Antonin Crenn

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Dans le monde dans lequel on vit

Avec J.-E., on voulait partir, se tenir « loin » de tout ça. On s’est pris au mot et, au prix d’un calembour idiot, on a choisi d’aller au bord du Loing. Revoir Moret-sur-Loing. Partir loin, pour garder le monde à distance. S’en échapper. C’était notre intention, oui. Comme si « le monde » c’était forcément la ville où nous vivons et que, la campagne, c’était loin du monde. Il faut nous excuser, c’est naïf. Mais, la naïveté ne fait pas de mal, dans le monde dans lequel on vit.

Avant de prendre le train, on est passé à la supérette parce que, dans le monde dans lequel on vit, elle est ouverte le dimanche matin. On a pris de quoi pique-niquer : du pain, du fromage, deux tomates. La caisse normale est fermée, le dimanche (vous ne le saviez pas ; nous non plus), il faut utiliser les machines. On ne sait pas comment ça marche, et un employé est là pour nous l’expliquer ; manque de chance, la balance est en rade et on ne peut pas peser les tomates. Alors, plutôt que d’utiliser la balance de la caisse normale, le monsieur insiste pour faire démarrer celle de la caisse soi-disant automatique : c’est-à-dire que, plutôt que d’assurer la fonction de caissier derrière la caisse-qui-marche, il épuise son énergie à faire fonctionner la caisse-qui-est-censée-fonctionner-sans-caissier. En vain. On part donc sans les tomates, et sans avoir compris la logique qui préside aux destinées de ce monde. Puis, pendant qu’on essaie de trouver du sens à notre pauvre aventure, en descendant la rue de Lyon vers la gare, un rugissement pénible déchire le ciel : ce sont les avions du 14-Juillet. Ils se succèdent au-dessus de nos têtes, par grappes de trois ou de cinq, ils volent si bas qu’on en distingue chaque détail. C’est absolument effrayant : en moi, ce bruit-là retentit comme une menace. De la même manière que ces soldats en armes au coin des rues et dans les gares, ces avions de chasse qui viennent frôler la ville sont, ni plus ni moins, qu’un aperçu minuscule de ce qu’on verrait, de ce qu’on entendrait quand ce serait la guerre. Une angoisse. Mais, pour la plupart des passants qui passent, passifs, impassibles, cette menace leur passe (littéralement) au-dessus de la tête. La tête, ils la lèvent le sourire aux lèvres, ils s’émerveillent, ils prennent des photos. Moi, j’avais la même tête en Vendée, quand je la levais pour observer le vol d’une cigogne, d’un héron. Et je prenais des photos, aussi. Émerveillé. Voilà le monde dans lequel on vit.

Moret, ce n’est pas si loin : une heure après Paris, on a déjà les pieds dans le Loing. C’est joli, Moret, et ça dépayse drôlement. C’est cela qu’on entend par « s’échapper de Paris ». Il fait beau, la rivière court tranquillement sur des cailloux ronds, ça clapote entre les arches du pont, au pied des murs de la ville. La dernière fois que nous sommes venus, j’avais été trop frustré de ne pas m’y tremper – les gosses pataugent et se baignent, et même des gens qui ne sont pas des gosses font la même chose – alors, cette fois, j’y vais. Le truc, c’est que je n’ai pas de maillot, évidemment. On est tout de même en ville : est-ce que ça se fait, de retirer bêtement son short et son t-shirt, et de se mettre à l’eau en caleçon ? Tout le monde verra que je ne suis pas un plagiste organisé, avec maillot et serviette (voire : avec chaussures en plastoc pour les cailloux), mais juste un mec en caleçon qui n’a pas résisté à la tentation de se tremper. Tout le monde le verra, oui, si le monde veut le voir – mais le monde s’en fout, évidemment. C’est aussi ça, le monde dans lequel on vit : c’est des gens qui sont bien contents de barboter dans le Loing et de se sécher au soleil, et qui se fichent pas mal de savoir si, en sortant de l’eau, je vais remettre mon short sec sur mon caleçon mouillé, ou si je vais procéder à un échange rapide en mode furtif.

