Antonin Crenn

Tag: Le Héros et les autres

J’ai trop parlé

Ils n’aiment pas quand le personnage meurt, eux non plus. Au moins, tout le monde est d’accord là-dessus. Je suis retourné au lycée Gustave-Eiffel de Rueil, hier, pour rencontrer des élèves (ce ne sont pas ceux de l’atelier d’écriture, mais d’autres). Ils ont lu Le héros et les autres et nous avons parlé ensemble du livre. Une jeune fille m’a demandé pourquoi c’était l’un des personnages (et pas l’autre) qui se suicidait — je lui ai répondu que je n’étais pas si certain qu’il se soit suicidé, et surtout, que l’autre aussi s’était suicidé à sa manière, même s’il n’était pas mort. Une autre m’a demandé si Martin était homosexuel (marrant, ce mot : au collège de Thiais, celui qui avait posé la même question avait dit : gay) — je lui ai répondu que je pensais que oui, même s’il était difficile d’en être sûr. En fait, tout était comme ça : j’ai répondu à côté des questions, tout le temps. Et ça ne les a pas frustrés, au contraire ; je crois bien qu’ils ont pigé qu’il était beaucoup question de ça dans le livre : de questions (plutôt que de réponses) et d’interprétations (plutôt que de certitudes).

Peut-on raisonnablement penser que ces jeunes gens de Rueil en 2019 sont meilleurs que ceux qui avaient quinze ans en 2003, dans mon lycée, à six kilomètres de là ? Je ne vois pas pourquoi ils seraient si différents. Mais alors, si ça se trouve, les gens qui étaient dans ma classe en ce temps-là étaient, eux aussi, des êtres doués d’intelligence et de sensibilité ? Je suis obligé de croire que oui — et j’étais complètement passé à côté de cela, à l’époque. Je croyais alors qu’ils n’étaient qu’une masse informe et impénétrable ; ils étaient pourtant des individus munis d’une personnalité. Merci à vous, jeunes gens de Rueil, de me rappeler cela. Vous m’avez eu l’air de chouettes personnes, j’ai aimé répondre à vos questions (j’aurais aimé vous en poser plein, mais nous n’étions pas là pour ça).

« C’est quoi, un bon roman ? » Un garçon m’a demandé ça, à la fin. J’ai répondu à côté, évidemment, parce que je ne connais pas la réponse. J’ai dit que les compliments qui m’avaient le plus touché sur mes livres — deux personnes différentes l’ont formulé, l’un à propos de L’épaisseur du trait et l’autre à propos du Héros — c’est quand on m’a dit : « Je n’ai jamais lu quelque chose comme ça ». Ils n’ont pas prétendu que mes livres étaient les meilleurs qu’ils avaient jamais lu ; ces deux lecteurs m’ont dit seulement que, si je ne les avais pas écrits, personne d’autre ne l’aurait fait. Pour moi, c’est la seule bonne raison de continuer.

À la fin, deux garçons sont venus me voir pour me dire qu’ils étaient contents d’avoir lu Le héros et de me rencontrer (l’émotion, là, pour moi, c’est difficile à décrire), parce que « Notre prof elle est bien, hein, mais les livres qu’elle nous fait lire, des fois, c’est quand même ennuyeux. Alors que le vôtre, il est facile à lire, il nous touche, il parle des choses qu’on ressent. Chercher sa place par rapport aux autres, tout ça. »

Je termine par une spéciale dédicace au jeune homme qui, au moment où le prof a demandé si les élèves voulaient marquer une pause entre les deux heures, a été le seul à répondre : non (je ne vous décris pas son sourire, mais il faisait plaisir à voir). Il faut dire que c’est lui qui a pris la parole, plus tard, pour dire que « Si Martin et Félix ne se parlent pas, c’est peut-être parce que d’aller ensemble dans les mêmes lieux, c’est déjà partager une intimité plus grande que ce qu’ils pourraient se dire par la parole ». Ce qu’on partage quand on partage un texte (que j’ai écrit, et qu’ils ont lu), c’est sûrement de cet ordre-là aussi. Alors j’ai trop parlé, hier, sans doute.

Le héros et les fondus

Anne-Lise attire mon attention sur le groupe Facebook des « Fondu·e·s de fondus ». Je ne sais pas ce qu’est un poème fondu, mais c’est expliqué. Voici : « Le poème fondu, qu’est-ce ? On ouvre un livre (n’importe lequel) pages 30 et 31 (chiffres décidés arbitrairement) et on pioche dans les mots de la double-page pour recréer un poème. »

À partir des pages 30 et 31 du Héros et les autres, ces cinq poèmes sont nés :

Grâce soit rendue aux auteurs et autrices de ces poèmes.

