Antonin Crenn

Tag: Le sens des mots

Plus long, mais pas trop long

J’essaie de donner du sens aux choses, de les faire échapper à l’anecdote. Il me semble que cette première version des Présents parle bien de ce dont j’avais prévu de parler, avant de l’écrire. Mais, maintenant qu’elle est écrite, c’est le moment de comprendre de quelles autres choses elle parle. Elle dit ceci, certes, mais elle dit aussi et surtout autre chose. Quoi ? Le truc, c’est que je prétends encore une fois me lancer dans une aventure initiatique. Il faut donc que mon personnage apprenne quelque chose, sinon toutes ces pages sont vaines. Elles ne sont que des anecdotes mises bout à bout, et non une quête. Et, forcément, pendant qu’il apprend des trucs à mesure que le récit avance, moi j’en apprends d’autres – et ces trucs-là, je ne pouvais pas les connaître avant de les apprendre. Logique.

Fort de ce raisonnement et, surtout, de cette conversation avec Guillaume, qui pose les questions qui tuent, les seules qui méritent d’être posées (« Tu parles de quoi, finalement ? »), je retourne aux Présents : puisque je sais désormais où tout ça nous mène, il s’agit de vérifier que chaque chose composant ce tout ça nous y mène effectivement. Ou bien, si elles ne sont que des anecdotes. Hou, les anecdotes ! Je ne les aime pas. Comme dans la vie : je n’aime pas les moments qui n’ont aucun sens – qui parfois sont, certes, agréables, mais qui ne veulent rien dire. Si la vie n’était qu’un ensemble d’épisodes plus ou moins plaisants, mis bout à bout (enchaînant des digressions comme on enfile des perles : pour passer le temps) sans aucun sens (dans les deux sens du terme : sans signification et sans direction), alors on s’emmerderait. On arrêterait tout immédiatement. Il faut donc le trouver soi-même, le sens de chaque chose et, quand il n’existe pas, l’inventer. Aller quelque part, même sans savoir où, mais ne pas errer pour autant : faire de ce parcours la quête en soi. Je sais très bien que c’est pour cette raison, précisément, que j’écris, et en particulier sur ce blog : pour placer les anecdotes dans une perspective, leur donner un sens (mais, sans les analyser toutefois : je parle d’un sens poétique, je laisse l’analyse à d’autres). Pour les faire échapper à cet ennui mortel qui, chaque jour, menace de me frapper si je ne fais pas gaffe.

J’ai allongé cette scène du début, dans la librairie, celle du passage secret – de manière à lui donner un rôle d’annonce quant à la capacité de Théo à s’inventer des histoires, d’une part, et à la qualité quasi-magique qu’ont certains lieux à cristalliser plusieurs époques en un seul point, d’autre part. Ceci en quelques lignes, espérant n’être pas trop lourd. Mais, alors, cette nouvelle version est plus longue que la précédente. Or, j’étais d’accord pour constater que mon manuscrit était déjà trop long. Je ne vais donc pas sur la bonne voie ; je me console en considérant que, par ailleurs, j’ai coupé des bouts de phrases inutilement sophistiqués, et raccourci des paragraphes de description maniaques qui, elles, ne participaient pas à notre quête (celle de Théo et la mienne). Il me semble qu’il y aura plus de coupes, encore, dans la suite du texte. Mais, si ce n’est pas le cas, est-ce que c’est grave ? Mon roman terminé pourrait parfaitement être plus long que le premier manuscrit trop long, sans être trop long pour autant, s’il est devenu meilleur. On a tous déjà lu des textes brefs mais trop longs, et des trucs passionnants qui faisaient mille pages. Le temps, dans son écoulement incompréhensible, nous joue le même tour : les quatre heures qui refusaient de s’égrener pendant que j’étais assis à mon bureau, jusqu’à l’année dernière, entre 14 et 18 heures, étaient incontestablement trop longues ; tandis que les cinq heures que j’ai passées en terrasse sans me lever de ma chaise, la semaine dernière en compagnie de F., ont parcouru le cadran de 18 à 23 heures sans même que je les sente passer. Ah, si, on s’est tout de même aperçus que les heures filaient quand le soleil a, lui aussi, filé – et c’était beau, la lumière du jour qui faiblissait, et ces lumières jaunes, chaudes, qui emplissaient à leur tour l’air des rues, chaud. Je lui ai parlé un peu des Présents, d’ailleurs, à F., dès la fois où je l’ai rencontré, parce qu’il connaît le village-qui-n’a-pas-de-nom et que j’appelle le village dans mon roman. Bizarrement, Guillaume aussi connaît ce village, que j’ai choisi pour décor d’une façon presque arbitraire. J’aime bien remarquer ce genre de truc : ces détails qui n’ont pas forcément de sens, non, mais qui ont le charme des coïncidences – c’est un autre thème qui traverse Les présents, les coïncidences, et dont je vais devoir me débrouiller.