Après ça, on suit le chemin de halage face à Saint-Mammès – où j’ai pris cette photo de la Seine juste après que le Loing s’y est mêlé – puis ce sentier dans la forêt, et on attrape de justesse le train de Paris. En sortant de la gare : il nous faut du pain pour demain matin. Et la boulangère de la rue de Charenton, que fait-elle ? Elle nous offre deux pains au lait, comme ça, cadeau, « pour le petit déjeuner ». « C’est ça ou je les jette », elle dit. Parce qu’il est tard. Il existe donc, le matin, des supérettes où on refuse de vendre des fruits parce que la machine-qui-remplace-les-caissiers est en rade ; mais il existe aussi, le soir, des boulangeries où on offre le petit déjeuner : il est comme ça, le monde dans lequel on vit.

Tequila (et ses croquettes)

Elle me dit que le bus arrive à moins cinq. Le chien aboie. Elle lui dit que ce n’est pas la peine d’aboyer, parce que je suis sympa. Il aboie quand même. Elle me dit : il voudrait que tu le caresses. En vrai, elle parle anglais, donc elle ne me tutoie pas, mais je crois que si, elle me tutoie quand même. Je le comprends comme ça. Mais il aboie, le chien, il continue, il est excité comme tout. Elle me dit : il ne mord pas. Je lui caresse la tête et il cesse d’aboyer. Ah, oui. Elle a donc raison. Elle lui dit : le bus arrive bientôt. Lui dire ça, au chien, ça suppose qu’il est impatient de prendre le bus. Elle soulève un coin de la couverture : en dessous, il y a ce truc rond en plastique avec les croquettes dedans. Il fourre sa truffe dedans, le chien, direct. Je dis : il sait où elles sont cachées. Elle dit : il a renversé les autres par terre. Je regarde par terre : il y a des croquettes partout. Il aboie à nouveau. Elle m’explique quelque chose de compliqué, genre : il n’a pas aboyé depuis quinze jours (pourquoi n’aurait-il pas aboyé depuis quinze jours ?), elle sort de l’hôpital (c’est peut-être pour ça qu’il n’a pas aboyé : ils sont restés séparés quinze jours ?). Il s’appelle Tequila, mais il n’est pas mexicain. Elle s’appelle Margarita, mais elle n’est pas mexicaine non plus. Là, je crois avoir compris un truc, mais si c’est vraiment ça que j’ai compris, oh, alors c’est bizarre comme histoire. Elle aurait dit quelque chose comme : son père (sa mère) ne parlant pas espagnol, bossant dans un bar, préparant des cocktails, des Margarita ? La Margarita est un cocktail. Elle porterait le nom d’un cocktail. Oh. À base de Tequila. Et Tequila, c’est le nom du chien. Je ne suis pas sûr d’avoir compris ça. Elle dit : le bus passe à moins cinq. Tequila s’empiffre de croquettes. La langue de Tequila est rose. Son collier aussi. Sa couverture aussi. Tous les vêtements de Margarita aussi. Margarita porte un serre-tête surmonté d’oreilles de chat en peluche. Elle fume un cigarillo. Elle dit : le bus passe à moins cinq. Je prends une photo de Tequila en douce, pendant que j’ai mon téléphone en main : je regarde si j’ai reçu un message de R.

Elle dit : le bus arrive. Je dis : je n’attends pas le bus, en fait, j’attends un ami qui vient me chercher pour aller à Cloverdale. J’attends R. qui est un peu en retard. C’est pas grave. Elle dit : ravie de te connaître. Elle demande au chauffeur du bus de baisser la rampe, pour y faire rouler le charriot sur lequel trône Tequila. Le bus part. R. arrive, je monte dans sa voiture. J’ai quitté San Francisco en bateau, j’ai traversé la baie vers le nord. J’ai pris un bus, puis un train, et j’ai causé avec Margarita au terminus de ce train. Je passe trois jours à Cloverdale, comté de Sonoma, Californie.