Comme chacun sait (le Héros Doudeauville)

Voilà des amis qui savent comment me faire plaisir. S. et M. m’ont offert ces deux cartes postales : vous le reconnaissez, c’est mon Héros.

La première photo est prise en hiver. Les arbres sont nus, sauf les pins qui, comme chacun sait, sont dotés d’un feuillage persistant.

Évidemment, à l’arrière-plan, toute ma sympathie va vers ce jeune homme — ce presque enfant — qui pourrait être, s’il avait quatre-vingts ans de moins, le Luca de mon récit. Le garçon farouche venu d’ailleurs.

La seconde photo est prise en été, le square est tout empli d’une ombre dense. Cette fois, je garde ma sympathie pour une certaine Mademoiselle Boutin, 2, rue Doudeauville, Paris 18, chez qui cette carte est arrivée un jour, accompagnée d’un affectueux souvenir.

Le cachet de la poste (qui fait foi) vante la grotte de Presque (la visite vaut le coup : je vous la conseille).

J’ai cherché dans mon annuaire, à tout hasard, le téléphone de Mademoiselle Boutin. Elle n’y est pas. On pourra, à défaut, appeler l’imprimerie du Progrès, en bas de chez elle : ils auront sans doute la bonté de lui passer un message de notre part : comme chacun sait, on ne l’arrête pas (le progrès), alors ce sera une fois de plus la magie de la communication moderne.

Le point commun

Il y a un point commun entre le lauréat du prix Goncourt et moi (non, ce n’est pas le nombre d’exemplaires vendus de nos livres respectifs), et un seul journal a mis le doigt dessus : nous avons tous les deux été rédacteurs dans un service de communication de la mairie de Paris. Évidemment, le journal en question, c’est le journal interne de la mairie de Paris.

Merci Mission Capitale pour cette recension !

En classe avec Martin, Félix et les autres

« Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? » En voilà, une question simple. Mais, moi, je la vois comme extrêmement compliqué : je vois trois questions dans cette question-là. La première, c’est : si je suis écrivain. Je ne le sais pas ; cela dépend des moments ; cela dépend à qui je parle. Cela dépend, surtout, de ce qu’on appelle un écrivain (quelqu’un qui écrit ? quelqu’un qui est publié ?). La deuxième question, c’est : si on devient écrivain. Eh bien, à supposer que je sois écrivain (on peut le supposer, allez, tout est permis), à quelle date et à quelle heure le serais-je devenu, précisément ? Pas évident de le savoir. Et la troisième question, la plus difficile sûrement : pourquoi. Pourquoi j’écris. Pourquoi je suis devenu. Pourquoi je suis. Pourquoi. Je savais que les questions soi-disant naïves des élèves d’Oliver seraient, en fait, drôlement intéressantes. Ils ont de la chance de l’avoir comme professeur. Et moi comme ami. Ce sont les cinquième A et les cinquième B du collège Paul-Valéry de Thiais (première fois que je mettais les pieds à Thiais, ce matin : « rendez-vous sur le quai du RER à 7 h 30 », m’avait dit Olivier). Ils ont lu Le Héros et les autres et, manifestement, ils ont aimé. En tout cas, ils ont pas mal cogité dessus.

« Est-ce que les personnages existent vraiment ? C’est qui, le héros, dans l’histoire ? Pourquoi Martin n’a pas de parents ? Pourquoi il n’y a pas de filles dans le livre ? D’où vient votre inspiration ? En combien de temps avez-vous écrit ce livre ? Est-ce que Martin fait une dépression ? Est-ce que toute l’histoire est dans l’imagination de Martin ? »