On est spectateur (et ça ne me plaît pas)

La première chose que j’ai remarquée : les barrières séparant le trottoir de la chaussée. Le public, d’une part, et les chars, d’autre part. J’ai dit naïvement à J. et J. : « mais comment fait-on pour rejoindre la marche ? ». Je n’avais pas compris qu’ici, ce n’est pas une marche, comme la Marche des fiertés à Paris (une fête et une manifestation à la fois), mais une parade, dont on est spectateur. Ah, bon.

Voilà ce que j’ai vu, alors, depuis ma position de spectateur, à la Pride Parade. J’ai vu à l’œuvre cette remarquable machine à broyer le sens des mots qu’est le capitalisme : ces mots (égalité, amour, fierté), elle les observe d’abord de loin, avec méfiance, puis elle leur fait les yeux doux pour les amadouer. Et là, c’est déjà trop tard : elle les confisque, elle les vide de leur moelle ; et quand ils ne sont plus que d’inoffensives coquilles vides, elle les exhibe comme des bibelots décoratifs, consensuels, voire : folkloriques.

Pour le dire concrètement : chaque char est celui d’une marque, et les employés paradent en compagnie de leur famille ou de leurs amis, affublés de logos. Regardez un peu cet autocollant, sur ma chemise : un gentil garçon me l’a donné depuis l’autre côté de la barrière. Le « S » est le logo de Safeway – un supermarché. N’est-ce pas déprimant ?

Mais là, pourtant, ça va encore : le logo est super discret. Sinon je l’aurais pas pris, vous pensez. Les plus gros chars sont ceux des marques qu’on déteste le plus, évidemment : Amazon, Uber, et diverses banques. Oh, j’ai aussi vu quelques ONG, tout de même, hein, mais franchement pas beaucoup.

L’an passé, à Paris, quels autocollants avais-je choisi d’arborer ? Je ne sais plus. Mais, peut-être que j’avais eu envie de porter l’un des nombreux slogans présents ce jour-là, pour le reprendre à mon compte. Quelque chose qui avait du sens. Être gai, faire la fête, bien sûr ! mais, pour revendiquer une idée, un droit, quelque chose. Sinon, pour quoi descendre dans la rue ? Pour regarder les jolis garçons : oui, évidemment !… mais, quand on sait qu’ils ont quelque chose dans la tête (une énergie, un désir, des idées – pas seulement un logo et des éléments de langage corporate), ils n’en sont que plus sexy. Une jolie petite tête bien faite, quoi.

Mais, ici, à la « parade » de San Francisco, comment font-ils, quand ils voient un beau garçon défiler au côté de son char – je veux dire, pour lui parler ? pour le connaître ? (car, n’est-ce pas de ça qu’il devrait s’agir, avant tout, en un jour pareil : être ensemble ? se rencontrer ? être ouvert à l’autre, le grand Autre ?). Eh bien, ils n’y vont pas. Ils ne vont pas se frotter (se confronter) à cet inconnu. À cause de la barrière. Ils le regardent, de loin, et se consolent avec les goodies logotypés collectés çà et là. Ils les garderont (badges, drapeaux, bidules en plastique) en souvenir d’un beau spectacle.

Dire bonjour

Lorsqu’on se trouve sur un chemin rural ou un sentier de randonnée, par exemple sur le chemin côtier entre Cancale et Saint-Malo (connu sous le nom de code GR 34), les gens qui se croisent se disent « bonjour ». Ils font preuve, à chaque rencontre, de cette politesse qui consiste à dire à l’Autre qui vient face à soi : « je vous considère et je vous salue ».

Autrement dit, sur les chemins, les gens font montre d’urbanité. Et c’est fort agréable.

Urbanité (sens A.2) : Politesse fine et délicate, manières dans lesquelles entrent beaucoup d’affabilité naturelle et d’usage du monde. (Trésor de la langue française)

En ville, on dit pas « bonjour » aux badauds qu’on rencontre. Ce serait impossible de le faire : il y a trop de monde. Pour cette raison, une convention tacite admet qu’on ne se salue pas, en ville. Ce n’est pas impoli.

Mais, lorsqu’on est sur un chemin rural, par exemple le sentier côtier entre Cancale et Saint-Malo, il arrive tôt ou tard qu’on approche d’une ville, et même qu’on y pénètre — par exemple, quand on entre à Saint-Malo par le village de Rothéneuf. À quel moment précis, alors, doit cesser la convention rurale (celle de se saluer) et débuter l’autre (celle de s’ignorer) ?

Il semble que les promeneurs le perçoivent instinctivement. Le changement d’attitude intervient précisément quand se font sentir les premiers signes d’une organisation spécifique du bâti : lorsque les fermes, les villas isolées, laissent la place à des maisons rapprochées, à des petits immeubles, à des commerces, et que les chemins deviennent des rues. C’est-à-dire, très exactement, dès les premiers signes d’urbanité.

Urbanité (sens B) : Caractère de ce qui fait une ville.
(Trésor de la langue française)