Je me souviens de Pompéi

J’avais envie de voir Lands End. C’est un endroit fou. Son nom veut dire : la fin de la terre. Littéralement : le Finistère. C’est à la pointe nord-ouest de la ville, où les falaises tombent directement dans l’océan : un paysage farouche comme on ne croirait pas en voir dans une métropole, si proche de la densité, de l’urbanité – c’est un peu comme si on quittait la dalle de la Défense et que, trois quarts d’heure de marche plus tard, on arrivait à Étretat.

J’ai suivi le sentier côtier. Une partie de celui-ci est aménagée sur le tracé d’une voie ferrée désaffectée : en ville, on aurait appelé cette création « une coulée verte », mais, ici, on est en pleine nature, alors cette promenade est presque le contraire : elle est la seule présence du bâti (les parapets de béton) dans le paysage sauvage. À la fin du XIXe siècle, un train d’amusement parcourait cet espace excentrique : la ligne se connectait à celle des tramways de downtown pour emmener au bout du monde les citadins, le dimanche. Le voyage le long des falaises, surplombant le grand vide, était déjà une attraction ; le but de l’excursion était une autre attraction : les bains Sutro. Ce gigantesque établissement balnéaire a brûlé depuis belle lurette. On peut encore visiter, là, au bord de l’eau vive du Pacifique, les vestiges de cet âge d’or de l’Empire états-unien. Surplombant ces nobles restes depuis mon promontoire, j’observe les promeneurs, les touristes, qui se pressent entre les ruines.

Je me souviens de Pompéi. Les promeneurs, les touristes. On y parcourt les maisons, dont la plupart n’ont plus leur toit : on entre dans les pièces dont seuls des demi-murs figurent encore les contours. Je me souviens des thermes de Constantin, à Arles. On y entre comme dans un moulin, car tout est ouvert : on franchit les espaces, on est projeté très loin en arrière sur la frise chronologique. On lit les panneaux : ici, le frigidarium, là, le tepidarium, ensuite,le caldarium. On imagine le parcours du baigneur. Mieux : on est le baigneur, déambulant tout nu de pièce en pièce.

Avant d’arriver aux bains Sutro, un panneau signale discrètement l’existence, beaucoup plus ancienne, d’un village Yelamu, il y a bien longtemps, à cet emplacement approximatif. Mais, de ça, il ne reste rien. Alors, on contemple plutôt ces ruines-là, celles d’une autre antiquité. On voit les ouvriers san-franciscains se muant d’un coup de baguette magique en baigneurs du dimanche. Mieux : on est l’un d’eux, fourrant notre casquette dans la poche pour mieux sentir l’air marin nous ébouriffer. Parlant avec maladresse, comme Martin Eden au tout début du roman, avant qu’il ne se mette à fréquenter la bibliothèque. S’amusant comme des petits fous, se trempant le corps dans tous les bassins : le frigidarium, le tepidarium, le caldarium. On ne se souvient pas, mais on imagine.

De la chance

Je me suis levé à cinq heures et, déjà, le ciel pâlissait : c’est parce que c’est l’été. Le plus souvent, on n’a pas l’occasion de le savoir, que le soleil se lève si tôt. Dans la rue de la Roquette, des gens finissent tranquillement leur nuit (l’un dit, en sortant d’un bar : « j’ai envie de rentrer chez moi en trottinette », mais sera-t-il en état de le faire ? Non).

À Montparnasse, je prends le train pour Lourdes, avec Guillaume. Nous sommes invités ce soir à la librairie Le Square pour parler de nos livres et rencontrer des gens qui s’intéressent à ce qu’on écrit. Pour participer à ce petit miracle qui se produit à chaque fois qu’un livre trouve son lecteur.

J’ai de la chance. Peut-être que je le mérite, aussi ; mais d’autres le méritent aussi et n’ont pas cette chance. Alors, j’ai de la chance.

Dans le documentaire que j’ai vu sur Lourdes avec J.-E. la semaine dernière, une femme qui venait là en pèlerinage disait qu’elle n’attendait pas le miracle. Elle disait : « pourquoi ça tomberait sur moi, alors qu’on est des millions à venir ici ? Une chance sur des millions… c’est comme de gagner au loto ».