Ils sont fortiches, ces jeunes lecteurs. Ils analysent vachement. Et ils ressentent. C’est drôle de constater, avec eux comme avec les lecteurs plus vieux, d’ailleurs, comme chacun peut s’attacher à des détails que l’autre n’a pas vus. Ils ont pourtant lu mon livre en classe et leur professeur a guidé leur réflexion… et malgré ce cadre, ils ont chacun développé une interprétation de l’histoire. Un point de vue. Nous avons beaucoup parlé de cela ensemble : du point de vue. À plusieurs reprises, ils m’ont demandé « pourquoi » Martin faisait ceci ou cela, et « comment » étaient les sentiments de Félix. Je leur ai répondu, le plus sincèrement du monde, que je n’en savais pas plus que ce que j’avais écrit. Que je raconte mon histoire à hauteur de mon personnage, que je vois le monde à travers ses yeux. Aussi, je ne parle que de ce qui l’intéresse, lui, en fonction de ses obsessions, quitte à faire abstraction du reste du monde. Je ne crois pas les avoir frustrés ou perdus, en répondant ainsi : j’ai l’impression (et j’espère) que j’ai réussi à leur montrer ce que peut être le point de vue du personnage qui, parfois, se confond avec celui du narrateur ou de l’auteur (Olivier leur avait pourtant bien expliqué la distinction ; et moi, je mélange tout à nouveau). J’étais heureux de voir qu’ils parlaient de Martin et de Félix comme s’ils étaient réels, parce que c’est exactement ce que je fais moi-même. Je les observe et j’apprends à les connaître, mais je ne comprends pas toujours les motivations profondes de leurs actes, ni le détail de leurs sentiments. Ceci nous a donné envie de poursuivre l’échange sur le point de vue. On a pensé à un truc, avec Olivier, à la récré : on allait fait écrire les élèves. Je brûle d’envie de savoir, moi, quels sentiments Martin leur inspirerait s’il existait (s’il faisait partie de leur classe). Il y a un moment triste au début du livre : Martin quitte cette fête affreuse où il se sent si mal à son aise ; il part, puis il revient ; il est persuadé que personne n’a remarqué son absence. Mais cela, c’est son point de vue. « Quel est votre point de vue, à vous, qui êtes l’un des autres invités de la fête ? » je leur demande. « Avez-vous remarqué son absence ? (mais vous ne l’avez pas dit à Martin : pourquoi ?) Avez-vous eu de la peine pour lui ? Vous êtes-vous moqué de lui ? » Peut-être, dans cette fête, un autre personnage est amoureux de Martin et n’ose pas le lui dire ; et Martin ne sait même pas que cette personne existe. Je suis impatient de lire ce qu’ils auront écrit.

Olivier les avait fait plancher sur une autre consigne d’écriture, avant mon arrivée. « Si j’étais écrivain » ou « si j’étais écrivaine, virgule, je, points de suspension ». Trois jeunes filles ont lu leur texte. J’étais épaté. Déjà, parce que c’était très bien écrit. Ensuite, parce qu’elles ont formulé, en un seul paragraphe, mille choses : où elles puiseraient leur désir d’écrire (« l’envie d’exprimer mes émotions »), comment elles organiseraient l’acte décrire (« dans un lieu tranquille, isolé »), l’envie qu’elles auraient de rencontrer leurs lecteurs. Je sais que je suis verni, moi, de rencontrer mes lecteurs : leurs interprétations de l’histoire que j’ai écrite sont autant d’éclairages sur mon travail — comment aurais-je pu savoir, sans cette conversation, qu’autant de lectures différentes de mon livre cohabitaient chez autant de lecteurs ? J’aurais pu croire que le texte était beaucoup plus univoque qu’il ne l’est. Je leur ai même parlé du texte que je suis en train d’écrire en ce moment : leurs réactions sur les quelques mots que j’ai dis à ce propos, eh bien, c’est peut-être bête de le dire, mais ça me fait grandir.

Le moment que je n’osais pas espérer, tant il était beau : le garçon qui, à la fin de la classe, est venu me dire qu’il « ressemblait un peu à Martin » et que c’était pour ça qu’il avait aimé le livre. Qu’a-t-il pu trouver dans Martin pour se reconnaître en lui ? Le sentiment d’être différent ? Un goût de la solitude ? Un certain regard sur le monde ? Merci, mille fois merci à toi, jeune homme, de m’avoir dit ces mots. C’est infiniment précieux.

