Antonin Crenn

Tag: Le Cafard hérétique

Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

C’est ma tante M. qui, sur Facebook, a réagi à cette histoire de hamster. Elle se souvient de cette autre histoire, que j’avais entendue quand j’étais enfant : l’histoire d’un autre hamster, celui de mon père. Il faut croire que les associations d’idées ne sont pas innocentes : pour elle comme pour moi, ce rongeur a pris la forme d’une madeleine, faisant apparaître le souvenir de la même personne. Voilà : mon père, tout gosse, avait ramené à la maison l’animal de la classe, qu’il fallait garder en pension pour le week-end, et l’animal en question avait profité de son hospitalité pour donner naissance à une portée. L’une des petites choses roses a été adoptée par la famille (les autres, renvoyées à l’école, je suppose) et je crois qu’il est devenu le point de départ d’une dynastie – car je me souviens d’un nom : Vieille Peau (c’était le nom du hamster, ça ne s’oublie pas), et des numéros qui suivaient le nom, dans l’ordre des générations, comme les rois. Il nous avait raconté ça, mon père, quand on était petits.

Cette photo, c’est lui qui l’a prise. Le rongeur, qui est-il ? Vieille Peau II, Vieille Peau III, Vieille Peau IV ? On ne le saura pas. Au dos, il y a ce tampon avec l’adresse : 6, rue Port-Royal. Et le numéro de téléphone : 287-43(?)-29 – avec un 287 pour AVR, c’est-à-dire Avron. La rue du Port-Royal est tout au bout de Montreuil, en bordure du parc Montreau, alors je suppose que cette photo a été prise là, au parc. Mais, je n’en sais rien, en vrai.

Il y a quelques années, j’ai montré ce quartier à J.-E. et on s’est promenés au parc Montreau. J’en avais déjà parcouru les allées, sans doute, une fois ou deux, mais je n’en gardais aucun souvenir. Je le lui ai fait visiter comme si je le connaissais, mais en réalité je le découvrais en même temps que lui. Les barres d’immeubles de la cité Port-Royal, oui, je m’en souvenais vaguement. Les grands-parents ont vécu là jusqu’au bout, donc je suis venu chez eux quelques fois, mais je pense qu’on peut compter ces fois sur les doigts d’une seule main. Comment c’était, dans l’appartement, je n’en sais rien.

Le plus souvent, on voyait les grands-parents à Paris, de la façon dont je vois les gens aujourd’hui : dehors. Il y a plusieurs de mes amis chez qui je n’ai jamais mis les pieds, car nous nous rencontrons au café, ou dans les parcs. Avec eux, c’était pareil. Les week-ends où nous étions chez notre père, c’était petit : alors, plutôt que de rester enfermés dans cette pièce, on sortait, on découvrait Paris. Quelquefois, les grands-parents débarquaient depuis Montreuil : ils nous invitaient au MacDo du carrefour Reuilly-Diderot (je me souviens qu’on a arrêté d’y aller au moment de cette histoire de vache folle, c’était le principe de précaution), puis on allait au cinéma de la Nation. Parfois, on se baladait. On faisait à peu près ce que je fais aujourd’hui, le week-end (sauf que je ne vais plus au MacDo, évidemment : folle ou pas, je ne mange plus de ça). Ces après-midis passés dehors, pendant lesquels on n’allait jamais chez eux ni chez nous ont cristallisé l’idée que je me suis faite ensuite, adolescent, de la vie parisienne, que j’avais hâte de retrouver quand je serais grand : on traînait à Paris, c’était bien. C’est pour ça que je me souviens si bien du square Saint-Éloi et du jardin de Reuilly, mais que du parc Montreau, non.

Éducation sentimentale avec un rongeur

C’est le sous-titre de ce texte que j’ai écrit pour le hors-série no3 du Cafard hérétique : « Puisque l’un d’entre nous doit mourir ». Le point de départ de cette histoire est un dessin de Jacques Cauda (à qui le numéro est consacré), représentant un animal chelou. Il n’est pas très en forme, ce rongeur, et je ne crois pas faire offense à Jacques en l’affirmant :

Les joyeux camarades du Cafard (qui n’engendre pas la mélancolie : on le saura) ont chacun écrit à partir d’un animal de Jacques Cauda : c’était le principe de ce numéro de fête. Moi-même, je l’ai fait une deuxième fois, à propos d’un aigle. Vous verrez ça dans la revue, je déballe pas tout ici.