Hier soir avec J.-E., J. et S., dans ce restaurant de la Nation, face aux colonnes du Trône, la serveuse qui se marre a chaque fois qu’on lui adresse la parole (on commande trois burgers végétariens et une salade : elle éclate de rire : on ne saura jamais pourquoi). Elle nous dit qu’elle voudrait gagner à l’Euromillions pour changer de vie, arrêter ce travail. Je lui propose de jouer les numéros de notre addition, l’idée lui plait, elle les note scrupuleusement. J.-E. lui dit « on revient demain soir pour votre pot de départ », elle nous promet du champagne si elle gagne. Elle se marre.

Je n’y serai pas, « demain soir », puisque c’est ce soir  — et que je serai à Lourdes. Je ne saurai donc pas si elle a eu de la chance. Précisément parce que c’est moi qui en ai, ce soir, d’être à la librairie pour parler de mes livres.

Voilà, c’était beau

Dans le train, de retour pour Paris, je regarde les photos que j’ai prises ce matin à l’école de Rosnay. Les enfants ont exposé et lu leurs textes, c’était une belle fête. Ce qu’on ne voit pas sur les images, ce sont les cookies que l’un d’entre eux a faits exprès pour moi, et que j’ai mangés avant que les invités arrivent, pour ne pas faire de jaloux.

Tout était simple, chaleureux. On était contents d’être ensemble, et on le disait. C’était beau. Même le ciel, finalement, n’était pas si gris qu’on le croyait d’abord : un nuage s’est écarté juste quand les enfants allaient commencer à lire : ça tombait bien. Au même moment, les cloches de l’église ont carillonné : c’était drôle, c’était gai, mais ce n’était pas pratique du tout pour la lecture. On a attendu qu’elles cessent, car elles auraient couvert leurs petites voix.

Ils avaient l’air fiers d’eux, alors je l’étais aussi.

Suspendues à la corde avec les textes, j’ai découvert les photos que Nicolas, l’instituteur, a prises pendant les ateliers d’écriture. Je les partage avec vous complaisamment, pardon, parce que je m’y trouve bien. En les regardant, j’ai l’impression que ma présence dans cette classe est naturelle – quel sentiment étrange, pour moi, qui n’avais jamais fait ça avant ! – et c’est précisément cela que j’ai ressenti, sur le moment même : j’étais le bienvenu, à ma place, accueilli. Exactement comme sur ces images.

De cela aussi, je suis fier – voilà, tant pis, je l’ai dit.

Voilà à quoi je pense, dans le train du retour pour Paris. Et j’ai largement le temps d’y penser, d’ailleurs, car un arbre tombé sur la voie à Sablé-sur-Sarthe nous oblige à un détour par Saint-Pierre-des-Corps (je dis « nous », mais je ne suis pour rien dans la conduite du train, hein). Avec tout ça, J.-E. a poireauté presque une heure à Montparnasse, faisant dix fois le tour du quartier. Il m’a attendu, nous nous sommes manqués. Dans le bus qui nous portait jusque chez nous, je lui ai raconté tout ça, et j’ai ouvert mon sac à dos pour lui montrer les cadeaux que j’ai reçu le matin, à Rosnay – je ne vous dirai pas ce que c’est, à vous (c’est trop perso), mais dans l’un d’eux il y avait ce petit mot :

Voilà, c’était beau.

Prendre le bus (je me souviens de Noirmoutier et de Fontenay-sous-Bois)

J’ai acheté quelque chose d’absurde au vide-grenier. Comme si ma valise n’était pas déjà assez lourde, à cause des bouquins. Mais, j’aime les panneaux, les plaques de rue, quand les lettrages sont beaux. Et là, franchement, c’est beau.

