Antonin Crenn

Tag: L’absence

Les fantômes ont des doigts

Normalement, je ne suis pas fétichiste. J’ai acheté ce livre, d’abord, parce qu’il m’intéressait et qu’il était vendu à un prix normal. Le fait qu’il soit dédicacé par Pierre Herbart a seulement déclenché cette impulsion qui fait la différence : cette bonne raison que j’attends pour acheter un livre particulier, plutôt que les dix autres qui m’appellent du même cri strident. Je ne fais jamais la queue pour obtenir une signature de mes écrivains préférés (mais, puis-je l’avouer ? allez, oui : devant mes écrivains préférés, il n’y a pas souvent la queue) et on ne me verra pas courir les boutiques d’antiquités pour maniaques d’autographe. Mais là, la chose s’est présentée à moi, c’était juste naturel.

Dans le livre, les pages signées P. H. sont dans le ton de cette dédicace : écrites avec délicatesse et modestie. C’est lui qui écrit la plupart des textes de cette Vie d’André Gide et, dans ceux-ci, il ne parle jamais de lui-même (d’autres ne se gêneraient pas pour le faire), y compris lorsqu’il s’agit de rappeler un événement auquel il a participé lui-même. Pierre Herbart, c’est celui qui hante les maisons des grands hommes en restant bien planqué derrière le rideau. D’ailleurs, il n’est pas très célébré : qui le connaît ? Moi, je l’admire.

La semaine dernière, écoutant le feuilleton de France Culture sur Céleste Albaret, L. me dit : « Tu te rends compte, elle est morte en 1984 : j’aurais pu, étant gamin, la rencontrer et toucher sa main : toucher la main qui a touché Marcel ». J’ai pensé alors que Proust était mort soixante-deux ans plus tôt, et que les cellules de la peau de Céleste Albaret avaient eu le temps de se renouveler des centaines de fois dans cet intervalle – si bien que le petit L. de 1984 aurait touché une main dont aucune des particules constitutives n’aurait jamais eu de contact avec le corps du grand homme.

Je montre à L. mon livre dédicacé et je lui dis : les objets, eux, ne changent pas. Personne ne nettoie jamais un livre : on ne le passe pas en machine au printemps pour le débarrasser des traces de doigts. Qu’est-ce qu’une empreinte digitale ? Je lis ici que c’est la trace laissée par « le dépôt de sueur, constitué à 99 % d’eau qui, en s’évaporant, laisse en place les sels et les acides aminés », selon une configuration ordonnée par le dessin des « dermatoglyphes ». Ces molécules mortes, appliquées sur le papier, restent alors coincées entre les pages du livre comme les feuilles sèches et plates d’un herbier. Et le beau fantôme qui habite les arrière-plans de cet album photo, lorsqu’il s’est plié au jeu de la dédicace sur la page de titre, a laissé une trace moins délébile que son propre corps vivant, disparu depuis longtemps dans les limbes.

Je me souviens des doigts de Marie Curie. Lorsque je travaillais dans cette école de physique-chimie, il y a huit, neuf ans, au même étage que mon bureau se trouvait le cabinet de curiosités du professeur L. (les gens ne l’appelaient jamais ni « monsieur », ni par son prénom : ils l’appelaient « professeur », comme le professeur Tournesol). J’aimais bien parler avec lui. Il détenait un trésor dans sa caverne : un cahier sur lequel Marie Curie avait noté des observations au crayon, à mesure de son expérience. « Elle l’a touché de ses doigts », me disait-il. Comment en avait-il la certitude, cent ans plus tard ? Il avait posé le cahier entre deux feuilles de papier photographique, puis enfermé le précieux sandwich dans une boîte. Quelques jours plus tard, le papier était impressionné : des empreintes digitales étaient dessinées en blanc sur sa surface photosensible. « Marie Curie avait les doigts plein de radium : elle en déposait sur tout ce qu’elle touchait ». Et les dermatoglyphes, alors, puisque c’est ainsi qu’on les appelle, étaient restés imprimés sur la couverture du cahier dans une encre invisible (peut-on l’appeler sympathique ?), une encre dont la radiation sera encore perceptible pour les siècles des siècles. Le dessin des papilles dermiques de Marie Curie continuera d’émettre ses rayons, longtemps, quand plus aucun être humain ne pourra encore les détecter – alors que les molécules qui constituaient le corps de cette femme, ainsi que celui du professeur L., et le mien à son tour, auront déjà été redistribuées des centaines de fois dans la grande loterie du « rien ne se perd, tout se transforme ».