Mais revenons à ce rongeur, pas très dans-son-assiette. Moi, il m’a fait penser à un hamster. Parce que le vrai point de départ de cette histoire, il est plus lointain. Il s’appelait Gaston et, pour une raison que j’ignore, on l’appelait aussi Arturo. C’était mon hamster. J’ai vécu une expérience forte avec lui quand j’avais douze ans. Une sorte de pari pascalien ou de dilemme cornélien ou de je-ne-sais-quoi encore, mais un truc vachement philosophique en rapport avec la destinée, avec l’amour et avec la mort. C’est cela, le sujet de ce texte, et ça a encore plus de sens quand on me connaît, ou quand on a connu Gaston. Mais ça, ce n’est pas donné à tout le monde.

Puisque l’un d’entre nous devait mourir (d’autres que nous, avant Gaston et moi, nous avaient précédés), eh bien, c’est lui qui est mort le premier. Je ne le dis pas dans ce texte – mais cela va de soi, puisque c’est moi qui l’ai écrit et que je suis encore assez vivant pour le faire.

Je viens de vérifier : le rongeur est mort en 2001, c’est écrit dans mon journal.

Pour ceux qui brûlent comme nous d’un si grand amour

Samedi, rentrant du cinéma où nous avons vu ce film si beau, Genèse — très simple et intense à la fois, beau comme tout, où j’étais heureux de voir tant de références à Salinger (me disant que ces adolescents intemporels, sans réseaux sociaux, tout entiers consacrés à la pureté de leurs sentiments, pouvaient être de leur époque ou de la mienne, ou d’une autre encore), touché par ce personnage habité par un besoin impérieux de lyrisme plutôt que de pathétique (s’exposer toujours, s’en prendre plein la gueule, se faire du mal avec panache plutôt que souffrir en silence, brûler de ses sentiments) — rentrant du cinéma, donc, et faisant un détour par la rue Sedaine, nous tombons sur L. qui sort, lui, de l’Industrie avec une amie. Il n’est pas rare que nous tombions sur L. : parfois à Beaubourg, ou bien rue de Charonne, ou ailleurs encore. L. est toujours une apparition. « Paris est tout petit », on le sait, « pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour » : il n’est pas grand non plus pour ceux qui aiment, comme nous, faire des détours par ses rues. Dimanche, c’est sur le boulevard de Ménilmontant que nous croisons A. (lui non plus, ce n’est pas la première fois que nous le trouvons sur notre route) : nous reprenons brièvement la conversation laissée vendredi soir, à la soirée Cafard. D’ailleurs, je viens de commencer à écrire un truc pour la revue — je le lui dis — et une image du film d’hier n’y est pas étrangère. Lundi après-midi : le temps est bon. J’avais envie de voir le square de Cluny — à cause d’un passage des Présents qui s’y rapporte —, je me casse le nez sur le portillon (façon de parler) et fais un détour par une librairie du boulevard Saint-Michel dont je dois taire le nom car je m’y suis rendu coupable d’une truanderie mineure, mais bien réelle (j’ai retiré l’étiquette d’un livre que je trouvais trop cher, pour le marchander à la caisse : qui n’a jamais fait cela, hein ?) — je le voulais vraiment, ce livre, à cause de cet œil bleu magnifique, mais six euros c’était trop. Cinq, d’accord. Et j’ai descendu le boulevard, l’œil était dans ma poche et regardait… quoi ?