Je me souviens de Fontenay-sous-Bois. Juline a habité là quand elle a quitté l’appartement où nous avons grandi. C’était un deux-pièces vieillot dans un immeuble en briques, ça craquait de partout, ç’avait beaucoup de charme. Pour y aller, il fallait prendre le bus 118 (couleur moutarde) à la porte de Vincennes, puis descendre devant le cinéma Kosmos. La vitesse du bus, elle, n’était pas kosmique du tout, il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

J’ai fait une recherche rapide sur le web, qui mériterait d’être fouillée. Il semble que la commune de Fontenay-sous-Bois avait un centre de vacances à Noirmoutier — plus précisément : au Vieil.

Je me souviens du Vieil. La première fois que nous sommes allés à Noirmoutier avec J.-E., c’était chez C. et Y., nos voisins de l’île (une autre île, à Paris, où nous habitions alors). Y. avait tenu à nous faire visiter les parages, il avait loué une voiture exprès. On avait fait le tour des villages, j’avais pris des photos (à l’époque, je publiais des images sur cet autre blog). C’était en février, il y avait cette brume épaisse qui enveloppait le paysage. Nous étions entrés dans la chapelle du Vieil et, là, je me souviens du tableau La pêche miraculeuse, d’un certain Henri Rousseau qui n’était pas douanier.

Pour venir jusqu’à Noirmoutier, on avait dû prendre un bus à Nantes. Il fallait des plombes pour arriver là-bas. C’était une expédition.

Je n’ai jamais été dans un centre de vacances. L’idée même de partir en « colonie », pour moi, aurait été une punition. J’imaginais pourtant assez bien à quoi cela pouvait ressembler, une colonie de vacances. Ce devait être un peu comme un voyage scolaire, par exemple : des enfants massés dans un car, pendant des plombes, pour aller à la Bourboule et visiter des volcans. Une expédition.

Demain, je ne prendrai pas le bus, mais le train. Heureusement. Tant que la gare de Luçon existe encore. Je changerai à la Roche-sur-Yon et, arrivé à Montparnasse, je me détesterai d’avoir acheté ce panneau qui pèse des tonnes. Je redouterai les escaliers du métro. Alors, je prendrai le bus pour rentrer chez moi : le 91 (couleur moutarde).

Brest-Luçon-Vintimille

À Saint-Michel-en-l’Herm, il existe une rue de l’Ancienne-Voie-Ferrée. C’est parce qu’il y avait une voie ferrée, autrefois (je vous en ai touché un mot l’autre jour à propos de Lairoux). Elle a disparu en même temps que les trains, je suppose, ou peu après.

Les trains qui circulaient là étaient affrétés par la compagnie des Tramways de la Vendée — ce qui conditionne complètement ma façon de les imaginer, du coup, car les trams que je connais sont des moyens de transport tout à fait urbains. Alors, il m’amuse de les voir circuler ici, à la campagne, entre Saint-Michel et Triaize. Il existe un restaurant de la Gare à Triaize, qui occupe donc probablement l’emplacement, sinon le bâtiment-même, de la gare d’autrefois : je suis passé devant en bus, puisqu’il existe un bus, qui va de Luçon à l’Aiguillon-sur-Mer, qui emprunte quasiment le même parcours que le train disparu. Étonnant, comme le progrès (pardon : le Progrès, avec une majuscule) fait apparaître et disparaître les bonnes idées.

Une autre ligne ferroviaire allait de Luçon aux Sables-d’Olonne : elle passait par la départementale et marquait un arrêt à Beugné-l’Abbé. Ah ! ça me serait bien pratique, aujourd’hui, tiens. Plutôt que de prendre le vélo à chaque fois. L’arrêt suivant s’appelait Luçon-Octroi, à cause de l’octroi, ici :

Puis, la ligne bifurquait, quittant la route, passant entre les maisons pour atteindre la gare SNCF. Par où passait-elle exactement ? Derrière le bâtiment de l’octroi, il y a une impasse herbeuse, ne desservant aucune maison, aucun jardin.

Si j’en crois la carte, il s’agit précisément d’un tronçon de cette voie ferrée disparue. On pourrait presque dire, alors, qu’on l’a transformée (sur quelques mètres) en coulée verte.

