et j’étais complètement passé à côté de cela, à l’époque. Je croyais alors qu’ils n’étaient qu’une masse informe et impénétrable ; ils étaient pourtant des individus munis d’une personnalité. Merci à vous, jeunes gens de Rueil, de me rappeler cela. Vous m’avez eu l’air de chouettes personnes, j’ai aimé répondre à vos questions (j’aurais aimé vous en poser plein, mais nous n’étions pas là pour ça).

« C’est quoi, un bon roman ? » Un garçon m’a demandé ça, à la fin. J’ai répondu à côté, évidemment, parce que je ne connais pas la réponse. J’ai dit que les compliments qui m’avaient le plus touché sur mes livres — deux personnes différentes l’ont formulé, l’un à propos de L’épaisseur du trait et l’autre à propos du Héros — c’est quand on m’a dit : « Je n’ai jamais lu quelque chose comme ça ». Ils n’ont pas prétendu que mes livres étaient les meilleurs qu’ils avaient jamais lu ; ces deux lecteurs m’ont dit seulement que, si je ne les avais pas écrits, personne d’autre ne l’aurait fait. Pour moi, c’est la seule bonne raison de continuer.

À la fin, deux garçons sont venus me voir pour me dire qu’ils étaient contents d’avoir lu Le héros et de me rencontrer (l’émotion, là, pour moi, c’est difficile à décrire), parce que « Notre prof elle est bien, hein, mais les livres qu’elle nous fait lire, des fois, c’est quand même ennuyeux. Alors que le vôtre, il est facile à lire, il nous touche, il parle des choses qu’on ressent. Chercher sa place par rapport aux autres, tout ça. »

Je termine par une spéciale dédicace au jeune homme qui, au moment où le prof a demandé si les élèves voulaient marquer une pause entre les deux heures, a été le seul à répondre : non (je ne vous décris pas son sourire, mais il faisait plaisir à voir). Il faut dire que c’est lui qui a pris la parole, plus tard, pour dire que « Si Martin et Félix ne se parlent pas, c’est peut-être parce que d’aller ensemble dans les mêmes lieux, c’est déjà partager une intimité plus grande que ce qu’ils pourraient se dire par la parole ». Ce qu’on partage quand on partage un texte (que j’ai écrit, et qu’ils ont lu), c’est sûrement de cet ordre-là aussi. Alors j’ai trop parlé, hier, sans doute.

En classe avec Martin, Félix et les autres

« Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? » En voilà, une question simple. Mais, moi, je la vois comme extrêmement compliqué : je vois trois questions dans cette question-là. La première, c’est : si je suis écrivain. Je ne le sais pas ; cela dépend des moments ; cela dépend à qui je parle. Cela dépend, surtout, de ce qu’on appelle un écrivain (quelqu’un qui écrit ? quelqu’un qui est publié ?). La deuxième question, c’est : si on devient écrivain. Eh bien, à supposer que je sois écrivain (on peut le supposer, allez, tout est permis), à quelle date et à quelle heure le serais-je devenu, précisément ? Pas évident de le savoir. Et la troisième question, la plus difficile sûrement : pourquoi. Pourquoi j’écris. Pourquoi je suis devenu. Pourquoi je suis. Pourquoi. Je savais que les questions soi-disant naïves des élèves d’Oliver seraient, en fait, drôlement intéressantes. Ils ont de la chance de l’avoir comme professeur. Et moi comme ami. Ce sont les cinquième A et les cinquième B du collège Paul-Valéry de Thiais (première fois que je mettais les pieds à Thiais, ce matin : « rendez-vous sur le quai du RER à 7 h 30 », m’avait dit Olivier). Ils ont lu Le Héros et les autres et, manifestement, ils ont aimé. En tout cas, ils ont pas mal cogité dessus.

« Est-ce que les personnages existent vraiment ? C’est qui, le héros, dans l’histoire ? Pourquoi Martin n’a pas de parents ? Pourquoi il n’y a pas de filles dans le livre ? D’où vient votre inspiration ? En combien de temps avez-vous écrit ce livre ? Est-ce que Martin fait une dépression ? Est-ce que toute l’histoire est dans l’imagination de Martin ? »

Ils sont fortiches, ces jeunes lecteurs. Ils analysent vachement. Et ils ressentent. C’est drôle de constater, avec eux comme avec les lecteurs plus vieux, d’ailleurs, comme chacun peut s’attacher à des détails que l’autre n’a pas vus. Ils ont pourtant lu mon livre en classe et leur professeur a guidé leur réflexion… et malgré ce cadre, ils ont chacun développé une interprétation de l’histoire. Un point de vue. Nous avons beaucoup parlé de cela ensemble : du point de vue. À plusieurs reprises, ils m’ont demandé « pourquoi » Martin faisait ceci ou cela, et « comment » étaient les sentiments de Félix. Je leur ai répondu, le plus sincèrement du monde, que je n’en savais pas plus que ce que j’avais écrit. Que je raconte mon histoire à hauteur de mon personnage, que je vois le monde à travers ses yeux. Aussi, je ne parle que de ce qui l’intéresse, lui, en fonction de ses obsessions, quitte à faire abstraction du reste du monde. Je ne crois pas les avoir frustrés ou perdus, en répondant ainsi : j’ai l’impression (et j’espère) que j’ai réussi à leur montrer ce que peut être le point de vue du personnage qui, parfois, se confond avec celui du narrateur ou de l’auteur (Olivier leur avait pourtant bien expliqué la distinction ; et moi, je mélange tout à nouveau). J’étais heureux de voir qu’ils parlaient de Martin et de Félix comme s’ils étaient réels, parce que c’est exactement ce que je fais moi-même. Je les observe et j’apprends à les connaître, mais je ne comprends pas toujours les motivations profondes de leurs actes, ni le détail de leurs sentiments. Ceci nous a donné envie de poursuivre l’échange sur le point de vue. On a pensé à un truc, avec Olivier, à la récré : on allait fait écrire les élèves. Je brûle d’envie de savoir, moi, quels sentiments Martin leur inspirerait s’il existait (s’il faisait partie de leur classe). Il y a un moment triste au début du livre : Martin quitte cette fête affreuse où il se sent si mal à son aise ; il part, puis il revient ; il est persuadé que personne n’a remarqué son absence. Mais cela, c’est son point de vue. « Quel est votre point de vue, à vous, qui êtes l’un des autres invités de la fête ? » je leur demande. « Avez-vous remarqué son absence ? (mais vous ne l’avez pas dit à Martin : pourquoi ?) Avez-vous eu de la peine pour lui ? Vous êtes-vous moqué de lui ? » Peut-être, dans cette fête, un autre personnage est amoureux de Martin et n’ose pas le lui dire ; et Martin ne sait même pas que cette personne existe. Je suis impatient de lire ce qu’ils auront écrit.