David, André Dhôtel

À sept heures moins le quart, j’étais sur l’île de la Cité : j’ai évité de passer devant Notre-Dame parce que les touristes m’emmerdent. À huit heures, rue du Pont-Louis-Philippe — les provinciaux ne pourront jamais me croire, mais c’est vrai — j’ai encore vu par hasard quelqu’un que je connais : je rencontre P., mon ancienne collègue, pas vue depuis six mois, avec qui j’ai une discussion plus riche, plus libre que lorsque nous étions pris dans le carcan étroit de la vie de bureau. Rentré à la maison, j’apprends que Notre-Dame brûle : je crois d’abord à un incident spectaculaire, mais qui sera vite maîtrisé, comme Saint-Sulpice l’autre jour : puis c’est de pire en pire, la flèche tombe et ça ne finit pas. On peine à comprendre comment c’est possible. J.-E. me dit : « allons voir ». Il a raison de m’y inciter, car tout est si irréel qu’il faut bien le voir en face pour y croire, ne serait-ce qu’un tout petit peu. C’est depuis le quai de Béthune que nous la voyons d’abord, la cathédrale en flammes : c’est-à-dire exactement de là où nous l’avons vue tous les matins, tous les soirs pendant six ans, quand nous habitions là, juste là. Les images vues du ciel, vues de loin, vues de trop près, sont des images de fiction : je ne suis à aucun endroit plus ému qu’ici, où je vois « ma » cathédrale, celle qui fait partie de mon quotidien. Je connais cent fois mieux son chevet, côté Seine, que sa façade (car j’évite toujours le parvis, comme je l’ai fait encore tout à l’heure, cinq minutes avant que le feu ne commence à prendre). Sur l’île Saint-Louis, on voit P.-É. — Paris est tout petit, etc. — avec qui nous faisons un bout de chemin jusqu’au pont de l’Archevêché. Les gens sont fascinés : les Parisiens, les touristes. J.-E. se demande si d’autres époques ont connu ce genre de spectacle : nous cherchons dans nos connaissances un autre exemple d’incendie monumental en temps de paix, au cœur de Paris — car nous avons pensé évidemment aux incendies de l’Hôtel de Ville, des Tuileries (dont j’ai parlé le matin même sur ce blog, étrangement), mais je doute que les badauds aient eu le loisir de les contempler alors que l’armée chargeait, que les balles sifflaient.

Paris et ses ruines en mai 1871

J.-E. et moi poursuivons cette bizarre promenade, contournons la Cité, traversons le pont des Arts et, rive droite, au niveau du pont Louis-Philippe, retrouvons une autre vision familière : celle de l’immense cathédrale émergeant des toits de la petite maison Pouillon — et là, ce soir, il n’y a plus rien : ce qui dépassait habituellement a disparu. Cette béance me choque peut-être plus que les flammes, parce qu’elle bouscule à nouveau mon rapport personnel à ce monument (c’est W. qui me dit ceci, par message). La dernière fois que j’y suis entré, c’était il y a vingt, vingt-cinq ans : autant dire que je n’en ai aucun souvenir. L’intérieur de la cathédrale ne m’appartient pas, ne me regarde pas, je ne partage aucune intimité avec ce lieu. C’est sa silhouette, en revanche, qui me manque déjà. Dans L’épaisseur du trait, je fais dire à Alexandre : « Je me fous de savoir comment ce sera après, parce que je ne sais même pas comment c’est maintenant. Je n’y entre jamais, dans la gare de Lyon : que veux-tu que je fasse à l’intérieur d’un endroit pareil ? La gare de Lyon, c’est un décor, une toile de fond, une silhouette à l’horizon. On n’entre pas dans un phare : on le regarde au loin. » Et, à la fin, c’est Ivan qui lui dit : « Quand on est perché ici, Alexandre, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup d’autres merveilles en trois dimensions érigées dans le ciel de Paris : il y a la flèche de Notre-Dame sur la Seine, avec ses gargouilles, la colonne de Juillet à la Bastille, avec son ange tout nu et tout doré, et aussi l’antenne de la télévision sur la butte de Romainville avec ses anneaux de Saturne. En fait, ce n’est pas nous qui surplombons le panorama, c’est le paysage entier qui emplit l’espace, et nous qui sommes dedans. » Pour qu’ils se disent des trucs pareils, ces deux-là, pour qu’ils partagent ainsi cet amour commun de leur ville, ce sentiment si puissant, c’est qu’ils brûlent aussi d’un autre sentiment, j’en suis sûr.