« Est-ce que Martin est gay ? Est-ce que Martin, c’est vous ? » Ah, oui, évidemment : il y a des petits malins qui savent poser les questions dans le bon ordre. Eh bien, je réponds d’abord à la deuxième question, si vous voulez bien : Martin me ressemble sur pas mal de points… mais pas sur tout. Par exemple, Martin vit dans une petite ville de province et, moi, je n’ai pas grandi en province (est-ce que cela signifie, alors, que les « autres » aspects de la personnalité de Martin sont fidèles à ma vie ?) Mais je ne sais pas, moi, si Martin est gay. Si lui ne le sait pas (et il est très plausible qu’il ne le sache pas), je ne le sais pas non plus. C’est là qu’il me ressemble le plus, Martin (mais je ne suis pas entré dans ce niveau d’intimité avec les élèves : cela je ne le dis que dans cette note, que j’écris après coup) : il observe les autres, il les désire peut-être, mais il n’éprouve pas l’urgence de qualifier par des mots la nature de son élan. Il éprouve des émotions, et c’est déjà beaucoup. Si je m’étais posé la question en des termes si précis, à l’âge qu’ont aujourd’hui les jeunes gens du collège Paul-Valéry, évidemment, j’aurais répondu « oui ». Mais la question, je ne me la posais pas, car la réponse m’importait peu. Il n’y avait aucun enjeu, pour moi, à y répondre. Je n’y ai répondu que lorsque ce désir, qui n’était jusqu’alors qu’un sentiment diffus, a commencé à se diriger vers des personnes précises — « aimer les garçons », je m’en fichais pas mal, mais « aimer ce garçon-là », c’était hyper important d’en avoir conscience, pour voir s’il serait possible que quelque chose advienne entre lui et moi. Voilà, à peu près, où il en est, Martin. Je crois le connaître suffisamment pour répondre à sa place : il n’a pas encore remarqué qu’il aimait Félix. Et puis, juste avant la récré, un autre petit malin a demandé : « Est-ce que Félix existe vraiment ? » et, s’adressant à Oliver : « Est-ce que Félix, c’est vous ? » avec le sourire qui colle bien à la question. Vous imaginez. J’ai rigolé, évidemment. J’ai répondu que je ne connaissais pas encore leur professeur quand nous avions quinze ans (là-dessus, l’élève a dû se demander quel âge nous avons maintenant : peut-être quarante, peut-être vingt ? Nous sommes vieux, c’est entendu ; mais quel âge précisément, ils n’en savent sûrement rien). Et, à part moi, je pense : le garçon dont Félix est (un peu) inspiré, je ne crois même pas qu’il se reconnaîtrait dans l’évocation que je fais de lui, tellement la manière dont je le percevais à l’époque doit être éloignée de l’image qu’il avait de lui-même.

C’était ce matin, c’était à Thiais (Val-de-Marne) et c’était ma première rencontre avec des élèves qui m’avaient lu. C’était beau.

« Tu es parti tôt, l’autre soir ? »

Ça, c’était mon carnet.

Et puis ça, c’est le livre :

Martin court. Il court pour raccourcir les distances. Une chose qui se parcourt vite est nécessairement petite et, si elle est petite, elle est rassurante, parce qu’elle est facile à comprendre. On peut en faire le tour, on peut l’explorer en large et en travers, on peut se blottir à l’intérieur et sentir son enveloppe tout contre soi. Martin court pour raccourcir les distances, mais toutes les distances sont déjà courtes dans cette ville. Il court surtout pour abréger le temps, pour arriver plus tôt chez lui ou n’importe où ailleurs. Surtout pour arriver ailleurs. Il voudrait raccourcir les distances, mais dans cette ville la plus grande distance c’est celle qui existe entre Martin et tous les autres : les gens de la fête. Cet espace-là, Martin l’allonge encore de cent pas, de mille pas, d’une infinité de pas à mesure qu’il court. Il creuse un gouffre entre lui et les autres.

Dans la langue de Martin, on utilise le même mot pour désigner deux concepts qui, dans une autre langue peut-être, seraient nettement différenciés. À l’intérieur d’un groupe solidaire dont Martin ferait partie (un groupe théorique qui serait constitué, par exemple, d’amis — mais Martin a-t-il des amis ?), il parlerait de lui en disant moi et, pour désigner ses amis, ces personnes qui seraient physiquement distinctes de lui mais si proches par leurs qualités, il dirait : les autres. Ce seraient toutes les personnes de son groupe à l’exclusion de lui-même. À l’inverse, dans une autre configuration plus proche de la réalité, où l’on est forcé de constater que la population se divise en deux catégories ennemies et irréconciliables, il existe une barrière entre Martin et le reste du monde. Pourtant, il est obligé de désigner ces êtres contraires, ceux de l’autre côté, par ce même mot, les autres, qui aurait dû servir à qualifier ses semblables. Puisque le monde est ainsi fait — avec une barrière entravers —, Martin aimerait que Félix soit du même côté que lui. Il semble qu’en réalité, cependant, Félix fasse partie du groupe d’en face : l’ensemble homogène, la chouette bande de copains. Et Félix pourrait dire à propos de tous les membres de cette bande qu’ils sont ses autres en tant que ses semblables, tandis qu’au-delà de la barrière, incompatible et inconsolé, attendrait Martin, son autre différent.