La gare SNCF d’aujourd’hui, la seule gare de Luçon, est traversée par le Bordeaux-Nantes, qui marque l’arrêt à Luçon (ouf !) alors qu’il ne s’arrête plus à l’Île-d’Elle depuis belle lurette (vous vous rappelez, l’ancienne gare de l’Île-d’Elle, à propos de laquelle les élèves ont écrit une histoire de fantômes). Le même topo au Champ-Saint-Père : le train passe à travers en snobant la gare, il ne s’arrête pas. Avant de connaître Luçon, j’avais lu L’enterrement de François Bon, qui est situé au Champ-Saint-Père : le narrateur arrive au village par le train : la même histoire serait impossible, désormais.

Mais, mais, mais, la chose qui m’a fasciné à propos de la gare de Champ-Saint-Père, c’est qu’elle était parcourue (ainsi que celle de Luçon, donc, puisqu’il s’agit de la même ligne), non seulement par le Bordeaux-Nantes, mais aussi par le Vintimille-Nantes. Vous ne rêvez pas ! Ce n’est pas une invention délirante de François Bon : j’ai vérifié, ça a existé, et pour être plus fou encore, j’ai même cru comprendre qu’il s’agissait d’un Vintimille-Brest. Carrément.

Je disais combien il me serait pratique de monter dans le tram de Beugné-l’Abbé pour faire mes courses à Luçon. Oui. Mais combien il serait beau, alors, merveilleux même, de prendre le Vintimille-Brest ! pour moi qui vis à Luçon et qui écris, depuis quelques semaines, les chapitres des Présents dans lesquels mon personnage explore un village breton ; pour moi qui pense déjà à mes futures vacances avec J.-E., en Italie. Ah, ce serait beau.

Un faible pour Lairoux

J’ai un faible pour Lairoux. Je n’ai pas dit « pour les roux » (encore que ce serait vrai aussi, car j’aime bien les garçons roux — je ne sais pas pourquoi —, mais ce n’est pas le sujet, ici). J’ai vu pas mal d’endroits chouettes dans les parages, mais j’avoue : Lairoux, ça me botte spécialement.

Déjà, que je vous dise : pour y aller depuis Luçon, on traverse Beugné-l’Abbé et Chasnais (on pique-nique au bord d’un plan d’eau, à la sortie de Chasnais, après les enclos des poules et des oies), puis on approche de Lairoux guidés par des panneaux Michelin de toute beauté. On aurait pris le tram, si on avait pu, mais il n’existe plus depuis belle lurette (regardez la gueule de la gare sur la photo, en dessous, et vous aurez compris) ; on a donc pris nos pieds et on n’a pas eu à s’en plaindre, car la route est jolie comme tout.

Ce que j’aime à Lairoux : le cheval pie (c’est J.-E. qui connaît les mots pour qualifier les robes des chevaux), à qui j’ai donné de l’herbe, parce que je suis un Parisien qui s’émerveille de chaque animal ; les poules (il y en a partout, mais à Lairoux encore plus qu’ailleurs) ; les maisons faites de vraies belles pierres, pas trop abîmées par les aménagements standards qu’on voit trop souvent sur les maisons de catalogue ; un vrai village, quoi.

Ce que j’aime par-dessus tout, à Lairoux, c’est évidemment le communal : les aigrettes, les cormorans, les échasses, les cygnes, les ibis et les cigognes (je sais reconnaître tout ça, maintenant), qu’on observe aux jumelles à l’observatoire, ou à l’œil nu depuis la route. Car, voilà : ce que j’aime à Lairoux, c’est cette route qui longe le communal, comme une route de bord de mer, comme une promenade de corniche, comme la Riviera du marais. Je ne l’ai pas prise en photo, je ne vous la montre pas, car l’image serait décevante : il faut la parcourir pour la comprendre. Les maisons (les belles maisons) sont bien alignées sur le bord de la route et, en face, en léger contrebas, le marais s’étend, presque infini, peuplé de ces animaux fantastiques. Ils vivent ici sans nous voir, et, nous, nous suivons la route. C’est à cause de cette route-là que j’ai un faible pour Lairoux.