Je ne me souviens pas du parc Montreau

Je parlais de Gaston, mon hamster, l’autre jour sur ce blog. La bestiole m’avait servi, étant môme, d’objet métaphysique pour faire un pari avec la mort : je raconte ça dans le Cafard hérétique et, évidemment, c’est une anecdote de pas grand-chose, qui est seulement une occasion de parler de mon père – parce que c’est de lui que je veux parler, en vrai. Mon père et ce hamster ne se sont pas connus : les années qu’ils ont passées sur terre n’ont pas coïncidé, Gaston étant arrivé quand j’avais dix, onze ans.

C’est ma tante M. qui, sur Facebook, a réagi à cette histoire de hamster. Elle se souvient de cette autre histoire, que j’avais entendue quand j’étais enfant : l’histoire d’un autre hamster, celui de mon père. Il faut croire que les associations d’idées ne sont pas innocentes : pour elle comme pour moi, ce rongeur a pris la forme d’une madeleine, faisant apparaître le souvenir de la même personne. Voilà : mon père, tout gosse, avait ramené à la maison l’animal de la classe, qu’il fallait garder en pension pour le week-end, et l’animal en question avait profité de son hospitalité pour donner naissance à une portée. L’une des petites choses roses a été adoptée par la famille (les autres, renvoyées à l’école, je suppose) et je crois qu’il est devenu le point de départ d’une dynastie – car je me souviens d’un nom : Vieille Peau (c’était le nom du hamster, ça ne s’oublie pas), et des numéros qui suivaient le nom, dans l’ordre des générations, comme les rois. Il nous avait raconté ça, mon père, quand on était petits.

Cette photo, c’est lui qui l’a prise. Le rongeur, qui est-il ? Vieille Peau II, Vieille Peau III, Vieille Peau IV ? On ne le saura pas. Au dos, il y a ce tampon avec l’adresse : 6, rue Port-Royal. Et le numéro de téléphone : 287-43(?)-29 – avec un 287 pour AVR, c’est-à-dire Avron. La rue du Port-Royal est tout au bout de Montreuil, en bordure du parc Montreau, alors je suppose que cette photo a été prise là, au parc. Mais, je n’en sais rien, en vrai.

Il y a quelques années, j’ai montré ce quartier à J.-E. et on s’est promenés au parc Montreau. J’en avais déjà parcouru les allées, sans doute, une fois ou deux, mais je n’en gardais aucun souvenir. Je le lui ai fait visiter comme si je le connaissais, mais en réalité je le découvrais en même temps que lui. Les barres d’immeubles de la cité Port-Royal, oui, je m’en souvenais vaguement. Les grands-parents ont vécu là jusqu’au bout, donc je suis venu chez eux quelques fois, mais je pense qu’on peut compter ces fois sur les doigts d’une seule main. Comment c’était, dans l’appartement, je n’en sais rien.

Le plus souvent, on voyait les grands-parents à Paris, de la façon dont je vois les gens aujourd’hui : dehors. Il y a plusieurs de mes amis chez qui je n’ai jamais mis les pieds, car nous nous rencontrons au café, ou dans les parcs. Avec eux, c’était pareil. Les week-ends où nous étions chez notre père, c’était petit : alors, plutôt que de rester enfermés dans cette pièce, on sortait, on découvrait Paris. Quelquefois, les grands-parents débarquaient depuis Montreuil : ils nous invitaient au MacDo du carrefour Reuilly-Diderot (je me souviens qu’on a arrêté d’y aller au moment de cette histoire de vache folle, c’était le principe de précaution), puis on allait au cinéma de la Nation. Parfois, on se baladait. On faisait à peu près ce que je fais aujourd’hui, le week-end (sauf que je ne vais plus au MacDo, évidemment : folle ou pas, je ne mange plus de ça). Ces après-midis passés dehors, pendant lesquels on n’allait jamais chez eux ni chez nous ont cristallisé l’idée que je me suis faite ensuite, adolescent, de la vie parisienne, que j’avais hâte de retrouver quand je serais grand : on traînait à Paris, c’était bien. C’est pour ça que je me souviens si bien du square Saint-Éloi et du jardin de Reuilly, mais que du parc Montreau, non.