Martin n’aime pas les mathématiques. S’il s’adonne ce soir à la théorie des ensembles, c’est parce qu’il préfère farcir sa tête avec des idées abstraites plutôt qu’avec le sang bouillant qui bat derrière ses tempes. Contempler l’intersection des sous-ensembles, c’est un peu comme calculer le débit de la rivière : ça occupe. Pendant que Martin réfléchit, les fluides qui irriguent sa cervelle ont le temps de retrouver une température convenable. Et lundi prochain, Félix demandera à Martin avec sa petite gueule d’ange : « Tu es parti tôt, l’autre soir ? ».

Voilà, c’était un extrait du Héros.

Gustave, le héros, les autres et moi

Le lycée Gustave-Eiffel de Rueil-Malmaison (il paraît que les intimes l’appellent Gustav’) participe au prix littéraire des lycéens de Rueil. En marge de ce prix, Gustav’ propose une « sélection découverte » — et devinez qui ils vont découvrir, les lycéens ? Moi. Et le Héros (et les autres). C’est grâce à Paul-Éric, le professeur documentaliste, que cette rencontre va exister. Vous dire que j’ai hâte, c’est vraiment trop peu dire.

Ce qu’il serait possible de faire disparaître entre nous pour permettre à nouveau cette rencontre impossible

Hier sur Radio Campus Lille, dans l’émission Paludes, Nikola Delescluse a parlé du Héros et les autres. On peut réécouter l’émission sur son blog. Cette photo est de lui :

Il commence par lire quelques pages (l’épisode de la fête). C’est doux, cette sensation, d’entendre mes mots qui ne m’appartiennent plus, dits par la voix d’un autre. Puis il parle du livre. Il dit notamment :

[…] dans ces promenades aventureuses qui l’entraînent près des ruines du château, ou loin, en tout cas, de ses congénères ; destination vers laquelle il va essayer petit à petit d’entraîner son ami Félix, de se convaincre que ce garçon qui parfois lui donne l’impression d’être comme les autres est, quand même, un peu semblable à lui, avec cette sensibilité particulière au monde, ce goût de la solitude, ce goût de la réflexion, de la ratiocination, d’un fonctionnement cérébral qui ne serait jamais laissé en jachère. Et sur ces quelques pages ramassées, Antonin Crenn arrive véritablement à nous faire pénétrer dans cette adolescence toute particulière, très tourmentée, tourmentée parfois vainement (et Martin en a conscience) mais tourmentée malgré tout, avec cette incapacité à dire les choses, à savoir de quoi parler, et avec ce sentiment d’être comme derrière une vitre, une vitre qui sépare le personnage principal, ce fameux héros, des autres.

Plus tard, il parle de René Crevel, que je ne connais pas encore (j’ai envie de le lire bientôt, du coup) :

Il y a chez René Crevel cette sensation, ce sentiment d’être séparé par ce qu’il appelle d’« obscènes membranes ». On retrouve ici, distribué différemment bien évidemment, avec l’écriture d’Antonin Crenn, cette même interrogation sur ce qu’il serait possible de faire disparaître entre nous pour permettre à nouveau cette rencontre impossible. Rencontre impossible qui est au cœur même du Héros et les autres. Rencontre impossible entre Félix et Martin, parce qu’elle est au cœur même des interrogations masculines dans le texte : on a l’impression que le monde de Martin est entièrement constitué de ces garçons dont il observe le corps à la piscine, qui le fascinent et l’attirent et qui, en même temps, lui semblent résister à son approche. […]

À la fin, il dit :

Cette statue […] est à la fois une représentation, presque une configuration, de ce Martin, qui est placé au cœur même de la ville comme l’est la statue de ce jeune homme (qui crie au moment où il semble tué), mais qui en même temps est séparé de cette ville, n’appartient pas véritablement à ce monde, et dont l’alliage de métal fait qu’il est comme insensibilisé, coulé dans un bronze qui lui interdit cette humanité à laquelle aspire Martin. On est véritablement dans un univers de conte, aussi, avec cet espoir fou et incroyable du héros qui aspire à être à la fois lui-même et un autre et, dans cette rencontre de deux dualités, à se découvrir enfin lui-même et à se concrétiser, et à se réunir pour n’être plus qu’une personne.

C’est un peu bête d’avoir recopié des passages comme ça : le mieux, c’est quand même d’écouter l’émission ! Je l’ai écoutée presque comme s’il s’agissait d’un autre livre que le mien, et elle me donne très envie de le lire, ce livre. Merci Nikola.