Olivier les avait fait plancher sur une autre consigne d’écriture, avant mon arrivée. « Si j’étais écrivain » ou « si j’étais écrivaine, virgule, je, points de suspension ». Trois jeunes filles ont lu leur texte. J’étais épaté. Déjà, parce que c’était très bien écrit. Ensuite, parce qu’elles ont formulé, en un seul paragraphe, mille choses : où elles puiseraient leur désir d’écrire (« l’envie d’exprimer mes émotions »), comment elles organiseraient l’acte décrire (« dans un lieu tranquille, isolé »), l’envie qu’elles auraient de rencontrer leurs lecteurs. Je sais que je suis verni, moi, de rencontrer mes lecteurs : leurs interprétations de l’histoire que j’ai écrite sont autant d’éclairages sur mon travail — comment aurais-je pu savoir, sans cette conversation, qu’autant de lectures différentes de mon livre cohabitaient chez autant de lecteurs ? J’aurais pu croire que le texte était beaucoup plus univoque qu’il ne l’est. Je leur ai même parlé du texte que je suis en train d’écrire en ce moment : leurs réactions sur les quelques mots que j’ai dis à ce propos, eh bien, c’est peut-être bête de le dire, mais ça me fait grandir.

Le moment que je n’osais pas espérer, tant il était beau : le garçon qui, à la fin de la classe, est venu me dire qu’il « ressemblait un peu à Martin » et que c’était pour ça qu’il avait aimé le livre. Qu’a-t-il pu trouver dans Martin pour se reconnaître en lui ? Le sentiment d’être différent ? Un goût de la solitude ? Un certain regard sur le monde ? Merci, mille fois merci à toi, jeune homme, de m’avoir dit ces mots. C’est infiniment précieux.

« Est-ce que Martin est gay ? Est-ce que Martin, c’est vous ? » Ah, oui, évidemment : il y a des petits malins qui savent poser les questions dans le bon ordre. Eh bien, je réponds d’abord à la deuxième question, si vous voulez bien : Martin me ressemble sur pas mal de points… mais pas sur tout. Par exemple, Martin vit dans une petite ville de province et, moi, je n’ai pas grandi en province (est-ce que cela signifie, alors, que les « autres » aspects de la personnalité de Martin sont fidèles à ma vie ?) Mais je ne sais pas, moi, si Martin est gay. Si lui ne le sait pas (et il est très plausible qu’il ne le sache pas), je ne le sais pas non plus. C’est là qu’il me ressemble le plus, Martin (mais je ne suis pas entré dans ce niveau d’intimité avec les élèves : cela je ne le dis que dans cette note, que j’écris après coup) : il observe les autres, il les désire peut-être, mais il n’éprouve pas l’urgence de qualifier par des mots la nature de son élan. Il éprouve des émotions, et c’est déjà beaucoup. Si je m’étais posé la question en des termes si précis, à l’âge qu’ont aujourd’hui les jeunes gens du collège Paul-Valéry, évidemment, j’aurais répondu « oui ». Mais la question, je ne me la posais pas, car la réponse m’importait peu. Il n’y avait aucun enjeu, pour moi, à y répondre. Je n’y ai répondu que lorsque ce désir, qui n’était jusqu’alors qu’un sentiment diffus, a commencé à se diriger vers des personnes précises — « aimer les garçons », je m’en fichais pas mal, mais « aimer ce garçon-là », c’était hyper important d’en avoir conscience, pour voir s’il serait possible que quelque chose advienne entre lui et moi. Voilà, à peu près, où il en est, Martin. Je crois le connaître suffisamment pour répondre à sa place : il n’a pas encore remarqué qu’il aimait Félix. Et puis, juste avant la récré, un autre petit malin a demandé : « Est-ce que Félix existe vraiment ? » et, s’adressant à Oliver : « Est-ce que Félix, c’est vous ? » avec le sourire qui colle bien à la question. Vous imaginez. J’ai rigolé, évidemment. J’ai répondu que je ne connaissais pas encore leur professeur quand nous avions quinze ans (là-dessus, l’élève a dû se demander quel âge nous avons maintenant : peut-être quarante, peut-être vingt ? Nous sommes vieux, c’est entendu ; mais quel âge précisément, ils n’en savent sûrement rien). Et, à part moi, je pense : le garçon dont Félix est (un peu) inspiré, je ne crois même pas qu’il se reconnaîtrait dans l’évocation que je fais de lui, tellement la manière dont je le percevais à l’époque doit être éloignée de l’image qu’il avait de lui-même.

C’était ce matin, c’était à Thiais (Val-de-Marne) et c’était ma première rencontre avec des élèves qui m’avaient lu. C’était beau.