Un homme a disparu

Un homme a disparu en 1869. On ne sait même pas s’il a disparu en octobre ou en novembre de cette année. Comment est-ce possible, de ne pas savoir quand il a disparu ? Sait-on seulement, au fond, ce que veut dire disparaître et, donc, à quelle date se produit ce phénomène de disparition ? Doit-on prendre en compte la date de la dernière fois où cet homme a été vu ? (Mais alors, la personne qui a vu l’homme devrait pouvoir se rappeler s’il l’a vu en octobre ou en novembre, non ?) Ou bien a-t-on considéré comme plausible que cet homme ait vécu normalement en octobre ou novembre (sans qu’on l’ait vu vivre ainsi), puis qu’on a de bonnes raisons de penser qu’il a quitté la vie normale à ce moment-là, pour vivre désormais à la manière disparue ? Est-ce que cela signifierait, alors, que mener une vie normale (qu’est-ce que ça veut dire ?) sans voir personne, sans en informer personne, n’est pas une chose inquiétante ? mais que mener un autre genre de vie (lequel ? on n’en sait rien) dans un autre endroit, ce serait : disparaître. Ce doute, là, ce « octobre ou novembre », je ne le comprends pas.

Ces cinq lignes (plus les deux autres que j’ai masquées, parce que c’est pas la peine de donner, ici, son nom) sont les seules que j’ai lues au sujet de cet homme. La seule chose que je sais de lui, c’est qu’il a disparu et que, dix-sept ans plus tard, on ne sait toujours pas où il est – au point qu’on finit par le déclarer « absent » pour de bon, c’est-à-dire mort jusqu’à preuve du contraire (genre : le colonel Chabert, qui était absent puis qui ne l’était plus). Je ne l’ai pas vue, la preuve du contraire. Alors, la seule chose que je sais de lui, c’est qu’on ne sait rien.

Je me suis dit : je pourrais essayer d’en savoir plus. En lisant le jugement lui-même, peut-être trouverai-je quelques détails de plus. Je suis allé hier aux Archives de Paris avec cette intention.

J’arrive aux Archives. On m’explique comment ça marche. Pour savoir où chercher le jugement qui m’intéresse, il faut consulter les répertoires alphabétiques et les rôles, afin de savoir quelle chambre a jugé mon affaire. Les répertoires ? Ah, oui, mais pour 1886 ils n’existent pas, les répertoires. Le guide d’aide à la recherche précise même (je copie) : « Pour la période 1882-1896, il est impossible de retrouver la date d’un jugement puisque les répertoires sont en déficit de 1882 à 1896 et les rôles de 1881 à 1889 » (comprendre : les répertoires et les rôles en question ont, au choix : été chouravés par un fétichiste, péri dans un incendie, fini dans l’estomac d’un rongeur).

« Vous allez devoir consulter les jugements de toutes les chambres, alors (il y en a huit). Heureusement, la date, vous l’aviez déjà, vous. Sinon, c’était juste impossible, c’était l’aiguille dans la botte de foin. »

Je consulte donc les huit grimoires, calligraphiés par de soigneux greffiers. C’est long, mais ce n’est pas désagréable à faire (au contraire). En ouvrant le huitième, je me dis : ce sera dans celui-là. Eh bien, non. Chou blanc (marrant : plus haut, j’ai écrit : chourave). Bredouille. On m’explique que ces registres-là sont les jugements sur papier timbrés, mais que d’autres décisions étaient consignés dans un autre registre, celui des jugements avec assistance. Si ça se trouve, le décision que je cherche a été rendue dans ce cadre. Mais, pour l’année qui m’intéresse, le document est manquant. Comprendre : détruit par un incendie ou par les dents d’un rongeur, allez savoir. Disparu, quoi.

Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement, quand il a décidé de quitter la vie normale – car, oui, j’ai décidé qu’il l’avait décidé. En fait, non, je ne l’ai pas décidé encore, c’est plus compliqué que cela. Ce qui m’intéresserait sûrement, c’est de ne pas trancher cette question. De maintenir le flou. Non pas à la manière d’un mystère à élucider, mais comme une chose qui, tout en étant capitale, n’aurait finalement pas d’importance. Je voudrais me projeter dans l’imaginaire des autres (de ceux à qui cet homme manque) et tenter de rendre compte de ce qui se passe dans leur tête : il serait question de l’absence, évidemment, et à la fois de cette sorte d’indifférence face à cette question (est-il parti volontairement ? on ne sait pas). Il a disparu, c’est tout, et c’est déjà beaucoup. C’est assez.

Il y a un peu de cette question dans Les présents, mais je ne veux pas la creuser plus profondément. C’est pour cela, sûrement, que je commence à penser à Rue des Batailles : penser maintenant à ce que je mettrai là-dedans, ça peut être un garde-fou contre la tentation de mettre ça, déjà, dans Les présents. J’ai assez à faire avec Les présents, inutile de charger la barque encore plus. Ce que j’écris ici, ce matin, c’est précisément ce que j’ai expliqué à T. hier après-midi en sortant des Archives. Je lui ai expliqué mes projets comme s’ils étaient déjà des projets, alors qu’en réalité je les formulais (je leur donnais forme) en même temps que je lui parlais – je donnais du sens à ces idées confuses, grâce à son écoute et à ses questions, et aux choses qu’il m’a dites sur lui, sur ses projets à lui, sur ses doutes. Je lui ai dit, vers la fin : « Je ne sais pas si je poursuivrai mon enquête parce que, au fond, l’histoire de cet homme m’intéresse peu ; j’ai déjà suffisamment de matière littéraire, et c’est cela seul qui compte ». Il m’a répondu : « Je suis sûr que si, tu vas continuer ».

Évidemment, je vais chercher encore un peu. Et tant pis si je ne trouve rien. Ou tant mieux. Un homme a disparu. Cet homme a laissé des traces derrière lui, nécessairement. Et si ces traces ont disparu aussi, alors, la seule chose qui restera de lui, c’est sa disparition.

Ces fantômes

Ce picotement entre les yeux, derrière, et là où le nez devient le front. C’est ça que je ressens. Je suis dans la rue des Francs-Bourgeois et il fait beau, je me dis que c’est le bon moment pour être ici, dans cette rue, cet endroit qui devient tellement épouvantable quand toutes les boutiques sont ouvertes, quand les touristes-de-masse déferlent. C’est vendredi matin. Il y a des touristes sympathiques, seulement. Pas encore les autres. Il y a des femmes de soixante, soixante-cinq ans, qui se promènent par deux ou trois : elles habitent en banlieue et ne connaissent pas Paris aussi bien qu’on pourrait le croire, elles sont de jeunes-retraitées-en-pleine-forme et font une sortie entre copines. Moi, je pense à ma mère. Qui a été retraitée pendant quelques mois et qui suivait assidûment les cours de l’université libre de Saint-Germain-en-Laye, pour rattraper les études qu’elle n’avait pas faites, mais aussi (je ne saurai pas dire « surtout » : je peux seulement deviner) pour tromper l’ennui, et puis pour le petit café qu’elle prendrait avec sa copine, après, en ville. Ce sont des touristes comme ça, ce matin. C’est pour ça que ça me pique.

Ce picotement, c’est ça que je ressens. Le truc qui pourrait me faire pleurer parce que là, au coin d’une rue, je pense à ça : on aurait pu profiter de ce soleil, ce matin. À l’écart des hordes du week-end, profitant de notre chance : d’être à la retraite, elle, et de faire ce que je veux de mon temps, moi. Je me rappelle qu’une seule fois j’ai déjeuné en terrasse, place du Marché-Sainte-Catherine : c’était avec elle, je ne connaissais pas bien le quartier, je venais de m’installer. Je n’aurais pas idée d’aller là, maintenant.