Trois jours (et les gens)

Ça a commencé vendredi par une promenade avec Pascale G. sous la dalle des Olympiades ; on sait que les voies ferrées qui ne vont nulle part, ça me botte, et c’était l’occasion rêvée de savoir où elles s’arrêtaient, celles qui sortent de ce tunnel de la rue Régnault pour aboutir dans la gare logistique (béton, béton, odeur d’essence, néons blafards) où sont stockés les livres Lunatique. On a pris un paquet de Héros pour Olivier H. (l’ami qui va le faire lire à ses élèves, oh, comme j’ai de la chance), qui passera les prendre au salon dans l’après-midi. Dans une impasse de la rue Nationale, on a vu des poules adultes et, dans un autre enclos, des poules juvéniles qui sont nées d’œufs destinés à l’omelette, sauvés de justesse, comment c’est possible ? On ne le sait pas, mais c’est ce qu’il nous explique, leur sauveur. Une rencontre. Puis c’était le salon, aux Blancs-Manteaux. J’ai vu des têtes connues et j’ai parlé à certaines de ces têtes, des têtes qui datent d’époques et de compartiments de ma vie bien différents entre eux, distincts, et qui se mélangent parfois, comme en ce moment. Ceux qui sont derrière leurs stands, il y en a que je vois chaque année, depuis la fois où j’avais mon stand, moi aussi, avec C.L., en 2013 je crois — puis quand je suis revenu en touriste en 2014 et 2016 (j’étais absent pour cette édition épouvantable de 2015), et l’an passé j’avais fait le malin à signer des Passerage sur le stand Lunatique, alors que pourtant, à ce moment-là, je n’en menais pas large dans ma tête, mais ça m’avait fait du bien cette animation, cet enthousiasme, cette vie qui existe malgré tout. Vers quinze heures Judicaël est venue me voir, elle a bravé le froid, je discutais avec Guillaume et Philippe chez Publie.net, je lui ai montré les livres sur la table qui ressemblent un peu à ce que sera le mien, pour qu’elle imagine l’Épaisseur du trait qui vient dans quelques semaines, ça va arriver tellement vite le 9 janvier. On a été au café, elle m’a offert un objet très précieux en rapport avec le Héros ou plutôt avec le héros, d’autres héros que le mien, c’est beau et c’est un cadeau important, initiatique. Olivier vient chercher les livres pour ses élèves (ses cinquième du collège de Thiais), ensemble on dit bonjour à Renaud et François (à cause d’une histoire de cheval), Pascale est très occupée et me dira, après, qu’elle aurait voulu parler plus avec lui, mais le salon c’est cela aussi : c’est long et ça passe vite. Lætitia est la fille de Simone, que j’ai connue il y a quasi vingt ans quand j’en avais onze et qu’elle était ma prof (une histoire de collège, là aussi, et j’étais, attendez, mais oui, j’étais en cinquième), je suis content de la voir, de lui faire découvrir mon Héros et de parler avec elle de son manuscrit que je viens de lire, mais je suis bien impuissant à lui donner des conseils. Sur le stand, il y a les fidèles du Cafard, Yan, Alexandre. Et là, cette rencontre extraordinaire, au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire qui n’existe pas dans le monde ordinaire : Pierre et Yvan, qui avaient lu Passerage et l’avaient aimé, et Pierre qui m’avait écrit cette lettre ; nous faisons connaissance doucement devant la table Lunatique, et on évoque mon nouveau livre, qui a Saint-Céré pour décor (« ce n’est pas loin de chez vous, du Cantal, vous connaissez peut-être »), et comment qu’ils connaissent ; Pierre est lié par sa famille a des personnes de Saint-Céré très importantes dans la vie de J.-E., et ces liens forts, un peu magiques (les liens de l’histoire en commun) font que J.