Ce truc derrière les yeux, dans le front, ça tape un peu. Parce que c’est aussi de la colère : c’est injuste. C’est dégueulasse. Moi, c’est au musée Cognacq-Jay que je vais, et je ne crois pas qu’on y ait été ensemble. C’est un peu kitsch, le musée Cognacq-Jay. Faut aimer les bibelots, les angelots, les grelots. Mais c’est une promenade, c’est joli. Il n’y a personne aujourd’hui, à cette heure-ci. Quasi désert. Seulement moi (et des fantômes).

Ces fantômes, ils vont, ils viennent. Il y a quelques années, j’avais aimé une statue ici, puis elle avait disparu. On m’avait dit qu’elle était descendue dans les réserves, qu’elle reviendrait peut-être un jour. Je l’ai retrouvée lors de ma dernière visite : elle a repris sa place. Mais ce n’est pas elle. Je ne la reconnais pas. Je veux dire : je la reconnais, mais ce n’est pas la même. Je suis sûr qu’elle était vachement plus grande avant, et que, là, c’est un modèle réduit. Une variante. Je dois me baisser pour regarder le personnage dans les yeux. Ça m’embête. De ne pas me souvenir mieux. D’oublier. J’aime pas ça.

Ce que j’aime, c’est L’accident d’Hubert Robert. Je l’aurais appelé, moi, Passerage des décombres. Mais ce n’est que moi. Titus est monté tout en haut de la ruine pour faire le malin, il a cueilli des plantes sauvages, puis il tombe, tout droit dans la tombe qui s’ouvre déjà à ses pieds. Cela fait deux cents ans qu’il tombe, deux cents ans qu’il va bientôt mourir. Il est en sursis : plus vraiment vivant, mais pas encore mort. Déjà parti, mais pas arrivé. Il est bloqué entre les deux. Comme les fantômes, mais à l’envers. Eux sont coincés dans l’autre sens : ils sont déjà morts, mais ils ne sont pas encore partis.

Je quitte le musée avant midi. Ç’aurait été bien, un déjeuner dehors, en terrasse ou au jardin.

Je suis arrivé

Comme c’est étrange. J’ai déployé tant d’énergie pour en arriver là : postuler aux appels à projets (définir un projet, donc), y croire, en avoir envie. Et puis j’étais si content d’être choisi, d’entendre au téléphone l’enthousiasme des organisatrices, de préparer mon expo à Luçon et mes ateliers d’écriture avec les mômes des alentours… Mais, une résidence, c’est un peu plus que ça : c’est aussi « habiter » là-bas — et ce matin, franchement, de devoir quitter J.-E. pour aller m’installer dans cet endroit, un truc dans ma tête refusait de penser que c’était une bonne idée. On n’est pas souvent séparés longtemps. Ou plutôt, pour être exact : quand on est séparés longtemps, je ne me retrouve jamais seul pour autant (« cela fait partie de l’expérience de cette résidence, rappelle-toi », me dis-je intérieurement ; et c’est tout à fait vrai).

J’arrive à Luçon en fin d’après-midi. A. et C., que je ne connaissais que par téléphone, m’attendent sur le quai de la gare avec le sourire. En plus, il fait beau. Je hisse ma valise de mille tonnes dans le coffre de la voiture (je sais bien que j’ai emporté trop de livres, mais ça me rassure), on descend la rue de la Gare (à gauche, le restaurant de la Gare, à droite, l’hôtel des Voyageurs), puis c’est la place de la Cathédrale et, déjà, c’est chez moi — oui, oui, « chez moi ». La maison donne sur un joli jardin : de ma chambre, je vois la flèche de ladite cathédrale. A. et C. s’en vont. Je range toutes mes affaires et j’appelle J.-E. Je lui dis que le lieu est parfait, qu’il est beaucoup trop grand, mais qu’il est agréable et confortable et joli et pratique et tout et tout. Puis, A. et C. débarquent à nouveau, avec plein d’autres gens, notamment S., que j’avais également eue au téléphone. Ce sont toutes celles et ceux avec qui je travaillerai dans les prochaines semaines : l’équipe de la médiathèque quasiment au complet. Ils ont cuisiné exprès : des quiches, des tartes, des gâteaux. Il y a des fromages terribles et des bons apéritifs. On parle de tas de trucs, c’est gai. Enfin, il fait nuit : ils partent d’un coup, me laissant de quoi manger (et bien manger) pour des jours. Je suis tout seul « chez moi », voilà.

Je crois que je me sens bien. Mes livres sont alignés contre le mur de la chambre. Sur la grande table de la salle à manger, j’écris ce billet rapide. Avant, — et cela me semble une autre époque, alors que, pourtant, j’en ai conservé tous les réflexes — avant, j’aurais déjà envoyé un message à ma mère (non, je lui aurai même téléphoné) pour lui dire : Je suis bien arrivé. Mais c’était avant. Encore avant, quand j’étais petit et qu’on n’avait pas les téléphones qu’on a maintenant, ma mère se serait connectée sur le Minitel et aurait consulté la page de mon école pour vérifier que la classe verte était bien arrivée. Je m’en souviens : elle m’avait dit que ça se passait comme ça.

Ce soir, j’écris seulement ce billet, qui sera lu par celles et ceux qui voudront bien s’y intéresser : voilà, je suis arrivé à Luçon aujourd’hui. J’y suis chez moi pour un mois.

Ce qui fait foi

Dans cette enveloppe, il y avait une carte d’anniversaire écrite par mon père. Je le sais, puisque le tampon l’affirme : cette enveloppe a été postée rue de Reuilly (donc : par lui) le 9 janvier (donc : la veille de mon anniversaire). Le cachet de la poste « fait foi », comme chacun sait, mais ce cachet-là en particulier fait bien plus que ça : il m’émeut.

Envie (mais de quoi)

Je ne sais pas par quel bout prendre ce moment. Ce que je dois faire, ce que j’ai envie de faire. Évidemment, je suis excité ; bien entendu, je suis inquiet ; mais cela ne dit pas grand-chose. Pourquoi je n’arrive pas à me donner bêtement une tâche à accomplir, et à m’y mettre sans traîner les pieds ? Même un truc stupide, comme remplir un papier administratif ou faire du ménage — puisque le temps est perdu, autant le gagner sur autre chose. Il existe des expressions pour ça, mais je trouve qu’elles ne vont pas avec mon cas. Je ne dis pas « à quoi bon ? » ni « tout me dégoûte » — c’est plus simple et plus compliqué (c’est différent, quoi). Juste, je ne sais pas de quoi j’ai envie, et je suis triste, alors que je ne vois pas de raison de l’être. Je veux dire : il y a des millions de raisons d’être triste en général, mais je n’identifie pas de raison spécifique pour déclencher la tristesse à ce moment particulier.

Je suis excité et inquiet : ça, je pense que ça s’appelle le trac, à cause de la sortie du livre et de la soirée de demain. Le truc qui me chiffonne ces jours-ci, c’est que je n’arrive pas à savoir ce que j’attends de cette sortie et de cet événement. Alors, comment saurai-je, quand cela aura eu lieu, si je dois en être content ? Par exemple, je pourrais espérer, au choix : goûter au plaisir d’être entouré de mes amis, des gens qui m’aiment et qui me sont fidèles (oui, mais alors, pourquoi sortir un livre ? je pourrais aussi bien fêter mon anniversaire) ; ou bien, rencontrer une sorte de succès, grâce auquel des gens que je ne connais pas achèteraient mon livre (mais comment savoir, après, s’ils l’ont lu et aimé ? si cela a eu le moindre sens pour eux ?) ; ou encore, une sorte de reconnaissance critique (c’est bon pour épater la galerie, mais, au fond, cela me dira-t-il si ce que j’écris, c’est de la littérature ?)

Philippe Soupault. En joue !

J’écris un mail à D., qui avait lu L’épaisseur du trait à l’état de manuscrit et m’avait donné confiance en ce texte quand je finissais par croire qu’il ne deviendrait jamais un livre. Il me répond de suite, pour me renouveler la confiance qu’il a en moi, « en tant qu’écrivain ». J’avoue : je l’ai un peu cherché, cet encouragement : je suis heureux qu’il l’ait compris et qu’il l’ait formulé ce matin, parce que ses mots me touchent véritablement. Je sais que j’ai envie de cela, au moins : que quelques personnes dont j’aime l’écriture soient touchés par la mienne.