-E. sera très ému ce soir de cette rencontre, et Pierre aussi, et du même coup, moi aussi ; et que nous tombons d’accord, tous, sans qu’il soit utile de l’affirmer, qu’il vient de se passer quelque chose d’important ici. Au dîner avec Pascale ce vendredi, on démêle les fils de tout ce qui vient d’arriver, et on se sépare dans le froid, la nuit humide (Pascale perd sa voix, la mienne se voile un peu), tout le monde s’est refroidi dans les courants d’air à force de s’échauffer à parler, à s’agiter sous la halle. Samedi Philippe présente son jeune grand-père, je rencontre Lou, je papote avec Pascale P., j’ai toujours plaisir à parler avec Patrick que je ne vois, finalement, que dans les salons alors qu’on pourrait se voir ailleurs, je suis content que R. ait envie de lire le Héros et l’achète, je rencontre Nikola que je connais seulement parce que je suis, parfois, ses chroniques, et il dit qu’il a aimé le Héros, n’est-ce pas encore un moment agréable ? Il y a Cyrille, un ami véritable, qui passe par là avec son instrument de musique sur le dos : j’aimerais prendre plus de temps pour parler avec lui, ce sera très bientôt, nous nous le promettons. Camille était mon collègue il y a plusieurs années, il vient rendre visite à un copain auteur, il me le présente, et je lui présente J.-E. : voilà ce que je voulais dire quand je disais que des gens qui viennent de lieux et d’époques qui ne se connectent pas ensemble finissent parfois par s’introduire dans le même espace-temps, ça paraît la chose la plus naturelle du monde au moment où ça arrive mais, en vrai, je sens bien après coup que c’est fatigant dans ma tête (qui chauffe doucement, un peu fiévreuse, à cause du refroidissement, de la saison). C’est là-dessus que débarque É., quand nous sommes déjà ce groupe de quatre-là, conversation bizarre et froide, je suis troublé, et Y. intervient à son tour qui simplifie tout et nous ramène au Héros. Le soir J.-E. et moi dînons avec Marie et, avec elle, il est question à un moment de retrouvailles à organiser, peut-être, avec la bande de Varsovie, dont nous faisons partie tous les deux, la bande qui a existé il y a dix ans (oui, dix ans, et voilà, à nouveau, que nous ne rajeunissons pas). Dimanche on épuise le stock de Passerage, je signe un Bandits pour une dame gentille et curieuse, et un autre pour Madeline qui me soutient avec enthousiasme et fidélité. J’aime beaucoup Fabien et Sandra qui sont fidèles, eux aussi, d’une autre manière, à Lunatique ; et qui ont cette énergie pour faire vivre cette petite communauté. Fabien a une histoire avec le Lot, quelque chose de fort (pour lui aussi, décidément). Sandra est la première à avoir fait lire Passerage à des jeunes lecteurs : ses enfants — et ce qu’ils avaient dit après leur lecture avait ouvert des portes immenses pour moi, une vision de cette possibilité que mon texte existe dans l’imaginaire, dans la sensibilité des autres, et des jeunes gens en particulier. Quand Juline et Seb viennent me trouver avec leur amie M. (que je vois pour la première fois alors que je la connais, à travers ce que Juline me dit, depuis dix ans peut-être, oui, à nouveau dix ans), on quitte la halle pour de bon, on va au café avec J.-E.. Je porte le foulard de ma mère autour du cou parce que je crains de tomber malade avec ce froid idiot, je ne le porte même pas pour penser à elle plus spécialement parce que, de toute façon, je pense à elle tout le temps. Et j’ai pris froid, c’est sûr. Au cinéma où il fait chaud, je porte peu d’attention au film ; par moments j’ai envie de pleurer, mais je ne crois pas que le film m’émeuve tant que ça, ni que je sois triste, c’est juste une émotion, je ne sais pas laquelle. On dîne d’un reste de légumes que j’avais préparés il y a trois jours, un repas qui m’a beaucoup coûté (une entaille dans le pouce profonde comme ça, à cause d’une courge récalcitrante) et, au lit, j’ai juste envie de me blottir contre J.-E. comme si j’étais, je ne sais pas, un de ces rongeurs à fourrure qui hiberne, qui oublie où il a enterré ses noisettes et ne les retrouvera pas quand il partira les chercher au printemps.

Les lignes courbes, tes yeux, la valise

Dans le nouveau Cafard hérétique, je dis la grâce des lignes courbes : les ondulations discrètes de la rue de Charenton et l’arête franche de la mandibule. Les deux portraits peints sont de Saïd Mohamed.

Dans ce numéro, il y a aussi « Tes yeux, la valise ». C’est une nouvelle qui finit bien, puisqu’elle finit grâce à un train. Le portrait du garçon aux yeux louches est de Gilles Ascaso.

Brochette de cafards

Une brochette de camarades cafards au dernier Salon de la revue : par ordre d’apparition, Benoît Fourchard, Yan Kouton, Sandra Bechtel, notre formidable éditrice Pascale Goze, Alexandre Nicolas et votre serviteur. On a de bonnes têtes, il me semble. Lisez donc Le Cafard hérétique !