J’essaie d’avancer sur un truc, mais ça ne prend pas : de ce truc non plus je n’ai pas envie. Pourtant, hier ça marchait plutôt bien. Je me suis promené sur des cartes du Léon, j’ai trouvé le village qui sera « le village » dans Les présents : ah, oui, voilà une autre chose dont j’ai envie : écrire ce texte-là.

Ces derniers jours, quand j’ai annoncé la sortie de mon livre, plusieurs personnes (deux, trois) m’ont parlé de la fierté qu’aurait éprouvée ma mère (de la fierté qui était déjà la sienne, avec le premier livre) ; une autre personne (mon cousin) m’a même parlé de la fierté de mon père (tellement plus lointaine — dans le temps — mais tellement présente dans ce que j’entreprends). Oui, évidemment, je pense tout le temps à cet amour moi aussi ; cela ne me rend pas toujours triste, mais parfois si. Ce qui n’aide pas, aujourd’hui, c’est que je lis un bouquin dans lequel il est souvent question de mourir (et de cette question de savoir si cela à un sens et, si oui, lequel), ainsi qu’un film où l’on meurt à petit feu, où l’on met en scène sa propre fin. C’est d’une grande beauté.

Vient le moment où je ressens cette urgence qui me vient quelquefois : une grande nécessité d’accomplir quelque chose, d’aller vite ; le sentiment de n’avoir pas de temps à perdre. La frustration de ne pas faire ces choses, parce que je ne sais pas de quelles choses il s’agit. L’accablement de passer à côté d’elles, par fatalité. Puis, la conclusion que ces choses n’avaient pas de sens.

Quand je passe la journée à ne parler à personne, je suis brusque, le soir : il me faut m’accoutumer à prendre l’autre en compte — en l’occurrence, J.-E. — sans l’assommer d’un flot de parole — ce que je fais quand même. Je lui dis que je me sens bizarre et, le plus gentiment du monde, il essaie de me rassurer sur ce que sera la soirée de demain (un moment agréable, pour sûr), mais je n’ai aucunement besoin d’être rassuré sur ce point. Ce que j’ai besoin de savoir, c’est si tout cela a un sens. Et je sais d’avance que personne ne le sait : il y en a qui le croient, et c’est déjà bien.

Je n’aime pas quand il manque un mot. Je veux dire : ce que je sens à l’intérieur de la tête, juste derrière le masque, un centimètre à peine sous le nez et les yeux, c’est qu’un truc se ratatine à l’intérieur. Un pincement qui provoque, si je ne fais rien pour m’en empêcher, une envie de pleurer. C’est ce mot qui ne va pas : une envie. Non mais, sérieux, qui a vraiment envie de pleurer ? L’envie, c’est un peu comme le désir, ça signifie plus ou moins qu’on est animé par la croyance d’éprouver un plaisir. Or, je ne crois pas du tout en cette perspective. Je n’ai donc pas envie de pleurer. Je n’en ai pas non plus le besoin. Est-ce alors un réflexe ? une pulsion ? une impulsion ? La seule certitude, c’est que, si je laisse cette sensation me gagner, je pleure.

Ce soir, on voit un mauvais film au cinéma. L’événement est rare — on les choisit mieux, d’habitude. C’est plat et réaliste sans contenir aucune esthétique du plat ni du réalisme. Les dialogues sont convenus sans aucun regard porté sur cette convenance. Un film pour rien : il n’y a pas un gramme de cinéma là-dedans. Dans celui qu’on a vu dimanche, par contre, il y avait mille défauts qui n’existent certes pas dans celui de ce soir, mais, alors, qu’est-ce que c’était beau. J’étais ébloui. Voir des choses comme ça, ça me donne envie d’en faire d’aussi belles.

Ah, tiens, encore une envie, finalement.

Combien de fantômes

J’étais encore dans mes plans, à me promener. Là, c’était dans le Guide commode de la banlieue de Paris dressé par André Lecomte (38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, téléphone Turbigo 89-18). La ville où j’ai grandi a pas mal changé, depuis, en particulier sur les bords de Seine qui m’intéressent tout spécialement. J’aurais bien aimé faire ça, comme métier : être le gars qui dessine les lignes sur le fleuve pour signifier le mouvement lent du courant. Quand ils ont construit l’immeuble où j’ai vécu, dans les années 80, ils en ont profité pour changer le nom de l’impasse qui y mène : cité Zapon, ça faisait sans doute trop lotissement pavillonnaire, ça faisait ouvrier, un peu cheap ; ils ont mis hameau Sisley à la place, qui sonne plus distingué, plus villa des happy few, vous voyez ce que je veux dire ? Quand j’étais petit, il restait encore une occurrence de l’expression « cité Zapon » sur l’armoire électrique du parking, à l’entrée de la résidence.

Je n’ai pas souvent l’idée d’utiliser Google maps. Pourtant, je trouve ça fascinant, comme tout le monde – c’est-à-dire effrayant et excitant à la fois. Je viens de vérifier : ce que j’ai toujours appelé « l’impasse » (autrement dit : la cité ou le hameau) n’a toujours pas été visité par la voiture de Streetview. Vous ne pourrez donc pas vous y promener. Dans les autres rues du quartier, on peut. On n’y rencontre pas un chat : dans ces banlieues-là, on reste chez soi, on ne déambule pas. Ah, si : voilà quelqu’un. Comme c’est bizarre. Dans ma rue. Un garçon roux qui transporte une banane.

J’ai toujours eu un faible pour les garçons roux et je ne cherche pas à savoir pourquoi. « Ils » lui ont flouté sa petite gueule de fantôme. Quelques rues plus loin, je vais voir mon lycée. Par curiosité seulement ; en aucun cas par nostalgie. Un endroit sinistre (un parallélépipède rectangle posé sur une cour de béton : une architecture assez typique de prison scolaire). Devant la grille, ce garçon m’adresse un grand geste amical.

C’est trop tard, mec, c’était il y a quinze ans qu’il fallait me faire coucou, pendant ces trois années de lycée où je n’ai jamais été aussi seul de ma vie. Gros malin. Il arrive après la bataille, celui-là. Et puis, d’abord, ce n’est même pas à moi qu’il fait coucou : c’est à la Google car. Les fantômes parlent aux fantômes.

Un coup de fil de J.-E. : il m’appelle de la gare de Bretenoux, son train est en retard et sa correspondance a sauté. « Ils » vont lui trouver un hôtel à Brive. Tu parles d’une tuile. Je suis triste pour lui – et pour moi, parce que j’aurais voulu dormir avec lui. Mais je me rappelle comme, il y a quelques années, j’étais juste paniqué à l’idée de dormir seul : un coup comme celui-ci devait se prévoir, s’organiser, de manière à me laisser le temps de trouver un copain pour sortir avec moi, pour que je rentre tard à la maison sans avoir vu la nuit tomber, et que je me couche seul, certes, mais fatigué. Ce soir, non, je n’éprouve pas cette angoisse. Je ne suis même pas inquiet. Je suis seulement, disons : chiffonné, parce que j’aurais été mieux avec lui que sans lui.

En rentrant à la maison, en préparant mon dîner, j’ai l’idée d’appeler ma mère. Avant, ç’aurait été typiquement le moment idéal pour se téléphoner : la bonne heure (un début de soirée) et la certitude d’avoir du temps devant nous pour parler. Mais ça, c’était avant. J’ai déjà eu la même pensée cet après-midi : ç’aurait été, aussi, un moment idéal et j’ai quasi fait le geste de prendre mon téléphone. Et je me suis arrêté. Il y a donc eu une époque où des circonstances absolument identiques à celles que je vis en ce moment auraient été idéales pour lui téléphoner, et, depuis, tout a changé. Cette époque, je n’arrive pas à comprendre si elle est tellement loin d’aujourd’hui : en distance ou en temps (je crois que c’est un peu la même chose), elle est tout près de moi. Mais, si c’est une distance qui ne se parcourt plus, est-ce que ça a encore du sens de la mesurer ? Il y a un grand mur au milieu, qui arrête mon geste quand je voudrais prendre mon téléphone. Et c’est cela qui a changé.